‹ Les châteaux en EspagneChapitre 6 sur 30 · U BELLE AU BOIS DORMANT · texte numérisé non relu

U BELLE AU BOIS DORMANT

En arrivant de Saint-Pétersbourg en Allemagne, les deux amis se prirent à \oyager à pied comme des étudiants. Il n'y a plus que les grands seigneurs et les artistes ([ui se permettent de voyager comme de pauvres diables. Ce fut dans ce modeste équipage qu'ils traversèrent la plus pittoresque partie de Tancienne Germanie, et qu'ils arri\ èrent aux environs de Prague.

Des nuages roses flottaient h la cime d'une montagne toute hérissée de sapins gigantesques; le soleil se mou-

/li LKS CHATEAUX KN ESPAGNK.

lait à l'horizon, et ses dernières flammes empourpraient une vallée sereine où les alouettes chantaient dans les chanvres. Léopold et Gaétan suivaient un sentier le long d'un frais ruisseau qui glissait comme un serpent dore entre les herbes et les glaïeuls. Devant eux, tout au fond de la vallée, un hameau semblait peint à l'aquarelle sur le fond gris du paysage, et sur le flanc d'un monticule où grimpait une allée de chênes, un vieux château montrait SCS hautes tours coiffées de mâchicoulis.

— C'est ici pourtant la terre classique des brigands et des revenants, s'écria Léopold, la terre des Schubry et d'Anne Radcliffe.

— Chut ! dit tout bas Gaétan en serrant le bras de son compagnon ; et du doigt il lui montra un massif de bouleaux dont une haie vive de chèvrefeuilles et d'aubépines les séparait. Une jeune fille dormait sous l'ombre mollement agitée. Son bras rond et poli se repliait sous sa tète que couronnaient les blondes tresses d'une luxuriante chevelure; son cou et ses épaules avaient cette rondeur ferme et nacrée que le ciseau de Praxitèle enviait aux filles d'Athènes; un frais sourire errait sur ses lèvres, et Fange des suaves pensées semblait se balancer sur son front d'ivoire.

— Oh! la belle endormie, dit Léopold.

— C'est ma Diane! s'écria Gaétan.

— Mon ami, tu te compares trop tôt à Endymioii. Attends que Diane se soit éveillée , et nous verrons après.

Mais Gaétan voulait voir de plus près sa déesse ; en marchant sur le sable du ruisseau qui baignait la haie,

i,\ TU Ain: DIS mlondks. V>

SLSpirds lircnl iniil.Klrnih'inciil ciirr |r ;^n'a\in*, cl comme une rauNcllc siiiprisc ;iii nid. IViiliiiil (iii\ri(. ms )rA{\ paivils à des llcurs Iiunincii^cs, cl toulc loii^c sr \r\:\ d'un 1)011(1 a\er un joli cri d'oiseau clTarouclM'.

domine los deux amis ^laxissaicnl un lorlic, ils \uviil au loin la jeune lille (jui se i^dissail sous l'allée de chênes et gap^nait le chùlisiu.

— Ta bergère vsl une lirrilière, ce (|ui \aul encore mieux (ju'une déesse, dit Léo|)old.

I ne heure a|)rès, ils élaienl lous deux assis de\aiil une lahle conlorlablemenl garnie, sous une lr(ùlle et dans un jardin : le jardin, la Ireille el la lahle apparlenaienl à riiôlel du bourg \oisin.

\ers la lin du dîner, Léopold \ersa un grand \erre île kiichwaser à un gros personnage dont le \ entre s'épanouissait en sphère et ([ui s'essuyait les lèvres en regardant les plats vides d'un air de béatitude. On pouvait juger, au nombre des bouteilles qui jonchaient le gazon, que la conversation avait été fort animée.

— Ainsi, mon cher bote, disait Léopold, nous savons maintenant que cette bergère est...

— Mademoiselle la baronne Wilhelmine de Frcdlintz, illle de M. le baron de Fredlintz.

— Et vous nous avez dit encore qu'il n'était point facile de faire la connaissance de ce baron.

— Jamais il ne reçoit que les personnes qui lui sont recommandées par des magnats ; ce château est une citadelle pour les étrangers ; mais si vous tenez à lui parler ne vous avisez pas surtout de tuer un roitelet dans la vallée.

car si vous entriez au château ce serait alors en qualité

(le, j)i'isonniers. M. le baron veut que tout ce qui meurl ici soit tué par lui.

