‹ Les châteaux en EspagneChapitre 26 sur 30 · PYRAME ET THISBÉ · texte numérisé non relu

PYRAME ET THISBÉ

beaucoup semé sur ce mauvais terrain et (jui n'a jamais rien pu récolter.

— Ah! fit Agathe en hssant ses bandeaux.

— Ce n'est pas sa faute, continua Oscar, les femmes sont pour lui comme la musique de Rossini pour un sourd.

— Le malheureux ! dit Agathe d'un air de compassion.

— La plus jolie du monde, eCit-elle des yeux, des mains, des pieds, des dents et des cheveux comme les vôtres, il n'y prendrait seulement pas garde.

— Le maladroit ! reprit Agathe en passant sa langue sur ses lèvres comme un chat qui boit du lait.

— Quant à moi, je maintiens que Jules est plus imprenable que Gibraltar, continua Oscar.

— En êtes-vous bien sûr? Je l'ai vu quelquefois mélancolique et tendre comme un amoureux du Gymnase.

— C'est qu'il rêvait aux gilets de l'an prochain et aux perdreaux de l'an dernier.

— Ah! fi! je plains la première femme qui l'aimera.

— Moi, je plains celle qui le séduira. Dans ses heures de confidences poétiques, Jules se compare assez volontiers à un volcan qui dort sous la neige. Si l'on y met le feu, dit-il, il brûlera toujours.

— Ah ! mon Dieu !

— Mais il ajoute que les yeux d'où partiront l'étincelle ne sont pas encore ouverts.

— L'impertinent !

— Pas tant. Savez-vous que tous les ans, à la Saint- Sylvestre, il mange le dîner de garçons qu'il a parié à la Circoncision?

— Ocelles mœurs! s'écria Agathe en chiffonnant sa

robe, il mériterait bien qu'une coquette le rendît fou d'amour.

— Bah ! j'en mets toutes les coquettes de Paris au défi. En ce moment, l'entretien fut interrompu par un coup

de sonnette.

— Enfin, voilà Jules ! s'écria Oscar en se levant de son fauteuil.

Agathe se regarda vivement dans la glace, et rajusta les dentelles de son bonnet.

Jules entra, et Oscar ordonna qu'on servît bien vite à déjeuner.

Une heure ou deux après, Oscar se rappela tout à coup qu'une affaire le réclamait du côté des Champs-Elysées, demanda à Agathe la permission de lui enlever Jules, et descendit avec son ami sur le boulevard.

— Tu me vois , mon cher Jules , fort affligé , lui dit Oscar après qu'ils eurent fait une centaine de pas.

— Toi ! et qu'as-tu donc ?

— C'est fort déhcat à dire, mais je puis me confier à notre vieille amitié.

~ Parle ; tu connais ma discrétion , et quant à mon dévouement...

# — Merci, Jules, merci. Mais d'abord, réponds-moi franchement. Pendant le déjeuner n'as-tu rien remarqué, rien du tout ?

— Ma foi, non, répondit Jules.

— Tu n'as pas vu qu'Agathe était triste, rêveijse, morose même ?

— Elle ? je ne l'ai jamais trouvée si vive et si joyeuse. Elle gazouillait comme une hirondelle au printemps.

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— Elle dissimulait.

— Alors, mon cher, je connais beaucoup d'actrices en renom qui ne jouent pas aussi bien la comédie.

— Parbleu ! toutes les femmes dans leur boudoir sont des Mars ou des Rachel. Agathe est profondément triste, te dis-je.

■— Pourquoi ?

— - Voilà justement ce que je ne sais pas. ' — A-t-elle eu quelque fantaisie que tu n'aies pas voulu satisfaire ? ^

— Agathe ? elle n'a jamais de fantaisie ! tu ne connais pas cette femme là ; c'est un trésor. Jamais un caprice , jamais un désir ; un cœur de lait, comme sa peau ; quel nuage a passé sur cette âme, limpide comme un lac italien ?

— Si cette âme est si pure , comment se fait-il que tu ne voies pas jusqu'au fond ?

— Ne sais tu pas que la femme la plus franche a toujours au fond de sa pensée quelque chose qu'elle ne dit pas?

Oscar regarda l'asphalte à ses pieds d'un air rêveur ; Jules regarda les corbeaux qui volaient autour de la Madeleine. L'honnête garçon cherchait à deviner quelle pensée secrète pouvait agiter l'âme 4' Agathe.

— J'ai tort de me plaindre , après tout , reprit enfin Oscar, c'est peut-être par tendresse qu'elle se tait.

— Que veux-tu dire ?

— Oui, Agathe, je le crains, aime quelqu'un et n'ose l'avouer; sa tristesse provient des déchirements de son cœur, combattu entre la pensée de mon désespoir et son amour.

— Je n'ai rien vu du tout cela, et ce n'est peut-être qu'un soupçon.

— En pareille matière un soupçon est presque une certitude ; l'instinct du cœur trompe si peu ! Hier encore, Agathe avait les yeux battus et les joues pâles comme une rose blanche ; un roman l'avait agitée toute la nuit, disaitelle ; un roman dont elle est l'héroïne, sans doute î Ce matin, je l'ai surprise qui essuyait une larme. Pourquoi pleure-t-elle ? Sa gaîté même m'attriste, elle est trop bruyante ; c'est une gaîté nerveuse où le cœur n'est pour rien. Te faut-il encore d'autres preuves? j'en ai mille. Seè rêveries sans objet, ses éclats de rire sans cause, ses longs silences sans raison , la mobilité de son humeur , que sais-je encore ! les pleurs qu'elle verse tout à coup sans motif, ses regards distraits, les pensées inconnues qui l'attachent au coin du feu, ses mains jointes sur ses genoux et la tête inclinée sur la poitrine ; les langueurs soudaines qui la font pâlir comme un beau lis, ou les irritations violentes qui la font bondir comme un chevreau; que te dirai-je ! c'est une flamme agitée qui n'apparaît jamais sous le même aspect, mais toujours gracieuse et toujours charmante ; on dirait que la ceinture invisible de Vénus flotte autour de ses flancs ; elle reste adorable quoi qu'elle fasse, et il me semble que je l'aime aujourd'hui plus encore que je ne l'aimais hier.

Oscar paraissait fort ému en achevant ce monologue , fort propre à figurer dans un drame ; Jules lui prit la main et la serra silencieusement.

— Écoute, reprit le baron après un moment de silence donné à son émotion, j'ai un service à te demander; puis-je compter sur ton amitié?

— Parle, je suis tout à toi. •

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— Viens passer la soirée à la maison : je m'absenterai sous un prétexte quelconque ; tu questionneras adroitement Agathe, mais sans rien lui dire de ce dont je t'ai parlé.

— Sois sans crainte.

— Sonde cette âme tourmentée, mens blanda in corpore b Ion do, comme dit le poëte ; cherche la blessure et guéris-la si tu peux. Surtout, pas un mot de mes confidences ! elle se replierait sur elle même comme une sensitive.

— Adresse et discrétion, telle sera ma devise.

— ïrès-bien. Si maintenant tu découvres l'horrible vérité, n'hésite pas à me la révéler. Tu le sais, le mal est quelquefois moins douloureux que la crainte du mal.

— On pourrait bien contester la vérité de cet aphorisme ; mais enfin je me soumettrai à ce que tu désires.

— Merci , répondit Oscar en tendant la main à Jules avec le geste d'un conspirateur de tragédie.

Les choses se passèrent comme les deux amis l'avaient projeté. A l'heure convenue, Jules se présenta rue du Helder. Oscar sortit quelques minutes après, sous prétexte de courir à une affaire pressée, et Jules resta seul avec Agathe.

Au coin du boulevard Oscar alluma un cigare et se dirigea vers ïortoni, où il rencontra Léon qui cherchait des nouvelles dans les journaux du soir.

— Eh bien ! s'écria le sous-chef en interrogeant Oscar du regard, avez -vous pensé à notre conversation de l'autre nuit ?

— Souvent.

— Après ?

— Après, j'ai allumé deux charbons : la curiosité dans l'esprit d'Agathe et un tendre intérêt dans le cœur de Jules.

— Vous êtes un habile homme, reprit Léon en s'inclinant devant Oscar.

— Vous trouvez ! mon habileté , mon cher , provient de mon indifférence ; l'adresse vient quand l'amour s'en va.

— C'est le moment ôii le mariage arrive ! fumons à votre hymen ! s'écria Léon en allumant un cigare au cigare d'Oscar.

A partir de ce jour-là Oscar se montra de plus en plus assidu aux réunions de la famille Bisterman ; ces terribles invitations à dîner , qu'il avait refusées avec tant d'obstination, il les acceptait toutes ; c'était en souriant qu'il écoutait les digressions de tous les Bisterman sur la labrication et la vente du calicot ; il avait des applaudissements pour toutes les romances que mademoiselle Eulalie chantait au piano, et de longues admirations pour toutes les tapisseries que madame Bisterman brodait d'une main patiente.

Le rez-de-chaussée de la rue du Helder perdait son locataire en titre presque tous les soirs; mais, pour motiver ces absences réitérées. Oscar trouvait d'admirables prétextes. Le conseil d'État était surchargé de travaux, les séances nocturnes se multipliaient à l'infini, les maîtres des requêtes étaient sur les dents , c'était aux auditeurs à les suppléer. Des liasses monstrueuses de dossiers s'entassaient sur le bureau d'Oscar ; le ministre attendait un travail complet sur un projet de loi qu'il voulait présenter

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aux chambres. Les conférences se succédaient sans relâche, Oscar n'avait, plus un instant à lui.

INIais Oscar n'avait jamais été si prévenant pour Agathe. Il rachetait son absence éternelle par des galanteries de tous les jours. Lorsqu'il ne rentrait pas chez lui, — et Dieu sait s'il en était contrarié! — Agathe recevait un coupon de loge pour le théâtre où se jouait la pièce en vogue. Il était convenu que Jules l'accompagnerait, et qu'Oscar irait les prendre à la fin du spectacle. Quelquefois il arrivait au milieu, quelquefois il n'arrivait pas du tout ; d'autres fois, les nuits de conférences, il les conduisait aux FrèreS-Provençaux gu au Café de Paris, et se sauvait au dessert, en gémissant sur son sort. .Mais , le matin , Agathe trouvait dans son baguier un bijou nouveau, et le soir, sur le bras d'un fauteuil, un mantelet ou quelque dentelle. Oscar était charmant, mais Oscar n'était jamais là, tandis que Jules y était presque toujours.

— Eh bien ! demandait Léon à Oscar quand par hasard ils se rencontraient, où en sont vos combinaisons?

— Elles marchent, répondait l'auditeur.

— Lentement:

— C'est-à-dire sûrement.

— Ah!

— Les symptômes sont graves. Hier je devais aller rejoindre Agathe au théâtre du Palais-Royal. Je n'y suis pas allé et elle ne m'a pas demandé ce que j'avais fait.

— Voilà un silence qui vaut presque une affirmation. Oscar secoua fe tête.

— Si je me marie, reprit-il, je veux me marier à coup sûr.

— La certitude, n'est pas de ce monde ! Oscar jeta un regard profond sur Léon.

— Mon moyen est infaillible, reprit-il, parce qu'il est vieux comme le monde. Je fais comme le roi Candaule ; il faudra bien que Jules fasse comme Gygès.

A quelque temps de là, un jour qu'à déjeuner Oscar était fort soucieux, Agathe finit par s'apercevoir de son silence et l'interrogea.

— Ce que j'ai, répondit Oscar, oh! *pas grand'chose.

— Mais encore ?

— ' Vous tenez beaucoup à le savoir?

— Sans doute.

— Eh bien, j'ai que je n'ai plus les cinquante mille francs que j'avais déposés chez mon notaire.

— Les cinquante mille francs que vous destiniez à acheter un chalet à Maisons-Laffite ?

— Ceux-là même.

— Qu'en avez-vous donc fait?

— Je les avais mis dans une affaire qui devait me rapporter vingt-cinq pour cent, mais , comme toutes les affaires qui doivent donner trop de bénéfices, celle-ci m'a procuré cent pour cent de perte.

— Eh ! mon Dieu ! il nous faudra passer l'été à Paris comme des marchands de la rue Saint-Martin.

— Heureusement que Jules va hériter de cent mille francs qui meurent d'un asthme à Château-Chinon. Il achètera un cottage à Montmorency et nous n'aurons rien perdu.

Agathe tomba dans une rêverie profonde et ne répondit rien.

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— Bah! reprit Oscar en baisant la main d'Agathe, ne vas-tu pas te chagriner pour cinquante misérables billets de mille francs! Laissons cela et pensons à autre chose.

— Comme vous voudrez, répondit froidement Agathe en retirant sa main.

— Je vous ai parlé de Jules, tout à l'heure?

— Oui, dit Agathe qui leva les yeux.

— 11 paraît que cette année-ci nous ne mangerons pas le fameux dîner.

— Pourquoi donc?

— On assure que Jules a rencontré sa Gléopàtre. Il est vaincu, dit-on.

— Ah ! fit Agathe en rougissant.

— On ne m'a pas dit le nom de l'héroïne, continua Oscar sans paraître remarquer l'émotion d'Agathe, on raconte seulement que c'est une chanteuse italienne qui est arrivée à Paris pour débuter à l'Opéra. Jules l'a connue l'an dernier à Florence.

