CHAPITRE DEUXIÈME § I
Louis VI, le Gros
roi, le 29 Juillet 1108 ; mort, le 1er Août 1137.
Emplacement et forme hypothétique du premier château fort ; séjours et actes du roi à Saint-Germain, 1 1 24- 1137.
Deux faits primordiaux dominent la recherche de remplacement et de la forme du premier château féodal :
1° L’exhaussement du sol primitif depuis Louis VI, rendant impossible toute tentative de mise au jour des principaux repères des fondations originales, d’autant plus que le château actuel couvre plus que l’aire ancienne occupée par la première construction. Le sol ancien est, paraît-il, à sept mètres en contre-bas du fond actuel des fossés (1), et ce sol, n’est encore lui-même qu’un terrain remblayé. A quelle profondeur faudrait-il donc descendre pour rencontrer le sol vierge?
2° L’existence, dans le sous-sol de la cour intérieure du château actuel, de substructions appartenant à deux types de constructions, accolées bout â bout, et orientées suivant des lignes d’axe quelque peu biaises l’une par rapport â l’autre, ainsi qu’011 peut le voir par le plan, dressé par l’architecte A. Millet, dont nous donnons un extrait (v. fig. 30).
Un autre relevé des mêmes fouilles, continuées plus tard par les derniers architectes, concorde avec les plans précédents en les complétant : il nous montre avec plus de certitude (pie l’ensemble des substructions, massives et légères, ne tonnaient qu’un seul tenant malgré la rupture des lignes d’orientation (v. fig. 31). Aussi devons-nous dire que cette découverte toute moderne est de la plus haute importance, puisqu’elle nous permet d’élucider, avec une grande apparence de certitude, un point de vue dont aucun auteur 11’a ouï parler: celui de l’agrandissement du château de Louis VI, par saint Louis probablement, et dont nous avons eu connaissance par des fragments de comptes du XIIIe siècle (2).
Nous possédons dès maintenant sous nos yeux une documentation suffisamment complète, et sérieusement établie par les hommes de l’art, pour pouvoir tenter une incursion dans le champ clos des hypothèses côtoyant la vérité probable.
(1) Nous devons ce détail à l’obligeance de M. Champion, le très aimable directeur des ateliers de moulage du Musée national du château.
(2) V. chap. III, § 3.
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Fig. 30. — Plan des substructions des XIIe et XIIIe siècles, relevées par l’architecte A. Millet, dans le sous-sol de la cour intérieure du château.
Fig. 31.
Autre relevé des anciennes fondations, par l’architecte Laffolye.
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De ces deux types de fondations, les unes massives attenant au donjon, les autres plus légères et éloignées des premières, les anciens habitants du château, au XVIIIe siècle, n’ont connu que celles dépendant du donjon. Il est vraisemblable que les autres leur sont restées inconnues. C’est, du moins, ce que l’on peut inférer à la vue d’un plan manuscrit dont on connaît plusieurs exemplaires (1), et que nous donnons ici nous-même (v. fig. 32).
Iug. 32. — Relevé, fait au XVIIe siècle, des substructions de l’ancien château féodal (d’après des plans anonymes). Bibl. Nat., Estampes, Ve 13.
Telles sont les bases de l’énigme à résoudre, appuyée sur une certitude piemièie, la londation par Louis VI, en 1122-1124, d’un castnun dont le donjon actuel, — faussement dénommée donjon de Charles V, — est le seul, mais authentique \estige, sinon par les pierres de revêtement qui le composent, du moins par sa forme et sa place, lesquelles n’ont jamais varié entre 1124 et 1680.
(1) Plusieurs copies identiques existent aux Arch. Nat., CM 1721, liasse 1.
LE CHATEAU DES CAPÉTIENS
Fixons en quelque sorte dans notre mémoire ces trois plans se complétant ; séparons sous deux chefs distincts l’étude à faire des deux genres de constructions suivant leur nature massive ou légère, et ne considérons maintenant que les plus robustes, celles de la droite de nos plans (désignées par la lettre A).
Ces assises puissantes ne peuvent être que celles des fondations du château féodal de Louis VI : la conclusion se dégage mathématiquement des faits historiques connus.
