‹ Les châteaux en EspagneChapitre 9 sur 30 · I.A IMAITI ni: s MI.<»M)I · texte numérisé non relu

I.A IMAITI ni: s MI.<»M)I

— Jo suis m à Marsoillr, (!<' pan^nls ri( hcs mais lioiinélt^s. Le collt''^!^ royal \\\r ('oin|)(a au noiubrt* de sen relèves, t»l, coiuun' lous les uirves, j'»Uais <'ih'î pour luori a|)plirati()n ; d'Wr appliialiou coiisislail in'ludirr un pf^u (\v lalin et à iir pas appiiMidir le grcr,, cpii est deveiui ma laii^me nialtiiiu'llc. J'avais dix-niud* ans, et jo venais d'elle rec^u hacheliiM* ès-lellrtîspar uniî boule i)lanclie el Irois rouf^es eoulro une noire, lorscju'une fausse spéculalion ruina ma famille. In caissier (jui ('lait pauMe, mais voleur, emporta ce qui restait. Ma mère ne put supporter ce désastre et mourut. Mon père entra comme expéditionnaire à la douane; la haute protection d'un député (|u'il avait fait iKuiinuM' trois fois lui mérita cette preuve de conliance de l'administration supérieure. (JuanI à moi, j(^ m'embarquai sur un brick qui faisait les échelles du Levant, avec une méchante pacotille qui valait bien cent t'^cus, et que je comptais vendre trois mille francs. Ln juif de Beyrout m'en olTrit cinquante, et partiten oubliant de me payer. Je restai sans le sou; mais un Marseillais ne se décourage i)aspoursi peu. Un patron turc me conduisit de Beyrout à Alexandrie par charité; j'ai toujours, depuis lors, conservé beaucoup d'aflection aux gens de cette nation : je les pille, mais ne les tue pas. Quelques petites spéculations me rapportèrent lui peu d'argent et j'achetai trois cachemires à un juif. Je les emportai roulés autour de mon corps, et laissai au juif une lettre où je lui promettais un payement intégral lorsque j'aurais fait fortune. En ce temps-là, j'avais encore des préjugés.

— Et vous l'avez payé?

— Non, je ne me suis point encore assez enrichi. Un pa-

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tron iiiallais, ([ui parlait avec sa Lailane pouv Païenne, consentit à me recevoir à son bord; je lui cédai un de mes cachemires pour prix du passage. De Palerme je retournai à Smyrne;de Smyrne j'allai à Constantinople ; de Constantinople j'allai partout, battant la Méditerranée en tous sens. J'aimais l'Oiient comme un poëte, et j'aurais méprisé la fortune si elle avait du me venir d'ailleurs. Mon père qui, grâce à la protection dont le député l'entourait, continuait à être expéditionnaire, trépassa sur ces entrefaites. J'avais alors vingt-sept à vingt-huit ans: c'est un âge où l'homme prend un état.

(« Un soir, en parcourant Naxos, je vis cette maison ; elle me plut, et comme elle menaçait ruine, je l'achetai pour un millier de piastres. Plus tard, passant à Candie , j 'aperçus une dame turque qui se promenait sur le rivage ; elle me laissa voir son visage, une grenade ornée de deux diamants! et son col, un lys blanc. Ses pieds étaient comme des ailes et sa taille semblable au lotus. Je l'enlevai et la conduisis dans ma villa de Naxos. J'étais heureux. Je réalisai mes capitaux et résolus de vivre et de mourir pour Fatiza. Mais Fatiza aimait les cachemires comme une parisienne, et les pierreries comme une Espagnole ; et puis l'amour, ce miel si doux au printemps, semble fade aux lèvres que l'automne ride. Je marchais au tombeau par la route de l'ennui. Un jour, un de mes amis me proposa de faire une course jusqu'à Négrepont. J'acceptai.

« En route, nous rencontrâmes par hasard un brick napolitain. Je ne sais qu'elle circonstance nous conduisit sur le pont. Deux matelots se prirent de querelle ; on se battit et le navire nous resta. Le soir, je ne m'ennuyais

]\ ri;\rri dis iiinsnis. H!)

pins. .rn\ais m sounciiI MiivimM' dans T Vk Inpd, (|ncji' nïr |)n)|)(>sai (Tnliliscr nirs connaissaurcs loralrs ri nanli(|n('s pour mon |)r()|)r«' coinplr. .Ir lis raccjiiisilion (l'un ('aï(|(ir. cl (piand la i-t'^collc r\[\\\ inanvaisc, (|iian(l Kafi/a a\ail fanlaisic (rniic pciN*. ou lors(|n(', rcniini s'aballail sur mon loil, je parlais a\("c (|U("l(jii('S amis cl jr icvenais licmcnx. Hier. I'"ali/.i \oulail un collirr de rubis, cl \oil;i pour((noi j'ai l'cnconi rc la polacre.