Le petit pied d'Agathe battait le tapis tandis que le baron parlait; mais le baron, ce jour-là, avait des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir. Il continua quelque temps sur ce ton, prit ensuite un volumineux dossier, en parcourut les pages noires, et sortit pour aller au conseil d'État, promenade qui le conduisit tout droit rue du Sentier, chez M. Bisterman.

Jules était un jeune homme d'un esprit timide, ce qui lui valait la réputation d'orgueilleux auprès des personnes qui ne le connaissaient pas beaucoup. Tout d'abord il avait accepté avec empressement la mission dont l'amitié d'Oscar l'avait chargé ; mais quand il fallut en venir aux ex-

plications il se trouva fort embarrassé. Cette pensée d'un amour mystérieux qui faisait battre le cœur d'une femme le troublait malgré lui et donnait à toutes ses paroles une émotion dont il n'était pas le maître. Agathe la devina et en fut flattée ; il lui sembla que, si elle voulait bien s'en . donner la peine, elle trouverait le défaut de cette cuirasse d'indifférence dont l'imagination d'Oscar avait enveloppé son ami; mais, en même temps que l'émotion de Jules chatouillait les fibres délicates de son cœur, la réserve qu'il manifestait en toute occasion irritait la curiosité d'Agathe et augmentait l'envie secrète qu'elle avait de soumettre le farouche Hippolyte.

Durant les premiers jours, le confident rendit à Oscar un compte assez exact de ses impressions, bien qu'Oscar ne parût pas très-pressé de le faire parler, ce que Jules attribuait aux angoisses d'une âme qui craint de voir la lumière. Jules n'avait, disait-il, rien observé qui pût l'autoriser à croire que les soupçons d'Oscar étaient fondés. Certainement Agathe était agitée, inquiète, mais les symptômes n'étaient pas assez graves pour qu'on pût conclure à l'existence d'une passion.

Oscar, à ces discours, secouait la tête comme un hérétique à qui un missionnaire montre l'Évangile, et soupirait.

— Je te remercie, disait-il à Jules, mais tu verras que mes pressentiments ne m'ont pas trompé.

Plus tard Jules abrégea ses rapports ; plus tard encore il n'en fit plus. Il est vrai que l'auditeur ne le questionnait guère.

A mesure que les confidences de Jules et les épanche-

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ments d'Oscar devenaient plus rares, les visites du baron à la rue du Sentier devenaient de plus en plus fréquentes. Il y dînait régulièrement trois fois la semaine. Vers la lin du mois de mars, il était naturellement de toutes les parties, et M. Bisterman se fâchait quand il restait plus de deux jours sans paraître chez lui.

Au temps oii les lilas bourgeonnent, Oscar, en entrant brusquement chez Agathe, s'aperçut qu'elle glissait un papier dans sa poche.

— Ah ! mon Dieu ! dit-elle, vous m'avez fait peur ! Oscar s'excusa du mieux qu'il put de son étourderie,

et se retira discrètement.

— C'est une chose étrange, se disait-il en mettant son chapeau pour aller à l'Opéra où la famille Bisterman l'attendait, que les amoureux, non plus que les conspirateurs, ne puissent se dispenser d'écrire ! Il est vrai que, s'il n'y avait pas de ces petits papiers, il n'y aurait ni tragédies ni vaudevilles.

A partir de ce moment-là. Oscar employa toute son habileté à découvrir un de ces petits papiers que son amie cachait si vite. Il y mit la patience du chat et l'astuce du singe. Trois jours après il en volait un dont le bout imprudent saillait hors d'un coffret.

— Voilà qui est clair, murmura-t-il après avoir parcouru le billet. On ne dira pas, du moins, que Jules déguise sa pensée.

— Eh bien! quelles nouvelles? lui demanda Léon, qui le rencontra le soir même au foyer de l'Opéra.

— Eh bien, mon cher, il y a que demain le pair de France que j'ai l'honneur d'avoir pour oncle ira chez

M. Bislerman et lui demandera la main do mademoiselle sa fille pour M. le baron Oscar Dufrêne, auditeur au conseil d'État.

— Vous avez donc le prétexte ?

— - Complètement.

j. Léon sourit.

— Vous avez toujours eu du bonheur, dit-il.

Le dimanche d'après, Oscar, Agathe et Jules partirent dans la matinée pour Montmorency, où ils comptaient visiter le cottage que Jules se proposait d'acheter.

La journée était magnifique; quelques hirondelles commençaient à rayer le ciel bleu du bout de leurs ailes noires ; les violettes embaumaient l'herbe des bois, et la brise attiédie'entr' ouvrait les jeunes bourgeons.

Un dîner commandé par Oscar réunit les trois amis au Cheval-Blanc, chez cet antique Leduc qui a vu passer tant de générations fugitives de Daphnis et de Chloé parisiens.

Le dîner fut d'une gaîté charmante ; au dessert, Oscar vida lestement un verre de vin de Champagne plein jusqu'au bord, prit dans ses mains les mains de Jules et d'Agathe et les regarda bien en face tous deux sans parler.

Jules pâlit, Agathe rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Mes chers amis, s'écria Oscar, je sais tout !

Les deux coupables tressaillirent de la tête aux pieds.

— Je vous demande pardon, reprit Oscar, de me servir d'une formule aussi usée ; mais je n'en sais pas de meilleure pour peindre en trois mots notre situation.

j^ — Mais!... s'écria Agathe, qui en sa qualité de femme ne voulait pas s'a^vouer vaincue avant d'avoir lutté.

Jules lil un truste, mais Oscar rarrcla a\aiiL ({iTil pul parler.

— Tu lie cliercheras pas à nier, loi, je le sais, repril-il, tu es un homme, et d'ailleurs j'ai des preuves,

Agathe baissa la tête el pâlit à son tour, ne sachant pas ce qui allait se passer.

— Oscar, s'écria Jules, je suis à tes ordres.

— Eh! mon ami, répondit Oscar en avalant un autre verre de vin de Champagne, si j'avais voulu te tuer, je ne t'aurais pas invité à dîner ! Ah ! vous m'avez fait bien du mal tous deux ! perdre à la fois mon meilleur ami et une maîtresse que j'adorais... c'était trop d'un seul coupi Vous ne saurez jamais tout ce que j'ai souffert ! Un instant j*ai pensé au suicide... je voulais, — vous, Agathe, quand je vous voyais si belle, — vous étouffer, comme Desdemone, sous un oreiller; et toi, Jules, j'ai failli, quand une lettre égarée m'a tout révélé, courir chez toi et t'ouvrir la poitrine d'un coup de couteau! je ne sais quelle force

m'a retenu j'en bénis Dieu à présent! Puissiez-vous

n'être jamais trompés l'un par l'autre! je vivais si doucement entre vous deux, la confiance était si facile à mon cœur! vous m'avez ravi tout ensemble les illusions de ma jeunesse et l'espérance de mon âge mûr ! Ah ! mes amis, que vous avais -je fait? maintenant, je suis seul !

Jules, qui était d'une nature candide , sentit son cœur se briser à ces mots.

— Pardonne-moi ! s'écria-t-il, en se jetant dans les bras d'Oscar.

— Que je te pardonne ! reprit l'auditeur; mais le plus

coupable, n'est-ce pas moi, qui t'ai conduit à Agathe? pouvais-tu la voir sans l'aimer?

A cette flatterie, qui semblait arrachée au désespoir le plus profond par la force de la vérité, Agathe porta un mouchoir à ses yeux et posa son front sur l'épaule d'Oscar.

— Pendant deux années, elle m'a fait des jours sans nuages, continua Oscar; elle sera heureuse avec toi, comme je Tétais avec elle. Tu me le promets?

A cette prière, Jules serra silencieusement la main d'Oscar.

Agathe elle-même, nerveuse comme presque toutes les femmes, sentit ses yeux se mouiller de larmes.

— Mais vous? dit-elle.

— Oh ! moi, je voyagerai..... j'irai à la campagne....* Que sais-je?... j'oublierai...

— Le pourras-tu ? s'écria Jules naïvement*

Oscar ne répondit rien; mais prenant à deux mains la tête d'Agathe, il l'embrassa sur le front d'un air si passionné, qu'Agathe, au fond du cœur, désespéra de sa guérison.

A quelques jours de là, Oscar partait pour une terre que M. Bisterman possédait dans le Berri. La demande qu'il avait faite de la main de mademoiselle Bisterman avait été agréée et le mariage devait se célébrer dans six semaines à la campagne.

Quand Oscar retourna à Paris en automne, Jules était de plus en plus épris d'Agathe. Ils s'étaient retirés dans un petit hôtel de la rue des Écuries - d'Artois pour cacher leur amour aux yeux des profanes ; mais , les cent mille francs qui se mouraient d'un asthme à Château-

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Chinon vivant toujours, Oscar dut prêter sept ou liuit mille livres à Jules [)our l'aider à payer le tapissier de l'hôtel.

— Vous l'avez échappé belle, dit Léon, à qui Oscar fit part de ce détail de la vie privée de son ami ; quand l'oncle aux cent mille francs expirera, Agathe épousera Jules.

— Allons à la rue du Sentier, et rendons grâces au roi Candaule ! s'écria Oscar.

Un jour d'automne, vers midi, un jeune homme passait le long des bains d'Auguste, dans le jardin de Nîmes; il regardait l'eau limpide où miroitait le soleil, et marchait doucement, les mains cachées au fond des poches d'un large pantalon, et le front penché.

On aurait pu le prendre pour un antiquaire cherchant à résoudre un problème d'archéologie, si, lorsqu'il relevait la tête, on n'eût aperçu deux yeux bleus pleins de flammes voilées et unvisage dont la mélancolique et transparente pâleur révélait une pensée plus douce et de plus tendres préoccupations. Les vieillards qui viennent réchauffer leurs membres engourdis dans les silencieuses allées du jardin, toutes pleines de souvenirs romains, souriaient en le voyant pousser les feuilles sèches d'un pied nonchalant, et plus d'un hochait

]a tête et semblait dire en s'éloignant : L'amour a passé par là ! Le jeune homme suivait à l'aventure les sinuosités d'un sentier ombreux. Au détour d'un groupe d'acacias qui faisaient pleuvoir sur la terre leurs petites feuilles dorées, et devant le temple de Diane, il vit, appuyée sur le fût brisé d'une colonne, une femme dont la jeunesse se devinait sous les molles ondulations de la robe qui tombait jusqu'à ses pieds. Au bruit des pas qui criaient sur le sable, elle releva son front incliné et laissa voir un doux visage où brillait une larme tremblante entre des cils noirs. Confuse , elle rougit. — Pauvre femme, dit le jeune homme tout bas, elle souffre donc aussi! et il passa. Mais, avant de s'éloigner, ils échangèrent un long regard.

Une heure après, sur le Cours, devant la porte des messageries, un conducteur faisait l'appel des voyageurs. Quatre lourds chevaux attelés à la diligence de Clermont- Ferrand reniflaient en s'appuyant amicalement les uns sur les autres.

— Monsieur Léon d' Artigues ? s'écria le conducteur.

— Me voilà, dit le jeune homme aux yeux bleus, en sautant lestement dans le coupé.

— Madame Berthe Juvénal ? reprit le conducteur. Une dame tout enveloppée d'un grand châle noir

s'avança. Léon se retourna et reconnut la jeune femme du temple de Diane.

Berthe et Léon se trouvaient seuls dans le coupé. La jeune femme tenait sa tête penchée sur son sein, mais sans le voir elle comprenait que le jeune homme la regardait du coin de l'œil ; elle n'osait lever les veux et rou-

gissait sous son voile. Pour échapper à son émolion, elle tourna la tête vers le vasistas, l'ouvrit et regarda la campagne où passaient les vendangeurs. Léon imita ce mouvement et tous deux se trouvèrent dos à dos. Le vent qui venait de la mer calma l'agitation enfantine de Berthe ; les chants des vendangeurs firent perdre le souvenir de sa voisine à Léop. Berthe allongea ses petits pieds sous le manteau du coupé, et se blottit dans un coin avec des façons de chatte paresseuse. Léon croisa ses jambes et laissa sa tête tomber sur les coussins. Cependant, vers le soir, Berthe, lasse de rêver sans doute, rendit un peu de liberté à ses prunelles ; un regard , qu'elle glissa entre les mailles de son voile , tomba sur le visage de son compagnon silencieux.

— Comme il est pâle ! dit-elle. Un second regard suivit le premier.

Cette fois elle pensa qu'il était bien étrange qu'un garçon aussi jeune fût aussi triste. Un troisième regard vint ensuite, et elle ne put s'empêcher de remarquer que ce jeune homme si triste avait de beaux yeux et un beau front.

Deux sentiments s'éveillèrent à la fois et llottèrent dans son esprit comme ces flammes légères qui brillent au milieu des campagnes pendant les chaudes nuits d'été : un peu de dépit et quelque curiosité. D'une main languissante elle souleva le voile qui encadrait son visage, et livra aux vents du soir les boucles de ses cheveux blonds. Léon soupira et cacha sa tête dans ses mains.

Une pensée traversa soudain le cœur de sa voisine. — Pauvre jeune homme, il est amoureux ! murmura-t-elle.

Vers huit heures on s'arrêta dans un village pour dîner. Cette fois Léon, pour l'aider à descendre, prit dans sa main la main mignonne de sa compagne. Elle le remercia par un regard qui avait toute la clarté limpide d'une étoile.

— Mon Dieu ! fit Léon, elle est tout en deuil, si jeune, si jolie, et déjà malheureuse !

