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CHAPITRE TROISIÈME

Louis IX

roi, le 8 Novembre 1226 — mort, le 25 Août 1270.

Actes et séjours du roi à Saint-Germain.

Louis IX, né à Poissy, le 25 avril 1215, était âgé de onze ans, six mois et quelques jours à la mort de son père.

Il dut, tant à ses qualités natives qu’à la direction si ferme de sa mère, Blanche de Castille, régente de 1226 à 1236, cette pleine possession de soi-même qui le prépara à surmonter bien des obstacles, et l’auréola aux yeux de la postérité.

Aucune reine de France n’a su, peut-être, mieux que Blanche être reine et mère d’un roi plus digne du trône. Formé à une telle école, Louis IX devait exceller dans son rôle; il y excella, en effet, et ses sujets en virent tôt les résultats salutaires.

Les actes signés par le roi sont considérables par le nombre et par la portée. Ceux qui ont pour objectif Saint-Germain, village à peine éclos, sont rares; un peu plus nombreux sont ceux qui, signés au même lieu, concernent la police générale du royaume.

La régence de Blanche ayant duré dix années, on ne saurait regarder les actes signés pendant cette période comme l’œuvre du jeune roi, bien que sa noble mère dût l’initier, au jour le jour, à tout ce qui s’agitait autour de lui. Et, puisque Saint- Germain eut l’honneur d’être un séjour assez aimé de la régente et de son fils, il nous paraît doux d’entrevoir par la pensée ce jeune adolescent croissant en âge et en sagesse, allant, venant, reposant ses regards sur les points de vue de la contrée environnante, dont les principaux sites naturels sont encore tels qu’il les a connus, vus et admirés.

Signait-il cet acte de 1228, dont il a été fait mention à propos du prieuré de Feuillancourt (Fillencourt) (1) déchargé, lui et ses hôtes, de la curieuse servitude de fournir au château quarante lits complets avec leurs coussins, etc. ..que le jeune roi de treize ans semble, pour nous, descendre la côte rapide du versant Sud et aller rendre visite à ses moines, heureux de cette bonne aubaine?

Confirmait-il l’année suivante, en octobre 1229, la charte de fondation, par Renaud l’Archer, d’un service commémoratif dans la chapelle du couvent de Saint- Eloi? Nous le voyons de nouveau se rendant par le sentier herbeux, menant du

(1 V. précédemment p. 30.

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château audit couvent (1). Cette courte promenade, nous la taisons nous- même journellement, obsédé par ce souvenir historique : celle-là et bien d’autres, car il n’est pas une ruelle de notre ville qui ne prête au rappel d’un souvenir historique similaire (2).

Tout pacifique que fut le roi Louis, il n’était pas exempté des soucis politiques inhérents à sa charge de chef de nation ; et, aux occupations sentimentales, se mêlaient des intermèdes belliqueux. En 1282, le 8 juin, par exemple, il lançait aux chevaliers de la région normande une convocation d’avoir à se rendre à Saint-Germain pour un service militaire de trois semaines (3) : les vingt-et-un jours d'il y a sept siècles.

Un même appel était fait, en 123G, pour marcher contre le comte de Champagne (4).

Entre ces dates, nous avons relevé plusieurs mentions révélatrices de l’activité de la contrée.

En 1223, dans les comptes des Baillis et Prévôts de France, on lit (5) : « Le port de Cliarlevanne, et les bateliers, du pont de Cliaronne jusqu’à Saint-Germain : 45 sols; le jeudi après Pâques. » Ce libellé anodin, qui ne dit rien de bien clair, n’en contient pas moins un détail qu’il faut mettre en lumière :

Le pont de « Gharonne », ici désigné, nous paraît une mauvaise traduction du mot Charentonium (Charenton), car on ne voit pas qu’il y ait eu au village ancien de Gharonne quoi que ce soit motivant le pont dont il s’agit et, a fortiori , les bateliers d’un pays privé de rivière. Mais ceci n’est qu’incident; le principal est dans l’énoncé des lieux : Cliaronne, mis pour Charenton, et Saint-Germain formaient les deux extrémités d’un itinéraire fluvial dont, par ailleurs, nous savons que l’on faisait un fréquent usage à cette époque reculée : soit que la voie de terre fut moins sûre ou moins praticable, soit que celle du fleuve fut plus douce ou plus agréable. De cette dernière cause d’adoption de la voie fluviale, nous avons un exemple touchant dans des comptes de l’année 1239.

C’était en 1239, au mois de juillet; Charles, frère du roi, était à Saint-Germain depuis trois jours, accompagné de sa suite (6); et là, il était tombé malade de la

(1) Actuellement : place Ttiiers et rue du Vieil-Abreuvoir jusqu’à la rue de Paris, où s’élevait le couvent de Saint-Eloi. Des restes de ce couvent subsistent encore sans doute dans deux salles basses et à demi comblées sous les immeubles du cours Larcher. Le sol environnant a été exhaussé peu à peu et le couvent des Récollets, reconstruit sous Louis XIII (1620-1G25), a recouvert ces ruines; lui-même a disparu après la Révolution de 1789.