— Ah! c'est un chasseur déterminé, dit Gaëlan.

— C'est tous les jours la Saint-Hubert pour lui, reprit l'hôte.

Les étoiles scintillaient encore au ciel, lorsque le lendemain Gaétan et Léopold prirent le chemin des bois sacro-saints de M. le baron. Gaétan portait sur ses épaules un che\reuil vivant qu'il avait aclieté la veille d'un braconnier; quand il fut arrivé au plus épais du parc, il déposa l'animal sur l'herbe et s'assit à ses côtés. Léopold le regardait faire.

Bientôt après, ils entendirent un bruit de pas dans les i)uissons.

Gaétan tira de sa poche un pistolet, ajusta le chevreuil et lui cassa la tête ; puis il enleva lestement les cordes qui liaient les jambes de l'animal.

Les gardes accoururent ; le premier qui arriva lilit h main sur le collet de Gaétan, un autre ramassa le corps du délit, un troisième, s'assura de Léopold, et le cortège |)rit le chemin du château.

Le baron était levé ; il se levait avant le jour. A la \ ue de ses gardes tenant deux prisonniers, à la vue surtout de la victime, le chasseur féodal fronça le sourcil et procéda immédiatement à l'interrogatoire des prévenus.

~Qni êtes-voiis? d'où venez-voUs? où allez-vous?

— Nous sommes Français, noiis venons de Pclris, et iious allons partout.

^— Qui de vous a tué ce chevreuil ?

r V THNITi: IH s ni.ONDKS. '|7

— Moi, ivpniidil (lii' laii. (jiii sV'Iait cliargr- dr plaiilrr Irur cause.

— Vous chassiez donc?

— Non, inonscif^ncur.

— Parbleu, nous lui avez pourlani bien cassé la tète, lui's «gardes ont entendu le couj).

— (le (lu'ilsonl pris pour un coup de Tusil était un c()ii|) de pistolet, voici mes armes.

(îaélan jeta sur la la])le du conseil, où siégeait le tribunal (Ml la i)ersonne du baron. Tinslrument du crime, et connniMica ainsi son j)laido\er:

— Nous passions dans les bois de grand malin; or, les bois de la lk)hômc ayant une mauvaise réputation ipie de mauvais romans leur ont faite, nos lectures nous axaieni engagé à nous munir d'armes. Comme nous travei-sions un fourré, nous entendîmes un h'ger frémissement dans les broussailles, et tout à coup un chevreuil, un magni- Ikiue chevreuil, ma foi, ne lit qu'un bond, et tomba avec ma balle dans la tête.

— (Vest un beau coup! s'écria le baron qui se vo\ail contraint par sa conscience de chasseur de rendie hommage à la merveilleuse adresse du Fi-ancais.

— Vous êtes libres, messieurs, ajouta- 1- il aussitôt : mais si la chasse vous plaît, et s'il vous est agréable de |)asser quelque temps dans ce pays, nous nous estimerions heureux de vous avoir pour hO)tes dans un château, oiVles grands chasseurs seront toujours les bienvenus.

— Eh bien, mon anii, dit Gaétan à Léopold. après ([u'un valet les eut conduits dans leur appartement, nou.»^

^|S M.s CM ATI. M \ i:n i;si>Ar;NK.

voici dans k; corps tU; la place; le chovreuil est le premier chapitre du roman que je médile.

Quand vint le soir, la noble résidence de Fredlintz se lrou\ a brus(iuemcnt envahie par une vaillante cohorte de gentilshonmies bohémiens, qui avaient été conviés pour lèlei' dignement les chasseurs parisiens.

Toute la compagnie ne tarda pas à être réunie dans la salle du festin. Au milieu des gentilshommes on comptait une demi-douzaine de dames habillées sur le pied de guerre. Le bruit de l'arrivée des deux Français avait mis en émoi tous les châteaux du voisinage, et ce jour-là les femmes de chambre avaient eu fort à faire pour travestii* leurs maîtresses en gravures de modes. Six numéros de la Psyché en chaii* et en satin s'éventaient sur des fauteuils écarlates.

