CHAPITRE DEUXIÈME
La Villa naissante, 1000-1163; le Prieuré royal de Saint-Germain et Saint-Vincent, fondation du roi Robert le Pieux ; la paroisse et l’autel Saint -Gilles de l’église du Prieuré.
La Villa naissante
Aussitôt que l’on aborde l’étude des origines de la villa, dégagées de ce qui touche à la contrée environnante, on fait surgir de l’ombre des légendes plusieurs établissements nominativement distincts : une chapelle de Saint-Michel, un couvent de Saint-Eloi, une chapelle de Saint-Gilles, un prieuré de Saint-Germain, une ecclésiola de Saint-Vincent, une abbatiola, une paroisse, des dîmes, un prieur, des moines, un curé, un pouvoir royal discrétionnaire, des évêchés en compétition pour la propriété des droits disputés, des donations, des privilèges, etc... Bref, une petite ville en miniature apparaît à nos yeux, avec son cortège d’églises, de monuments, de maisons et de leurs habitants; pour un peu, les tours crénelées d’un château féodal formeraient le fond du tableau. Rêves que tout cela.
Sait-on seulement la place exacte du prieuré royal, le seul édifice dont l’existence remonte sans contestation au début du XL siècle? C’esl là un premier point à éclaircir, et nul ne s’en est jamais soucié, avant de conclure que « Saint-Germain-en- Laye était autrefois une ville essentiellement religieuse» (1).
La nomenclature des établissements, dont les noms légendaires viennent d’être rappelés, quoique exacte au sens des mots, recèle malheureusement une source d’erreurs graves. Démêlons donc cet écheveau embrouillé par la trop grande confiance des historiens d’autrefois.
Nous écarterons, tout d’abord, deux de ces institutions dont les dates de fondation sont réellement trop incertaines; ce sont :
1° Le couvent , dit de Saint-Eloi , sortant de l’ombre vers 1209, suivant un acte de donation par un nommé « Guernier, cuisinier, aux Mathurins de Paris, et valable après son décès, de la moitié d’une maison située auprès de Saint-Germain-en-Laye, dans le chemin qui conduit (le la maison de Jean Victor à la chapelle Sainl-Eloi » (2).
(1) Dulon, L’église paroissiale de Saint-Germain-en-Laye, p. 5-G. — Cel écrivain citait, à l’appui de sa conclusion, tous les titres de chapelle qu'il a relevés dans l'histoire locale, à travers les siècles, sans en excepter les oratoires éloignés de la ville, tels que, par exemple, ceux des Loges et de Saint- Sébastien, à 10 kil. de Saint-Germain.
(2) ...Medietatem cujusdam domùs sitæ apud Sanctum Germanum in Laya, in vico, per quem itur de domo Joannis Victoris ad capellam S. Eligii... FÉLiniEN, l/ist. de Paris, 111, 91.
CHATEAUX ROYAUX. — V
LE PRIEURÉ ROYAL
L’existence de ce couvent est beaucoup mieux certifiée par un acte d’octobre 1229 (1) : confirmation par saint Louis d’une fondation pieuse faite au couvent de Saint-Eloi par un certain Renaud (Renoud ou Regnauld) l’archer, et dont on parlera à sa date (2).
2° La chapelle dite de Saint-Michel, sur le bord de la forêt de Laye(3) apparaissant sous le règne de François Ier, mais prétendant à une antiquité beaucoup plus grande, qu’il s’agira de découvrir à ce moment.
Pour tout le reste, nous ne discernons plus qu’un prieuré-monastère fondé par le roi Robert, et réunissant à lui seul toutes les autres institutions; ce (pii ne signilie pas le moins du monde que nous nous trouvions en présence d’une seule agglomération de bâtiments formant un enclos. Aucun plan ancien n’étant parvenu jusqu’à nous, à l’exception de celui de De Beaulieu, c’est aux textes les plus anciens, minutieusement analysés, que nous demanderons la clef de l’énigme. Quel que soit le résultat de notre enquête, un fait domine toute controverse : c’est par ce prieuré (pie le nom de Saint-Germain fait son entrée dans l’histoire locale, un peu plus de cent années avant qu’il soit question du fameux et légendaire château féodal de Louis le Gros.