(2) Certaines villes de France commémorent à date lixe un fuit local historique : à Saint-Germain, c’est quatre siècles de souvenirs historiques que des fêtes annuelles pourraient commémorer en rendant à la ville l'éclat qui lui revient dans les fastes de l’histoire de la Royauté.

(3) Extrait d’un rôle de la Chambre des Comptes, dans Rec. des hisl. des Gaules, XXIII, p. 735.

(4) Lebeuf, Vit, 193, cite Pierre de Marly au nombre des convoqués. — V. Le Nain de Tillemont, VI, 277.

(5) Rec. hisl. Gaules et France, XXI, 238. « Porlus de Charlevenne et Batelli de Ponte de Cbaronne usque ad Sanctum Germanum ; 45 sols. »

(6) Rec. hisl. des Guides, XXII, 595 E : pro expensa lJni Caroli pro tribus die bus ad S. G. quando rex venil a Medonta ad Ponlisaram, dominica ante Magdalenam (17 juillet 1239), 14 I,. 5 s. 9 d. — et pro expensa suorum equorum de /// diebus, 24 s. (3 d.

RÈGNE DE LOUIS IX

fièvre. Mais le logis n’offrait peut-être pas toutes les ressources désirables, attendu que son transport à Vincennes, la vraie demeure favorite de la Cour, fut décidé. Louis IX revenait à ce moment de Mantes à Pontoise.

Ce fut le 23 que ce transfert eut lieu; les comptes en font foi :

[23 juillet] : Pour les porteurs qui transportèrent le prince Charles , malade (et gisant sur une litière ), de Saint-Germain à Vincennes : 27 sols; et, pour les bateliers: 25 sols; un autre paiement suit celui-ci, pour 45 sols (1).

L’itinéraire est soigneusement marqué dans le document; un séjour à Rueil, où le prince était sans doute plus souffrant et, de là, on s’en vint à Vincennes. On avait contruit, sur le bateau, un pavillon pour abriter le malade des rayons du soleil (2).

Les deux points « terminus » de cette navigation habituelle paraissent être le Port Aupec (3) et le port de Confions (4), puis Charenton. Pour le port du Pecq, c’est le seul point d’embarquement possible en descendant de Saint-Germain. Pour celui de Gonflans, la mention des mêmes comptes est très explicite; il s’agit d’un paiement global pour acquitter les dépenses de l’embarquement, des bateliers et des aumônes du roi ce jour-là, mercredi avant la Saint- Jean-Baptiste (22 juin 1239) : le port de Confions, et les bateliers, de Paris jusqu’à Auteuil quand le roi « vint à Saint-Germain, et, les aumônes; en tout : 110 sols ».

Plusieurs fois, dans la suite, on retrouve ce singulier moyen de venir à Saint- Germain, mis en pratique par les rois ou les princes.

Craignaient-ils la traversée de Paris, alors bien petite ville? Il est possible; mais le voyage devait être assez long. Peut-être était-ce un moyen de dépister des importuns dangereux, car on pouvait atterrir en bien des endroits déserts sur ce long parcours.

Reprenons la suite de notre sujet :

En 1238, notre attention est attirée par le fameux document concernant la fondation du service divin dans la chapelle ogivale récemment terminée. Ne nous y arrêtons pas, puisque de longues pages spécialement consacrées à cet objet vont suivre celles-ci.

Parmi les actes les plus importants des années suivantes, nous avons à citer, d’abord, celui d’avril 1241 par lequel la reine Marguerite, épouse de Louis IX, prenait l’engagement de ne pas s’opposer aux clauses du testament que ferait son époux (5). Plusieurs prélats, présents à Saint-Germain, déclaraient par un acte additionnel avoir eu connaissance de cet engagement de la reine.

C’était, de la part du roi, un accès de prévoyance à longue échéance, puisqu’il ne devait rédiger ce testament qu’en 1270, au moment de partir à la fameuse croi-

(1) Idem, 598 et 599.

(2) Idem, 599 A et Portas de Pecco, p. 592 K.

(3) Portas de Confinas, p. 594 .1 K.

(4) Trésor des chartes, II, n° 2908.

(5) Idem, n° 2909.

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

sade qui lui coûta la vie; et ce n’est qu’en 1200 (1), dix-neuf ans ans après cet engagement pris par la reine, que le roi fixera à sa femme un nouveau domaine réformant la dotation primitive faite au moment de leur mariage, à Sens, le 27 mai 1204.