La table gémissait sous le poids des viandes ; le che- \ reuil rôti s'étalait au centre entre quatre gros buissons (le lièvres, de perdreaux, de cailles et de faisans. Les fourchettes fonctionnaient avec une effrayante vélocité. Gaétan regardait Wilhelmine, Wilhelmine le voyait, jnais ne le regardait pas. Léopold, qui n'avait plus faim dès le premier service, buvait. En buvant, il s'avisa de Irouver une des six dames passablement jolie. 11 chercha son pied sous la table, le trouva et le pressa. La dame, ([ui était rouge, passa au pourpre, et laissa tomber la cuiller qu'elle portait à ses lèvres. A ce trait, Léopold jugea que son émotion devait être violente, et se jeta hardiment dans le sentier périlleux de la séduction.

Toutes sortes de vins nationaux et exotiques circulaient dans des verres de Bohème d'une rotondité à faire lionte

I \ n; M 1 1 i»i > m o\hi.-. V-*

im\ ('()U|)r> lioiM('rir|iirs de laul i( jiiih' : !••> < «)ii\ i\r> lui Naicnl roiiiinc du sahic: Ir iiiiilismc^ gcriih'iiii lui n.iiimii dans la liillc cl Imilcs les lan^'iirs se d<'liririil a la |nis. Il y (ivail an coin dr la lahh' nn jeune \ll(Mn(n)d (|in ne sonlllail mol, ce silence obslini' ne peiniellail à personne (le |)r('\jn^aM' de son earaelère; niais eoninie anssi il ne prèlail anenne allenlion an\ diseonrs ((ni S(î mêlaienl Ininnltnensenienl de \eire à xeire (»l. de conde à ronde, (laëlan i\slinia (jni* ee de\ail être un ji^areon de beaucoup d'esprit; il ne larda pas à s'apercevoir (jucî le jeune iioninie ne nianp;eail p^uère. (le dernier laif dcMioiail une grande perlurbalion dans ses facullt's ludes((ues, el loul nalurelleiîient le rraiH;ais en conclut ([u'il ('lail amoureux. Son regard bleu, le tendi'e incarnat de ses joues, une blonde mouslacbe (jui serpentait sur sa lèvre, ne donnaient aucun démenti à cetlc suj)posilion. Kn cet inslant du dîner, ses yeux s(5raphiques t'taient atlacht^s au plafond où les clartés mouvantes des candélabres se jouaient dans les panneaux de chêne noir.

— C'est un poêle, dit Gaétan qui se picjuait d'èlre physionomiste au dessert, et de suite il s'en infoinia auprès du baron.

— C'est un capitaine des grenadiers de la garde, répondit M. de Fiedlinlz.

Les yeux du capitaine s'abaissèrent; Gaétan suivit la direction que pienait le regard, et le sien, conduit par ce guide lumineux, donna en plein dans les yeux de Wilhelmine.

— Ahî mon ami, dit-il à Léopold, je ilaire un drame, j'en suis à la première scène. Et toi?

— j\e me dérange pas, j'él)aiiehe un vaudeville, el j'en suis au premier [^^enou.

Cependant la plu])ait des convives s'étaient répandus dans les jardins avec Willielmine et la baronne. Léopold les avait suivies. Le capitaine les avait précédées.

Gaétan demeurait tête-à-tête avec le baron, (iiii l'avait enchaîné dans son fauteuil en face de trois ou (luatre vénérables bouteilles de vin de Tokay. Leur causerie battait la table.

— Voyez-vous, mon jeune ami, et je me piermets de vous parler ainsi parce qu'entre chasseurs il n'y a pas d'étiquette, disait le baron en répondant à une question (|ue Gaétan ne lui avait pas faite, on n'est jamais ruiné ; les pauvres sont les sots. J'ai été riche, je le suis et prétends toujours l'être.

— C'est fort bien pensé.

— Mon château , mon parc , mes bois , mes étangs ^ mes prés, mes métairies, tout est hypothéqué» Mais qu'est-ce que ça prouve?

— Rien , sinon qite vous avez du crédit.

— Et puis, j'ai un trésor! de vieux sous qui valent de l'or, des vases étrusques avec lesquels je bats monnaie, et des autographes dont j'escompte lés signatures chez lés anliquàires ; mon père était un collectionneur. Quand je suis pressé par un fournisseur, je vends une douzaine de médailles et je payé le drôle. Avec cinq Galba ou six Domitius, j'ai deux chevaux de chasse. Mon chien Brax m'a coûté un pot sabin , et mon coureur Franz un billet de Charles IX. Ma fortune est un arc à trois cordes: quant à la dot de ma fille, elle est toute prête.