— (l'est, donc un rubis (jui la no\ ce î

— Le l)()nlu'ur babile mon I'onci*, et j'allcndssans peur (|u d plaise à Atroi)os iU^ (•ou|)cr le lil de mes jonr^. Lors(|uc de Marseillais (|ut» j'étais, je passai (iree. je clian^'cai de nom. je m'a|)j)elais alors J^rônie-Anloine Rourdin, lils de la maison Jacipies Bourdin cl (i^ Je m'appelle aujourd'hui Anaxagore Mavoro. C'est un pseudonyme commercial et pliilhellène.

Le pirate marseillais s'interrompit pour avaler \m sorbet. Léopold en profita pour lui demander si, dans le cours de son odyssée, il avait rencontré l'expérience.

— L'expérience! dit Anaxagore, je l'ai toujours évitée iivec le plus grand soin.

— Alors, dit Gaétan, c'est nue vous l'aurez aperçue un jour sans vous en douter.

— Maintenant, reprit le pirate, (\uc\r vous ai parlé de mes atïaires, parlons un peu des vôtres. \ ous êtes captifs.

— Captifs! s'écria Léopold.

— J'en suis très-contrarié, mais il le fallait ! continua Anaxagore ; je vous aurais rendus à la liberté au premier jour, si deux ou trois bricks de guerre anglais et français ne s'étaient pas avisés de montrer leur proue dans

S(i m:s chati: Al x \.\ ksi»\gnk.

k'seaux deNaxos. Si mon caïquc était assez hardi pour se hasarder en pleine mer, quelque chaloupe le voudrait visiter, et votre présence à mon bord conlirmerait peutêtre les soupçons (jui commencent k s'élever sur l'ortliodoxie tle mon commerce; vous ne pouvez pas non plus descendre à la ville ; on se demanderait d'où vous venez, et il ne me plaît pas qu'on le sache. Lorsque les croiseurs, qui arrivent toujours trop tard, comme les .gendarmes de mon pays, auront pris le large, je vous conduirai à Athènes, où vous serez rendus k la liberté sans rançon.

— Etd'ici-lk?

— Vous resterez en captivité ; la prudence l'ordonne ; vous allez, pour plus de précaution, vous habiller en Grecs. Vos costumes sont prêts; le haïk blanc en laine, avec les culottes de même et une ceinture pareille.

— Tout blanc? s'écria Léopold.

— Blanc sur blanc, dit Anaxagore, c'est plus frais. Pour utiliser votre temps, que* l'oisiveté pourrait vous faire mal employer, vous vous livrerez a divers travaux ; vous aurez soin du potager et des jardins ; vous arroserez mes Heurs et vous mènerez mes brebis k l'abreuvoir. Allez, maintenant.

Gaétan et Léopold étaient k la i)orte lorsque le Marseillais les rappela.

— Un mot encore, s'il voue plaît. Ne vous égarez pas et ne commettez point d'indiscrétion. Une promenade vers la côte, une parole imprudente, me forceraient k vous envoyer une balle dans la tête, et ce serait désagréable entre compatriotes.

I, \ 1 1( M 1 1 1)1 ^ i;i oNhi S. H7

Lo soir, an roiic,lnîr du soleil, on pf>nvail voir (iai^tan ni Li^opold, annés chacnn d nn arrosoir, aller ri \riiir le lon^ des |)lales-l)andp,s {\\\ s(MK'iieJU* Anaxa^ore.

— Kh l)ien ! (jne dis-ln de l'aviinlurii ? demanda dat'lan i Lt'opold.

— Je dis (|u"il y a Irop de, Marseillais. On m trouve parlonl. Tons les Parisiens di) ma connaissance sont Marseillais.

Comme ils parlaient, nn i)onqnel tond)a an\ j>ieds de (laëlan ; (iaiHan le ramassa : nne peliU^ main blanche a^Mla nn monchoirde soie entre les rainnres diuif^ jalonsie et disparnl. Les llenrs dn bonqnet étaient rondes, blanches et bleues.