Louis IX prévoyait-il déjà, en 1241, les intempérances de langage et de menées clandestines de son épouse, un peu trop dévouée aux intérêts de sa sœur Eléonore, mariée en 1236 à Henri III, roi d’Angleterre? On possède plusieurs lettres (2) de Marguerite à son très cher [beau-] frère, Henri d’Angleterre, lettres de politesse si l’on veut, mais que certaines paroles imprudentes de la reine aux ambassadeurs (3) du dit beau-frère rendent quelque peu suspectes de trop d’empressement a s informer d’une santé qui n’en demandait pas tant. Ces épîtres sont datées de Saint-Germain-en-Laye vers 1263.

Louis IX, qui fut toujours la correction même vis-à-vis de sa femme, n’eut pas toujours à se louer de cette absence de réflexion en celle dont il s’efforcait d’anniliiler les inconséquences (4). Les dates, qui viennent d’être rappelées, montrent que Marguerite ne tint jamais compte de la longanimité de son royal époux, et celui-ci étant mort, la reine, libre de ses actes, continuera de sourire à l’Angleterre, même passée sous la main d’un autre roi, Edouard Ifr. Il est vrai que celui-ci était son neveu (5).

Louis IX prenait donc quelques précautions en 1241 et nul ne saurait l’en blâmer.

Le premier fait marquant des années suivantes est, sans contredit, l’affaire du rachat des reliques sacrées de la Palestine : couronne d’épines, bois de la vraie croix, etc..., que Beaudoin II, empereur de Constantinople, parvint à garder à la France. L’or de saint Louis fut, en 1239, la clef de voûte de la combinaison du rachat de ces trésors, qu’en un moment de détresse financière le même Beaudoin n’avait pas craint d’engager en des mains, détentrices d’un argent nécessaire à l’accomplissement immédiat de projets inouïs.

La tradition (6) veut que Beaudoin II soit venu à Saint-Germain, en 1247, rendre visite à saint Louis. Le sujet de ces démarches touche de trop près aux choses de la chapelle du château pour en être distrait. Nous étudierons ces choses replacées dans leur milieu.

La même tradition veut qu’en 1248 Louis IX ait adressé, de Saint-Germain, au roi de Norwège une lettre répondant à une demande de ce monarque concernant des vivres à prendre dans nos ports de la cote française. Le roi de Norwège se rendait, lui aussi, à la croisade de Terre-Sainte. Louis IX lui accorda la permission sollicitée, à condition que les vivres seraient payés au prix habituel, mais notre roi

(1) Idem, n° 4617.

(2) V. Lettres de rois, reines de France, t. I, nos 1 16, 1 17, 227.

(3) V. ci-après p. 76.

(4) On verra plus loin le règlement qu’il rédigea pour la maison de la reine, et pour elle-même en particulier (v. p. 76).

(5) Edouard Ier, fils d’Henri III et d’Eléonore de Provence, né en 1240, roi en 1272, épousera en 1300 Marguerite, fille de Philippe III le Hardi, et petite-fille de Louis IX. Nous reparlerons plus tard des elîets de cette parenté sur l'esprit d’Edouard III, envahisseur de la France [vers 1346).

(6) Le Nain de Tillemont, III, 161.

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profitait de l’occasion pour demander à son tour au monarque étranger de se joindre ensemble et faire croisade commune. La réponse norwégienne ne se fit pas attendre : elle déclinait l’offre en se basant sur le mauvais travers du caractère français porté à la vantardise et à la moquerie, deux choses que ne supporteraient pas les guerriers du Nord, peu endurants de leur nature (1).

Les quelques rares actes postérieurs, ayant trait aux choses de notre pays, ont été cités au cours de l’historique du prieuré royal. Nous n’y reviendrons pas et nous passerons de suite aux évènements de l’extrême fin du règne.

En janvier 1265-66, Louis IX dotait à Saint-Germain, Yolande, fille d’Odon, comte du Nivernais, de 2.000 livres sur les terres de Pierrefonds et Viviers (2).

Le 28 septembre 1269, Saint-Germain étail le théâtre du mariage de Blanche, fille de saint Louis, née à Jaffa, en 1252, avec Fernand, fils aîné du roi Alphonse de Castille. Veuve en 1275, elle revint à Paris, où elle vécut jusqu’au 17 juin 1320 (3).

1269 : c’est encore l’année où l’on prépare la fameuse croisade, désastreuse, funeste au roi lui-même. Sait-on que c’est de Saint-Germain que saint Louis datait ses lettres de présentation, au podestat de Gênes, des trois ambassadeurs qu’il envoyait en Italie pour traiter de la construction de la flotte de la croisade de 1270?

Le château joue donc ici un rôle passif. Il fut le témoin muet de ces conseils, où furent agitées les grandes questions du transport des troupes, du ravitaillement et, tout d abord, de la construction ou de l’achat, ou de la location des navires nécessaires à l’expédition.

Nous avons onze lettres nous tenant au courant de la conduite des opérations préliminaires.