Il est, en effet, établi que François Ier a reconstruit son château renaissance sur les fondations du château de Charles V : ce dernier affectait donc la forme du château de François Ier. Il est évident, dès lors, que les fondations massives dont il s’agit ne peuvent être que celles du seul château préexistant a celui de Charles à , c’est-à-dire du château féodal de Louis VI.
Nous ne hasarderons aucune conjecture sur le style architectural de cette place défensive, mais quant à la forme-plan du château, on peut être moins réservé et tenter une reconstitution idéale de ses lignes extérieures.
Nous remarquerons, en premier lieu, le parallélisme presque régulier entre l’axe des ruines souterraines et celui de la chapelle (v. fig. 30); en second lieu, et sur le même dessin, en B, une amorce de mur, puis, au-delà de B, un grand vide.
N’y avait-il donc pas là un second donjon B (v. fig. 33) semblable au donjon A qui a subsisté jusqu’à nos jours?
Admettons - le provisoirement et relevons cette figuration hypothétique sur un calque que nous replierons suivant une ligne médiane imaginaire, de manière à tracer, sur la droite de notre esquisse, un long bâtiment à deux donjons, CD, semblable au premier, AB, en conservant l’écart, ah, des donjons de gauche réparti en a b’, pour maintenir un écart semblable entre les deux donjons AD ; nous obtenons ainsi, en un quadrilatère parfait, l’image d’un château fort d’un type féodal très fréquent partout ailleurs.
Fig. 33. — Premier essai de reconstitution du plan général du château féodal de Louis VI 1122-1124
(hypothèse de l’auteur).
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Portons maintenant notre attention sur un autre fait très important. Si nous traçons, à l’échelle de ce plan hypothétique, les contours de la chapelle de saint Louis, construite vers 1235-38, à la place réelle qu’à cette date elle occupa, nous verrons qu’elle vient s’encastrer exactement entre les donjons CI) supposés existants :
Mais, comme la chapelle a été construite en dehors du quadrilatère supposé et sur la droite dudit bâtiment, deux solutions sont à envisager :
1° Le château féodal n’affectait peut-être pas la forme quadrangulaire proposée ci-dessus, et s’avançait peut-être davantage vers la droite, c’est-à-dire de BC en BC’, de AI) en AD’ (v. fig. 35).
Cette solution justifierait les dimensions exagérées de l’oratoire par rapport à celles du petit château même (1). Le plan de saint Louis sortirait de l'ombre, presque sans qu’il soit besoin de faire appel à des considérations sentimentales tirées de la piété du roi.
Fig. 34. — Emplacement de la chapelle de Saintpar rapport au château (hypothétique).
t ig. 35. — La chapelle de Saint-Louis s'encastrant entre les deux donjons C’D’ (hypothétiques).
Mais, ici, il faut tenir compte de l’orientation nouvelle donnée par saint Louis à son monument ogival, et la direction rectiligne cède la place à une rectification imposée par les usages liturgiques primitifs traçant, dans le sens Ouest-Est, l’axe des basiliques (2) (v. fig. 36).
(1) Viollet le Duc, clict. d' architecture, l'ait cette remarque sous une autre forme, II, 434.
(2) Bien rares sont les églises anciennes qui sortent de cette loi. Voyez: Notre- Dame, les deux Saint-Germain, Saint- Severin, Sainte-Geneviève, Saint-Merri, etc., etc., toutes sont orientées Ouest-Est. En province, il en est de même à Rouen, Baveux, Laon, etc. Par contre, les églises ■ nouvelles en tiennent moins de compte: Saint-Augustin, La Trinité, La Madeleine, Saint-Roch, Saint-Thomasd’Aquin, Saint-Vincent de Paul, le Sacré-Cœur luimême et tant d’autres...
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Fig. 36. — Déviation réelle de l’axe de la chapelle de Saint-Louis par rapport au plan du château primitif.
Cette orientation liturgique a dû entraîner la disparition totale des donjons C’B’ pour dégager la chapelle aux deux extrémités, et il était nécessaire qu’elle le fut. Il est même certain qu’elle l’était encore après Charles V.