A la sortie du village, il y avait une côte ; tous deux la gravirent à pied. La lune élargissait son disque sur l'horizon, et baignait d'une lumière tremblante les premières pentes des Cévennes toutes couvertes de châtaigniers. Léon marchait auprès de Berthe ; ils ne se parlaient pas ; mais un fil invisible conduisait de l'un à l'autre les secrètes pensées qui remplissaient leurs cœurs. Ils se surprenaient tous deux, regardant la mer, et soupirant. Au sommet de la côte ils s'assirent ; quatre pieds de mousse les séparaient.

Léon tourna ses yeux vers le pan d'horizon qui voilait le Languedoc, et ses lèvres s'ouvrirent pour laisser passer un chant plaintif dont la brise chassait dans la vallée les suaves accords. Berthe tressaillit ; elle appuya sa tête sur ses mains, et se prit à écouter avec son cœur, comme Léon chantait avec son âme ; mais elle ne pouvait retenir ses larmes.

— Qu'avez-vous, madame? s'écria Léon en prenant les mains de Berthe.

Elle essaya de sourire, et arrêta ses yeux tout humides sur ceux de Léon.

— Rien , dit-elle ; rien , si ce n'est un souvenir que cette romance m'a rappelé.

— Quoi ! vous aussi ? s'écria Léon.

— Ah ! dit-elle en levant ses paupières où brillait une frange d'argent, ce n'est pas le hasard qui vous a dicté ce chant?

— Le hasard? Non! Bien des fois, je Tai entendu, quand j'étais heureux.

— Maintenant, comme à moi, il ne vous rappelle que d'amers souvenirs ? reprit Berthe.

— Vous si belle et si jeune ! Mais Dieu, madame, ne voudra pas que vous souffriez toujours, tandis que moi je n'ai plus d'espérance.

— A votre âge ? C'est un blasphème, monsieur, espérez, espérez !

Ils entendirent le roulement de la diligence, et la voix du conducteur rompit leur entretien.

Cette première et courte conversation fut comme le rayon de soleil qui fond la glace au mois de mai ; la dame n'enveloppa plus sa tête sous le voile jaloux, et le jeune homme ne prit point garde au paysage qui se déroulait vaguement sous les molles clartés du ciel semé d'étoiles. Les nuits chaudes et baignées de lumière sont favorables aux douces pensées, et il semble que les rêves tendres flottent dans l'air avec les senteurs balsamiques du thym et du genêt. Un sommeil parfumé passa sur les paupières closes des deux voyageurs, et leurs âmes se perdirent dans le royaume aérien des songes.

Vers le matin, une secousse réveilla Léon ; en ouvrant les yeux, il vit sa voisine qui dormait doucement, la tête appuyée sur son épaule. Un cahot l'avait malicieusement poussée vers lui ; Léon n'osa pas accuser le destin, mais il évoqua le souvenir de l'amie absente et prit courageu-

sèment la résolution de regarder les champs où déjà pâturaient de grands troupeaux. Le souffle du matin souleva les boucles dorées qui descendaient sur le cou de Berthe et les poussa sur les joues de Léon, qui abaissa ses paupières sur la belle endormie. Elle avait le visage d'un enfant avec une pâleur rosée'répandue sur le front et les joues. Léon aurait voulu fermer les yeux ou détourner la tête ; il ne le put pas.

— Elle était blonde aussi dit-il ; et une larme, lentement formée entre ses cils, tomba sur la main nue de Berthe.

Berthe ouvrit les yeux, et son réveil fut un sourire. Mais elle sentit contre son oreille les battements du cœur de Léon ; et, toute confuse, elle se recula dans Fangle du coupé. Cependant, comme le Parthe, en fuyant elle jeta sur le jeune homme un regard qui le troubla malgré lui.

Ni l'un ni l'autre n'osèrent rompre le silence, et jusqu'à midi Berthe resta dans son petit coin, immobile comme une madone dans sa châsse.

Vers midi, on prit une tasse de lait chaud à Florac, méchante sous-préfecture assise sur un ruisseau entre deux pans de collines. Vers le soir, on aperçut Monde avec son clocher pointu tout au fond d'une plaine, nid d'hommes dans un creux de montagnes. Tout à la sortie de cette humble capitale de la Lozère, Léon et Berthe suivirent le chemin à pied, laissant la lourde diligence gravir lentement les côtes après eux. On entendait le bêlement des troupeaux qui regagnaient les fermes, et le chant des alouettes qui volaient au-dessus des bruyères.

Berthe poussait les petits cailloux du bout de son om-

UN CHAPITnK DF ROMAN. 220

brelle, Léon sifflait entre ses dents. Berthe trébucha par hasard sur une pierre ; un petit cri d'oiseau effarouché sortit de ses lèvres. Léon s'élança et lui saisit le bras ; elle se laissa faire complaisamment, et ils prirent un sentier fleuri qui coupait à travers champs.

Quand ils furent arrivés sur la crête d'un i^ocher au sommet du plateau, ils se retournèrent et regardèrent à leurs pieds ; comme une fourmi, la diligence rampait sur la montagne.

— Là-bas est le Languedoc, dit Léon en inclinant sa tête vers la droite.

— Et là-bas la Provence, dit Berthe en étendant son joli doigt vers la gauche plus sombre.

— Elle est donc en Languedoc ? reprit-elle bientôt avec une indéfinissable expression dans la voix et le regard.

— Oui, soupira Léon, dans un petit château près de Narbonne.

— Est-elle jolie ? demanda son indiscrète compagne, qui, ainsi que le font toujours les femmes, s'enquérait tout d'abord de la figure ; hommage involontaire qui explique la souveraine puissance de la beauté.

— Jolie î s'écria Léon ; dites radieuse comme les anges.

— Ah ! fit Berthe en brisant une marguerite du bout de son ombrelle.

— Jolie ! reprit l'enthousiaste jeune homme : c'était une enfant ; dix-sept ans à peine ; de beaux cheveux dorés comme les vôtres...

Berthe sourit.

— De grands yeux pleins de tendres flammes et doux

comme les vôtres, continua-t-il ; des mains plus blanches que le lis et mignonnes comme vous les avez, et cet attrait charmant qui vous rend si belle!... Et vous demandez si mon Henriette était jolie 1

Berthe baissait la tête et rougissait ; mais elle ne brisait plus de marguerite.

— Hélas ! ce trésor, je l'ai perdu ! reprit-il. Berthe se rapprocha et arrêta ses yeux sur les siens.

— Vous le retrouverez, dit-elle.

Leurs mains se rencontrèrent et ne se séparèrent pas.

— Il est donc en Provence ? demanda Léon à son tour, en empruntant le regard et la voix de Berthe.

— Il y était, répondit Berthe. Et une larme filtra entre ses paupières.

— Vous l'aimiez donc bien ?

— Si je Taimais ! Ah ! monsieur, comme vous aimiez Henriette.

— Ah ! dit Léon.

— J'avais dix-huit ans quand Edouard m'a épousée. Mais Dieu ne veut pas que le bonheur habite sur la terre, afin qu'on n'oublie pas le ciel. Il me l'a repris et mon cœur s'est envolé avec lui.

Léon se rapprocha de sa compagne ; un brin de mousse n'aurait pu glisser entre eux.

— Vous me disiez d'espérer ; espérez donc aussi. Dieu vous réserve de beaux jours.

— A moi? dit-elle. Non pas à moi, mais à vous, puisqu'elle vit.

— Elle est mariée.

— Mariée!...

— Son père l'a donnée à un propriétaire du pays. Elle a bien pleuré ; mais à dix-sept ans on oublie bien vite ; et déjà elle souriait quand sa mère l'a conduite à l'autel. Moi, j'étais malade, et mon père m'a fait partir, croyant qu'un voyage me guérirait.

— Et où allez-vous ?

— A Paris.

— Comme moi.

— Vous me parlerez de lui,

— Vous me parlerez d'elle,.,

— En voiture ! en voiture ! cria le postillon, qui faisait souffler ses chevaux au sommet de la côte.

— Déjà ! dit naïvement Léon. Berthe ne dit rien, mais soupira.

Les ombres de la nuit descendirent sur les vallées. Les chouettes poussaient leurs notes mélancoliques dans les vieux troncs des noyers ; un vent froid passait dans l'air ; ce n'était déjà plus le ciel tiède du Languedoc. Berthe frissonna et ramena sur ses épaules le grand châle qui la couvrait ; un instant après elle ferma le vasistas et croisa ses petites mains sur son cœur.

— Oh î qu'il fait froid, dit-elle.

— Prenez mon manteau, s'écria Léon en déroulant le chaud vêtement ployé derrière lui.

— Mais vous ?

— Je m'en passerai bien.

— Avec cette petite redingote et lorsque vous êtes presque malade ?

— Oh î je me sens mieux.

— N'importe ; ce serait une folie et je ne veux pas.

— Vous refusez?

— Sans doute.

— Eh bien ! je ne m'en servirai pas non plus.

Les deux voyageurs se tournèrent le dos. Une heure se passa, ni l'un ni l'autre ne remuaient. Le manteau gisait entre eux deux. Lorsqu'il crut Berthe assoupie, Léon souleva doucement le manteau et le glissa sur le dos de sa voisine ; un pan de drap tomba sur ses jambes, elle allait être enveloppée quand dégageant ses bras elle repoussa Léon et fit tomber le manteau.

— Je ne veux pas ! dit-elle d'une petite voix impérieuse que le froid faisait trembler.

— Mais vous souffrez !

— O'ii^porte ; je ne suis pas égoïste et ne veux pas que vous vous fassiez du mal à cause de moi.

— Prenez toujours et nous verrons après.

— Eh bien ! dit-elle en se courbant à demi-vaincue, j'y consens, mais à condition...

Léon la comprit avant qu'elle osât achever sa phrase à demi balbutiée ; il la remercia d'un regard ; et une minute ne s'était pas écoulée que déjà Berthe et Léon reposaient sous le même manteau, comme Paul et Virginie sous la même robe. Mais ils n'étaient pas calmes et souriants comme Paul et Virginie. Berthe sentait son cœur battre ; de confuses images passaient devant les yeux de Léon dans Findécise clarté du coupé. La main de sa voisine était restée prisonnière dans la sienne ; elle n'osait la retirer, et des courants électriques chassés de son épidémie tiède et blanc passaient dans les veines de Léon. Il souleva cette main et la plaça sur son cœur. Berthe tressaillit, et ils reste-

rent ainsi tous deux immobiles et muets, attendant le jour sans peut-être le désirer. Ombre d'Edouard, souvenir d'IIenrielte, oii étiez-vous alors !

La diligence de Clermont-Ferrand s'arrête quelques heures à Saint-Flour, petite ville d'Auvergne qui coiffe en l^iain do sucre une montagne. C'était un dimanche et toute la population des campagnes menait à la fois les affaires du monde et les affaires de la religion, allant de la cathédrale où toute sorte de pâtres en manteaux blancs faisaient sonner le parvis sous leurs sabots de bois, à la place du Marché, sous le porche, où les fermiers vendaient leurs grains et leurs toisons.

En courant les rues de Saint-Flour, Berthe s'appuyait sur le bras de Léon, et Léon écartait les pierres qui pouvaient blesser les pieds de Berthe.

Or, comme ils marchaient tous deux, se parlant bas et la pensée unie par le regard, deux bonnes gens de la campagne dirent dans le patois du pays en passant près d'eux :

— Oh ! les gentils petits amoureux !

Berthe et Léon rougirent jusqu'au cou, et, comme deux oiseaux effrayés, ils cessèrent leur babil.

De Saint-Flour à Clermont-Ferrand, le pays, pittoresquement accidenté, est propice aux promenades ; aussi dans ces lieux-Ki voit-on sans cesse grimpant les côtes, tendrement penchées aux bras des touristes, de charmantes voyageuses qui regardent le paysage en parlant de Paris.

Ainsi faisaient Berthe et Léon qui pérégrinaient, laissant trotter le coche après eux. On buvait du lait chaud dans les chaumières, on mangeait des noix le long du

chemin, on cueillait des fleurs dans la mousse, et quand on était bien las, on remontait dans le coupé où l'amour entrait après eux.

Quand on descendit à Clermont, le premier soin de Léon fut de courir au bureau des Messageries arrêter les trois places du coupé de la voiture de Paris , et il revint plus joyeux de sa conquête qu'un roi d'une province gagnée, à l'auberge où l'attendait Berthe.

Berthe ne le gronda pas trop fort, et on partit.

Deux jours après ce départ, le courrier emporta les deux lettres que voici, l'une vers Paris, l'autre vers Narbonne :

Fontainebleau , ce 30 septembre 1840«

« Ma bonne mère,

))I1 ne faut point vous inquiéter si je ne suis pas encore rendue à Paris. Si j'avais pu aller au gré de mes désirs, votre fille vous presserait depuis longtemps dans ses bras ; mais on ne fait pas toujours ce qu'on veut, en voyage surtout. Vous me comprendrez mieux quand vous saurez qu'un horrible accident a failli nous faire tous périr en entrant à Nevers. Grâce au ciel, je n'y ai perdu qu'un carton à chapeau qui a roulé dans la rivière, un charmant chapeau que vous m'aviez envoyé pour mon deuil. Nous avons dCi passer la nuit dans une méchante auberge du pays. Je suis repartie le lendemain , me croyant assez forte pour arriver directement à Paris; mais cet accident avait si fort agité mes nerfs , déjà ébranlés par tant de

chagrins, qu'il m'a été impossible de dépasser Fontainebleau. J'ai du m'y arrêter pensant que deux ou trois jours de repos me remettraient. Déjà je me sens beaucoup mieux ; l'exercice et le grand air m'ont rendu un peu de la santé que j'avais perdue. A bientôt donc. Votre seule présence, bonne mère, peut adoucir les chagrins de ma vie » Je vous embrasse mille fois.

