L'AMOUR IH PARTIE DOUBLE
Lorsque les deux amis élaieiU partis de Fredlinlz, le baron les avail, à (oui hasard, chargés de lettres de recommandation pour l'Italie. La première qui tomba sous la main de Gaétan était adressée au comte Palombicelli. (iaëtan passa son habit de guerre, et se lança dans les rues de Florence à la recherche du palais Palombicelli. A l' lorence, toutes les maisons sont des palais : Gênes les a mis à la mode.
Quand il arriva, le comte était absent. La comtesse
()2 l.i;S CllATKAlA KN KSPAGNK.
Antonina le reçut ; elle était couchée sur un sofa, dans un boudoir tout imprégné d'eau de senteur.
— Seigneui' Français, lui dit-elle, mon mari est en mission quelque part, à Naples, je crois ; mais venez ici aussi souvent qu'il vous plaira, vous serez reçu chez moi comme chez lui. Je ne vous invite pas à rester, je dîne en ville ; mais ce soir vous me trouverez à la Pergola dans ma loge.
A sept heures, les deux voyageurs entraient au théâtre. On donnait la première représentation d'un opéra inédit de l'un des vingt maëstri qui se partagent les morceaux de la couronne de Rossini. I/opéra s'appelait : Il Giorine innamorato.
La pièce ne devait commencer qu'à huit heures. La salle était déjà pleine. Le lustre pendait, comme un cadavre, au-dessus du parterre, mer mouvante qu'on entendait sans la voir ; la rampe attendait la clarté. Un murmure confus tourbillonnait dans le théâtre, qui semblait vivre et s'agiter ; comme des ombres, les musiciens se glissaient dans l'orchestre, et silencieusement allaient s'asseoir devant les pupitres. Çà et là, commodes étoiles dans la nuit, quelques bougies s'allumèrent ; l'archet consulta les cordes des instruments ; de longs soupirs, de plaintifs gémissements traversèrent l'espace et allèrent se perdre dans les profondeurs harmoniques du vaisseau. La foule montait des vestibules et s'engouffrait dans la salle ; à mesure que les yeux s'accoutumaient à l'obscurité, on apercevait autour de l'hémicycle, là haut, là bas, dans les coins , partout , un océan de têtes ; on aurait dit une des spirales mystérieuses de l'enfer du Dante, mais un
I \ iMMri DIS niuMMs. li;^
ciirri parriiiih' l'I sn\('n\, pluiiiilu iloux inmniurc^. Knlm la ranipo dressa son Iront ('linaîlaiit, \r lustre leva 8e> ,i;iranilol(»s d'éclairs, la Ibnh» impalirnte s'assit, le prince retenant |)aruL dans la Io^m» ^Mand-diicalc. le conipositrnr su ^dissa au piano, et le sip^nal lui donn<''.
(iaëlan avait aperçu la comtesse Palonibicclli dans s;i loge; il s'élait \vMr de nionler vers elle, el lui présenta î/opold. Klle leur donna sa niaiu l\ baisci'. In silence ierril)l(» acciieillil l'ouvei'lure: parfois de bruyantes exclamations bondissaient dans l'espace, fusées ([ue Vrulliousiasnie ou la colère arracbait à loutes ces poitrines italiennes. Quand le bruit expira, un couj) d(^ tonnern* retentit dans la salle: Claëlan se dressa. La foule silllail. applaudissait. trépiG:nait. burlail, nuii^'issait. C'était une teiîipéle de cris. Le maestro saluait.
— Eh! bravo, dit la comtesse, nous aurons une bataille; le succès sera un triomphe, ou la chute une déroute.
