L'AMOUR ET L'EXPÉRIENCE
Un moib après la mort de Catarina , Léopold et Gaétan s'embarquèrent à Carthagène sur un navire de commerce qui se rendait au Havre.
Gaétan sentait, pour la première fois, l'espérance éteinte dans son cœur : Léopold ne cherchait pas à le consoler. 11 savait que Gaétan avait vingt-huit ans.
— C'était celle que j'avais choisie, disait Gaétan : plus belle que miss Harriett , plus tendre qu'Antonina , elle était chaste comme la Vierge , et dévouée comme Iléloïse.
Au nombre des passagers qui voyageaient sur le* Cacique, il y avait une femme encore passablement jolie et presque blonde.
Un soir que la mer était calme et le ciel pur, on causait sur le gaillard d'arrière. Gaétan regardait l'eau s'enfuir sous la poupe en écumant. Sa mélancolie et sa pâleur intéressaient fort la dame qui en était, du reste, pour ses frais de sourires et d'œillades. Tous les passagers faisaient la roue autour d'elle ; mais elle était femme et voulait du fruit défendu. Gaétan était ce fruit-là.
Or, on causait, et la dame faisait une grande dépense d'esprit sans que Gaétan y prît garde, lorsqu'en racontant une histoire elle vint à se nommer. Gaétan releva la tête ; un vague souvenir lui rappelait ce nom.
— Pardon , madame , dit-il , je n'ai pas bien entendu ; veuillez avoir , je vous prie , la complaisance de répéter ce nom.
— Lady Sarah Churchill, répéta la dame enchantée.
— N'étiez-vous pas àïongatabou, l'an dernier ?madame.
— Oui, monsieur.
— Alors, c'est bien vous que j'ai failli enlever. -^ Moi ?
— Vous. Mais vous voyez, madame, que je n'en ai rien fait; ainsi, laissons-là cette histoire, et parlons d'autre chose.
Mais c'était justement de cette histoire-là que la dame voulait parler.
Elle s'y prit si bien , que Gaétan lui raconta l'expédition qui avait amené le naufrage à la Nouvelle-Zélande. Comme l'histoire demandait beaucoup de détails, lady
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S;irali m; jiMa liardinu'iil dans im «x «mii dr rtir, de Uinis v\. (\r si (|iii reiulil. la conversation inlininuMit longue. (jiiand on cause, on rsl ol)li<;(' de reK«irder les gens; el. e'rsl pourquoi Ciaëlans'a|)(M\'ul (|uela(ly Sarah avait un n*;/. }^na('i(Hix, (|uoi(|u'il no lïil pas \;\vc ; que ses lèvres olaienl Iraîdies et souriantes, si elles otaient un peu grandes; (jue ses yeux rellétaient los toinUîS les plus azurées du ciel; que ses dents olaitînl lines vX blanches, ses mains (Mlilces, et ses pieds charmants, ([uoiiiue longs.
Sans en rien dire à son ami , Léopold avait l'ait parler ime femme de chambre qui lui avait conté ([ue lady Sarah Churchill était maîtresse de (juinze à vingt mille livres slerling de rentes, quatre à cinq cent mille francs de notre petite monnaie.
Léopold trouva que c'était un parti raisonnable, et laissa faire la Providence; il était trop expérimenté pour se mêler de rien.
Malheureusement le vent souillait d'un si bon coin, que le navire arriva au Havre avant que la Providence eût le temps de s'occuper des alTairos dont Léopold lui avait remis le soin.
Lady Sarah Churchill fit tenir à Gaétan un billet par lequel elle lui indiquait Ihôtel ou elle était descendue. Gaétan, sans penser à mal, allait s'y rendre, lorsqu'il l)arvint a se rappeler que c'était justement l'anniversaire du jour où il avait vu Catarina pour la première fois.
Il rebroussa chemin, commanda une voiture et des chevaux de poste et partit sur l'iieure.
— Cet anniversaire-là te coûte dix millions, lui dit Léopold.
Lorsqu'ils arrivèrent à Paris, il y avait déjà plus de quatre ans que les deux amis l'avaient quitté. Paris n'avait pas changé ; on y comptait seulement cinq ou six rues de plus et deux ou trois grands hommes de moins.