I \ \\\ M II hl S ni.ONDKS. j\

— L(» chiihMU cl SCS (h'|)cii(laii('(»S.

— \licii\ (|iic cela, dois imlo«;i-a|)li('S : un suiuml de Saplio, ni) incmi »lc la inaiii i\r Liicullus, iiii iiiadii^Ml (le Si\lc (Jniiil . cl ccnl nuHlailk'S; Ions les IMoiénK'OS en ar^^(Mil cl les Sc'Ieucidcs v\\ or. Sa corbeille de noces est nn \asc en faïence, le la\al)o de Porsenna. A la sanh' <!<• Wilhelniineî

— A la sanlé des anli(|iiairesî

\r lendemain Gaëlan avait une f^aslrile, Léopold n'axait ([u'une rourbatniv : mais couii)alure et ^^aslrile l'eslèrenl au château. Le hasard lit que Wilhchninc et son aniii* , ([ui élail comtesse, se promenèreni loul le joui dans le parc, et la con\ersalion pril le chemin des allées obcures et des sombres charmilles.

Le quatuor se partagea en deux duos.

— L'amour est tout, disait Gaétan, en s'énfonçani dans un. quinconce.

— Le mariage est bien quelque chose, reprenait modestement Wilhelmine ; mais il faut ])ien des clioses pour se marier î

— Non, pas tant: deux seulement sufïisent. nous et iiioi. par exemple. — Une troisième n'est pas de trop : un peu de fortune. . ;

— Ah! sans doute, un cœur avec une chaumière (|ui serait un palais. Mais qui n'a pas cinquante mille livres de rentes ?

— Vous les avez !

— A peu près, avec un père, un excellent homme, qui ne m'en laisse manger que la moitié pour avoir le prétexte de tripler le reste*

52 Li:s ciiATK VL\ i:n kspagni:.

— Ouoi î vous drjXMisez vingt-cinq mille francs par an pour vous tout seul ! Que serait-ce donc si vous étiez deux ?

— Ce serait le triple.

— Le double?

— Ne faut-il pas faire la part de l'avenir? En ménage, deux est la cause de trois.

— Avec dix mille francs, je ferais aller une bonne maison. \'ous ne savez donc pas ce que c'est que l'économie ?

— Je n'ai appris que l'économie politique, une belle science qui enseigne l'art de se ruiner.

Gaétan ajouta qu'il serait fort aise de s'amender si \\ ilhelmine voulait être le ministre de sa réforme. Willielmine prit texte de son aveu pour lui débiter très gentiment un petit traité de morale appliquée à Téconomie domestique, duquel il résulta que Gaétan, atteint et convaincu de prodigalité, fut invité à se corriger sous bref délai, s'il voulait plaire à la châtelaine.

Quand les deux amis se rejoignirent, Gaétan s'épanouissait dans sa joie.

— Qu'elle est adorable, disait-il ; elle n'a pas le moindre petit cousin, elle vit de meringues; ses divines mains n'ont jamais touché de cannevas, et de plus elle a la prolubérance de l'ordre. Quelle trouvaille pour un garçon ([uelque peu dérangé comme moi !

— Oui, mais elle a un capitaine.

Il est certain que le capitaine avait des prétentions au cœur de Wilhelmine, et un observateur impartial aurait pu croire que ses prétentions n'étaient pas sans quelques

i.\ rii.MTi r)i.s hioNDi -. j.'i

(■hanO(\s (le succrs. I.r comUï Kodolphr i«\;iil un beau nom, un oncki feld-inartVIial, cl une ^nandc loriunr avec un majorai m Silcsic Tous ces a\anla^^('S faisaient dirr à Léopold ({lU' la partie n'élail pas r^i\h\

— Tant inion\, lui répondait (iaëlaii, j'ai un nofn (|iii n\Mi est pas un, je n'ai |)as d'oncle, et je ne possède pas le plus petit majorât ; je me bats iei un conire trois, mais je suis Français, et ce ne serait pas la première, f(^is (pie la France aurait triompbé des coalilions. Wilbelmine se donnera a mon amour.

— Tu \eu\ dire qu'elle se i)lacera.

— Comment Fenlends-lu ?

— Mais, c'est assez clair. Pendant (jue tu aimes, j'observe. Wilbelmine n'est pas prêteuse, c'est là son moindre défaut. Ta liaiicéc est un cbilîre en cbe\eu\ blonds.