— C'est nn symbole tricolore, dit Léopold ; (»n a reconnu ({ue nous étions Français.

— Tarie au singulier, reprit (iaëtan, le bouquet est pour moi.

En un toui' de main il eut fait un autre bou(|uet de fleurs bleues, blanches et rouges; et le jeta fort adroitement par les ouvertures de la jalousie cju^une main invisible élargissait.

— jMaiiUenant dissimulons, dit-il à Léopold, et ils s'éloignèrent.

Les brises du soir i)assaient dans les arbres odorants -, la mer frémissante caressait le rivage, et Phœbé, l'amoureuse Phœbé, éclairait doucement les collines où ses flammes timides semblaient encore appeler Endymion. lorsque Gaétan sortit, une guzîa à la main.

A sa tuniqne bk^nche, on leiUpris pour un jeune Athénien cherchant une nymphe aimée ; ses pieds n'arra-

88 m;s (iiatkaux kn kspag.m:.

chaienl aucun niuniiure aux dalles sonores, et sa niaiclie était si légère que les palicares endormis ne l'entendirent pas glisser à leurs côtés.

Un chien dressa sa tête et bâilla. Gaétan lui jeta une gakate de maïs ; l'animal fidèle la prit du bout des dents, el. la trouvant bonne, la croqua avec un frétillement d'oreilles et de queue, qui semblait dire au captif : Allez où vous voudrez, vos alTaires ne me l'egardent ])as.

Gaétan franchit le mur qui séparait la cour des jardins. 11 s'enfonça sous les massifs d'arbres, et ne s'arrêta plus qu'auprès de la fenêtre fortunée où la main divine lui était apparue. Était-ce un songe? 11 lui sembla que la jalousie tremblait, et qu'une ombre passait entre les planchettes agitées. 11 prit sa guzla ; les cordes palpitèrent sous ses doigts, et une plaintive mélodie s'envola sur l'aile sombre de la nuit.

Bientôt, et ce n'était pas un rêve, la jalousie se leva, une petite main parut, puis un bras rond et poli, puis une douce tête d'enfant souriant et joyeux ; deux yeux larges et pleins de lumière , deux prunelles où flamboyaient toutes les clartés de l'Orient, cherchèrent un instant dans l'ombre, inquiètes et ravies. Gaétan quitta l'asile embaumé où frémissait encore le chant de la guzla; l'enfant tressaillit d'aise; sa petite main chercha sur son cœur, et un mouchoir de soie tiède et parfumé vint tomber aux pieds de Gaétan.

L'ivresse entrait dans son cceur ; il se baissait, lorsqu'un ci'i terrible, un cri d'angoisse arraché par l'épouvante, fendit l'air. 11 se releva d'un bond, mit le mouchoir sur sa poitrine, la main à son couteau; mais la jalousie était

\.\ thah'k im s iiiomms. H*.»

n'|t»||i|)(M' ; le Sllrlicr cLllI pilllnlll. (i,H*lail |Hr|,i r«ncillf.

la h'Ir pciicluT. rclciianl son lialriiic: aiiriin hriiil in* \rnail plus (Ir la rriidir : l«'s |)lan(hrlh's nciIos iU* la jalousir pciidau'iil iMiiiiohilcs la lune se joiiail sui' les llciirs haii;iHM«s (le ^()^('^. cl la hnsc. en passanl. ra\issait d'Iiar inniii(Mi\ soupirs à la mi/.la coiicIh'm' dans riici'hc

(iai'Ian iMilcndail son ('(vuv hatirc dans s;i poilnnr. Lr (IL (|ui icniplissail si's oicillcs cl retcnlissail (Mïcoi'c dans son àinc, n'rlail-rr pas rcnlanl (|ni J'aNait. joir ! (jncl (Irainr sombre s'clail donr jour dans la iliainbrc (i'où lui (Maiont venus des IUmhs et dos sourires? (iacHan allendil : l(s iuMU'es s'i'eoulèrent sans rien apportera son espril {\uc. I(»s souMMiiis mystérieux des terribles iiKenrs d» l'Orient ; puis, enlin, It^s premières lueurs de l'aube leii^nirent l'Iiorizoïi lose, et Gaétan reprit le cliemin de la ii:alerie, pfde, inquiiM, en proie à une vague toiTeur.

l>i(Mitot après, il entra dans le ki()S(iue où la collation du matin étail ])réparée : .\na\ap:ore fumait, puisant le bonbeur à pleine poitrine par le tuyau de sa pipe. Gaétan s'assit et perdit, en voyant tant de sérénité, l'espérance de pénétrer le mystère de la nuit.