La première est celle du roi, datée du 4 avril 1269 (4), adressée aux podestat, conseil el commune de Gênes et recommandant ses bien-aimés : Henri de Champ- Repos, clerc, Jean Poilevilain, soldat, et Guillaume de Mora (5), sergent, envoyés à Gênes pour traiter l’affaire complète.

Ce sont ensuite les contrats, de construction ou de location, passés parles armateurs ou capitaines des futures nefs, qui nous font pénétrer au vif du sujet par les détails minutieux concernant les noms des navires (6), le tonnage, l’équipage, l’armement, etc. Ions ces contrats, pour être valables, se recommandent de la lettre

(1) Les auteurs qui font leur pain quotidien de ces traditions, incontrôlables souvent, ne citent jamais les sources de leur information. Nous la leur empruntons sous toutes réserves.

(2) Layettes, n° 5132.

(3) Nous empruntons cette date à Lud. Lalanne, üicl. de la France, éd. 1372. — Le Nain de 1 illemont, IV, 391, fixe 1 année 1266. En 1266, on constituait seulement des négociations Layettes, 5153). C est le début. Jusqu’en 1270, où, le 9 juin, M. Cabeçon, mandataire du roi Alphonse, vient a Paris ! Layettes , 5704) pour toucher la dot de Blanche (10.000 livres), lie nombreuses pièces établissent la marche des négociations ( Layettes , nos 5241, 5403, 5416, 5537, 5556 à 5559, 5561, 5563, 5564).

(4) Layettes, IV, n° 5504.

(5) Leurs lettres d’investiture sont du 10 octobre 1268. Saint-Denis, Layettes, n° 5418.

(6) C étaient, : le Saint-Sauveur , la Chanté, le Saint-Nicolas, le Bonavenlure, le Saint-Esprit, plus cinq autres dont les noms sont omis. Tous devaient être livrés à Aigues-Mortes.

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royale du 4 avril 1269, copiée dans le corps du contrat avec la mention expresse du lieu de datation : Saint-Germain.

C’esl un peu de nous-mêmes, cela, dont les Génois ont eu connaissance en 1269.

Avant son départ, en 1270, Louis IX avait rédigé son testament à Paris. On pouvait croire que, Saint-Germain étant un des séjours habituels du roi, les institutions de la localité seraient favorisées d’un legs. Il n’en est rien. Joyenval seul eut un don de 20 L. p. (1).

Philippe (III, le Hardi), « l’aisné lilz le roi », avait reçu sa part d’héritier présomptif dès 1267 (2); deux des trois autres fils avaient été apanagés également vers 1268 (3); le troisième lui-même, Robert, avait du recevoir le sien. La portion de ces trois cadets était congrue; le père protessail cette doctrine qu il ne faut pas que les jeunes frères portent ombrage à l’héritier du trône! A sa tille Agnès, il laissait dix mille livres : ce chiffre paraît être le taux usuel de ces sortes de dons. A sa femme, Marguerite, outre le douaire fixé en 1260, le roi assignait quatre mille livres. Les

dons aux ordres religieux sont innombrables, mais de peu d importance.

A propos du douaire de Marguerite, nous devons signaler un acte (4) postérieur à la mort du roi, par lequel la reine veuve « se déportait de la terre et foret de Laye ».

Nous n’avons pu retrouver 1 origine de cette possession : aucune tiace de ce lait n’existe dans l’acte de 1260, constitutif du douaire. Y a-t-il un lien entre cette jouissance et la terre du « château des Bourets », que la légende a représenté comme le séjour de campagne préféré de la reine Blanche, mère de saint Louis? Nous devons avouer notre ignorance de ces choses.

La liste des séjours du roi et de la reine, seuls ou réunis à Saint-Germain, établie d’après les pièces officielles, est, quoique incomplète (5), trop longue pour être donnée ici.

La vie au château sous saint Louis

On a laissé entrevoir que, avec Philippe Auguste, la vie au château loi t était entrée, au moins comme tendances générales, dans une phase nouvelle : celle de l’habitation seigneuriale se substituant insensiblement a 1 habitation léodale exclusivement militaire. Louis IX, plus encore que son grand-père, suivra la même voie; avec d’autant plus de facilité que Louis VIII, son père, sert de lien entre lui-même et Philippe Auguste. Philippe était le roi bouillant, aimant la vie large, brutale même, c’était l’homme taillé pour la lutte, quelle qu’elle soit. Louis \ III, Iroid, héi i-

(1) Trésor des Charles, n° 5638.

(2) Idem, 5289 et 5497.

(3) Idem, 5495 et 5498.

(4) Rappelé par Lebeuf, Vil, 218, citant le cod. reg., 6765.

(5) Une infinité d'autres a dû avoir lieu, sans que des traces en aient subsiste. Les dates relevées sont établies d'après : liée, des hisl. des Gaules, t.XXI et XXII ; Trésor des Charles 11 1 et 1\ ; Le Nain de Tielemont : Vie de saint Louis; Coyecque : Arch. de l II à tel- Dieu (v. Appendice VIH).