Le vertige s'empara de Gaétan: il pencha sa télé hors de la loge sur ces galeries où les femmes égrenaient leurs blanches épaules comme des fleurs sur un tapis noir. Cependant l'acte commença. Chaque cavatine , chaque duo. chaque chœur fut salué comme l'ouverture: le dilettantisme toscan se donnait le plaisir d'une bataille à outrance. Le compositeur saluait toujours; chacune de se> révérences était comme un coup d'éperon appliqué à la furia. La tempête passa ouragan : Tacte venait de linii".
Gaétan était ébloui, Léopold haletait. Tous deux promenaient leurs regards sur ce sextuple rang de loges où les femmes étalaient leur beauté et leurs toilettes : œilla-
6/i Li:s (;iiati:al\ i:s i-.spa^m;.
dus (jL diaiiiauls se môlaiciiL; les sourires rayoïuiaieul avec les rubis ; les parfums flotlaienl dans l'air chaud ; les bras nus resplendissaient sur le velours; la vie , laniniation, l'éclat étaient partout; Gaétan respirait la voluplé au sein de cette atmosphère irritante, et dans son àme il se sentait une grande pitié pour la France, oi\ la politique a tué le plaisir. L'orchestre, le parterre, les loges se fusillaient à coups d'œillades; les sourires avaient la lière allure d'une provocation ; il y avait là des femmes de tous les pays : des Allemandes roses et potelées, des Espagnoles chaudes de tons, de pâles Moscovites, de vaillantes et hardies Polonaises, des Suédoises rêveuses et mélancoliques comme des Sagas traduites par M. Ampère, puis des Françaises qui étaient tout cela à la fois. De blanches filles d'Albion avaient laissé le spleen à la porte, et, pour la première fois, ces statues de sel rose qu'on appelle des femmes en Angleterre, semblaient avoir puisé la vie dans cet air embrasé.
— L'amour est italien! s'écria Gaétan.
Le second acte commença. Une femme sortit d'iui palais fantastique, toute étincelante de pierreries. Un immense cri roula dans la salle ; les applaudissements tonnaient. L'actrice s'inclina, la main posée sur son cœur; sa chevelure reluisait au feu de la rampe, comme une auréole d'or. Un cri à demi contenu jaillit des lèvres de Gaétan.
— C'est la Rosalinda. dit la comtesse, qui surprit au vol son admiration.
La Rosalinda chantait ; Tàme de Gaétan se suspendit à ses lèvres ; les notes montaient au ciel comme un encens
iiK'Indiinio, It'saiim's les aspiraicnl. (ia«'l«iii «rMiiiail pai* lus youx aussi bien <|iio |)ar les orcilltîs.
Toni à (*()U|) iiiui diMiiirn* I()f,'(î fennec s'ouvrit auprès (l(^ colle (iu'()C(:uj)ait la roinlesse. lue (lune, entra, blanrjie connues \énus, blonde («unnic iii'lrnc : ses yeux de, llanuno enibrassèrenL toute la salle, toute la s<ille la couvrit d'un seul regard; un sourin; beureux et lier passa sur son visage, un (Véniissenienl parcoiniil le cercle éblouissant des loges; les fenunes renviaienl, les boninies l'adoraienl.
— C'est la niarcbesaKiauîniaStrozzi, dil encore la ( oui (esse. Puis elle ajouta, en frappant du bout de son éventail la main de Léopold , (jui la contemplait immobile comme un spbynx : Prenez garde, ses yeux distillent du poison.
La marquise tourna sa tête vers la loge de la comtesse Antonia, et les deux femmes se saluèrent d'un mouvement de tête familier.
— Vous la connaissez donc? demanda Léopold.
— Oui.
Léopold regarda la comtesse avec des yeux suppliant^.
^ Ob! poi'cro! reprit la Palombicelli avec une adorable bonbomie tout italienne ; on fera ce que vous désirez : \ ous la verrez ce soir.
Léopold se serait volontiers jeté au cou de la i^alombicelli.
— Que fais-tu? lui dit tout à coup Gaétan, qui surprenait au passage des regards enllammés.
