‹ Les châteaux en EspagneChapitre 27 sur 30 · IG · texte numérisé non relu

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cheveux et secoua la tête ; ses yeux s'attachèrent sur ceux de Victor, qui frissonna comme si deux éclairs avaient brûlé ses paupières. Le cri de Lina sonnait encore dans ses oreilles.

M. de Pons salua M. de Nayral.

— Je suis chez moi partout où est ma femme ; veuillez, monsieur, nous laisser seuls, dit-il.

Victor s'attendait à un éclat terrible, et se tenait prêt à le soutenir en homme qui a du courage ; le calme et le sang-froid de M. de Pons firent courir un frisson dans ses veines. Il eut peur.

— Je l'ai perdue, j'ai le droit de la défendre! s'écria-t-il.

— Personne ici n'a de droit que moi, monsieur, reprit Georges. Il vous souvient sans doute du chemin que vous avez pris pour entrer, vous allez donc le suivre pour sortir.

M. de Nayral voulut répliquer, mais Georges lui imposa silence d'un geste.

— C'est une conversation, lui dit-il avec hauteur, que nous reprendrons plus tard, monsieur, et chez vous, s'il vous plaît. Ce n'est point l'heure ni le lieu de la continuer ; mon domestique est là-bas, et la porte est brisée.

Victor, écrasé par ce calme, s'inclina devant M. de Pons , et , poussant la porte d'un cabinet , il s'éloigna.

On entendit craquer les marches d'un escalier dérobé ; Caleb aboya deux ou trois fois, Georges frappa le parquet du pied, et tout se tut.

Quand il se trouva seul avec sa femme, M. de Pons

releva la porte pendante sur ses gonds et la rajusta. Cette action mécanique, accomplie avec patience et régularité, avait quelque chose d'effrayant à voir; les tortures morales de l'ouvrier se trahissaient à peine par les mouvements nerveux de ses mains. Lorsque le verrou joua dans la gâche, M. de Pons vint s'çigenouiller près de Lina. Se penchant sur elle, il souleva sa tête, et l'offrant aux vives clartés d'un flambeau, il la regarda longtemps : le visage était blanc comme un suaire, les lèvres immobiles, les paupières à demi closes ; on aurait dit d'une vierge morte. Ses longs cheveux dorés lui faisaient une auréole.

— Elle ! c'est bien elle ! s'écria-t-il.

M. de Pons laissa retomber le corps de sa femme, qui battit le parquet comme un cadavre.

Il se leva, fit quelques pas au hasard dans la chambre, et s'affaissa sur un canapé. Deux larmes glissèrent lentement entre ses paupières et roulèrent le long de ses joues. Il ne les sentit pas et resta silencieux, le regard attaché sur les yeux éteints de Lina. Il n'éprouvait pas d'autre sensation qu'un froid mortel ; ses tempes étaient serrées comme par des pinces de fer et ses dents claquaient.

En se promenant ça et là, ses mains égarées rencontrèrent un poignard, charmante bagatelle en acier bruni perdue entre des fleurs et des dentelles. Il le saisit convulsivement.

— Si je la tuais ! s'écria-t-il.

Un éclair sinistre jaillit du poignard un instant levé sur le corps de Lina, mais la violence de ce geste

fit glisser une carte de la poche de l'époux outragé. Cette carte tomba sur le corsage de Lina.

A la vue du roi de cœur, dont la figure bariolée grimaçait sur la mousseline, Georges se redressa comme frappé d'un coup de foudre, et le fer s'échappa de ses mains.

Un silence lugubre succéda à cette explosion de colère ; le regard de Georges , morne et désespéré , allait du roi de cœur, étrange et burlesque figure où se montrait le doigt de Dieu , au visage de Lina , dont le corps gisait à ses pieds.

Quand ses yeux se rouvrirent, Georges était assis, les mains pendantes, abîmé dans la douleur; elle le vit comme dans un rêve, et, se traînant sur ses genoux, elle vint s'accroupir à ses pieds.