» Votre fille chérie,

» Berthe Ju vénal. »

Fontainebleau, ce 30 septembre 18/iO.

« Mon cher père,

» Vous apprendrez sans doute avec plaisir que mon voyage s'est effectué le plus heureusement du monde, sauf un accident comique survenu aux environs de Nevers : nous avons versé le plus gentiment possible , et dans la bagarre j'ai perdu un gant. Je serais déjà à Paris, si, en traversant Fontainebleau, je n'avais été séduit par la beauté de sa vieille forêt. Comme peutêtre je ne trouverai jamais une meilleure occasion de faire connaissance avec les curiosités du pays, je m'y suis arrêté. Rien ne me presse , et je m'aperçois déjà que vorte expérience avait raison quand elle me conseillait un voyage comme le meilleur remède à mes maux. J'en souffre beaucoup encore, j'en souffrirai longtemps ; mais je sens du moins que le mouvement a calmé rirritation de mon cœur. Je partirai dans deux ou trois

jours, et vous écrirai plus longuement de Paris. Je vous e migrasse tendrement.

» Votre fils dévoué,

» LÉON d'Artigues. »

Il faut croire que le séjour de Fontainebleau était plein de charmes, car Léon et Berthe n'arrivèrent à Paris que le 5 ou le 6 octobre, un peu plus tard qu'ils ne l'avaient annoncé.

Tout allait pour le mieux dans la meilleure des villes, et les deux amants étaient arrivés à ce point suprême où le bonheur du présent absorbe la pensée de l'avenir et le souvenir du passé , lorsqu'une lettre de M. d'Artigues vint détruire tous les enchantements, de ce bonheur.

M. d'Artigues était un homme prudent, qui avait compris tout d'abord que la douleur s'était envolée du cœur de son fils ; il l'avait laissé nager un temps dans les délices de l'indépendance et de l'amour, se réservant de le rappeler à lui quand le jour serait venu où le jeune étourdi, égaré dans les grandes eaux de Paris, aurait la fantaise de s'aventurer trop loin.

Ce jour-là était venu.

Léon courut chez Berthe, pâle, effaré, anéanti. La jeune femme était seule.

— Qu'avez- vous? lui dit-elle.

— Regardez, s'écria-t-il en lui tendant la lettre.

— Ah ! mon Dieu ! dit-elle après avoir lu, et elle se laissa couler sur un divan.

A dix-neuf ans, on ne reste pas long-temps évanouie ;

L)N CIïAPniiK 1)H itOMAN, 237

les syncopes deiiiaïulciiL l'expérience des leunnes de trente ans.

— 11 ne l'aiU pas obéir, dit-elle, quand elle roux rit les yeux.

— Je resterai! répondit énergiquenient Léon.

— Tous les pères sont des tyrans, reprit Berthe, en fronçant le sourcil comme une impératrice.

— Le mien surtout, continua Léon ; il me renvoie de Narbonne quand je ne veux pas partir, et m'y rappelle quand je veux rester à Paris. Mais je me révolte enfin.

Une fois lancés dans cette carrière, les deux amants ne lardèrent pas à comprendre toutes les théories sur la légitimité de l'insurrection, et il fut décidé à l'unanimité de deu \ voix qu'on opposerait la résistance à l'abus du pouvoir.

Mais lorsqu'il s'agit de rédiger la lettre de protestation, Léon sentit toutes les difficultés de sa position ; il n'a- \ait aucune bonne raison à alléguer, et M. d'Artigues lui en avait au contraire déduit une grosse demi-douzaine d'excellentes que Berthe ne s'était pas donné la peine de lire.

Au lieu de protester contre l'autorité, Léon chercha à la tromper ; il épuisa tout l'arsenal des maladies, des voyages, des affaires pour retarder son départ. Cela dura six semaines ou deux mois. M. d'Artigues, qui comprenait les choses à demi-mot, ne se pressait pas ; il savait que le temps use la résistance.

Quand l'esprit de Léon fut à bout de prétextes, un jour enfin, il se décida à prendre sa place aux Messageries. Ce fut un jour plein de larmes et de désespoir ; il partit, et le moins que Berthe et lui se promirent ce fut de s'aimer tou-

jours. D'ailleurs, ne devaient-ils pas se rejoindre bientôt?

Il n'y avait pas de ville où pour si peu que s'arrêtât la diligence, Léon ne trouvât le temps d'écrire une lettre ; il n'y avait pas un bureau de poste où il ne reçût un billet. On devine ce que disaient ces lettres et ces billets.

Pendant trois mois, on s'adora par la poste à raison de 90 centimes par serment d'amour. — C'est une flamme qui me coûte 27 francs par mois, disait M. d'Artigues; en conscience, je n'ai pas le droit de me fâcher.

Mais un jour vint où aucune lettre n'arriva. Le soir de ce jour-là, en causant avec son fils, M. d'Artigues lui demanda s'il serait en humeur de se marier.

— Moi ! fit le jeune homme avec effroi.

— Oh ! je ne veux pas te contraindre, tu feras ce que tu voudras... J'avais pensé à Mlle Eulalie D...

— Cette jeune personne qui a de si beaux yeux noirs ?

— Elle-même ; et qui a cent mille écus de fortune. Tu la verras et tu décideras. Si elle te plaît,, je te marie ; si elle te déplaît, nous n'en parlerons plus.

Or à Narbonne on ne s'amuse guère. Comme dans toutes les petites villes du Languedoc, quand on a dansé deux fois en hiver, chez le maire et le sous-préfet, tué quatre ou cinq perdreaux en automne, fumé trois cigares dans la journée, on a clos le registre des plaisirs et vidé la coupe des distractions. En province on se marie beaucoup par ennui. L'ennui c'est dans les quatre-vingt-six départements le pourvoyeur patenté de l'hymen.

Berthe avait été faire un voyage à Dieppe, et n'écrivait plus guère. Léon avait été pour affaire à Marseille, et n'avait pas beaucoup répondu.

— Oh ! que j'irais volontiers en Italie, cet été ! dit un soir mademoiselle Eulalie en regardant Léon du coin de l'œil.

— Il ne tiendrait qu'à toi de l'y accompager, reprit M. d'Artigues à l'oreille de son fils.

Narbonne disparut dans un horizon vermeil où foisonnaient des villes merveilleuses et des paysages enchantés, et le regard de Léon se noya dans les yeux d'Eulalie.

Deux mois après, deux lettres se croisaient sur la route de Paris. Léon nouait sa cravate blanche quand il reçut celle qui lui était destinée.

« Madame B... a Ihonneur de vous faire part du mariage de sa petite-fille, madame Berthe Juvénal avec M. C >)

L'autre arriva entre les mains de Berthe, à son retour de l'église ; elle l'ouvrit et lut :

« M. d'Artigues a l'honneur de vous faire part du mariage de M. Léon d'Artigues^ son fils, avec mademoiselle Eulalie D »

Léon sourit tristement. Un long soupir, dernier adieu donné à un amour éteint, souleva sa poitrine^ une larme humecta ses paupières, et tout bas il dit : — C'était un excellent cœur ! Qu'elle soit heureuse !

Berthe froissa la lettre avec dépit, et ses jolis sourcils se rapprochèrent un instant ; puis un doux sourire effleura ses lèvres et rendit à son charmant visage toute sa gracieuse et tendre expression. Elle déplia la lettre, la relut, et, comme un écho de la pensée de Léon, sa bouche murmura tout bas : C'était un charmant garçon! qu'il soit heureux I

Un jour du mois d'avril, vers midi, on était alors en 1837, un jeune homme, qui tournait brusquement l'angle de la rue du Helder, heurta un autre jeune homme qui descendait le boulevard des Italiens. Ce furent tout de suite deux exclamations et deux poignées de mains.

— Parbleu ! c'est le ciel qui t'envoie, mon cher Victor, dit l'un à l'autre, j'allais justement chez toi.

— C'est que tu as quelque chose à me demander, mon cher Georges.

— Précisément.

— J'en remercie Dieu ! Te voir est une bonne fortune que tes vieux amis du collège de Charlemagne savourent une fois par trimestre ; dans les temps de mystères où tu vis, que peux-tu me vouloir ?

— C'est ce que tu sauras quand tu m'auras laissé le loisir de te le dire.

— Parle, je t'écoute.

— Il s'agit d'abord de m'accompagner.

— C'est impossible.

— J'en étais sûr. Un service demandé est le prétexte d'un service refusé. Mais, pour cette fois, mon cher, tu ne t'en tireras pas si facilement.

— Eh ! que diable ! on m'attend.

— Eh bien ! c'est justement ce qu'il faut ; on t'attendra.

— Mais quand je dis oh...

— Tu veux dire elle, je le sais ; à Paris, on est du féminin. On est chez lui, au coin du feu, en robe de chambre , dans son boudoir ; on a un roman, ce qui vaut bien un rendez-vous, et si tu te fais attendre, on te désirera, ce qui est un bénéfice pour tous deux. Viens !

Vaincu par l'éloquence de Georges, Victor passa son bras sous le sien, et prit en boudant un peu le trottoir de la rue du Helder.

— Marche donc ! lui dit-il ; mais, en somme, de quoi s'agit-il ?

— Il s'agit d'un duel, et je t'ai choisi tout exprès pour me servir de témoin.

— C'est un soin dont je te suis fort reconnaissant.

— Il faut bien que notre amitié te rapporte au moins une aventure.

— Avec qui ce duel ?

— Avec le marquis de Seilhes.

— EL pourquoi ?

— Je n'en sais rien.

Victor regarda Georges croyant qu'il plaisantait ; mais Georges avait la figure la plus sérieuse du monde.

— Cela t'étonne, mon cher, reprit celui-ci, rien n'est plus vrai cependant. Le duel est inévitable ; l'heure, le lieu, les armes sont désignés. Au train dont va Je marquis, il est à croire que l'un de nous restera sur le carreau, mais du diable si je sais pourquoi !...

— C'est un feuilleton que tu fais là?

— Non, c'est un récit.

— Et tu n'as pas demandé une explication?

— Quelle explication veux-tu qu'on ait avec un homme qui tient tout particulièrement à me perforer d'un grand coup d'épée ? Les caprices ont droit de bourgeoisie en France ; mon cher marquis a le sien, il m'en coûtera peutêtre la vie, mais je ne puis pas l'empêcher do le satisfaire.

Les réponses de Georges et l'air avec lequel elles étaient faites produisaient sur Victor l'effet d'une musique fantastique qu'on aurait appliquée sur des paroles funèbres.

— Au moins, reprit-il avec impatience, y a-t-il un prétexte ?

— Tu soupçonnes un prétexte et tu demandes la cause? fit Georges avec un sourire. Oui, mon cher, le prétexte existe, et son extravagance le rend excellent.

— Voyons-le.

— Le marquis de Soilhes prétend que je fais la cour à sa femme.

— N'en osl-il rien?

— Rien, que je sache ; mais le marquis est Breton, il n'en veut pas démordre, et me voilà atteint et convaincu d'un crime charmant que je n'ai pas commis. Monsieur de Seilhes, avec cet air doux que tu lui connais, a l'humeur féroce à l'endroit de sa femme ; j'ai vainement protesté de notre innocence à tous deux ; mes serments n'ont fait que l'exaspérer, et j'ai dû me taire, voyant que si je continuais il était homme à me tuer sur place.

— Il y a quelque chose là-dessous, dit Victor en secouant la tête.

— Eh ! mon cher, il y a toujours quelque chose sous quelque chose ! fit Georges en riant ; mais ce qu'il y a de plus clair dans tout ceci, c'est que je vais me battre, que je me bats pour une faute à laquelle je regrette tout au moins de n'avoir pas rêvé, et que je te prie d'assister à ce duel, sans t'ingénier à trouver un accommodement désormais impossible ; me le promets-tu ?

A l'air de Georges, Victor comprit que l'affaire était sérieuse, et qu'il n'y avait à répliquer que par une acceptation.

— Je te le promets, dit-il.

•— Ce n'est pas tout, reprit Georges; j'ai dû prendre quelques arrangements particuliers, et je t'ai choisi pour exécuteur testamentaire.

Un instant après, les deux amis entraient ensemble dans un hôtel de la rue Saint-Lazare, où Georges avait son appartement.

Sur une table où l'on voyait toutes sortes de papiers épars près d'un secrétaire ouvert et tout bouleversé, Victor remarqua un pli cacheté assez volumineux et sans adresse. Georges le prit.

LE ROI DE CŒUR. 2/j7

— Si je suis tué, lui dit-il, tu briseras la première enveloppe et tu porteras le paquet à la personne dont le nom est écrit sur la seconde.

— C'est bien, répondit Victor.

— Mais ne va pas t'imaginer de l'expédier si je ne suis que blessé.

— Ne crains rien.

— Attends que je sois mort, et bien mort.

— C'est convenu.

— Et si j'en reviens, tu me rendras le pli sans m'en parler jamais.

— Je t'en donne ma parole, reprit Victor à qui la gravité de Georges avait ôté toute envie de rire.