— Je marche sur tes brisées. L'amour est contagieux, et je me l'inocule pour m'en préserver, répondit Léopold d'un petit air sournois.
G^i l.KS CHATF.Al'X VS KSPAGM:.
— cresL-ii-(liiv (jiie in fais de riionuropatlîie amonreiise. Hxpocrile! A quoi le sert donc rcxpérience, si elle ne t'a pas encore appris ([ue la franchise est le plus court chemin d'une fohe à une aulre.
I n UiniuHc elïroyable les inlerrompir.
L'opéra linissait au milieu d'une tempête de bravos. La llosalinda avait conquis le triomphe à la pointe de ses roulades. Une pluie de ileurs tomba à ses pieds : un gros de dilettanli escalada l'orciieslre pour s'emparer du maestro cjui, saisi, étreint, euiporté, disparut dans les bi'as de la Ibulc en s'efforçant de saluer ; on avait fait au maestro un pavois de mains ; on avait fait à la cantatrice un lit de Ileurs; le torrent passa avec la rapidité de la foudre le long des vestibules, et^ comme un flot, se répandit sur la scène. Les coulisses craquaient sous les efforts de ces poitrines haletantes, et la Rosalinda étourdie, enivrée, prise entre quatre murs vivants, savourait son triomphe et abandonnait ses mains à la foule heureuse (jui les mangeait de baisers*
Cependant les galeries du palais Palombicelli s'emplissaient de bruit. La comtesse avait tenu sa promesse. Léo pold la vit paraître avec Fiamma k son bras.
— A ^otre tour, tht-elle à Gaétan; retournez-\ous. Gaétan obéit, et vit la Rosalinda qui entrait.
— Vous voulez donc que je vous adore? lui dit-il.
— Gomme il \ous plaira, répoildit la comtesse. Toutes les nations avaient leurs représentants au palais.
On parlait français pour s'entendre; mais quand la conversation tombait sur Lamour, on parlait italien* Malgi-é sa naissante passion, Léopold papillonnait de
I \ I h \i II 1)1 s nf.HNDKs. 67
r \li^M(Mn rc il rilspa^iM'. r( délit Uiissip il l;i l'olnp;iH'. Il Noiiliiil, (lis<'iil-il, iMiiinlcni!' inl<ir| i'Iidiiiiciir du pavillnii. (uK'liin n'nMiil d(^ piiroies (|iic jjnur Hosaliiidii.
— Onand nous vorrai-jo? dit I,«'m)0()|(1 à Fiamiiiii.
— L(>rs(|iio vniis Noiidrez.
— Où \(His riMU'onlnTiM-jc? domandii (ia<*liiii ii li» llos^dindi).
— Partoiil, au lliri'ilrc. diins m.i Io^h», rlic/ inoi, ,i iiia \ illa : ((MO sais-jo?
— (hirllc joie v\ (|U('1I(' (('le! di(-il oiisiiih* ii AiUoDin;».
— r/ost l(>iij(Mirs IrUî ru 'Insrano.
l n in<>ni<'ni iiprrs Kiamma passait au bi'as (i'un ca\idif t.
— OupI <sI donc (M* mc^nsicur qui se poncho siu* l'opaulo do lii Slrozzi o( lui piu'lr Ikis? domanda Loopokl à h» cnuilosso.
— Ce beau jeune honinie?
— Il est fort laid.
-- De la jalousie? Fil \ous auriez dii laisser cela îi la IVonliore.
— Son nom :
— Ascanio di Piombo. C'est un genlilhomnie Padouan. le sigisbé de la marquise» 11 est affligé de la même maladie que vous. Si vos deux tlammes se rencontrent, nous aurons un incendie.
— L'aime-t-elle?
— C'est possible.
— L*aimera-t-elle longtemps?
— Elle est de Florence.
La Rosalinda vint à passer. La Palombicelli l'arrêta.