— Wilbelmine a un cœur d'or, te dis-je.

— S'il était vrai, il y a longtemps qu'elle l'aurait fait monayer.

Sur ces entrefaites, on apprit au cbàteau que le comle liodolpbe venait d'hériter de tous les biens d'une tante qui, de son vivant, était cbanoinesse. Cbacun présenta au fortuné capitaine ses compliments de condoléance. Wilbelmine ne laissa rien paraître de ses sentiments, mais tout autre que Gaétan aurait remarqué le soiu'ire de sérapliique espérance qu'elle laissait errei* sur ses lèvres quand elle regardait le capitaine.

Cependant, comme d'un autre côté elle ne repoussait point trop rudement les bommagesde Gaétan, il se détermina à faire la demande de sa main au baron.

— Je ne vous connais pas, lui dit le chasseur, mais

VOUS me plaise/ beaucoup plus que le coinle Uodolphc qui thésaurise, ce qui est malséant chez un jeune homme. Vous dépensez rondement vos louis de France, nous sympathisons. Je vais écrire à Paris, et si vous êtes ce que je crois, ma fille est à vous.

Le lendemain était jour de réception au château. Dans ces circonstances, de jeunes demoiselles chantaient des tyroliennes d'Adolphe Adam ; des margraves dansaient tin galop sous le pseudonyme de cracovienne ; quelques barons disputaient avec des douairières sur la généalogie des princes de Darmstadt et de Hohenlohe ; Wilhelmino s'étant ce jour-là blessée au pied en courant le parc, jouait au whist avec Gaétan, Léopold et une comtesse de Prague.

Gaétan avait proposé de jouer un louis la fiche, Wilhelmine s'était récriée, disant que c'était un sûr moyen de se ruiner. Léopold avait parlé de mettre les fiches à un florin. Wilhelmine lui demanda s'il avait fantaisie de gagner la baronie. On la laissa donc maîtresse de faire le jeu à sa guise, et on battit les cartes.

Pxodolphe papillonnait dans le salon ; Gaétan, qui chercliait les yeux de Wilhelmine, jouait médiocrement bien.

-— Mais prenez donc garde, lui dit Wilhelmine. j'invite en pique et vous me répondez cœur.

— Je n'ai que cela pour vous.

— Nous marquons trois levées, dit Léopold.

— \ oilà à quoi \ ous m'exposez avec vos distractions, reprit Wilhelmine avec humeur.

En deux tours, Gaétan et sa partenaire perdirent la partie, puis le robber.

I \ II; Mil. DIS ni.OMHIS. r>f>

— C'est dix liclii's (iuc iious ^aminii>, rcpnl Ia'(hmi1«I.

— Jiislo {\vu\ lloriiis, s'écria Wilhuliiiint', deux lloriiis (Ml dix ininuirs !

Mlle prit sa bourse, cIk r(li;i, puis rcpoiissa TargcMil dans le réseau do soie.

— ^ous rè^deroiis à la lin, dll-clle.

Le jon reconimenra. Wilhelmine lainbouriiiail de ses jolis doigts sur le drap vert; une moue progressive allongeait ses lèvres; Léopold ramassait à tout couj). el à chaque coup (iaëlan enlendait 1(» pelil piiMl delà ])aronne IVapper le tapis.

— Qu'a-t-elle donc? se dil-il en lui-même.

il jeta les yeux autour de lui , et aperçut Rodolphe ((iii causait avec une jeune femme dans l'encoignure d'une fenêtre.

— C'est peut-être de la jalousie ! . . .

■ — Comment jouez-vous donc? s'écria Wilheimiue brusquement, tandis que Léopold marquait les pomts : vous voyez que j'ai renoncé entrèlle, et vous vous obstinez à me jeter du carreau! c'est quatre tiches qu'il m'en coûte.

— Elle dissimule, pensa Gaétan, le dépit l'aiguillonne, el dans sa colère elle chercherait dispute à M. Deschapelles lui-même.

Rodolphe venait de s'asseoir auprès de la dame ; Gaétan voulut se faire une arme du dépit de Wilhelmine. mais en pensant à son amour il ne pensait pas à ses cartes.

— Bravo î s'écria Wilhelmine, vous répondez admirablement cette fois, seulement vous avez oublié que le di\ n'est pas une invite, et vous nous faites perdre la levée.