— Allons, maintenant ; il est deux heures, et c'est à trois que monsieur de Seilhes m'attend à Bougival, dans une certaine petite île qui semble avoir été inventée tout exprès pour ces sortes d'affaires. Il y a un rideau de peupliers tout autour, un taillis au beau milieu et un charmant tapis de gazon dans le taillis. C'est l'endroit du monde le mieux fait pour se tuer proprement sans crainte d'être dérangé. -

Victor et Georges descendirent ; ils n'étaient pas encore au bas de l'escalier lorsque Georges s'arrêta brusquement.

— Au diable, l'étourdi ! s'écria-t-il. J'envoyais le paquet et je n'envoyais pas le reste ! Viens avec moi, Victor.

Et ils remontèrent.

Quant ils furent rentrés dans la chambre de Georges, le jeune homme s'approcha du secrétaire, poussa le ressort d'un tiroir à secret, plongea la main dans l'ouverture, et en tira une carte à jouer.

C'était un roi de cœur.

— Tiens, mon cher, dit Georges à Victor en lui tendant la carte, tu remettras ceci avec le pli.

— Cette carte ?

— Oui.

— Ah ! fit l'autre, qui se prit à considérer d'un air ébahi la face burlesque du roi de cœur.

Georges sourit, mais il y avait de la tristesse dans son sourire.

— C'est un talisman, reprit-il, une sorte de Sésame, ouvre-toi, dont la vue m'est plus douce que celle de la plus fraîche rose. Où tu ne vois que la grotesque tournure du bon roi Charles dans son accoutrement bizarre, moi je vois le plus charmant visage de femme qui se puisse rêver.

Georges étouffa un soupir, et pressant fortement la main de Victor, il reprit : — En aucun temps et en aucune circonstance ne prononce le nom de la personne que tu connaîtras peut-être.

Victor répondit à cette demande en serrant la main de son ami, et ils partirent.

Trois quarts d'heure après, ils arrivaient à Bougival, où le marquis de Seilhes les attendait avec ses témoins. Georges avait pris un de ses amis en chemin, et tous les six, montant en batelet, se rendirent à l'île par des côtés opposés.

Quand ils furent arrivés sur le pré, monsieur de Seilhes mit son habit bas, et l'un des témoins tira deux épées d'égale longueur qu'il avait cachées sous son paletot.

« — Avant de croiser l'épée avec vous, monsieur, dit

Georges, permettez-moi d'afTirmer hautement, en présence de mes témoins et des vôtres, la vérité de ce que je vous ai dit. J'en donne ma parole d'honneur.

— Vous savez bien, monsieur, qu'un nom seul peut empêcher ce duel, s'écria le marquis.

— Et vous savez aussi que ce nom je ne saurais le dire.

— En garde, alors !

Georges se tourna vers Victor et lui jeta un regard comme pour lui dire : J'ai fait ce que j'ai pu, il faut en passer par là.

Une minute après , les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre, l'épée à la main.

Le combat fut assez long, quoique vif. 11 était évident que Georges cherchait à parer les coups de M. de Seilhes bien plus qu'à le frapper ; le marquis, au contraire, maniait son arme en homme qui veut tuer au risque d'êlre tué. Ils étaient à peu près d'égale force, cependant la supériorité, s'il y en avait, appartenait au marquis.

C'était un homme à qui la colère n'ôtait rien de sa présence d'esprit; l'œil sur l'œil de Georges, il épiait tous ses mouvements, cherchant l'occasion de lui prendre sa vie en exposant la sienne. Le froissement du fer, la promplitude des coups et la chaleur de la jeunesse animèrent bientôt Georges lui-même, et il finit par se battre on duelliste qui a une vieille querelle à vider.

En voyant le jeu des lames qui se tordaient comme deux couleuvres irritées, Victor hocha la tête.

— Il va y avoir du sang, dit-il à son partner, grand jeune homme brun qui s'appelait Jules Noireau, du nom

de son père, et le vicomte de Saint-Gilles, du nom de son village natal.

Il n'était pas au dernier mot de sa phrase c{ue l'épée de M. de Seilhes, passant comme une flamme sous le bras de Georges, le frappa en pleine poitrine. La violence du coup fit sauter Fépée des mains de Georges ; il voulut se baisser pour la saisir, il chancela et tomba sur ses genoux. La douleur lui fit porter la main au côté : le sang tachait la chemise.

— Ma foi, monsieur, dit-il en essayant de se relever, vous m'avez puni par où je n'ai pas péché.

Il roula sur l'herbe et s'évanouit.

Le marquis de Seilhes, qui tenait encore son épée rouge à la main, frémit à ces mots ; il fit un pas en avant pour interroger Georges, mais Georges n'était plus qu'un corps immobile qui avait la pâleur des cadavres.

Un médecin, qui avait assisté au duel, examina la plaie et déclara que, tout en n'étant pas mortelle, elle avait quelque gravité. Le fer avait rencontré une côte qui l'avait heureusement détourné de la ligne droite. On porta Georges dans un batelet et du batelet dans une voiture. Au bout de cinq minutes, le mouvement, qui avivait la douleur, lui fit ouvrir les yeux. Son premier geste fut de tendre la main à Victor.

— Attends encore un peu, lui dit-il avec un sourire dont son ami comprit la signification.

On arriva à l'hôtel de la rue Saint-Lazare, et un nouvel appareil fut posé sur la blessure, après quoi Georges tomba assoupi sur l'oreiller.

Il reposait depuis une heure ou deux lorsque tout à

coup le bruit d'une violente discussion le tira de son assoupissement.

— Qu'est-ce donc ? denianda-t-il.

A sa voix, la porte s'ouvrit, et Georges vit entrer Victor que suivait monsieur de Seilhes.

— Eh parbleu ! dit Victor, c'est monsieur le marquis qui veut à toute force te parler. L'amitié m'a fait gardemalade, et j'allais proposer à monsieur de nous couper la gorge ensemble pour le contraindre à te laisser guérir en repos, lorsque ta voix m'a interrompu.

— Oui, monsieur, c'est moi, reprit le marquis de Seilhes, et, si j'ai tant insisté auprès de monsieur de Nayral pour pénétrer jusqu'à vous, c'est qu'en vérité les choses que j'ai à vous dire sont de la dernière importance.

— C'est donc fort pressé? demanda Georges.

— Elles ne souffrent aucun retard : mon honneur y est engagé.

-^ Diable! monsieur, savez-vous que, si j'étais un homme vindicatif, je pourrais me hâter de mourir pour Vous apprendre à tuer les gens, dit Georges en se soulevant sur le coude ; mais je n'ai point de rancune, et ne veux point vous faire cette peine-là. Parlez je suis tout oreilles.

— C'est que d'abord, monsieur, reprit le marquis, il serait bon que nos quatre témoins assistassent à cet entretien. Voici monsieur de Nayral qui est ici, j'ai amené les trois autres avec moi, si vous voulez bien le permettre, ils entreront aussi.

— Qu'ils entrent donc ! dit Georges, à qui la curiosité rendit une partie de ses forces.

Quand les cinq personnes furent réunies autour du lit de Georges, monsieur de Seilhes reprit la parole :

— Je suis venu, monsieur, dit-il, pour vous adresser mes excuses en présence de nos témoins. Tous les torts sont de mon côté, et je vous prie de recevoir ici l'expression de mes sincères regrets.

A ce discom^s inattendu, les quatre témoins s'entreregardèrent tout étonnés. Georges semblait ému plus ([u'il n'aurait voulu le faire paraître. 11 tendit la main au marquis et l'interrompit :

— Qu'il ne soit plus question d'excuses et de regrets, lui dit-il ; je suis heureux seulement de vous entendre proclamer à vous-même la vérité de la parole que je vous ai donnée.

— Morbleu ! monsieur, s'écria le marquis en secouant la main que Georges venait de lui offrir, si je vous eusse tué, je me serais brûlé la cervelle de désespoir.

— Voilà une preuve de loyauté dont je suis heureux de vous dispenser, reprit Georges en riant.

A la physionomie du blessé, Victor comprit qu'il devait y avoir une explication entre le marquis et lui. Il se retira, et les autres témoins le suivirent, les laissant seuls tète à tête.

A peine furent-ils sortis, que Georges jeta sur le marquis un coup d'œil dont l'expression fit sourire celui-ci. 11 tira de sa poche une lettre qu'il tendit au blessé. A la vue de l'écriture, Georges rougit jusqu'aux cheveux.

— Vous voyez que je sais tout, dit alors monsieur de Seilhes ; cette lettre m'a poursuivi depuis ce matin ; madame de Seilhes, qui ne savait où j'étais allé, n'a pu

donner aucun rensei^niement au valet chargé de me la remettre, et c'est il y a une heure seulement qu'ello m'est parvenue.

— Noble femme ! murmura Georges, ({ui i)ressa le papier sur ses lèvres avec un élan de jeunesse qui toucha le marquis. Puis il ajouta plus haut : Qui donc a pu l'instruire de ce duel ? Je ne lui en avais rien dit.

— Les femmes ont un instinct sublime pour deviner les choses qui intéressent le cœur, reprit le marquis. A mon air, peut-être à mon silence, madame de Seilhes avait compris qu'un danger sérieux menaçait notre bonheur à tous deux ; elle m'avait vu vous entretenir, vous savez avec quelle vivacité, hier au soir chez la duchesse de B.... Une lettre, la vôtre, avait été ramassée par moi chez elle, elle ne l'ignorait pas. Il n'en fallait pas davantage pour troubler cette âme candide et lui donner le pressentiment d'un malheur ! Ce matin, après mon départ, elle a couru chez celle qui voulait prévenir mie catastrophe, et qui n'a pu faire qu'une généreuse action ; elle lui a tout raconté, et l'autre a tout compris, continua monsieur de Seilhes en s'abstenant avec un tact parfait de nommer l'héroïne de l'aventure. Une fatale conformité de prénom avait tout fait.

— Et c'est alors, s'écria Georges, qu'au risque de se perdre, elle s'est jetée hardiment entre nous et qu*elle a tout bravé, même ce que les femmes n'affrontent jamais, la rougeur d'un aveu !

— La lecture de cette lettre a ramené la sérénité dans ma vie, alors que je venais porter la crainte et le malheur dans la vôtre, dans la sienne, continua le marquis. Me le

pardonnerez-yous jamais? Tenez, monsieur, gardez cette lettre, qui a augmenté mon respect et mon estime pour une femme qui n'a pas hésité, aussitôt qu'il s'est agi de vous, à confier le secret de sa réputation à l'honneur d'un étranger, et maintenant laissez-moi vous demander votre amitié, à vous qui savez aimer si bien, que vous braviez la mort en cachant dans votre cœur comme un trésor un nom qui seul aurait eu la puissance de m'arrêter.

Georges était profondément ému; il appuya la lettre comme une panacée sur sa blessure, et envoya toute son âme à l'inconnue dans un soupir.

— Elle a perdu une lettre qui l'a forcée à parler, ditil ; celle-ci ne me quittera qu'avec la vie !

Un instant après, M. de Seilhes se retira; comme il traversait l'antichambre, une femme couverte d'un grand châle et d'un voile épais passa près de lui et disparut dans l'appartement de Georges.

Le cœur de Georges la devina avant même d'avoir pu la reconnaître dans le clair-obscur où sa silhouette se dessinait. .

— Diane! s'écria-t-il, les bras tendus vers cette ombre adorée.

Diane vint tomber à genoux près du lit, et Georges, levant le voile qui la couvrait, colla ses lèvres sur le beau front incliné près de lui.

— Mon Dieu! quelle folie ! lui dit-il doucement en attirant les deux mains de Diane sur son cœur. Vous voulez donc vous perdre !

— Oh ! repondit-elle avec un sourire mouillé de larmes^ je serais morte si je n'étais pas venue!

LR ROI DE COEL'R. 255

Le soir du même jour, Victor de Nayral, le vicomte de Saint-Gilles et deux ou trois autres jeunes gens dînaient ensemble au Cale do Paris, en attendant l'heure où l'on peut se présenter décemment à l'Opéra. Le bruit du duel de M. Georges de Pons avec le marquis de Seilhes avait déjà circulé dans Paris, et Ton en parlait diversement. Les curieux questionnaient Victor et le vicomte ; le vicomte ne savait rien; Victor ne savait pas grand'chose, mais ce qu'il savait il le racontait volontiers, jugeant avec raison qu'il n'y avait pas dans le tout ensemble de quoi compromettre un papillon.

On récoutait et on commentait comme il arrive toujours en pareille occasion. La démarche de M. de Seilhes, qui faisait un épilogue au roman de ce duel, paraissait fort originale, mais n'expliquait rien, sinon qu'il y avait eu erreur de la part du marquis. Quant à l'épisode du roi de cœur, il donnait matière à interprétations dans ce petit groupe des intimes de M. de Pons.

— Gette carte est un sphinx dont je ne serai pas rCEdipe ! dit le vicomte de Saint-Gilles en se levant.

— Oui, reprit Victor, qui méditait, c'est une charade à deux syllabes; j'ai bien l'une d'elles, mais il manque sa dame à mon roi de cœur,

— S'il manque Judith à Charles, c'est comme si tu avais le violon sans l'archet. C'est une énigme sourde et muette, dit le vicomte en riant, si bien qu'en ayant l'air de savoir quelque chose, je ne sais rien du tout.

— Vous voilà tout à fait dans votre rôle de confident ! s'écria gaiement le marquis de Seilhes, qui venait d'entrer, et dont la présence mit fin à la conversation.

