RÈGNE DE PHILIPPE AUGUSTE
affermir sa toute puissante volonté sur de plus faibles : nous entendons par là que les dons des aïeux de Philippe II vont presque toujours aux grandes abbayes et fort peu à des tiers isolés; il est juste d’ajouter que, les abbayes gardant soigneusement leurs parchemins, nous connaissons plus sûrement les premiers que les seconds.
Si Philippe est guerrier et brave, il semble, par les innombrables faveurs octroyées à des humbles, qu’il est plus homme, en restant roi accessible à un plus grand nombre (1).
Le caractère de l’évolution des mœurs est une chose nouvelle alors, qui ira droit son chemin et se continuera sous saint Louis pour aboutir à François Ier en une efflorescence vraiment remarquable de la culture intellectuelle.
Philippe Auguste ne tient guère plus en place que ses ascendants, Louis VII et Louis VI. Les temps n’étaient donc pas révolus où le monarque pouvait être un roi cultivé, tel que Charles V, par exemple, se révélera lui-même un jour. La société laïque n’existait pour ainsi dire pas, et la lutte pour la vie n’était que trop à l’ordre du jour des préoccupations de tous, grands et petits : pour les humbles, problème angoissant; pour les nobles, alerte continuelle.
Il faut donc que Philippe Auguste ait eu de puissantes raisons pour faire de Saint-Germain un lieu de retraite fréquente.
Actes du Roi.
Philippe Auguste a fait à Saint-Germain de très nombreux séjours, quelques-uns durent être d’une durée relativement longue, si l’on considère que le roi tenait une chevauchée perpétuelle dans ses états. Sur plus de 2.000 actes connus, 99 seulement sont datés de Saint-Germain; sur ce nombre, il n’y en a que deux concernant la localité; un troisième, signé à Meulan, s’y rapporte également.
Les dates de ces 99 actes fixent celles des séjours du roi eu notre ville, disons plutôt « en son château fort. »
Les deux actes signés à Saint-Germain, pour Saint-Germain, sont d’importance très inégale. Le premier, rédigé entre le 21 avril 1185 et le 12 avril 1186(2), a trait au don que le roi consent en faveur des religieuses de Saint-Cyr de la dîme du pain et du vin consommés par le roi et la reine pendant leur séjour à Saint-Germain et à Poissy. C’est un usage qui s’était établi, et a persisté longtemps, que ces dons de la dîme sur la table royale au profit de religieuses. Louis VII en avait fait un semblable sur sa table de Paris (3) en faveur des dames d’Yerres. Un jour viendra où nous ouvrirons pour chaque règne une rubrique intitulée : Lu Vie au Château, et de tels actes entreront dans la documentation nécessaire. Au XIIe siècle, il serait prématuré de la tenter.
(1) Louis IX sera bientôt l’incarnation pure de cette nouvelle attitude.
(2) Cf. Cal. üelisle, n° 138 pour les références. Saint-Germain est dit in Loya.
(3) En 1143-44, Cf. Luchaire, Louis VU, n° 108. — Philippe Auguste avait déjà agi de même en 1182 à l’égard des religieuses de la Saussaie pour la dîme de Paris. On retrouve ces dons de dîmes conservés en faveur des mêmes titulaires jusque sous Charles VI.
LE CHATEAU DES CAPÉTIENS
Le deuxième document intéressant Saint-Germain est infiniment plus important que le premier, mais il lui est très postérieur et n’a précédé que de quelques mois la mort du roi.
Il peut être daté(l) entre le 2,1 et le 30 avril 1223. Philippe assure une rente de 14 1. p., sur la prévôté de Paris, à l’abbé et aux religieux de Coulombs desservant la chapelle du prieuré, à condition qu’un des moines dudit prieuré de Saint-Germain officiera, chaque jour, messe et vêpres, dans la chapelle que le roi a fondée en l’honneur de Notre-Dame dans le château.
Comprend-on bien toute la portée de cet acte du roi? Jusqu’à ce jour, l’Eglise est d’un côté, la Royauté de l’autre. Ils se servent l’une de l’autre, mais si l’intérêt les rapproche souvent, de fait elles restent séparées.
Ici, il est question non de la construction d’une chapelle, mais de la fondation d’un service (2). C’est une institution, rien de plus; mais cette institution est, à vrai dire, une nouveauté à Saint-Germain et le premier coup droit fort porté aux privilèges moraux du prieuré.
Désormais, le roi a sa chapelle, son desservant (3), il est maître chez soi d’un homme qui fut souvent son opposant au dehors. Philippe Auguste ne le sera pas longtemps, il est vrai, mais saint Louis ira plus loin. Philippe Auguste se contente de demander pour son service un desservant encore attaché à l’église du prieuré. Louis IX aura réellement son chapelain royal! U y a une nuance, ce sera la seconde étape dans une même voie d’affranchissement, et toujours ensuite le chapelain royal sera l’homme du roi et non plus du prieur : source de nombreux désaccords dans l’avenir.
Dans cette simple décision de Philippe-Auguste, on peut trouver une indication de l’évolution des idées vers une organisation de la vie familiale au château : l’hôtel du roi s’organisera mieux dans la suite à côté de la maison militaire.
Le troisième acte intéressant Saint-Germain esl bien anodin. Signé à Meulan en octobre 1203 (4), il portait nomination de Bernard, maître-queux du roi, comme concierge de Poissy el gardien des greniers à sel de Poissy et de Saint-Germain . G’est une présomption en faveur d’un embryon de village, autour ou non loin du château.
Parmi les autres actes signés à Saint-Germain, et visant d’autres localités, il en est peu (pii puissent retenir notre attention en dehors des suivants :
Mai 1210. — Philippe Auguste conclut un accord avec Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, touchant le mariage projeté entre eux, de Philippe, fils du roi (5),
(1) CI'. Cal. Dcliste, n° 2208. Cf. L’analyse dans les Layettes du trésor des Charles, T. I, n° 1574. Le n° 1575 est l’acceptation, par l'Abbé de Coulombs, de la rente et de la charge qui la crée.
(2) Nous reviendrons plus loin sur ce sujet très important. Ou était la chapelle, oratoire modeste sans doute? Dans le château féodal? Une salle avait été sans doute aménagée à cet effet. Saint Louis construira réellement un oratoire spécial (V. chapitre suivant).
(3) Lebeuf fait allusion à une fondation de 1220 qui ne peut être que celle-ci. Mais Lebeuf place la chapelle Notre-Dame dans l’église. C’est sans doute une erreur de sa part à moins qu’un acte de 1220 relatant cette autre fondation nous ait échappé, ce qui est improbable.
(4) Cf. L. Dclisle, Actes de Philippe Auguste, n° 789.
(5) Philippe Iiurepel, né en 1200.