M. de Pons étendit sa m.ain sur ce front incliné.

— Vous souvient-il, madame, lui dit-il, de ce que nous étions, vous et moi, il y a un an? Deux amants cachés dans les solitudes de l'Amérique. Les grandes forêts, les prairies sans bornes, les fleuves voyaient nos amours, et la voix de Dieu semblait les bénir. Pour vous suivre, j'abandonnai un cœur innocent qui m'aimait... Si la peine du talion est la justice de Dieu, était-ce vous qui deviez me punir ? Je mis l'Océan entre la France et moi, et voyant que mon père ne voulait pas de notre union, pendant quatre années j'ai vécu loin de sa présence. Vous savez cependant si le vieillard m'appelait ! mais je vivais en vous et par vous. Vous m'avez aimé, vous aviez seize ans, vous m'avez fait croire au bien, à toutes ce choses saintes et pures, l'espérance, l'amour, la vertu

dont les noms même sont presque oubliés parmi nous autres jeunes gens qui vivons au jour le jour. Vous m'étiez sacrée, et je vous donnai mon nom. Vous vous en souvenez, madame !

Lina cacha son visage entre ses mains et pleura.

— Un prêtre a béni notre mariage, et ce mariage, saint devant Dieu, les hommes ne TonL pas connu ! Rappelez-vous ce jour radieux où le prêtre espagnol, devant un autel de pierre, entre les murs chétifs d'une pauvre chapelle, au fond d'un village mexicain, échangea nos anneaux ! Que manquait-il à cette union consentie par votre oncle, votre seul protecteur avant moi? quelques formalités légales. Encore dix jours, et vous étiez ma femme devant mon père comme vous l'étiez devant Dieu?

Lina releva la tête et regarda Georges.

— Ne vous avais-je pas ramenée en France ? reprit-il avec plus de violence ; ne vous avais-je pas cachée à Saint-Germain sous le nom de Walker, le vôtre ? et mon père , fléchi par mon amour et plus encore par sa tendresse, n'avait-il pas consenti à vous nommer sa fille? Il vous attend demain, et je ne voulais vous revoir que pour vous conduire dans ses bras. Oserez-vous bien aller à lui maintenant ? Et que voulez-vous que je lui réponde s'il me demande où est ma femme? Faut-il donc que je lui dise que vous êtes perdue pour lui , perdue pour moi?

— Oh ! pitié, mon Dieu ! murmura Lina,

— Tenez, madame, j'aurais mieux aimé vous trouver morte ; mais quel démon vous a si vite et si bien per-

vertie? Vous étiez chaste et sincère, vous étiez pleine de pureté, fidèle et dévouée, cependant! et vous m'aimiez!

— Oh ! oui, s'écria la pauvre femme d'une voix brisée,

— Comment se fait-il alors que vous l'ayez aimé, lui? reprit M. de Pons en broyant dans ses mains la main de sa femme. Dites -moi, madame, pourquoi , vous quittant pleine d'amour il y a deux mois à peine, vous retrouvé-je pleine de honte aujourd'hui ? Pourciuoi l'aimez-vous?

— Je ne sais ! . . . je deviens folle, dit-elle en sanglotant.

— Oh ! je le tuerai ! reprit Georges, et, repoussant Lina, il la jeta mourante à ses pieds.

La nuit s'écoula au milieu d'une agitation frébile qui faisait passer M. de Pons du plus morne désespoir au plus terrible emportement ; mais quand les pâles clartés de l'aube teignirent de lueurs nacrées le sommet des collines, Georges, épuisé par de si longues et si violentes secousses , descendit dans son cœur, et assit ses résolutions.

Une petite table était dans un coin de la chambre ; on y voyait des plumes et du papier; M. de Pons s'y plaça et passa toute la matinée à écrire des lettres qu'il cachetait soigneusement après les avoir signées. Lina, couchée sur le lit où son mari l'avait portée, le regardait faire sans comprendre, mais presque heureuse du silence et du repos qui l'entouraient ; son esprit abattu y trouvait presque le sommeil.

La première lettre était à l'adresse de M. de Nayral, et M. de Pons la ht partir vers neuf heures. Le commissionnaire avait ordre de s'assurer de la présence de M. de Nayral à son hôtel, et de lui faire tenir ce billet sur-le-

champ. Maître de lui, Georges eut soin de parler assez bas pour que sa feniine no pût rien entendre. Un peu après midi, quand le dernier pli fut fermé, il se leva et s'approcha du lit où Lina semblait rêver. Un regard éteint se jouait sous ses paupières ouvertes. Au mouvement de son mari, elle essaya de se lever, et attendit, les mains croisées sur son cœur.