RÈGNE DE LOUIS IX

tait de son père la bravoure impavide. Blanche de Castille possédait les mêmes qualités de décision el de calme raisonné; jamais ménage ne fut mieux assorti. Louis IX, fruit de leur union, élevé par une telle mère et possédant les mêmes inclinations naturelles, devait continuer la tradition nouvelle de la famille.

Les dépenses du roi sont le plus sur témoin de sa vie quotidienne, et malgré le reculement nécessaire où l’on doive se placer pour juger de ces usages, il semble bien qu’il y ait une disproportion sensible, un disparate, entre l’attitude officielle de ceux qui composent le cortège royal, y compris les souverains et leurs proches, et la réalité mesquine de la vie de tout ce monde retiré dans l’intimité. Les détails relevés dans les comptes de l’époque nous font pénétrer dans les coulisses de l’administration de l’hôtel du roi el des princes, et, quelque nombreux que soit le personnel servant, l’ensemble du service se révèle comme une transition entre la barbarie pure et la vie inconfortable d’un bourgeois villégiaturant à la campagne, « à la fortune du pot. »

On a déjà vu cette ordonnance de 1228 concernant la fourniture des quarante lils montés lorsque la cour séjournait au château. Ceci doit donner l’idée de la pauvreté de l’ameublement en général.

Le roi, la reine, les princes et leur suite n’avaient pas alors à Saint-Germain, en 1228, dans leur château dit royal, leurs lits à eux!

Gela n’empêchait pas le monarque d’avoir à sa disposition des objets d’usage journalier en métal précieux, voire même des bijoux, joyaux, etc...; mais la maison n’était pas meublée à demeure.

C’était un usage constant, que l’on retrouve sous Charles V, et même plus tard encore, que l’ameublement des maisons royales soit opéré au moment de l’habitation même.

Peut-être devons-nous voir toutefois dans l’acte de 1228 un effet des idées nouvelles. Louis IX et sa mère désiraient sans doute être plus «dans leurs meubles.» Ils sentaient qu’à la dignité royale était attaché un décorum obligatoire, et que l’apparat de la maison des princes était une obligation morale.

L 'hostel du roi lut donc établi sur un assez grand pied; ce qui ne signifie pas que du plus petit objet de cuisine au plus luxueux plat de métal précieux, tout y fut monté et servi richement. La table du roi et des princes était soignée et servie dans de la vaisselle d’or ou d’argent; mais, à l’échelon immédiatement inférieur, le matériel était digne de figurer dans le mobilier d’une caravane de romanichels. Ceci n’est pas une exagération : la nomenclature (pie donnent les comptes de dépenses de l’hostel du roi, même pendant les règnes suivants, ne permet pas de formuler une autre conclusion.

Le service était plutôt grossier, les mets mal préparés, et l’organisation de la cuisine laisse deviner une malpropreté assez répugnante.

De pl u s, tout ce monde ne mangeait que rarement à sa faim : on lésinait sur tout, et malgré cette sévère économie, le budget de la maison ne laissait pas que de coûter

CHATEAUX ROYAUX. — XII

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

fort cher : par exemple, en 1251, la dépense atteignait 48.858 L. p., et, en 1252, elle montait à 53.610 L. p. (1).

Essayons de nous rendre compte du coût réel pour nous, vu l’écart de la valeur comparée de l’argent de 1251-52 à 1900.

Dom Félibien disait en 1706 (2), que 30.000 L. parisis (de 1241) équivalaient à 450.000 L. tournois de son temps : c’est donc quinze fois plus. D’autre part, on a fixé de 1 à 5 le rapport de la livre tournois de 1700 à la valeur quelle aurait actuellement comme « pouvoir d’achat ». Il en résulte que 1 livre parisis de 1241, équivalant à 15 L. t. de 1706, ces 15 L. t. multipliées par cinq fois leur valeur, fixent à 75 contre 1 l’écart de cette valeur entre 1900 et 1241.

La maison royale de saint Louis dépensant cinquante mille livres en moyenne, cette somme représenterait, de nos jours : 50.000x75 = 3.750.000 francs. En admettant même une exagération de moitié, il resterait encore un fort joli total à solder à la fin de l’année.

La composition de l’hostel du roi, officiers et gens du commun service, est bien curieuse à connaître : l’énoncé des emplois révèle des lacunes dont la civilisation du moment ne paraissait pas avoir la plus simple notion.

Au sommet de la hiérarchie, en 1231, après la famille royale, on comptait 43 chevaliers et 27 clercs, tous, ou peu s’en faut, de très haut lignage. C’étaient ceux que l’on servait.