Le donjon D’ étant supprimé, on raccorda sans doute le bâtiment de la façade avec la chapelle par une terrasse basse en pan coupé qui, fait curieux, donnerait l’alignement du fameux et odieux pan coupé, (que nous retrouvons sur les estampes de 1650, par Israël Silvestre) (v. fig. 3 et 4), respecté par Charles V et par François Ier, lors des reconstructions qu’ils firent exécuter, chacun à son époque.
2° La seconde solution à proposer est que le château avait la forme quadrangulaire, première envisagée (v. fig. 34), et saint Louis aurait volontairement construit son oratoire en dehors du bâtiment féodal, quitte à les relier ensuite par des raccordements adventices.
Ce plan d’exécution ramène aux mêmes conclusions hypothétiques, proposées par nous pour la première solution.
Les donjons G’ et D’ furent supprimés et le bâtiment Al) se prolongea en A, T (terrasse adossée au fond de la chapelle, au-dessous de la rosace).
Il y a, en plus, à élucider un remaniement certain du bâtiment B G’ que nous étudierons en son temps (1).
Tout ce qui précède n’est qu’une hypothèse, il est vrai, mais on conviendra qu’elle s’appuie, de place en place, sur des faits de construction dûment constatés par les
Fig. 37. — Suppression probable des donjons C’ D’ par Saint-Louis,
lors de la construction de la chapelle (1235-1238).
(1) V. chap. 111, § 3.
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hommes de l’art, et que la somme des probabilités peut justifier en partie les conclusions de notre timide essai de reconstitution du château féodal de 1124.
Revenons au début de notre enquête et au plan quadrangulaire donné fig. 33. Était-ce là le plan d’une maison de plaisance, rendez-vous de chasse ou lieu de repos, comme les chroniqueurs ont une tendance à en trouver chaque fois qu’une forêt se rencontre à proximité d’une habitation royale?
Louis VI et Louis VII, dont les règnes additionnés représentent une somme de soixante-douze années, ont-ils jamais regardé cette demeure comme un séjour de plaisir? Non, on sait que leurs maisons de Laon et de Melun les enchantaient davantage.
A Saint-Germain, Louis VI avait en vue de créer un poste de retraite en cas de surprise, ou de rendez-vous en cas de coup de main à tenter ; mais, une maison de campagne, nullement.
Au reste, de Louis VI à Philippe Auguste, les temps ne prêtaient guère à l’installation d’un semblable confortable, et les termes mêmes de l’acte de 1122 laissent percer la vérité. Louis VI dit d’abord que ses ennemis étant vaincus de toutes parts, il peut songer au repos. Ceci ayant trait à sa maison de Charlevanne ferait penser qu’il songeait à l’embellir; mais pourquoi ajoute-t-il aussitôt qu’il lui faut un château lort aux confins du Parisis pour le défendre contre ses ennemis? C’était donc une transformation de sécurité qui lui faisait prendre une décision quelque peu plus guerrière. Et tel est bien le but réel de la construction massive élevée à Saint- Germain ; les fondations retrouvées en attestent la puissance défensive.
Avec Louis VI, c’est la guerre avec l’Angleterre, guerre âpre, sans trêve, de part ni d’autre. Avec Louis VII, c’est la guerre de Champagne dont la répercussion se fit sentir plus d’un siècle durant. C’est aussi la lutte sans cesse renouvelée avec cette tenace Angleterre, lutte ravivée par le divorce entre Louis VII et Eléonore d’Aquitaine. On sait que la reine divorcée alla épouser Henri II Plantagenet, duc de Normandie, bientôt roi d’Angleterre, et l’on sait mieux encore que jusqu’à Jeanne d’Arc, les Anglais furent souvent plus puissants en France que les rois de France ne le furent eux-mêmes.
Actes et Séjours de Louis VI a Saint-Germain (1).