— Madame, lui dit Georges, je vais partir pour Paris, où quelques affaires réclament ma présence et où mon père m'attend. Je serai probablement de retour ce soir, à l'entrée de la nuit; veuillez, je vous prie, ne pas sortir d'ici avant de m'avoir revu ; si cependant vous n'aviez pas reçu de mes nouvelles demain avant le point du jour^ je vous confie le soin d'expédier ces différentes lettres. Ce n'est point un ordre que je vous donne, madame, c'est une grâce que je vous demande; y consentez-vous?

— Oui, monsieur, répondit Lina.

M. de Pons s'inclina et sortit. Un cheval était tout sellé à la porte du jardin. Une seconde après, il prenait au galop la route de Paris.

Il était à peu près trois heures quand M. de Pons descendit de cheval dans la cour de l'hôtel de M* de Navrai. Un domestique auquel il s'adressa d'abord lui répondit que son maître était en affaires, et que l'ordre avait été donné de ne point le déranger.

— N'importe, reprit M. de Pons, ma visite estattendue, voici ma carte, prévenez votre maître.

Le domestique n'osa pas insister, Georges ayant le ton et le regard d'un homme qui veut être obéi; il prit la carte et s'éloigna.

g88 LES CHATEAUX EN ESPAGNE,

Le Sciioîi dans lequei le domestique entra après avoir quitté Georges était occupé par plusieurs personnes vêtues de noir ; l'une d'elles écrivait devant une table couverte de papiers. M. deNayral s'entretenait au coin de la cheminée avec une dame mise avec une simplicité pleine d'élégance.

— Monsieur, dit le domestique a voix basse, il y a dans la pièce voisine une personne qui veut absolument vous parler.

— Mais je ne puis pas, vous le savez.

— C'est ce que j'ai fait observer à ce monsieur, mais il prétend que vous l'attendez, et il m'a remis sa carte.

— Donnez, reprit Victor, qui se souvint tout à coup de ce que M. de Pons lui avait dit la nuit précédente.

La dame qui était assise sur le canapé jeta les yeux sur la carte et lut le nom de Georges de Pons en même temps que Victor. Elle fronça légèrement les sourcils.

— Pardonnez-moi, madame, dit M. de Nayral, si je vous quitte un instant ; cette visite m'était en effet annoncée : je cours et je reviens.

Il se leva et disparut.

Aussitôt qu'il eut aperçu j\I. de Nayral, Georges le salua.

— Etes-vous prêt, monsieur? lui dit-il.

— Certainement, monsieur, bien que votre visite me surprenne un peu à Timproviste.

— Ma lettre a dû pourtant vous prévenir de cette visite.

~ Votre lettre?.,. Ma foi, monsieur, je n'ai rien reçu,

et quand votre carte m'est parvenue, je venais de signer

Lc ROI Di- cŒvn. 289

mon contrat de mariage. Madame de Friboiirg est là qui m'attend.

Georges allait répondre, lorsque madame de Fribourg elle-même parut.

— Diane! murmura M. de Pons effaré...

— Eh ! quoi, monsieur, s'écria vivement madame de Fribourg en tendant la main au jeune homme, vous n'en treriez donc pas si l'on ne venait soi-même vous chercher ! c'est mal, et je vous en veux de n'être pas venu plus tôt, et je prétends, puisque vous voilà, vous faire assister à la signature de notre contrat.

— Madame, pardonnez, mais je ne puis... balbutia M. de Pons, qui regardait tour à tour Diane. et Victor.

Mais déjà madame de Fribourg avait passé son bras sous celui de Georges.

— Venez, je le veux, lui dit-elle rapidement et tout bas.

Au signe qu'elle lui fit, le domestique ouvrit la porte du salon, et Georges entraîné suivit madame de Fribourg. Victor entra derrière eux.

M. de Pons marchait comme un homme ébloui ; mais madame de Fribourg, avec cette aisance merveilleuse dont les femmes du monde ont l'instinct et l'habitude, le présenta à tous ses grands parents comme l'un de ses meilleurs amis et de ceux de M. de Navrai.

— C'est une surprise qu'il nous a faite, disait-elle, nous ne l'attendions pas, et il est arrivé tout à coup comme une bonne nouvelle.