Le personnel « servant » se décomposait ensuite en : 11 écuyers, 6 sommeliers de panneterie, 6 sommeliers d’échansonnerie, 4 fruitiers, 19 sommeliers (gens de service pour l’intérieur), 2 maréchaux, 17 valets de chevaux, 4 veneurs et leurs 5 valets, 2 oiseleurs, 2 fureteurs, 6 valets de chiens : on sait combien la chasse tenait de place dans les occupations journalières; elle était à la fois un plaisir et une nécessité pour l’alimentation de la table. Puis, venait la garde, sous forme de : 12 archers, 24 arbalétriers, 21 sergents d’armes. Seize clievaucheurs pour le service du courrier et sept huissiers complétaient le personnel urgent, d’après l’état de l’hostel en 1231. On doit faire remarquer, toutefois, que les services de cuisine n’y sont pas énoncés. Telle quelle, cette liste accuse 222 personnes.

Trente ans plus tard, en 1261, fhostel était mieux réglé, chaque service était mieux distribué. On y distinguait les « six mestiers » ou sections administratives : Panneterie, Echansonnerie, Cuisine, Fruiterie, Ecurie, Fourrière.

Le roi, la reine, les enfants de France et le dauphin même, une fois en âge d’en être dotés, avaient leur hostel séparé, avec une administration tout à fait distincte, jouissant d’un budget particulier. Ce qui nous est parvenu, par bribes, des comptes de chaque hostel, nous initie aux goûts et aux fantaisies de tout ce monde privilégié.

En 1261, l’hôtel du roi comptait 164 personnes ; celui de la reine, 202; celui des enfants, 42. La dépense globale s’élevait à 52.560 Livres parisis.

(1) Rec. des hist. de France, XXI, pp. 513 et 514.

(2) Hist. Abbaye de Saint-Denis, pp. 234-235.

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Voici la nomenclature des services et les salaires, par jour (1), accordés à chaque emploi :

3 anciens chambellans et 3 maîtres (pannetier, échanson et queux : cuisinier) : 6 sols par jour (2).

1 chambellan nouveau, les pannetiers, les échansons : 5 sols 6 deniers.

Les queux et le poulailler du commun : 4 sols 6 d.

Le pannetier du four, les huissiers, le charretier des boues : 4 sols.

La lavandière des nappes, les sauniers : 3 sols 6 d.

La lavandière du roi : 2 sols 6 d.

Le potier, les aides de cuisine, le pêcheur, les écuyers, les maréchaux, le fourrier : 2 sols.

Le poulailler du roi, les fuironneurs : 1 sol (5 d.

Le garde-mengier, le clerc de la cuisine (teneur des comptes), le fruitier, le tonnelier : 1 sol.

Les portiers : 9 deniers; les rôtisseurs (hasteurs) ; 7 deniers.

Les valets de chambre, les guettes, le clerc de la panneterie, celui de l’échansonnerie, le madrenier, le second fourrier, les valets de la fourrière et le roi des Ribaux : (5 deniers.

Les porte-chappes, les Routiers : 5 deniers.

Les barilliers, les sommeliers de l’échansonnerie, les porteurs d’eau, les souffleurs, les huissiers de la cuisine : chacun 3 deniers.

Une nouvelle question se pose inéluctablement : où logeait cette foule de gens? Etait-ce dans le château si étroit de Louis VI? Etait-ce au dehors?

Y avait-il, attenantes au château, des annexes désignées sous le nom de « communs » ainsi que, â partir de François Ier, les plans nous en montrent d’assez importants, occupant le pourtour de la place actuelle du château? La solution de ce problème de construction est liée de trop près à celui de la chapelle ogivale, érigée par Louis IX en 1235-1238, pour que nous entreprenions de la donner ici : chapelle et communs du château ont dû faire l’objet d’un remaniement général de l’édifice légué par Louis VL On en parlera longuement dans les pages spécialement consacrées â ce sujet.

Quel genre de vie menait-on au milieu de cette cohue?

La lecture attentive des comptes de dépenses persuade le chercheur impartial qu’il y avait un abîme entre la pauvreté des moyens d’action matérielle, quotidienne, et les desiderata intellectuels des quelques rares esprits cultivés du moment. La vie au château se partageait entre les exercices de piété et les parties de chasse. Entre ces deux extrêmes, le décousu des occupations devait peser assez lourdement sur les gens hauts placés de la Cour. Blanche de Castille et Marguerite de Provence, reines

(1) 9s étaient calculés par jour de service ou de présence effective. Ce n’est que beaucoup plus tard que l'usage des appointements annuels s’établira.

(?) D après Leber, cela représenterait une valeur actuelle équivalant à 34 fr. 13: le sol valant 5 h'. 689. fout ceci est sujet à discussion; n’insistons pas trop sur ces rapprochements.

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

venues des pays du soleil, où la pénétration des usages et du luxe orientaux avait de longue date imprimé sa marque sur toutes choses, durent, plus que d’autres, souffrir cruellement à certaines heures : Marguerite surtout ; deux moins cléments, société étrangère, roi à l’idéal sévère, c’était plus qu’il n’en fallait à sa captivité dorée. Intrigante, qui plus est, et belle-sœur du roi Henri III d’Angleterre, elle eut le grave tort, de trop chercher de ce côté l’entretien de cette agitation, nécessaire sans doute à son tempérament.