Fixons bien, dans notre mémoire, que la ville germanoise n’a pas débuté par une construction royale, rendez-vous de chasse ou lieu de repos, auprès de laquelle le roi aurait fondé une maison de prière. Il y a toute apparence (pie le roi logeait au prieuré, en passant, lorsque l’occasion l’y obligeait; mais cela devait être rare: Poissy et Charlevanne, à peine éloignés à une petite heure de marche, offraient au roi des logis de famille plus complets, sans doute, sinon plus confortables qu’une chambre exiguë de son abbatiola misérable. Certifions d’abord la fondation royale, nous rechercherons ensuite les raisons politiques de cette affaire, et, enfin, l’emplacement choisi par le roi.
Fondation du Prieuré
Robert le Pieux, roi de France (996-1031), avait sa « demeure royale à Poissy » (4).
On sait que, jusqu’à saint Louis, Poissy fut toujours la vraie maison royale de la France capétienne.
(1) Depoin, Car!., pièce XVII.
(2) Ce surnom de L’archer ou Larcher réparait en 1294 comme nom de fief à Saint-Germain, écrit Larchère. On le retrouve «à travers les siècles dans l'histoire de la ville. Un plan de Le Blanc, architecte, daté de 1752, nous montre un cours Larchère qui n’est autre que le cours Larcher actuel (rue de Paris, entre les numéros 40 et 42).
(3) Cette chapelle, détruite vers 1700 environ, se trouvait à peu près à l’endroit de la serre du fleuriste, au-dessus de l’entrée du tunnel de la Terrasse, tout près et à gauche de la porte actuelle de la forêt, dite porte Dauphine. Une seule carte nous en a révélé l’emplacement : celle dressée par Jacques Andrieu le Cadet, arpenteur du roi, sans date (vers 1700?) manuscrite, en dépôt à 1a, Bibliothèque municipale de Versailles, cote 15 (1575-1290 m/m.).
(4) Sedes regalis Pisciacus, écrit IIelgaud, moine de Fleury-sur-Loire, vers 1040 (Pair. lut. Migne CXLI, col. 9 14 A). Vila Robcrli regis.
LE PRIEURÉ ROYAL
Trois monastères avaient existé dans cette ville dès avant le règne de Robert : l’un en l’honneur de la Vierge Marie; le second, dénommé de Saint-Jean; le troisième, du titre de Saint-Martin. Helgaud, qui écrivit la vie du roi Robert, nous renseigne à deux reprises (1) sur le sort du premier de ces monastères ; Robert le restaura, dit-il, le réédifia même en partie d’une manière plus honorable, en le gratifiant d’ornements en or et en argent et lui constitua enfin un personnel approprié à sa nouvelle existence.
A la même époque — les dates sont imprécises — Robert édifiait, vers la limite S. E. de la forêt de Laye, un nouveau monastère dédié à Saint-Germain (2) et plaçait l’église sous le patronage de Saint-Vincent (3).
Nous ne possédons aucun acte établissant historiquement cette fondation (4). La mention qu’en a faite Helgaud est donc le document officieux qui nous l’apprend, mais le document officiel doit être admis comme ayant été donné en bonne forme, puisque tous les actes subséquents, confirmatifs de celui-ci, émanèrent des fils et des petits-fils de Robert : Henri Ier, Philippe Ier, Louis VI et Louis VII ont tous rappelé les antécédents de l’affaire.
On doit enfin remarquer que la narration d’Helgaud et le premier acte confirmatif (5) signé par Henri Ier, entre 1031 et 1060, sont contemporains : l’un certifie l’autre irréfutablement.