Le vieux général, père de Victor, serra la main de Georges :

— Je reconnais en vous M. le marquis de Pons, lui dit-il, c'était un loyal gentilhomme ; comme il a été mon ami quand nous avions tous deux vingt ans, j'aime à vous voir celui de mon fils.

Georges ne trouvait pas un mot pour répondre ; chaque pas qu'il faisait, chaque parole qu'il entendait le plongeait plus avant dans l'intimité de cette famille. C'étaient mille barrières qui s'interposaient entre Victor et lui; mais toutes ces barrières, il se promettait sourdement de les briser d'un coup.

Madame de Fribourg semblait ne pas prendre garde à son trouble. Elle lui parlait gaiement et le sourire aux lèvres, prolongeant avec mille attentions coquettes leur promenade et leur conversation.

Tout à coup elle s'arrêta devant une pendule.

— Eh ! mon Dieu ! dit-elle, quatre heures vont sonner et je n'ai point encore reçu mes parures !. . . C'est moi-même qui les ai choisies ; je suis curieuse de savoir si elles vous plairont, à vous qui avez un excellent goût, reprit-elle en se retournant vers M. de Pons; mais arriveront-elles seulement à l'heure du bal?...

— Je cours moi-même chez le bijoutier, madame, dit Georges, qui voulait à toute force s'éloigner.

— Vous? reprit Diane en retenant son bras doucement. Non pas vous, mais M. de Nayral... c'est son devoir à présent, dans quelques jours ce sera son droit. Le voulez-vous, monsieur? ajouta-t-elle en jetant un regard et un sourire à son fiancé. Songez-y, j'y tiens beaucoup.

— Dans un quart d'heure tous vos écrins seront ici, madame, dit M. de Nayral en baisant la main de madame

de Fribourg... Vraiment, reprit-il en sautant dans son cabriolet, il y a des heures où l'on ne sait trop ce que les femmes font de leur finesse tant vantée. Madame de Fribourg, une femme d'esprit cependant, nous parle de ses bijoux et de son bal avec une magnifique étourderie, et elle ne s'aperçoit même pas de l'embarras de Georges et du mien.

Tandis que M. de Nayral fouettait son cheval, Diane entraînait M. de Pons dans une pièce voisine, sous prétexte de lui faire admirer sa corbeille de mariage.

A peine eurent-ils passé la porte, que Diane, se dégageant du bras de M. de Pons, lui prit les deux mains:

— Georges, dit-elle, vous ne vous battrez .pas!

— Madame! s'écria Georges, quoi! vous savez !...

— Eh! mon Dieu! interrompit-elle, je sais que vous devez vous battre avec M. de Nayral, et je veux, je dois empêcher ce duel. J'étais ici cette après-midi lorsque votre lettre a été apportée, j'ai reconnu votre écriture, je suis femme, je suis curieuse, une volonté plus forte que ma raison a guidé ma main; j'ai brisé le cachet... Oh! que je bénis à présent le caprice, d'autres diraient le pressentiment qui ma poussée! Vous annonciez votre visite... je me tus et j'attendis, me promettant bien de vous voir. Quand un domestique est venu présenter votre carte à M. de Nayral, je me suis sentie pâlir. 11 n'a rien vu, lui ; les hommes ne voient jamais rien ! 11 s'est levé tout de suite; je l'ai suivi... vous savez le reste... Dites-moi, Georges, que vous ne vous battrez pas !

— Mais le puis-je? savez-vous quelle mortelle injure il m'a faite ? Dites, madame, le savez-vous?

— Eh ! ce n'est point une explication que je vous demande, c'est une promesse!... Oh! vous avez beau secouer la tête, cette promesse, il me la faut, et je l'aurai. Écoutez-moi, mon ami, est-ce bien avec M. deNayralque vous allez croiser l'épée? Le pouvez-vous? Victor est mon fiancé... vous le savez; si j'ai quelque droit sur vous, si cet amour si brûlant autrefois, un instant réveillé, me donne la puissance de parler à votre cœur, irez-vous donc, pour prix de tant de souvenirs, tuer celui à qui je viens de consacrer ma vie? Georges, je vous aimai, et vous m'avez aimée , finirez-vous par effacer dans le sang la trace de notre amour?... Laissez-moi vous parler comme une amante qui est restée votre amie. . . . J'étais veuve à dix-neuf ans, vous m'avez rencontrée, et durant trois belles années ai-je eu d'autres soins que celui de votre bonheur ? Est-ce vrai ?