Ne s’avisa-t-elle pas, en 1263 (1), de recevoir, au château même, certains chargés d’affaires d’Angleterre, qu’elle écouta d’une oreille bienveillante lui exposer leur mission délicate, et leur répondre de «ne pas paraître devant le roi avant qu’elle soit en mesure d’aider à leurs besognes (2) ». Louis IX, qui n’ignorait rien des intempérances de conduite de son épouse avait donc certaines bonnes raisons de lui imposer un « règlement de sa vie », dont la lecture serait faite pour nous étonner douloureusement, si nous n’avions pris soin de présenter au préalable la personne qui en était l’objet malheureux, mais compromettant.

On aura, après cette lecture, la sensation que la vie au château, sous saint Louis n’avait rien de comparable avec ce qu’elle fut sous François Ier.

Voici le document, traduit en français moderne :

« Ordonnance de la Reine, femme Mgr saint Louis (3) :

« Il est ordonné, par notre Sire Roi que Madame la Reine ait, pour toutes « ses aumônes et offrandes, 400 Livres parisis, par an, et pas davantage. Et cela, « 1° en dehors de la dîme des vivres de l’hôtel, qu’elle doit payer en certains lieux; « 2° en dehors de 13 pauvres quelle doit nourrir chaque jour, et 4 autres pauvres « qu’elle nourrit le samedi; 3° en dehors des jetons de service qui valent 12 sols par « jour. »

Nota : les 1°, 2°, 3° sont ajoutés par nous, pour mettre un semblant de division aidant â la compréhension du libellé original. Pour les jetons de service ( Méréaux , dans le texte), il n’est pas sûr que les 12 sols s’y rapportent exclusivement. Tous les libellés anciens pêchent par le même défaut. Les scribes veulent faire du style administratif, et ils ne réussissent qu’à produire des obscurités.

« Idem, qu’elle ait pour tout don qu’elle fera au long de l’année : 40 livres « parisis, et non plus. »

Il s’agit de dons « laïcs », opposés aux offrandes et aumônes de caractère religieux. Si le roi permettait les largesses, là, il s’opposait à ce que la reine put se faire des créatures à elle.

« Idem , qu’elle ne reçoive aucun prêt ou don, pas plus elle que ses enfants, et de « qui ([ue ce soit, sauf le cas de force majeure : que ce soit vin, viande ou telle « menue chose de cette nature. »

(1) On a déjà parlé, p. 70, des deux lellres, de 1263, écrites par la reine à son très cher frère, le roi d’Angleterre. On en connaît d’autres encore.

(2) E. Lavisse, Ilisl. de France lyaint Louis, par Langlois).

(3) Le titre est évidemment postérieur et ajouté sur la transcription du XIVe siècle, qui a servi de base à notre copie.

RÈGNE DE LOUIS IX

On peut juger, par ce détail, du raffinement des usages journaliers. On ne voit « pas Louis XIV prévoyant un tel cas : la reine recevant de la viande??

« Idem, qu’elle se garde d’appeler à elle dames et autres personnes, qui, si elles « viennent, ne devront pas être retenues longtemps. De plus, quelle ne s'abandonne « pas à parler légèrement à tant de visiteurs, mais bien plutôt qu’elle se lasse excuser « honnêtement comme il lui appartient. »

Suit un article ayant trait à la bonne tenue des comptes par deux des maîtres de l’hôtel, puis :

« Idem, quelle n’ait pas de correspondance, et qu’elle ne donne aucun ordre aux baillis, prévôts et sous-officiers du roi ; quelle ne fasse mettre qui que ce soit en « possession d’une charge de bailli, sergent ou autre.

« Qu’elle ne lasse point bâtir, et qu’elle ne prenne ni ne garde aucune personne en « son hôtel ou en celui de ses enfants, si ce n’est de l’assentiment ou du congé du « roi.

« 1 outes ces choses veut et commande le roi être tenues de la reine et bien gardées (1). »

On peut juger, par ce règlement de prison, quelles joies quotidiennes la reine pouvait se permettre. Aussi, Marguerite, devenue veuve en 1270, en prendra-t-elle à son aise sous le règne de son (ils. Dire qu’elle en fut plus heureuse serait peut-être exagéré. Mais, d’abord, en quoi consiste le bonheur? Où réside-t-il? Pour Marguerite, il n’était certainement pas là où son digne époux l’avait mesuré à la ligne sur le parchemin.

Dans une autre ordonnance, le roi revenait sur certains détails ; nous abrégeons :

« Il faut que la dîme des vivres soit payée exactement; que 13 pauvres soient « nourris chaque jour aux dépens de l’hôtel. Pour les 4 autres pauvres du samedi « la reine touchera 4 sols.