— Oh! (fixa, lui dit-elle en attirant Gaétan, daignez
68 I.Kh CHAÏKAIV K.\ i:si'\(..m:.
r|)argiicr ce pauvi"C jeune homme (iiii se meurt d'amour
poui' vous.
— Quoi! monsieur, vous vous luourez d'amour pour moi et vous ne m'en dites rien ! répondit l'actrice en se tournant vers Gaétan.
— J'aimerais mieux vous le prouver; mais vous ne permettriez peut-être pas.
— Que sais-je! vous n'avez pas essayé.
Lorsque Gaétan quitta le palais I^alombicelli, l'orienL se teignait de reflets d'opale, tandis que les étoiles scintillaient encore à l'ouest comme des diamants semés dans un linceul de velours noir ; l'Arno chantait entre les peupliers, et la clarté rose se jouait autour des dômes accroupis. Il avait la fièvre dans le sang;.
— Laquelle aimes-tu? lui demanda Léopold lorsqu'ils furent rentrés à la locanda.
— Toutes les deux peut-être, et si tu ne t'en étais mêlé, j'aurais presque dit toutes les trois.
— Qiioil la Rosalinda et Antonina?
— Antonina et la Rosalinda.
— Comment t'y prends-tu donc pour adorer deux femmes à la fois, lorsque j'ai toutes les peines du monde à en aimer une seule? Deux amours peuvent-ils loger dans un même cœur?
— En France, non peut-être; il fait froid là-bas, et le cœur se rétrécit; mais en Italie il se dilate, et sans toi je mettais mon cœur sur un trépied.
Le lendemain, Gaétan passa la journée chez la Rosalinda, et la soirée chez Antonina. Le jour suivant, il recommença, et, quand il en eut pris l'habitude, il ne cessa
I \ 1 1; M II 1)1 s i;i.nM)i;s. 60
plu-. Il n'\ ilN.lll ilr (llir< 'relier cillic >r> jniiMI«''«'> rjllr
r<u(|i(' (|(»s \isitos, cl (le < hiingt'int'Ml (|in' riifun* du icloiir.
Le ((Hiilc Vscaiiio, m sii (|ii.ilil('' de ^i^islx'', im' (|iiil(ait L;iirre les pclils .ippiiilciiicnis du |);dais Strn//i ; i\\\ lh('àli'(\ au bal, ;m\ proiiKMiadcs. p;ii-|')iil L<''()p()l(| !«• l'cncoiilriMi Mir les pas de l.i marquise, liisaiil sa mouslachr \h)'\\v cl ridant son IVonl oli\àlro. Il clail beau comme TAnlinous, mais comme un \ntinous llorcntin. Cet liomme-là a\ail. une (erril)lo répulalion; on raconlail. ton! bas. enire onze benres cl minuit, des cboses (|ni remplissai(Mil d'i'ixxixante l'àme di'<> jeunes miss. Le genlilbomme Padouan a\ait riiumnir aus^i peu loléranle (|ue s'il se lïil ap|)elé Sforze ou r)ragacbni. (jn parlait de grands cou|)s d'épée et d'bommes morts.
La l^alombicelli appelait en riant le |)alais île la mar- (jiiise h' (nnibcau Strozzi; et la Rosalinda disait entre deux roulades que le seigneur di Piombo faisait p.eur à tout le monde, excepté à son amante.
Si le comte Ascanio n'était pas fort aimé de LéopokL Léopold déplaisait extrêmement au comte Ascanio. Fiamma s'elTorçait de leur prouver qu'ils avaient également tort tous deux.
Un soir qu'il y avait réunion chez la marquise, le comte entraîna Léopold dans une galei'ie dont les panneaux étaient ornés de panoplie^.
— Vous faites, monsieur, lui dil-il, la cour à la màrcbesa Fianmia Strozzi ?
— On le prétend.
— \ ous l'aimez peut-être ?
70 m:s ciiatealx l.n i:si»agm:.