— Je crois que je tiens Judith, dit linement le vicomte de Saint-Gilles à l'oreille de Victor. Le marquis croit tout savoir, et le voilà réconcilié avec Georges.

— Quel diplomate ! fit M. de Nayral, frappé de la profondeur de cette observation. Au fait, j'aurais dû le comprendre. Georges jurait trop bien que ce n'était pas madame de Seilhes pour que ce put être une autre.

M. de Pons guérit assez promptement du coup d'épée que M. de Seilhes se reprochait de lui avoir si maladroitement donné. Le bonheur est le meilleur des médecins ; et bientôt il ne resta plus d'autre trace du duel qu'un peu de pâleur sur le visage du jeune homme. Au bout d'un mois ou six semaines, il reprit son train de vie ordinaire, et il ne fut plus question ni de paquet de lettres à renvoyer ni de roi de cœur à rendre. Durant un certain temps, M. de Nayral songea bien, à ses heures perdues, à la charade dont la dernière syllabe lui échappait ; mais comme c'était un garçon fort plongé dans le tourbillon de la vie parisienne, il avait si peu de ces heures-là qu'il ne tarda pas à tout oublier.

Sept ou huit mois après cette aventure, un soir, vers cinq heures, Victor rencontra Georges au moment où celui-ci sautait dans un cabriolet de remise, à l'angle de la rue Laffitte et de la rue de la Victoire. Il l'arrêta par le pan de son habit; Georges tourna la tête, reconnut son ami et descendit sur le trottoir.

— Eh parbleu! dit-il, c'est la Providence qui t'envoie.

— S'agit-il encore d'un duel? repartit Victor, qui tout à coup se souvint de leur précédente rencontre.

— Non pas, mais il s'agit d'un voyage, et il m'est doux de te serrer la main avant de partir.

— Tu pars?

— Sur-le-champ,

— Et où vas-tu?

— Je l'ignore.

— Mon cher, tu as contracté la déplorable habitude de l'exprimer par énigmes ; me prends-tu pour un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, de cette académie qui devine les rébus hiéroglyphiques à vue de granit, et ne saurais-tu t'énoncer clairement comme il convient à un honnête Français? s'écria Victor dans un beau mouvement d'éloquence et d'indignation.

— Il est clair que tu ne pouvais pas me croire : je t'ai dit la vérité. C'est une imprudence que je vais réparer en te faisant bien vite un petit conte : je pars pour découvrir le fameux passage du Nord-Ouest.

— Eh que diable ! je te demande sérieusement où tu vas?

— Je te réponds sérieusement que je n'en sais rien.

— Si bien que je puis te rencontrer demain?

— Parfaitement, à moins que tu ne me revoies que dans quatre ou cinq ans ; si je ne m'arrête à Maisons-Lafîitte, bien certainement je pousserai jusqu'au Pérou. Donne-moi tes commissions pour Lima.

— Est-ce qu'il y a un roi de cœur là-dessous? dit Victor.

~ Non, mais il y a peut-être une dame de carreau, répondit Georges en riant.

— Tu avais raison, mon ami, reprit Victor, ces dames vous mènent si loin, qu'on ne sait jamais où l'on va, Bon voyage, alors. Nous écriras-tu? '

— Qu'en sais-je ? le hasard qui guide mes pas peut aussi bien conduire ma plume. Cependant permets-moi d'appliquer à ce propos le raisonnement d'Omar, qui me paraît l'une des choses les plus sages dont le monde ait conservé la mémoire : Si je glane le bonheur en chemin, je ne pourrai guère vous écrire, n'ayant pas trop de tout mon temps pour être heureux ; si au contraire je moissonne l'infortune, je ne suis pas assez égoïste pour vous fatiguer de mon ennui,

~ De façon que tu traites notre correspondance comme le sage Omar traita la bibliothèque d'Alexandrie?

— Absolument.

-— Adieu donc !

-— Adieu.

Georges serra la main de Victor, sauta dans le cabriolet, se fit conduire à l'embarcadère de la rue Saint-Lazare, monta dans un wagon du chemin de fer de Saint-Germain, et partit.

Trois heures après, Victor porta cette nouvelle au foyer de l'Opéra. Le marquis de Seilhes l'entendit.

— Il vous a parlé d'une dame de carreau ! s'écria-t-il.

— Oui, et comme il m'a dit peut-être, j'en ai conclu que c'était certain.

M. de Seilhes quitta le groupe des causeurs, courut à l'amphithéâtre et dirigea sa lorgnette sur l'une des loges

de la galerie, On y voyait une femme qui portait une couronne de roses rouges sur de magnifiques cheveux noirs lissés en bandeaux.

— C'est étrange! pensa-t-il. La dame au roi de cœur est pourtant là.

Dix jours se passèrent, puis six mois, puis un an, sans qu'on reçût aucune nouvelle de M. de Pons. Son père, vieux général de l'empire, qui vivait fort retiré dans son hôtel du faubourg du Roule, se bornait à répondre, quand on le questionnait, que Georges voyageait pour son plaisir. Si l'on insistait pour savoir à quelle époque il reviendrait, il répondait brusquement qu'il l'ignorait, prenait sa canne et s'en allait.

Un jour on apprit, par un attaché de légation qui arrivait de Washington, que M. de Pons était en train de descendre le Mississipi au moment du départ de l'attaché.

— Était-il seul ? demanda Victor.

— Non, il était avec un cigare.

— Et que faisait-il ?

— Il fumait.

— Et où allait-il?

— A la Vera-Cruz, par la Nouvelle-Orléans.

— Vous verrez, s'écria Victor, que Georges aura été chargé de quelque mission extraordinaire!..

— Il me l'a dit, mais je ne l'ai pas cru.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il y avait à bord du steamboat un chapeau de paille avec un voile vert, et sous ce chapeau de paille une charmante jeune fille qui avait les plus beaux yeux du monde. Georges ne la regardait pas, d'où je conclus

qu'il la voyait, et lorsqu'il se tourna, il parut si surpris de la rencontre que je me demandai tout bas : Quel Bartholo trompe-t-on ici ? Un moment après, je vis un gros bonhomme qui avait un pantalon de nankin et des bas de coton blanc. M. de Pons tira de sa poche des cigares de Maryland et les lui offrit : c'était le Bartholo demandé. Quand le signal du départ fut donné, je m'approchai de Georges et lui serrai la main en lui disant pour toute réponse à son mensonge : Votre mission extraordinaire a de bien beaux cheveux blonds !

Trois ans après cette conversation, M. de Nayral, qui commençait à oublier M. de Pons, reçut une lettre timbrée de Londres. Elle était de Georges et contenait ces quelques lignes :

(( De retour d'une assez longue odyssée qui m'a fait aborder au jardin des Hespérides après m'avoir montré les rives du Styx, l'heure est enfin venue où je vais revoir le boulevard des Italiens, mon cher Victor. J'ai l'illusion de croire que mon nom, depuis quatre ans que tu ne l'as pas entendu prononcer, ne sera pas tout à fait étranger à ton cœur. Cette bonne foi te dit assez que je ne suis plus du tout Parisien. Dans quatre jours je serai à Paris, n'ayant plus que peu d'affaires à terminer dans le pays du brouillard et du houblon. A ma main de sauvage tu tendras ta main de civilisé, et nous ferons ensemble un sacrifice aux dieux protecteurs qui m'ont ramené sain et sauf au foyer paternel. J'ai parlé si longtemps une foule d'idiomes dont le collège de France lui-même ne connaît pas la grammaire, que j'ignore si tu me comprendras; et d'ailleurs ne suis-je pas un peu fou de joie à la pensée que

je vais de nouveau fouler cet asphalte du boulevard que j'ai si souvent usé du talon de mes bottes! Je voudrais que la ville entière ne fut qu'une jolie femme, afin de pouvoir l'embrasser d'un seul coup! Adieu, Victor... Si je voulais te raconter cette vérité vraie dont parle Figaro, tu recevrais un volume au lieu de recevoir une lettre ; remercie mon amitié qui t'épargne cet ennui.

» Georges de Pons. )>

Victor glissa cette épître dans sa poche, convoqua quatre ou cinq de leurs amis communs au café Foy pour le samedi suivant à sept heures, visita quatre ou cinq boudoirs où le souvenir de Georges pouvait n'être pas tout à fait éteint, et attendit le voyageur de pied ferme, sûr qu'il était d'avoir rempli son devoir en honnête camarade. On était alors au mois de février 18/i3, en plein carnaval. C'est une époque de l'année où tout est prétexte à dîner, et durant laquelle quiconque duie soupe. Victor avait à un trop haut degré le respect des traditions parisiennes pour manquer une aussi belle occasion de festoyer.

Georges arriva dans la matinée, et deux ou trois de ses plus intimes amis, qui l'attendaient chez lui, l'embrassèrent les premiers. Son air calme et réfléchi frappa M. de Seilhes.

— Il a l'air d'un homme qui a trouvé le bonheur aux antipodes, dit-il aux autres.

Mais, au moment de partir pour se rendre au dîner, l'homme heureux reçut un tout petit billet dont la lecture lui fit monter le rouge au visage.

— Déjà! s'écria Victor.

— Il n'y a qu'une ligne, répondit Georges : Quelqu'un qui se rappelle veut savoir si vous vous souvenez; à ce soir. L'écriture de ce billet est évidemment contrefaite, mais il me semble voir la main qui l'a signé... A ce soir, dit-elle ; où et comment?

— Eh ! ne sais-tu pas que tu es l'homme aux énigmes ? Te voilà de retour et elles recommencent. Viens !

Or, ce samedi-là vers sept heures, huit ou neuf personnes se trouvaient réunies dans un petit salon du café Foy. On reconnaissait parmi elles Georges, Victor, le vicomte de Saint-Gilles et le marquis de Seilhes. Quatre filles d'Eve étaient avec eux, toutes quatre souriantes et gaies, avec des mains blanches et des visages pâles, aspirant le plaisir par tous les pores et laissant l'insouciance rayonner dans leurs yeux : folles créatures qui prodiguent leur jeunesse et leur esprit, leur grâce et leur beauté entre le boudoir de la veille et l'alcôve du lendemain ; quatre fleurs charmantes de cette guirlande amoureuse dont Paris se couronne, et qui se flétrissent sans qu'on s'en souvienne. Où vont les violettes après le printemps ?

Lorsque Georges et Victor entrèrent dans le cabinet particulier du café Foy, ce furent dix exclamations ensemble. Georges n'avait pas assez de ses deux mains pour répondre à toutes celles qui cherchaient les siennes, et de toutes ses oreilles pour entendre les questions qui partaient de ce groupe babillard ;

— D'où viens-tu?

— Tu as sans doute fait le tour du monde ?

— As-tu découvert un archipel ?

— Serais-tu marié ?

— Es-tu général au service d'un Inca ?

— Tu es peut-être roi sauvage ?

— Mes chers amis, répondit Georges, il faut avoir pitié de moi; je ne suis pas encore tout à fait cheik ou sagamore, mais je ne suis presque plus Parisien. J'ai pris, dans mes lointains voyages, la très - mauvaise habitude de ne m'exprimer qu'après avoir compris. Vous parlez à voussept ou huit comme trente -deux députés ensemble. Procédons avec méthode. Que me demandezvous ?

— Tout.

— Ça nous conduirait jusqu'à demain midi. Vous êtes bien imprudents !

— Bah! l'imprudence est la mère du plaisir, s'écria l'une des interlocutrices qui s'appelait Lucrèce comme une tragédie.

— Elle serait cette fois la mère de l'enrouement : j'aime mieux commencer par le dernier chapitre.

— 11 y a donc un dernier chapitre ? demanda AI. de Saint-Gilles.

— Il est clair, reprit Victor, qu'on ne met pas trois ans à revenir des bords du Mississipi à la Chausséed'Antin sans rencontrer quelque Atala sur son chemin. Faut-il, Georges, que nous t'appellions Chactas?

Georges rougit légèrement.

— 0 naïve émotion des forêts vierges ! s'écria M. de Nayral. Eh quoi ! tu as commencé comme Faublas et tu finis comme Chérubin!

— Tant d'autres finissent comme Louis XIV !

— C'est vrai, reprit Victor plus sérieusement. J'ai trente-quatre ans, et je pourrais bien finir comme cela.

Il n'y avait pas une heure qu'on était assis, que déjà la conversation feuilletait le chapitre aux mille pages de la galanterie, qui est le vin de Champagne de l'esprit. C'était un feu d'artifice où toutes choses, l'amour et la trahison, la perfidie et le dévouement, se résumaient par un éclat de rire. Dans ce tohu-bohu de propos qui pétillaient au bord des lèvres comme la mousse au bord des verres, Georges restait silencieux.

— Mon Dieu ! que tu es triste ! s'écria Victor.

— Non pas, je suis heureux, répondit Georges.

— Que le ciel me préserve d'un pareil bonheur ! il porte un bonnet de nuit !

— C'est parfois sa livrée, dit Lucrèce en riant.

— Parbleu ! reprit Victor, cette livrée sera peut-être la tienne, ce soir, à minuit.

Georges sourit et se pencha sur son verre, qu'il vida d'un trait.

— Qui se tait avoue ! s'écria Lucrèce.

— Vous allez me contraindre à parler, dit Georges.

— Silence ! reprit Lucrèce, qui commençait à danser sur sa chaise. Je demande la parole pour une indiscrétion, et la cède à M. de Pons.