Comme le déjeuner toucbait à salin, Anaxagore lit signe à Gaétan de s'approcber.

— Mon ami, lui dit-il, \ous allez partir.

— Partir?

— Je vous en\oie de l'autre coté de la montagne, cliez mon lieutenant, Georges Pekoli, où vous serez à merveille. In cbangement d'air est indispensable à votre santé.

— Mais je me porte fort bien.

DO i,i;s cil \ri;\i \ i;n i-si»A(.nk.

— Vous êlcs plus malade que vous ne croyez. Le serein est inorlel dans ce climat; si, dans le jour, on couri le risque d'attraper des coups de soleil, la nuit on est e\j)Oséa recevoir des coups de poip^nard; et vous jugerez comme moi que c'est encore plus malsain. 11 ne faudra ])as non plus vous promenei* trop souvent la nuit chez mon ami Pekoli ; il n'aime pas la musique, et le bruit de la guzla lui agace les nerfs.

— Ah! ah!

— Je vois que vous me comprenez. Préparez-vous à partir dans une heure. Votre ami reste avec m(ji.

Gaétan ne pouvait rien objecter à une proposition qui avait pour auxiliaire des pistolets et des yatagans. Mais une chose le tourmentait ; le pirate accomplissait ses desseins avec un si merveilleux sang-froid, qu'une pareille philosophie autorisait tous les soupçons. Gaétan ne put résister plus longtemps à son impatience. Il se pencha vers Anaxagore.

— Mais elle, qu'est-elle devenue ? dit-il.

— Je vous ferai observer, mon ami, que je n'ai pas de compte à vous rendre.

— Cependant puisque c'est moi qui l'ai perdue

— Là! là! ne vous désespérez pas si fort! Quoique peut-être au fond vous ne seriez pas trop contrarié d'être le héros d'un drame bien noir, je vous rapellerai que je ne suis ni Turc ni Grec : je suis tout simplement Marseillais. Il n'y a personne de tué, mais il y a quelqu'un d'enfermé. J'ai troqué mon poignard contre un cadenas ; c'est moins poétique, mais c'est aussi sûr. Êtes-vous satisfait?

La position obligeait Gaétan à l'être.

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— hicii. Moin rrlirr/-\()ns m paix : sculfinriii. <•! r'rsl

un coiisnl (r.lini cpic jr \niis doniU', snil\«MH»Z-Vni|v (|i|r mon llolllrli.ml rrkolj c^l j);ilic;irr <lr ll.iiss.ilHr

\prrs (M' ch.nil.'iMc coiisril, Vn.ix.iLCorc piii sa pijx' cl sorlit. I II j(Mino «'scI.iNc \ iiii ;i\«Mhr (liidan (pic loi il «'l.'iil \)\'r\ |)oiir le (l(''par(.

Les (l(Mi\ amissc jrirrcnl dans les bras l'un de raiitn*.

— Ponniiioi as-ln voulu in'acroiiipa^nier. fn-n'? disail fiaëtan; je l'iMilraînc avec moi an fond (l(^ l'abîme !

— Hall! eliaciue jour apporte son épi à ma gerbe (i*o\p^M'ience. Ce voyage me brouillera avec les dévouements h venir.

— Oiiaiid nous ro\(MTons-nous?

— BiiMilol.

— Où?

— Que]((ue part sans doute, mais certainement a l'aris.

— Qu'allons-nous dexenir tous deux séparés?

— Nous conspirerons. C'est dans notre emploi. Prudence et discrétion.

Mais on a beau être Français et captif, on ne saurait conspirer toujours. Gaétan et Léopold, séparés par une demi-lieue et une douzaine de carabines, ne tardèrent pas a s'ennuyer. Quand un lionmie s'ennuie, il est capable de tout ; c'est pourquoi ils se procurèrent des ])lumes, de l'encre et du papier, et rédigèrent le journal de leur captivité. Un berger qu'ils avaient corrompu par l'offrande de quelques paras leur tint lieu de petite poste.

Nous allons transcrire les méditations qu'ils s'envoyaient quotidiennement.

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