— Je le croîs.
— Alors vous le lui dites ?
— J'en suis certain.
— Eh ])ien, moi, comte Ascanio di Piombo, je vous engage à ne plus la revoir.
— Vous a\ez donc des droits sur elle, monsieur le comte Ascanio di Piombo?
— Si je n'en ai pas, je les prends.
— Et moi je garde les miens.
Le comte se mordit les lèvres jusqu'au sang; Léopold tourna sur ses talons. Un instant après, il racontait l'histoire à Antonina.
— Oh! jwrero, dit-elle, je vais faire chanter un 7> profundù pour le repos de votre âme.
Le lendemain, Gaétan voulut s'assurer si la villa Rosalinda ne serait pas pour lui le paradis terrestre.
La Rosalinda furetait dans son appartement, souple comme une chatte, joyeuse comme un oiseau. Elfe a\ail ses beaux cheveux simplement tordus et attachés derrière sa tête par une grande épingle d'or à la mode des Transtévérines; sa robe blanche en mousseline laissait voii*. sous la transparence de l'étoffe, son col ferme et rond et ses épaules taillées dans l'albâtre.
•—Ah ! vous voilà ! vous venez m'aider ; merci, dit-elle.
— Non; je viens vous proposer ma main. *— Et pourquoi faire ?
— Mais apparemment ce qu'on fait d'une main qui tient une bague.
— Ah ! pour me conduire à l'autel, comme dans la Lucia^ C'est gentil, mais je vous remercie.
|.\ TI'.MII Kl S m.OMMS. 71
— \oiis rufiiso/?
— Ili'î (|iir rori(7.-\()iis (!»* iii(»i '
— \I;i rciiinic.
— rauMi^ ami I nous ii'a\r/. donc pas compris (jiir la Hosalinda \\r scia jamais la rciiiiiK' de porsnnno?
— (jlli \(MI^ (Ml cmprclK^?
— \l()ii liiiiiKuir. TeiKv, asseyons-nous cl causons: puis(|ui' NOUS parlez srriousomonl, jo vous rrpondrai IVanchemiMil... Kanl-il (|U(\jc vous ainK»?... ftlos-\ous bien l'ichc?
— ()n(^l(|uc jour j'aurai un million.
— ('/(Si un déjeuner! SardanapaN^ naiirail |)as pu pa\er ma lilHM*lé ; si j'abdlcjuais, ce sérail pour ùlrc inipt'ralrice.
— llclas! je ne suis pas môme adjoint au maire de mon arrondissement.
— Je NOUS ruinerais en deux ans. Quel éclal \aul une rampe, quel bruit peut remplacer les applaudissements? Quelle joie me ferait oublier une première représentai i(m? Moi femme légitime, avec un mari à moi! Où donc est la mine de douleurs et de voluptés que vous avez à m'oflVir et qui vaille le théâtre? Le théâtre! comprenez-vous ce mot qui résume toute peine et tout l)onheur, reni\ remeni , la jalousie, renthousiasme. le mouvement, la lourmenle, le rèp:ne et l'oubli! Qui me paierait un triomphe? Le palais Pitti, avec toutes ses richesses, ne vaut pas un bouquet, le savez-vous, quand ce bouquet, éclair de Heur avant la foudre, tombe à iiies pieds au bruit des applaudissements.
Gaétan cacha sa tète dans ses mains : — 0 mon
72 i.r.s niiATFM x f.n kspagnf.
éblouissante chimère, disait-il, je t'ai vue et je te perds?
— Un souvenir vaut mieux qu'une chaîne. N'en parlons plus, dit-elle.
Gaétan releva sa tôte, une larme mouillait ses yeux. La Rosalinda trottait par la chambre, IVcnlonnant la cantilùne de Tancredl : Mi ri mirai y fi rpcedro. Gaétan s'aperçut seulement alors que l'appartement était plein de caisses et de cartons.