Le père de Gaétan dînait tête-à-tête avec une jeune dame de ses amies, lorsque le voyageur entra dans la maison de la rue des Amandiers-Popincourt.
Gaétan connaissait et respectait trop son père, Thonnête fabricant, pour croire qu'il put être en bonne fortune. La dame était de moyenne taille et pouvait passer pour une assez jolie brune. Le rentier la présenta à son fils sous le nom de madame Servanne.
Il n'y a pas de ville où Ton s'habitue plus vite et plus aisément à vivre qu'à Paris. Quinze jours après son retour, Gaétan commençait à se demander s'il était vrai qu'il eût jamais quitté la grande cité. Madame Servanne ne lui avait prêté qu'une très-médiocre attention, ce dont, en l'état de son âme, il lui avait su beaucoup de gré ; elle était en quelque sorte la pupille de son père, à qui l'époux défunt l'avait confiée; et lorsqu'un mois eut passé sur leur connaissance, ils devinrent les meilleurs amis du monde,
Léopold s'était, plus vite encore que Gaétan, replié aux habitudes de la vie parisienne.
A ceux qui lui demandaient ce qu'il avait gagné à ses longues pérégrinations, il répondait selon l'heure : tout ou rien ; et il laissait à ses interlocuteurs le soin de deviner ce logogriphe.
Sur ces entrefaites, un sien grand-père, qui vivait f)rt retiré dans une grosse ferme, près de Vendôme, s'avisa
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(ir mourir. Li'opold, (jui (Hait son imi(|n(» hc'Tilier, partit |)our (Irbrouillcr la succession.
11 (Hait depuis environ trois ou (|uatre mois a Gros-l'ré, lorsqu'une épître vint le surprendre au coin du feu. Voici ce (jue disait Tt-pitre ;
Paris, ce 6 décembre 1837, « Mon cher Léopold,
v^ C'est à peine si j'ose tenir ma plume; elle tremble dans ma main. Un miroir est là qui me montre ma propre face; je rougis en me regardant. Il y a au bout de ma plume un mot ([ue j'hésite à tracer ; ce mot est le Rubicon de ma pensée; ne faut-il pas que je le franchisse enfm? D'ailleurs, si je ne commençais pas par te dire bien vite toute la vérité, cette lettre serait obscure comme un mythe et mystérieuse comme un symbole. Or, tu n'es pas plus un Cousin que je ne suis un Michèle t.
^< Que ma plume s'arme donc de courage !
« Léopold, je suis marié!...
« Ne jette pas ma lettre au feu, et ne te hâte pas de me condamner avant de m'avoir entendu.
« Je t'ai dit que j'étais marié, mais je ne t'ai pas dit avec qui, et c'est pourtant là le principal ; tout le monde se marie ; le mariage est un prétexte, la femme est la raison, et comment te nommerai-je la raison de mon prétexte? Voilà ce qui doit m'effrayer.
« Tu connais mes principes. Assez longtemps je te les ai développés; bien plus même, je les ai mis en pratique. Eh bien, faut-il te le dire, j'ai impudemment menti à
toutes mes théories ; j'ai été le Saxon de ma propre cause ; j'ai commencé coniiue un poëte pour finir comme un clerc d'huissier; j'ai été lâche après avoir été hardi; j'ai brisé sous le talon du mariage le doux fantôme de mes illusions, et maintenant je me trouve face à face avec une femme brune!...
« Oui, j'ai épousé une femme brune, Léopold!
« Je veux, du moins, avoir le courage de mon humiliation et ne pas reculer devant la sombre vérité, Oui, ma femme est brune; c'est vainement que j'ai cherché à me tromper moi-même. Ma plume voulait écrire châtain ; mes yeux voulaient voir châtain, ma bouche voulait dire châtain; mais puisque le blond est impossible, qu'importe la nuance! J'ai forcé ma plume, mes yeux, ma bouche à dire, à voir et à écrire hrun.
« C'était bien la peine de chercher une fiancée sous tant de latitudes pour la trouver a Paris ! 0 Léopold ! que la sagesse humaine est une amère plaisanterie ! Serait-il donc vrai que nos pères ont plus de bon sens que nous? J'en ai peur pour mes enfants.