— Bah ! dit Georges, mon histoire est un roman : le premier chapitre est vieux de six ans ; le dernier commencera peut-être cette nuit, et je l'oublierai demain matin.

— Si vous l'oubliez demain matin, c'est qu'alors vous

aurez fantaisie de vous le rappeler demain soir, dit gaiement sa voisine, petite femme nerveuse et blonde qu'on , avait, un soir de bal, surnommée Lénor, à cause de son air mélancolique et de ses longs cheveux.

— Non, j'aurai fait un rêve qui ne doit pas avoir de lendemain.

— Êtes-vous donc de ceux, s'écria Lénor, qui emportent leur cœur avec leur paletot ?

^— Non pas, reprit Victor; il est de ceux qui se consolent d'une passion par un caprice.

Georges rougit et jeta un regard rapide sur M. de Nayral.

— Amoureux ? s'écria Lucrèce, qui saisit ce regard au vol.

— Oui, mes chères bohémiennes, amoureux comme Almaviva de Suzanne après l'avoir été de Rosine, interrompit Victor.

— Quelle folie ! dit Georges,

— Vous l'entendez ! s'il me l'avait pas dit, je ne l'aurais pas cru ; il le nie. donc c'est vrai. Homme heureux qui a trouvé le bonheur dans l'amour, alors que tant d'autres, dont je suis, n'y ont trouvé que la migraine après l'insomnie !

— Ingrat ! dit Lénor en levant à la fois ses regards au ciel et son verre à sa bouche.

— Le bonheur! reprit Lucrèce, c'est un mot; je l'ai connu, que m'en reste-ii?

— Un mobilier, rue Blanche, répondit M. de Saint- Gilles.

— Bah ! dit Victor, c'est un mot que l'on épèle toujours

avec plaisir ; bien fous sont ceux qui ne l'ont pas bégayé ! On en garde souvent quelque chose, un souvenir au fond du cœur, ou un nom sur la page indiscrète d'un calepin. Qui, dans les heures solitaires que traînent après eux les regrets, n'a pas lu et relu vingt fois ces noms charmants écrits entre deux baisers ? mais toi, Geo;^ges, tu as déchiré cette page!

— C'est parce qu'il veut en étrenner une autre, dit Lénor ; mieux vaut une étoile qui se lève que dix soleils qui se couchent.

— Ainsi tu aimes? reprit Victor, qui puisait l'éloquence dans son verre.

— Qui te l'a dit? demanda Georges avec un sourire de bonne humeur.

— Certes, pas toi, homme plus impénétrable qu'une médaille fruste. Mais ignores-tu donc que tout se sait? N'a-t-on pas raconté partout que tu as rencontré quelque part une femme, une inconnue si parfaite que tu l'as aimée tout de suite ; mais elle était d'une pauvreté pareille à sa roture, et le marquis de Pons, trois fois millionnaire, n'a point voulu d'une mésalliance à laquelle ses ancêtres et son intendant répugnaient également! Alors, toi, Tancrède en bottes vernies, tu as suivi ta Clorinde loin de ta patrie, et tu as juré que ta race périrait si ton père inflexible n'immolait pas son orgueil nobiliaire sur l'autel de l'amour! Est-ce vrai?

— C'est vrai, dit Georges gravement.

A cet aveu Lénor lui sauta au cou.

— 11 aime et il l'avoue, s'écria-t-elle, et nous sommes dans un cabinet particulier du café Foy, à deux pas du

boulevard des Italiens, en plein carnaval! Georges, vous êtes brave comme un lion. N'ai-je pas lu quoique part qu'il y avait un homme appelé Murât qui s'en allait en chantant contre les batteries? Il affrontait la mitraille, celui-là ; plaisante affaire, vraiment! vous affrontez le ridicule, vous! Embrassez-moi.

— Eh mais! dit le comte de Saint-Gilles, voilà un baiser pour lequel bien d'autres auraient volontiers ce courage-là.

— Oh ! répondit la folle créature avec un sourire plein de tristesse, c'est une vaillance qui n'est pas à la portée de tout le monde. Mais, reprit-elle en secouant à la fois sa mélancolie et ses longs cheveux bouclés, vous aimez et vous courez la nuit à des aventures de carnaval?.. Imprudent ! qui lâchez le cœur et cherchez le satin !

— Eh ! précisément, reprit le vicomte, le bonheur rend fou.

— Au train dont il y va, j'imagine alors qu'il ne tardera pas à faire quelque jour ce que je vais faire moi-même, interrompit Victor.

— Une extravagance ? dit Georges.

— Ou un acte de haute raison, ce qui revient au même. Je vais me marier.

A ces mots, ce fut un cri général.

— Il n'y a plus de jeunes gens ! s'écria Lénor.

— C'est une confidence que je vous devais, reprit Victor. Après-demain, je signerai le contrat; dans une heure, je vous ferai mes adieux. En me quittant, vous pourrez dire : 11 a vécu ! C'est mon fantôme qui vous parle : que sa dernière nuit lui soit propice ! Voilà six semaines que je

connais mon sort, et voilà six semaines que je le subis sans fléchir et sans murmurer. Que parliez-vous du courage de Georges ! Comme une victime couronnée de fleurs, je marche en riant vers l'autel du sacrifice. Je regarde ma belle jeunesse, et, tel que les gladiateurs du Cirque, je m'écrie : Morituri te salutant !

— Que dit-il? demanda Lucrèce.

— Il parle latin, répondit M. de Saint-Gilles, c'est l'effet du dessert. Victor a le vin savant.

— Oui, mes amis, reprit M. de Nayral, j'étais tranquillement à déjeuner, lorsque mon domestique me remit une lettre timbrée de Bar-le-Duc. Elle était de mon père. Je la conserverai toute ma vie : c'est un modèle d'éloquence paternelle et laconique. — « Mon fils, me disait-il, je te donne chaque année vingt mille livres pour ton entretien, tu en dépenses quarante et je paie le solde. A ton âge, j'en mangeais le double, je te dois donc encore des éloges. Cette belle conduite m'a prouvé que tu ferais le bonheur d'une femme ; cette femme, je l'ai trouvée. Dans un mois, je partirai pour Paris, et je vous présenterai l'un à l'autre. C'est une affaire conclue. Adieu. Ci-joints cinquante mille francs que je t'envoie pour acquitter tes dettes inconnues. » Que vouliez-vous que je fisse contre une pareille épître? Je cédai. Un mois après, mon père arriva. Je lui parlai de ma fiancée, il me répondit qu'il serait temps de faire sa connaissance une semaine avant notre engagement. — Elle est jeune, jolie et riche; sa famille tient un rang considérable à Paris. Que t'importe le reste? — Le reste m'était égal. Mon père s'occupa de monter ma maison, et je retournai à mes affaires.

— Du côté de Saint-Cloud ? dit M. de Seilhes en souriant.

— Là et ailleurs ! mais là surtout.

— Elle ne sait donc pas que tu vas te marier? reprit le marquis en appuyant sur le mot.

— Elle ne sait rien.

— Ah ! il y a une elle? dit Lénor.

— Parbleu ! s'écria le vicomte de Saint-Gilles, il v en a toujours une... quand il n'y en a pas deux.

— Comment la nommez-vous? reprit Lénor.

— Son nom?., fit M. de Nayral en hésitant. Ma foi! maintenant que je ne suis plus que la moitié d'un célibataire, je ne puis me permettre que la moitié d'une indiscrétion. Son nom a quatre lettres seulement. Devinez.

— Anna î fit Lucrèce.

— Ou Lucy, reprit gaiement Victor, à moins que ce ne soit Emma ou Mary ou Lise !

— Ah I du mystère, dit Lucrèce, que la gaieté de Victor intriguait.

— Un charmant mystère blond comme les épis, blanc comme la neige, frais comme le matin, jeune comme le printemps, des lèvres qui sourient et des yeux qui cares-sent!

— C'est bien la peine d'être aussi jolie pour être ainsi trompée ! s'écria Lénor.

— Mais tu ne m'avais point parlé de cette merveille? dit M. de Saint-Gilles.

— Tu es mon ami, j'ai dû me taire. Cette chère inconnue a bien des fois arrêté l'aveu de mon mariage sur mes lèvres par un sourire. Pouvais-je appeler des larmes dans ses veux do la couleur du ciel?

— Ah ! elle a les yeux bleus, dit M. de Pons,

— Doux el bleus comme des pervenches. C'est à Saint- Germain que je l'ai rencontrée; cela ressemblait à une scène de vaudeville...

— ^ A Saint-Germain, dis-tu? interrompit Georges d'une voix émue.

— Dans la forêt, ma foi î Mais qu'as-tu donc? Voilà que tu pâlis comme la pâle statue du Commandeur.

— C'est qu'il ne boit pas, dit M. de Seilhes ; c'est trèsmauvais de ne rien prendre après dîner.

M, de Pons trempa ses lèvres dans le verre que son voisin lui tendait,

— Continue, Victor, reprit-il.

— C'était dans la forêt, à un mille de la terrasse. Tout à coup j'entends un cri et vois déboucher par un sentier un cheval qui caracolait. Une femme était dessus, s'efforçant de le retenir. J'accours et saisis l'animal terrible par la bride. Sa victime saute et tombe assise sur le gazon. — Ah! monsieur, vous m'avez sauvée! — Je ne m'en serais jamais douté, tant le fougueux coursier paraissait inoffensif; il broutait l'herbe avec le calme de l'innocence. La dame ne voulut pas remonter sur le dos d'un cheval capable d'aller au galop, et prit mon bras pour retourner chez elle. Elle me pria d'entrer un instant pour me reposer. J'acceptai, et il était un peu tard quand je m'en allai. Que vous dirai-je? Je la revis une fois, deux fois, dix fois : elle était seule, sans autre protecteur qu'un vieux bonhomme. Ce qui devait arriver arriva. Si je n'avais pas été surpris par le mariage au beau milieu de cette aventure, je crois que je l'aurais aimée.

— Etait-ce une demoisollo ? deinanda Lénor.

— Je no l'ai jamais pensé... Je soupçonne plutôt que c'est quelque veuve.

— Une veuve de naissance peut-être, fit Lucrèce,

En ce moment, une femme masquée poussa la porte du cabinet où les convives étaient réunis.

Un tonnerre de voitures roulait dans la rue, et l'on entendait les cris des pierrots et des débardeurs qui commençaient à se diriger vers l'Opéra.

On ne voyait de cette femme que les yeux, qui brillaient par les trous du masque... Elle se dirigea sans parler vers monsieur de Pons, et lui remit une lettre cachetée sous enveloppe.

Les convives étonnés la regardaient en silence. Lucrèce felle-même se taisait.

Monsieur de Pons prit la lettre et déchira l'enveloppe, qui contenait seulement une carte à jouer. A sa vue, il ne put contenir une surprise.

— Le roi de cœur ! fit monsieur de Nayral. Georges répondit par un regard joyeux, et se tourna

vers le domino... Il avait disparu.

Une heure après, vers minuit, un jeune homme longeait à pas fur tifs un mur tapissé de lierre, dont les verdoyants contours cachaient un jardin situé dans la cam-

pagne, à un quart de lieue de Ville-d'Avray. Sous un massif d'arbustes épineux dépouillés par l'hiver, à l'un des angles du mur, Georges, car c'était lui, souleva le loquet d'une porte près de laquelle on aurait pu passer vingt fois sans la reconnaître, tant sa couleur se confondait avec les teintes brunes de la pierre ; mais Georges paraissait connaître à merveille les localités. La porte céda sous l'effort de sa main, et tourna en criant sur ses gonds rouilles. Un sentier s'enfonçait dans le jardin, où l'on voyait, entre les branches des grands arbres, s'élever lafaçade blanche d'une petite maison. Derrière une persienne entr'ouverte brillait une lueur indécise devant laquelle se dessinait la sombre silhouette d'une femme penchée sur le rebord de la fenêtre. Au craquement du gravier qui criait sous les pas de Georges, la femme se leva et poussa la persienne. Georges posa ses mains sur l'appui de la fenêtre et sauta dans l'appartement.

— Bonjour, Niobé, dit-il à cette femme, dont le noir visage semblait éclairé par deux yeux pleins de lueurs fauves.

La fille du Sénégal posa un doigt d'ébène sur ses lèvres, et de son autre main étendue montra un escalier au fond de la salle... Georges y courut, le monta lestement, et, sans hésiter, malgré les ténèbres qui l'entouraient, s'engagea dans un corridor dont sont pied semblait avoir bien d'autres fois foulé le tapis discret. Un pâle rayon tremblait dans l'épaisse nuit ; guidé par lui, Georges saisit un bouton de cristal , poussa la porte, et chassant une lourde et silencieuse draperie, aspira tout à la fois des flots de lumière et de parfums.

Dans une chambre où llamboyait un feu clair, une femme était couchée sur un sopha ; un peignoir de mousseline blanc enveloppait son corps souple et mollement renversé ; ses petits pieds, chaussés d'un bas de soie rose, disparaissaient dans des mules de velours ; son cou, ses épaules, ses bras étaient nus ; leurs contours purs et brunis par les caresses du soleil se dessinaient en lignes harmonieuses sur l'éclat vaporeux de la mousseline et les reflets pourpres du sofa. Les ondes de ses cheveux noirs simplement tordus encadraient un visage pâle et doré, où, dans le repos du sommeil, deux lèvres rouges souriaient aux doux songes de la nuit.