— Vous partez ? lui demanda-t-il.
— J'ai un congé de quinze jours : je vais le passer h la villa Tosco.
— Chez le secrétaiic de la légation russe?
— Eh! mon Dieu, oui: ce cher comte Morawieiï m'obsède.
— G'est donc pour l'éviter que vous l'allez joindre? Lo moyen est original.
— Je n'en connais pas d'autre pour m'en débarrasser. \ ous ne savez pas ce que c'est, vous, que de trouver des billets doux dans sa loge, dans son boudoir, sous son oreiller, dans ses poches, sur les meubles, en tous lieux, partout, toujours et sans cesse; de heurter constamment d'énormes bouquets, de gigantesques couronnes à chaque pas; de voir, à toute minute, le jour une paire d'yeux, le soir un binocle, qui vous contemplent d'un air à la fois bête et suppliant ; d'être réveillée à toute heure par des sérénades où amore rime avec furore; de ne pouvoir sortir sans se senlir suivie par une âme en peine dont les soupirs voltigent dans votre voile, d'être en proie aux madrigaux d'une passion qui méprise les règles de la prosodie, de savoir que deux mains moscovites sont
I \ TU \I II lU s lll.nNr)KS. 7^
hmjoiirs les prciiiMics ci les (Iniiincs ;i \(His ;i|»|)l;iU(lir. injilfj^iM'' les (!('•( hiicinniK (riini- p. me <l«' ^;;inls j.iiiiws ((iii
SIICCoMiIhmiI sous rrllnrl (le I r|||||(Ml^i;lSm^ ! !,(' tiinihrn' srrirnh' pilSSC ;ilnis il I Clill (roillhir. (Ir jtAc. (|r Ciill cliciniu , cl rcimiii la il Luit hicii drs Idlics aii\ ^)•||llll<'>^ ' . . .
Mais laiidis (|iit' (laclaii laisail (•oiiiiaissiincc a\rc je jardin d'iMlcn, Lt'opold. de son ('(^>l(''. a\ail \oiilii ^asMi vrv si le paradis n'clail pas cIkv, Kiainnia. ST-lanl donc dirim'' \iM'S le palais Slro//i, il prMU'Ira dans un jardin où les rossii^nols chaulaienl. Du jardin il j^assa dans une salle \ilr(''(* (|ui coiuluisail, pai* d^'lioils coiridois aux appaiienuMils particuliers do la iiiar(|uis(^
('.oninie il Iraversait la p^rande galerie on le comle \seanio lui a\ail ])arlé, une oinbri^ se projela sur les dalles; Li'opold lil un pas en arrière, le comle élail (le\anl lui.
Avanl que le jmuie honiine, surpris, eùl l'ail. un L;(^sle. le Fadouan lui avait saisi le bras.
— Si vous poussez un cri, vous êtes niorl, lui dil-il, el Léopold sentit la poinle aiguë d'un stylet se promener sui- sa poitrine.
Léopold pâlit; mais il était brave, et il avait aussi une bonne dose de cet orgueil qui supplée merveilleusemenl la vaillance.
— C'est bien, dit-il; mais un gentilhomme n'arrèle pas comme un bandit, il se bat.
— Nous nous battrons.
— Où ?
— Ici? s'écria Léopold tout surpris.
— A VinslaïU. Nous ne serons pas dérangés, je vous
ll\ LKS CHATEAUX EN ESPAGNE.
jure. Cette porte que vous connaissez, seigneur Français, je l'ai fermée. La marquise nous entendra sans nous Aoir: je la punis à l'italienne.
— Mais que fera-t-elle du cadavre?
— Bien! vous m'avez compris. Deux de mes gens son! cachés là, derrière ce piédestal oii vous voyez une armure; ils prendront le mort et le porteront dans la rue. L'accident sera mis au compte d'un voleur de nuiL La précaution vous paraît-elle bien prise?