— Oui, Diane, c'est vrai, dit Georges les m.ains emprisonnées dans celles de madame de Fribourg.

— Un jour vint où je me trouvai seule.... Vous étiez parti, vous ne m'aimiez plus!... Vous ai-je dit toutes les larmes que j'ai versées dans la solitude? Cependant vous revenez à Paris, je vous revois, et je ne sais quelle folle idée traverse mon cœur ; elle s'en empare, le domine, l'enivre... Je veux résister, je lutte, je succombe!... Vous n'êtes pas femme, et vous ne comprenez rien à ces choseslà... Je veux encore une fois revivre de ma vie passée, épuiser les dernières gouttes d'un amour désormais impossible, je vous écris un billet sans signature, et le roi de cœitr, ce signe mystérieux que du doigt je vous montrais jadis, vous rappelle tout à la fois le passé, notre

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amour, votre bonheur... Celte pauvre carte qui tant de fois vous a dit : Venez, on vous attend, vous ne l'aviez pas oubliée!... Et maintenant voudriez-vous me faire repentir d'une faute que vous seul n'avez pas le droit de me reprocher?... Si je suis coupable, est-ce à vous de me punir?... J'ai confié le soin de mon bonheur à venir à M. de Nayral ; il est honnête, jeune, bon. . . notre mariage est la joie de son père, et tout à coup, pour je ne sais quelle rivalité de jeunes gens, vous iriez briser nos espérances à tous! Vous, Georges, vous me feriez ce mal, à moi!... Mais c'est impossible!...

— Impossible? répéta M. de Pons... Demandez-le-lui donc, et qu'il réponde !

— Je ne veux rien savoir, je vous l'ai dit... mais quoi qu'il ait fait, vous ne pouvez pas, vous, répéta madame de Fribourg avec un indicible accent de tendresse et de reproche, tuer Victor, car enfin Victor est mon mari !

Georges tressaillit à ce mot ; mille pensées confuses agitaient son âme à la fois. Il se souvenait de Lina, il regardait Diane, il pensait à Victor; le désespoir lui venait de tous côtés.

— Mais que voulez-vous donc que je fasse? s'écria-t-il.

— Tout oublier, répondit Diane en pressant de ses lèvres le front de M. de Pons. Autrefois, en échange de mon amour, je ne vous ai demandé que de l'amour; s'il est vrai que je vous ai donné un peu de bonheur, en retour n'ai-je pas le droit de vous demander un sacrifice ? Vous ne reverrez plus M. de Nayral, me le promettez-vous?

Georges se leva, sa résolution était prise.

— Seule vous avez le droit de m'imposer ce que je

n'aurais accordé à personne, à mon père lui-même s'il me l'avait demandé: vous m'êtes sacrée, Diane; je ne me vengerai donc pas de l'homme que vous allez nommer votre époux; mais quel que soit le bonheur que vous m'ayez donné, croyez -le, maintenant nous sommes quittes.

M. de Pons et madame de Fribourg rentrèrent ensemble au salon au moment oii M. de Nayral lui-même y revenait.

— Voici vos écrins, madame, lui dit-il; ils y sont tous.

— Merci , monsieur, répondit Diane ; et prenant les écrins les uns après les autres, elle les posa sur un guéridon sans les ouvrir.

— C'est clair, dit Victor en lui-même , elle les désirait alors qu'elle ne les avait pas ; maintenant qu'ils sont là, elle n'y pense plus.

Il sourit, et ne vit pas les larmes qui roulaient dans les yeux de sa fiancée.

— Monsieur de Pons, reprit madame de Fribourg, vient de m' apprendre qu'il ne pouvait pas assister à notre réunion. Une affaire pressée l'oblige, à mon grand regret, de nous quitter sur-le-champ.

— Je pars dans une heure et quitte Paris, dit Georges.

— Vous y reverra-t-on bientôt, monsieur? demanda Victor avec une intention que Georges et Diane devinèrent.

Georges rougit légèrement, et l'on vit ses narines se gonfler, mais il se remit presque aussitôt.

— Jamais, peut-être, dit-il.

Madame de Fribourg lui pressa le bras doucement, et M. de Nayral le salua.

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