Robert est donc bien le véritable fondateur du premier prieuré, vers 1015, diton, caractérisé par les dénominations très modestes de : abbatiola, ecclesiola, monastevium, monasteriolum qui fixent sans contestation le peu d’importance matérielle des locaux monastiques.
En mettant côte à côte les « vues » des quatre autres maisons religieuses de la contrée de Laye, au moment où elles existaient ensemble trois siècles plus tard, on aura par comparaison, l'état approximatif de la maigre apparence de notre prieuré royal de Saint-Germain à la même époque; et, a fortiori, à son début, était-il plus modeste encore (6).
(1) Helgaud, ouv. cité, col. 914 A et G.
(2) De Paris et non d’Auxerre, comme on l’a dit maintes fois : Monasterium in lion. S. Germani parisiorum episcopi, Mabillon, tract, de re dipl. f° 284.
(3) Helgaud, ouv. cité, 932 C. Monasterium S. Germani Parisiacensis cum ecclesia Sancti Vincentii, in silva cognominata Ledia.
(4) La charte de fondation (vers 1015?) a disparu, parait-il, dans l’incendie de l’abbaye de Coulombs (E.-et-L.), survenue vers la même époque. Les moines desservant le prieuré de Laye étaient tirés de cette abbaye de Coulombs.
(5) Gallia, VII, c. 31 ou Tardif, Cartons, p. 173.
(6) Antoine abuse de la crédulité lorsqu'il écrit (f° 24 R° de son manuscrit (copie à la B i b 1 . mun. de Saint-Germain), que « la grandeur de l’abbaye était convenable pour une communauté de religieux..., et aussi pour contenir le nombre des personnes de la Cour? (du roi Robert) ».
LE PRIEURÉ ROYAL
Fig. 13. — L’abbaye de Joyenval Fig. 14. — L’abbaye de Joyenval
avant 1500. vers 1700, d’après
(Extrait de la carte de de Beaulieu). la carte de Jacques Andrieu le Cadet 1).
C’est d’abord la vieille abbaye de Joyenval fondée en 1221 par Barthélemy de Roye, ruinée par les Anglais, lors des deux invasions anglaises de 1346 et de 1430, et reconstruite sans grand appareil vers 1495 par l’Abbé Jacques du Moulin. La vue ci-contre, empruntée à la carte de De Beaulieu, représente sans doute cette pauvre chose, car, vers 1555 (2), l’abbaye fut réédifiée de fond en comble par l’Abbé Pierre IV, de Foville, sur un nouveau plan qui nous semble identifiable de tous points avec celui que nous empruntons à la carte de Jacques Andrieu le Cadet (vers 1700?), laquelle, à son tour, coïncide merveilleusement avec la vue gravée par Israël Silvestre (sans date) (3).
(1) Bibl. Municip. Versailles, plans 15. Les deux figures 13 et 14 sont ici orientées dans le même sens.
(2) Renseignements empruntés à l'étude de M. A. Dutilleux (Mém. de la Soc. bist. et arcb. de l’arron d. de Pontoise et du Ÿexin (Année 1890).
(3) N° 10 de la suite 56 d’après catal. Faucheux, p. 109 (dim : 114X91 mill.), vers 1670 ?
LE PRIEURÉ ROYAL
Les vues des prieurés d’Hennemout et de Saint-Léger-en-Laye, celle de l’ancien couvent des Loges au long du vieux chemin forestier y conduisant avant la création de la route des Loges, complètent notre documentation de comparaison.
Fig. 15. — Le prieuré d'Ilenneinont (vers 1500 ?).
A. Route de la Croix de Fer ancienne route de Mantes.
Fig. 16. — Le prieuré de Saint-Léger (vers 1500 ?)
(à comparer avec la fîg. 20).
A. Rue du Chemin Vert )
B. Rue de la \ illette > actuellement.