— ParfaitemenI, seigneur comte.
— Alors battons-nous, dit le Padouan, en monhanl deux épées. La lune nous éclaire merveilleusement bien par cette large fenêtre.
Le duel commença, rapide, mais silencieux. Encadrés par l'écharpe lumineuse que la lune jetait dans la galerie, les deux adversaires semblaient deux athlètes fantastiques suspendus entre des abîmes ténébreux. Les épées étincelantes se jouaient sous la clarté comme deux serpents bleuâtres. Le fer frémissait ; on n'entendait rien que le cliquetis clair et pressé des deux lames et la respiration courte et haletante du comte Ascanio et de Léopold.
Des gémissements sourds, des cris à demi étouffés passaient par les rainures de la porte que le comte Ascanio avait montrée du doigt.
Tout à coup le pied de Léopold glissa ; le comte voulut profiter de l'avantage que cet accident lui donnait, et se fendit. Mais Léopold, prompt comme un tigre, s'était relevé ; le fer d'Ascanio glissa sous son épaule, laissant après lui une traînée de sang, tandis que lui-même recevait, en pleine poitrine, l'épée du Français.
i-A TU A m-; dks hlondra, 76
\r l'adonan oummI 1rs l)i;is, lAcli.'i son i''\)rr <•! tomba : l('S(l(Mi\ Niilcis accom'iiicnt ; h' roinlr sr lord.iil (oininc un scrpcnl sur les dalles roiif^it's. l/opold Uî rcpc'^rdail, |)àl(', t'Iïari', son v\)rv fmilc (h'^'oullanlr de» san^ îi la îliain.
Soudain un l)iiiil de pas se lit cnlcndir, \\\r\r à un cli- (piclis d'arnu's. Des lionniics rrap|)ai(Mil an\ poi h's du pillais.
— (Test, la ^^u'di', dil un \al('l (|iii sVMail élancé \ers un(* fenûtro. KIU» aura (Mitcndu le bruil du romhal.
Léopold allait, sortir, lorstiu'unc main ^dacéc* |)ril la sienne, riainnia venait de briser la |)ortedans le suprénir elïort de la terreur. Klie était blanche comme une statue: ses dents claquaient; ses yeux, tout ^nands ouvc'rts. ret^ardaient le corps du comte Ascanio (jui ràlail.
— \enez, dit-elle ; et elle entraîna Léopold.
Mais, tandis ([u'elle marchait, Léopold voyait la trace de ses pieds, qu'elle avait posés dans le sang, tacher les dalles à chaque pas.
Le désespoir lui donnait des forces ; elle courait. Sans parler, ils descendirent un escalier dérobé et arrivèrent par d'étroits passa^^^es à une porte qui ouvrait sur les bords de l'Arno.
— Partez! partez! lui dit-elle; s'ils vous trouvaient, vous seriez perdu !
Léopold s'aperc^^ut alors qu'il tenait encore à la main l'épéc avec laquelle il avait frappé le comte. Il jeta le fer sanglant dans le fleuve et courba la tète en frissonnant.
— Oh ! mon Dieu î je vous ai sauvé, s'écria Fiamma, et je l'aimais cependant !...
70 IFS CHXTKAÏIX R\ ESPAGNK.
Ijn pan du Noile (jui cou\i'(; Ut cœur des femmes se lendit aux yeux de Léopold.
— Adieu, dit-il, et il s'élança sur le rivage.
Cinq minutes après, Léopold secouait Gaétan qui venait de s'endormir.
— Debout, lui dit-il, et en route 1
— Comment ! en route ? murmura l'autre qui se frotlait les yeux.
— Oui, et lestement. Tu sauras plus tard pourquoi. Gaétan comprit à l'air de Léopold que ce n'était pas
l'heure de plaisanter. 11 sauta à bas du lit, et bientôl après ils couraient en rPttNrino sur la j'oute de Livourne.