« Si tu me demandes qui j'ai épousée, je te dirai : Je le sais, mais je ne le crois pas.
« Non, je ne le cfois pas, et cependant voilà déjà six semaines que nous sommes unis. Six semaines! Quel éclair et quelle éternité ! Je ne puis encore m'habituer à cette pensée. Je m'appelle à haute voix pour être bien sûr que je veille. 11 y a des heures où je prends ma femme pour un sylphe; puis je m'abandonne à de bizarres rêveries; je vois de doux fantômes qui me tendent les bras; des paroles caressantes chuchotent à mon oreille; des voix
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chc^rios appoll(Mil : rîarlan ! Alors jn trossaillo ot jn mo dis, (Ml nie prcMiant la main : Tais-toi, (îaëlaii; prends ton bonnet de nuit et console-loi d*(Mre heureux !
« Car je suis heureux, Léopold; c*est une honte dr plus, mais cVst ici une confession et je dois avaler le calice jusiprh la lie. Je te dirai tout; après, si tu veux, tu seras le maître de fouIcT mon souvenir aux pieds, de me mépriser et de dire vadr rctn) h notre cosmopolite amitié.
a Ma fenime joue du piano, ma femme brode, ma femme écrit surtout.
« Or, ces misèn^s font mon bonheur, éternellement placé entre une lettre, une pantoufle et une sonate, je suis comme ces bienheureux qui trouvent la béatitude à entendre chanter à perpétuité des hymnes par les séraphins. Elle m'a amené tout doucement, avec cet art merveilleux que les femmes possèdent seules, à mettre ma joie dans les choses où jadis je ne trouvais qu'ennui, et, ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'elle m'a persuadé de sa raison et convaincu de ma folie. Oh î si la chimie pouvait condenser le sourire et le regard d'une femnie, quel irrésistible dissolvant n'obtiendrait-elle pas !
« Elle brode des écrans, gazouille des ariettes et griffonne un billet avec de si séduisantes grâces , de si jolis mouvements de tête, de si adorables minauderies, que je la regarderais faire pendant une éternité ; cette éternité dure ordinairement cinq minutes ; un baiser pris et rendu vient toujours l'interrompre.
« Tu l'aimes donc cette femme brune ? me diras-tu. Que sais-je ? il se peut que oui, il se peut que non ; l'amour n'est-il pas un peu comme ces étoiles qu'on voit long-
temps encore après qu'elles sont éteintes, ou qu'on ne voit pas tandis que leur lumière arrive? Est-il venu, est-il parti ? Quel cœur le sait bien ?
« D'ailleurs qu'importe ! Je ne comprends rien à ce qac j'éprouve et ne cherche pas à le comprendre ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que ma femme finira par me faire croire que je n'ai jamais aimé qu'elle ; que c'était elle que je cherchais à travers les autres femmes, et que je voyais le brun derrière le blond. Explique, si tu le peux, ce miracle d'optique.
« Je m'aperçois seulement à présent que je ne t'ai pas encore dit le nom de ma femme. Elle s'appelait madame Servanne. Elle était veuve et maîtresse de sa fortune, qui Deut bien s'élever à vingt-cinq ou trente mille livres de renies. Tu aurais mieux fait d'épouser lady Sarah Churchill, vas-tu me dire. Qu'en sais-tu ? Le bon Dieu luimôme, tout savant qu'il est, ne pourrait pas l'affunner. Ce qui n'a pas été restera éternellement inconnu, par la raison toute simple que ça n'a pas été.
<< Nous menons la vie la plus prosaïque qui soit au monde. Je crois, en somme, que c'est la plus amusante de toutes celles qu'on peut ambitionner. Nous allons aux théâtres où va la foule, qui est notre guide ; nous avons une maison à la campagne, près de Morfontaine ; un petit hôtel en ville, rue de la Pépinière ; une. calèche et des chevaux pour nous promener ensemble. Nous irons en Italie l'an prochain , ni plus ni moins que des gentilshommes de clocher ; nous ne manquerons pas de visiter plus tard la Suise et les bords du Rhin, enfin ce que tout le monde va voir. Au besoin , nous prendrons les