— (Jiiatre d'honneur, trois points et trois levées, ça lait partie, dit Lcopold.

— Encore deux florins, dit Wilhelmine, rouge de colère. Qug\ ennui !

— Bon ! bon ! disait Gaétan , Tennui s'appelle Rodolphe.

]\Iais la mauvaise humeur de la jeune lille croissait à toute minute, elle froissait ses cartes, mordait ses lèvres, chiffonnait sa ceinture. Gaétan commençait à trouver que sa jalousie se traduisait trop librement ; mais un sourire moqueur de Léopold lui donna à penser qu'il pouvait bien se tromper, et il ne savait déjà plus que croire, lors- ({ue la comtesse prononça le mot suprême du whist : schlem!

A ce mot terrible. Wilhelmine pâlit.

— Encore deux florins, dit-elle.

— Qtiatre, s'il \ ous plaît, reprit la comtesse.

— Quatre î je ne joue plus, j'aime mieux payer. Non, ajouta-t-elle vivement, vous me donnerez ma revanche, chère comtesse, quant à vous, messieurs, arrangez-vous. Et elle quitta le salon sans regarder Rodolphe.

— Eh bien î dit Léopold, en passant son bras sous celui de Gaétan.

— Je comprends, repondit celui-ci, elle a beaucoup d'amour pour les florins.

Vers la On de la soirée, Rodolphe et Wilhelmine échangèrent quelques paroles rapidement dans l'embrasure d'une croisée, puis se séparèrent,

— J'ai touché quelques mots de mes projets à ma fille, dit presque au môme instant le baron à Gaétan.

F \ TIlMTi; ï)r,S IIIONDI s. 57

— Ou'a-l-elic ivpoiulii ?

— W'wn ; mais nous shncz le j)r()\ril)(' : Oui ne dii iii(,i consiMil.

(;(»|HMi(laiil, l()rs(iii(^ l()u.sli'siii\il('ss<*riirc'nLrutir(*s,(;ar'taïunil faiilaisic de l'aiic un loiirdaiis le parc, ctsc'siiH'di tiilions renlraîiiùronlaiilnnddc la \idl('c, loin du chàleau.

Toutes les luniiùrcss'iHeif,niir('nl une à une aux fenêtres des «galeries ; une dernière élincelle disparut sous hs blancs rideaux de W iilielniine , el le silence étendit ses ailes sur le château. l.a nuit enlourait (Gaétan, nuit funèbre, pleine tour a tour de clartés livides et de ténèbres etïrayantes, comme ces nuits infernales qui protègent les mystères du Brokcn. La foret gémissait sous la ralîale, la lune semblait courir comme une folle au travers des nuages échevelés, et les ombres des grands sapins, (|ui dansaient sur les clairières, s'elTacaient brusquement quand une nuée, emportée par le vent, laissait tomber son voile noir sur la coline. Le hibou chantait et les cerfs bramaient au fond des bois. Les yeux de Gaétan se fatiguaient à percer l'obscurité, lorsque tout à coup un bruissement de branches, violemment écartées, vint frapper son oreille. Les cerfs se turent, il entendit dans l'air le vol lourd et cotonneux du hibou, et une flèche d'argent, partie du disque errant de Phœbé, lui permit de distinguer un cheval qui, lancé à toute bride, plongea dans l'allée comme une sinistre apparition.

Un cavalier, drapé d'un manteau noir, éperonnait les flancs de l'animal, tandis qu'une femme penchée sur la croupe fumante l'enlaçait de ses bras. On aurait dit Lénore enlevée par son funèbre amant. Le cheval les emportai!

tous les deux, rapide comme le vent, silencieux comme une balle : ses quatre pieds frappaient la terre et la terre restait sourde ; mais sur son passage, course ardente, vol effréné, les saules écartaient leurs branches et les pâles bouleaux se tordaient. Un instant le voile de la femme se souleva, et le visage de Wilhelmine apparut à Gaétan ; mais le cheval s'effaça dans l'espace, ,et quand il voulut s'élancer à sa poursuite, rien ne décelait plus sa fantastique course, que le frémissement des arbres encore tremblants. Aucune trace ne restait sur la mousse toute baignée de rosée, rien sur la terre battue du chemin ; aucun écho lointain ne trahissait la fuite du cavalier. L'immobilité et le silence de la mort planaient sur la forêt. Gaétan, muet, écoutait et cherchait au milieu des ombres, se demandant s'il n'était pas le jouet d'une funèbre illusion ; mais la vision de Wilhelmine était trop bien vivante dans son esprit, pour qu'il pût en chasser le souvenir. Longtemps il erra par la forêt, et lorsque les flèches d'or de l'aurore se brisèrent aux vieilles girouettes du château, il vit à sa croisée paraître la tête blonde et souriante de Wilhelmine, qui livrait son épaule nue aux humides haleines du matin.