Depuis Louis VI, le château de Saint-Germain fût le théâtre d’un certain nombre de faits intéressant l’histoire nationale. Mais n’exagérons ni l’importance ni le nombre des documents à utiliser. L’heure n’avait pas sonné pour le pays de songer à créer enfin une vie sociale, libérée des soucis d’un lendemain orageux. On agissait alors plus qu’on n’écrivait de mandements.
On sait que les séjours des rois, tel jour à tel endroit, ont été établis d’après les actes olliciels signés ce jour à cet endroit. Quelquefois les comptes des trésoriers
(1) Luchaire, Louis VJ ; ne pas manquer de lire la belle étude de l'éditeur des actes de notre roi. Paris, Picard et Fils, 1890. — Suger, Vie de Louis le Gros, éd. Molinier, Paris, Picard.
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suivant le monarque dans ses déplacements, ont été d’un puissant secours pour rédiger ces listes, mais outre que les comptes ont disparu en grand nombre, vu le peu d’intérêt qu’à certaines époques on leur reconnaissait, la plupart d’entre eux sont des relevés de dépenses d’un exercice sans date journalière. D’autre part encore les actes eux-mêmes ne sont généralement pas datés par quantièmes et par mois. On comprendra que dans de telles conditions, une foule de séjours nous soient inconnus.
Ainsi, pour Louis VI, nous n’en avons que six à signaler. Est-il possible qu’ils soient les seuls pour un règne de vingt-neuf ans? Aussi avons-nous adopté pour règle de ne pas nous en tenir à ces listes restreintes et de les augmenter de toutes les mentions qui ont pour objectif notre ville de Saint-Germain, quand bien même l’acte, qui nous le révélera, aurait été dressé autre part ; le roi pensait alors au pays de Leya, et c’est un peu de lui-même qui transparaît. De plus, nous avons cherché à mieux faire connaître chaque époque en mettant en relief certains usages connus de l’entourage du roi, fictivement transportés dans notre château de Saint-Germain, puisque, aussi bien, les mêmes usages se répétaient partout à la suite du monarque. Constatés là-bas, ils avaient déjà été remarqués ici, sans que les historiens en aient fait mention à la date précise du séjour en nos parages.
Les actes de Louis VI, révélant ses séjours à Saint-Germain, sont :
En 1124, après le 3 août, confirmation des privilèges du prieuré.
En 1126, Louis VI, à Poissy, le 2 février, insiste auprès de l’abbé Pierre, prieur du monastère de Saint-Germain, pour qu’il reçoive dans son abbatiola, le chevalier Joscelin.
En 1133, après le 3 août, donation faite à Notre-Dame du Bec et au prieuré de Sainte-Honorine de Conflans.
En 1135, avant le 3 août, exemption de droits en faveur des religieuses du Paraclet.
En 1136, après le 3 août, Louis VI confirme les droits des moines de l’abbaye royale de Saint-Jean de Laon, attenante au palais du roi. Ce palais de Laon paraît jouer un grand rôle et tenir une grande place dans la pensée de Louis NT.
En 1136, après le 3 août, exemption de droits accordée aux moines de Saint-Père de Chartres.
En 1137, avant juillet. — En juillet, Louis VI tombait malade à Saint-Léger en-Yveline par suite des chaleurs excessives (1) et le 1er août de la même année 1137, le roi mourait à Paris (2) et il était enseveli à Saint-Denis.
Entre 1131 et 1137 se placent les donations d’Aston et de Gasce et la nomination de Racherius comme maïor de Saint-Germain. On en a parlé précédemment (3).
(1) Luchaire, Louis VI, pièces 350, 368, 517, 553, 565, 566, 587, 590.
(2) On n’est pas d’accord sur la date exacte de sa mort. — Cf. Luchaire, Louis VI, n° 595, p. 2/0. — Guillaume de Nangis fixe la date : 1er août 1137 : Obul... « Ludovicus rex cognominatus Grossus Kalendis Augusti et in Ecclesia beati Dionysii Parisiensis diœcesis sepelitur. » Cf. Ed. Géraud, 1843, p. 27. — Roi.ot, Ouv. cité, le fait mourir au château de Saint-Germain, v. p. 106. C est la manie locale qui sévit ici comme trop souvent ailleurs.
(3) V. Préliminaires.
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