Georges appuya ses deux mains sur son cœur, qui battait à coups pressés. Mille souvenirs s'y réveillaient à la fois. Ces vases de porcelaine où s'épanouissaient des gerbes de fleurs, ces tentures de soie chatoyantes sous les éclairs du feu, ces lustres d'albâtre, ces flambeaux où grimaçaient des faunes, ces girandoles aux bras tordus, et cette alcôve mystérieuse où la clarté se mourait, ne les avait-il pas vus dans un autre temps ? Georges s'approcha lentement, frôlant à peine le tapis de la pointe du pied, et mettant toute son âme dans ses yeux. 11 s'agenouilla tout auprès de la belle dormeuse, et, se penchant vers elle, il dit tout bas un nom trahi peut-être, mais jamais oublié.

La créole ouvrit ses yeux tendres et lumineux comme des étoiles, noua ses bras autour du cou de son amant, et le nom de Diane mêlé au nom de Georges s'éteignit dans un long baiser.

Presque au même instant, un]autre jeune homme, celui-

là était Victor, suivait un sentier grimpant au flanc d'un coteau, non loin de Saint-Gloud. A mi-hauteur de ce coteau apparaissait, dans les douteuses clartés d'une nuit d'hiver, une de ces maisons honnêtes, blanches, avec des volets verts, qui sont l'espérance et la joie des bourgeois de Paris. Un petit parc tournait autour de la maison, à laquelle une haie vive de sureaux, d'aubépines et de coudriers, faisait une ceinture, verdoyante et fleurie en été, où chantait le rouge-gorge en hiver. Derrière la maison, du côté où la haie regardait la campagne, une porte à claire-voie s'ouvrait entre deux touffes de buissons. A cette porte, et malgré le froid piquant de la nuit, se tenait une femme dont la taille disparaissait sous les plis soyeux d'une pelisse. Autour de son front, que protégeait mal un capuchon rabattu, flottaient les boucles éparses de ses cheveux. Tour à tour elle regardait la campagne où serpentait le sentier, et la maison où tout semblait dormir. Un beau chien d'arrêt, de race anglaise, à poil ras, jouait sous sa main. Quand il grondait, la jeuiie femme tressaillait, et serrant son vigoureux museau de ses doigts délicats, murmurait quelques paroles à demivoix ; le chien se taisait et frottait sa tête intelligente aux genoux de sa maîtresse. 11 y avait à la fois dans l'attitude de cette jeune femme de l'inquiétude et de l'espérance ; le vent soufflait, mais elle ne semblait pas sentir ses atteintes glacées ; le bruit sec et lugubre des branches qui se heurtaient la faisait seul frisonner. Quand l'air sonore frémit tout à coup sous la cloche de Saint-Cloud, qui sonnait minuit, la jeune femme à la pehsse se pencha sur la porte en se haussant sur la pointe du pied. Un léger bruit

monta du sentier, et ses regards, qui interrogeaient la pâle obscurité du soir, devinèrent bien plus qu'ils ne virent le jeune homme perdu dans la brume. Le chien piétinait sous la main qui le domptait, et la femme, prête à s'élancer, entr'ouvrait la porte en tournant les yeux vers la maison... D'un élan Victor passa du sentier dans le jardin, et reçut la sentinelle craintive dans ses bras.

— Mon Dieu ! que vous venez tard ! lui dit-elle.

Un baiser étouffa sa plainte, et Victor l'entraîna vers la maison, asile silencieux et sombre, où pas une lueur ne scintillait. Le chien gambadait autour d'eux et jappait. A ce joyeux aboiement, la femme, se dégageant des bras de Victor, sauta sur le pauvre animal, et le faisant ramper sous son joli doigt blanc, agrafa une chaîne à son collier. La chaîne était scellée par l'un des bouts à une des niches adossées au mur de la maison.

— Bequeit, Caleb! lui dit-elle.

Caleb soupira et se tut... Sa maîtresse, prenant alors Victor par la main, fit avec lui le tour de la maison ; une porte qu'elle entr'ouvrit doucement leur livra passage, et tous deux disparurent ensemble... Une minute après, un rayon de lumière filtra par les rainures d'une fenêtre percée au premier étage de la maison* Cette lumière venait tout à coup d'éclairer une chambre où les deux amants étaient entrés aux bras l'un de l'autre, tremblants, mais heureux.

La pelisse coula sur le tapis, et la femme apparut dans toute sa grâce rayonnante. C'était une blonde enfant, blanche et rougissante comme la neige sous les baisers du malin ; des flots de cheveux dorés ruisselaient autour de sa tête virginale, où souriaient des yeux bleus plus purs

et plus doux que l'aurore ; les mains jointes sur son cœur, elle écoutait et palpitait. Une larme tremblait au bord de ses paupières.

— Vous pleurez , Lina ! s'écria Victor.

— Oh! Victor, m'aimez-vous? lui dit-elle ; et toute en pleurs elle cacha sa tête échevelée entre les bras du jeune homme.

La nuit silencieuse s'effaça, et quand le brillant matin écarta son rideau de pourpre à l'horizon, on vit descendre des coteaux de Ville -d'Avray et de Saint -Cloud deux jeunes gens qui faisaient claquer le givre sous leurs pieds légers.

Le soir même , aux premières clartés du gaz , deux jeunes gens se rencontraient devant le passage de l'Opéra. C'étaient Georges de Pons et Victor de Navrai. Tous deux tiraient leurs montres au moment où ils se trouvèrent nez à nez.

— Eh bien ! dit Victor, tes espérances sont-elles mortes en fleurs?

— Mon Dieu, non, à leur rameau verdoyant un fruit d'or était suspendu.

— Un fruit d'or au pays des fleurs artificielles! Si TAmérique n'était pas si loin, je m'y rendrais tout de suite, afin qu'à mon retour pareille aventure m'arrivât. Ton fruit d'or est-il blond ou brun ?

— Le plaisir n'a pas de couleur, répondit Georges éludant la question.

— Si je pouvais dîner avec toi, je te forcerais bien à parler ; de la confiance à l'indiscrétion il n'y a qu'une bouteille de vin de Champagne ! $.

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"^ Je ne saurais ^nirre \c raconter ce que je vais oublier tout à l'heure. Celle iiuil était au plaisir; le reste (le ma vie appartient au bonheur.

— Voilà de ces choses que l'on dit quelquefois, mais auxquelles on ne croit jamais ; tes félicités anonymes te rendent fat.

— Bah! j'ai réalisé l'impossible; j'ai dompté la chimère. Demain je te la ferai connaître. Victor, il n'y a plus qu'une nuit entre une éternité de joie et moi !

— Attendons demain pour en parler. J'ai beaucoup voyagé, mon cher ami, bien que je n'aie jamais quitté Paris, excepté pour aller à Bade, qui est le parc de la Ghaussée-d'Antin; mais il y a dix mille lieues du boulevart des Italiens à la place Royale : or, en faisant ce tour du monde, j'ai trouvé trois fois le bonheur éternel et trois fois caressé la coupe frémissante de la chimère. Une première fois, cet impérissable bonheur a duré presque un an ; beaucoup de vieillards n'ont pas tant vécu ; une seconde fois, il a duré six mois ; quant à la dernière, mon immortelle félicité s'est évanouie au bout de trois semaines. Toutes les chimères sont sœurs.

Tandis que Victor parlait, Georges allumait un cigare au cigare d'un passant.

— Adieu, Victor, lui dit-il ; là-bas, derrière le brouillard parisien, luit déjà l'étoile de Vénus.

— Très bien, je faisais de la philosophie, et tu ne m'as pas écouté. G'est d'un homme d'esprit.

— Non, c'est d'un amoureux.

— Adieu donc; j'ai encore deux heures de liberté; demain on signe le contrat. Je t'invite à l'enterrement

de Victor et à la résurrection de M. le baron de Nayral.

Les deux amis se serrèrent la main et se séparèrent.

Une heure après, le chemin de fer de Saint-Germain déposait M. de Pons à la station du Pecq. il gravitla côte lestement, s'enfonça dans la ville, où tout dormait, et s'arrêta derrière la rue des Ursulines, à la porte d'une maison de modeste apparence.

Une incroyable émotion faisait battre le cœur de Georges. Il heurta à la porte et attendit. Rien ne bougea dans la maison. Georges souleva le marteau et frappa plus fort ; au troisième coup, une fenêtre du premier étage s'ouvrit lentement.

— Qui frappe? demanda une bonne vieille femme dont la main ridée protégeait contre le vent la flamme d'un bougeoir.

La voix de la vieille était inconnue à Georges.

— Madame Walker n'est-elle pas chez elle? reprit-il.

— Madame Walker, dit la bonne femme ; une dame anglaise qui est descendue ici il y a trois mois?

— Précisément.

— Elle est partie, et l'on m'a dit qu'elle était allée à Saint-Gloud.

La vieille referma sa fenêtre, Georges courut à la poste, fit seller un cheval et partit.

Tandis qu'il galopait au clair de la lune, les propos de Victor lui revinrent à l'esprit. Quelle était cette maîtresse inconnue^ rencontrée à Saint-Germain et maintenant établie à Saint-Cloud? Georges chassa ces pensées, elles revinrent plus pressantes. Victor avait dit plusieurs noms, et ce n'était aucun de ceux-là qui remplissait le cœur dé

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Georges, mais cette inconnue cependant était blonde avec des yeux bleus. Les pieds du cavalier pressèrent les flancs du cheval 5 qui partit comme un trait. A mesure qu'il avançait sur la route, une étrange frayeur s'emparait de lui; mais, comme les hommes d'un esprit ferme, il courait droit au but hardiment et vivement.

Tour à tour la crainte faisait place à l'espoir, puis un instant après de nouvelles et vagues inquiétudes l'agitaient ; alors il labourait le cou de sa monture à coups do cravache et précipitait sa course.

Bientôt Georges vit trembler quelques étincelles au bord de l'eau, sur le penchant d'une colline : c'était Saint-Cloud. Quand le cheval écumant eut franchi le pont^. Georges heurta à la porte de l'auberge de la Tête-Noire, Un garçon descendit, grelottant de froid et bâillant de sommeil.

— Connais-tu la maison qu'habite madame Walker? lui dit M. de Pons.

— Madame Walker? Parfaitement. C'est du côté de Bellevue,

— Si tu veux m'y conduire, voilà deux louis pour toi. Le garçon d'auberge jeta une limousine sur ses épaules

et partit. 11 faisait une nuit claire et glacée. L'air sonore répercutait le moindre bruit.

Georges suivait son guide sans parler; à mi-côte, il ouvrit son habit : il étouffait.

— C'est ici, lui dit le garçon en s'arrêtant devant uae petite maison entourée d'une haie.

— Bien, dit Georges, laisse-moi, et, tirant encore deux louis de sa poche, il renvoya le guide.

D'un bond vigoureux, M. de Pons sauta par-dessus la porte à claire-voie et tomba dans le jardin. Le chien secoua la tête et s'élança hors de sa niche. Georges marcha vers lui.

— Ici, Caleb! dit-il à demi-voix.

Caleb se précipita en avant, et, brisant sa chauie, vint se rouler aux pieds de M. de Pons. Le jardin retentissait d'aboiements. Une lumière gUssa entre.les rainures d'une fenêtre au rez-de-chaussée, et la porte d'une salle basse s'entr'ouvrit.

— Qui va là? dit un domestique en paraissant sur le seuil.

Georges lui jeta le bout de la chaîne de Caleb, qu'il avait ramassée. A la vue de M. de Pons, le domestique salua.

— Tais-toi, lui cria Georges dans l'oreille ; elle ne m'attend pas, et je veux la surprendre.

Caleb, retenu par le domestique, se plaignait doucement.

En ce moment, les volets d'une fenêtre située au premier étage s'entr'ouvrirent timidement. Une vive lumière inonda un petit balcon, et, sur ce balcon, comme un gracieux fantôme, parut une femme dont la tête blonde s'inclinait sous les rayons de la lune.

Georges la reconnut. — C'est elle! dit-il à demi-voix; et, traversant la salle, il grimpa l'escalier, leste comme un oiseau, muet comme une ombre.

Au fond d'un corridor, une clarté indécise filtrait par la baie d'une porte. M. de Pons s'appuya contre le mur comme un liomme ivre , son cœur était plein de joie ;

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toute terreur avait disparu ; le calme et le silence du jardin, le domestique qui l'avait accueilli au seuil de la maison, et par-dessus tout l'image radieuse de Lina, qui veillait dans la nuit, inquiète et troublée, tout rassurait son cœur.

Le silence était si profond, qu'on entendait les craquements légers des boiseries. Georges s'approcha doucement. Tout à coup, et comme il cherchait le bouton de la porte dans l'ombre, le bruit d'un baiser s'entendit dans la chambre voisine. Ce baiser mordit Georges au cœur; il bondit et d'un coup fit sauter la serrure.

Victor était debout dans la chambre, et, près de lui, une jeune femme ramenait un chàle sur son épaule nue, pâle, attentive et tremblante.

A la vue de Georges, elle ne poussa qu'un cri :

-- Mon mari! dit-elle.

Et elle roula sur le tapis comme une morte.

A l'arrivée de Georges, Victor s'était jeté en avant, mais, au cri de Lina, dont le corps immobile séparait les deux amis il s'arrêta. Le regard de Georges allait de sa femme à Victor; son visage était comme du marbre. Cinq minutes passèrent sans qu'aucun d'eux fît un geste ou dît une parole, cinq minutes longues comme un siècle.

Enfin Georges passa ses deux mains ensemble dans ses

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