Un instant ébloui , Gaétan crut aux contes d'Hoffmann: mais sceptique comme un enfant de Paris, il rentra bientôt dans son caractère, et résolut de percer un mystère sous lequel son âme française se révoltait.

Comme il allait monter au château, il vit Rodolphe qui se glissait par une porte basse ouvrant sur un jardin dont les massifs et les charmilles se mêlaient sous les fenêtres de Wilhelmine. Gaétan courut à lui.

I,\ TIUITK DKS nrONDKS. 59

— Quand viiMit \r jour, h's fanloines disparaissent, lui (lil-il ri'soluuioul.

Ilodolplu; Invssaillil.

— Si jo ne vous avais pas reconnu, rontinua-l-il, j'aurais cru \{)ir pass(^r la l)alla(l<î de Lénore nn'se en action !

— vSilenc(\ (lit liddolplie (|ui lui saisit laniain... Je suis à NOS ordres...

— Kt moi tout à \otre ser\ice ; ce n'est plus un rival (jui NOUS parle... Expliquez-moi seulement, pourquoi vous avez choisi ce moyen l)izarreet cet accoutrement sinp^ulier pour vous enlr(M(Miir av(M^ mademoiselle Willielmine.

— J'ai fait de la c(Mileur locali» par nécessité. En appelant le fantasti(|ue à mon secours, je pouvais seulement tromper la surveillance du baron, el j'i'Mais sur de n'avoir lien à redouter des gardes si par hasard l'un d'eux me rencontrait. Tous m'auraient pris ])our le chasseur noir, grâce au manteau qui m'enveloppe et à la précaution que j'ai toujours d'eiiimailloter les pieds de mon cheval.

— C'est fort bien imaginé.

— Cette nuit, après (jue le baron se fut ouvert à \Mlhelmine sur ses projets, nous nous sommes décidés à prendre la fuite. Un contre-temps fatal est venu mettre obstacle ii nos desseins, et nous avons dCi regagner le château, remettant a une autre nuit l'enlèvement que vous a\ez surpris.

— Nous allons, s'il vous plaît, reprit Gaétan, supprimer le fantastique ; laissez-moi faire, et tenez pour certain que vous serez seul l'époux de la jeune baronne.

Laissant le comte à ses réflexions. Gaétan s'achemina vers l'appartement du ])aron.

60 I.KS CHATI-AUX KN ESPAr.NK.

— Ah ! vous voilà, dit le baron en le voyant entrer, je conçois votre impatience, mais soyez sans crainte, un gentilliomme n'a qu'une parole.

— Mais une fenmie n'a qu'un cœur. Votre fille aime M. le comte Rodolphe, et je viens vous demander sa main pour lui, ne voulant pas user de votre parole pour triompher de ses inclinations.

— Cependant...

— Non, monsieur le baron, je ne suis pas aimé, laissezmoi du moins être généreux, reprit Gaétan d'une voix dramatique. O^^e Wilhelmine soit heureuse, et je ne serai pas trop à plaindre.

— Excellent jeune homme ! s'écria le baron ému. Faites donc comme il vous plaira, j'ai grand peur maintenant de mourir millionnaire.

Une heure après, Rodolphe et Wilhelmine unissaient leurs mains et leurs héritages aux pieds du baron, et deux jours plus tard, Gaétan et Léopold quittaient le château.

— Décidément, disait Gaétan, tandis qu'une chaise de poste les emportait, Wilhelmine n'était pas la femme qu'il me fallait. Je te confesserai que la blonde Allemande mêlait trop sagement l'économie à toutes ses pensées. Elle a pesé ses deux prétendants à la balance de l'addition et mesuré leurs mérites au chiffre de leurs revenus. Rodolphe Ta emportée de quelques unités, et bien vite elle a déposé dans sa main le bilan de son cœur. Quel teneur de livres que cette ingénue !

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