« Si la reine se promène à cheval ou change de résidence, elle aura 16 sols pour « ses aumônes ;

« Que, outre ces choses, elle aura, par an, 700 livres parisis pour ses dons, a aumônes et menus plaisirs (2).

« Elle aura en plus : 30 livres tournois par chacune des 6 dames de premier « rang de sa suite, pour leurs habillements et autres nécessités; et 20 livres tournois « pour chacune des 20 autres dames de second rang » (3).

Puis vient un article embrouillé sur la fourniture de la cire de la chapelle : « il est ordonné que toute la cire soit du roi, mais le chapelain aura 10 livres parisis pour sa cire? » Est-ce une compensation pour la non-fourniture à bénéfice par le

1) La copie en langue (lu XIIIe siècle fut donnée par Douet d’Arcq. Comptes de l’Hôtel. iVotice, pp. 5 et 7.

(2) C était un progrès sur l’ordonnance précédente par laquelle le roi ne lui accordait que 440 livres et rien pour ses menus.

(3) C était le commencement réel de la cour de la reine. On voit que l’évolution se poursuivait lentement depuis Philippe Auguste.

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chapelain? Puis : « le chapelain entretiendra de vêtements son sous-cliapelain, mais il ne le nourrira pas » (1).

Cette mesquinerie bourgeoise tranche crûment sur l’appareil majestueux dont on auréole saint Louis. Et à bien lire entre les lignes, ces règlements sont remplis de lacunes dénotant que pour la vie matérielle, c’est plutôt un pis-aller quotidien qui est la règle de l’existence ; et ce pis-aller durera plus d’un siècle encore ; les autres règlements de l’hôtel que nous connaissons le montreront.

Qu’était-ce au milieu et au bas de l’échelle sociale, lorsque au haut nous constatons une compression voulue de toute apparence d’émancipation?

Les comptes de l’année 1239 nous font connaître quelques menus faits bien anodins, dont notre ville ne retirera pas un supplément de notoriété.

Dans l’ordre des obligations pieuses ou charitables, on trouve : 1° le paiement de la rente de 14 livres accordée par Philippe Auguste au prieuré à titre d’indemnité pour le service divin célébré au château (2); 2° le versement d’un don, à l’occasion des fêtes de Pâques, 97 sols et demi, à la Mai son- Dieu ; on reconnaît la le couvent de Saint-Eloi servant d’hôpital dès cette époque.

Puis ce sont des aumônes ou des gratifications de bon plaisir de la part du roi : â Terricus Torchebœuf, pauvre soldat; à un certain homme de Poissy, qui a perdu son cheval au service de la jeune reine (Marguerite), 4 L. p. (le 26-30 mai); â un pauvre homme venu d’Espagne vers le roi pour se soigner ses infirmités : 20 sols (21 juin); à Odon de Cormeilles, même cause : 100 sols (19 juin); aux Lépreux de Charlevanne : 100 sols (19 juin) ; à une pauvre femme qui faisait les chapels en coton pour le roi (3) : 20 sols (22 juillet); à Chatelins de Saint-Germain, â l’occasion du mariage de sa fille : 42 livres (21 juin); au même, pour la garde des petits oiseaux : 136 L. p. (26-30 mai); au même, pour la garde de 4 faucons de Gênes et 17 éperviers pendant 20 jours : 33 sols 4 d. (17 juillet).

Au même, pour la garde des autres oiseaux pendant un mois : 23 sols 4 d. (septembre 1239). Au même, pour la garde d'un faucon et deux éperviers pendant 47 jours : 46 sols 6 d.

Voilà la grande obsession future des rois successeurs de saint Louis : les oiseaux de chasse; on retrouve cette mention à chaque règne. La suivante sera très fréquente sous Charles V, Charles VI et surtout sous François Ier:

A Herbert de Lions (Eure), oiselier, qui a apporté un épervier de la forêt dudit Lions : 40 sols (21 juin). A Pierre le Jeune, pour un tiercelet qu’il a apporté au roi : 40 sols.

En voici une autre qui nous rappelle tout le passé (les « pêcheries » de Charlevanne et autres lieux, en remontant à Childebert (année 528) :

19 juin 1239 : pour la nourriture des poissons de la fosse d'Asnières, quand le roi alla en Anjou, et pour deux sennes (4) posées : une à Asnières et une autre part : 4 L. 17 sols.

(1) Ce règlement sera presque copié par Charles IV, en 1322 (31 août), pour la reine, sa femme.

(2) Dec. des Irist. des Gaules, XXII, 624.

(3) Un détail typique que l’on chercherait vainement ailleurs.

(4) Filets à poissons : vanne, venne, senne, des diplômes de Robert II (V. Préliminaires).

RÈGNE I)E LOUIS IX

En fait de dépenses somptuaires, on a des fragments de comptes pour 1239 par Emeiic Boidiei,mais les sommes ne figurent pas à la transcription qui nous les fait connaîtie. On y parle de bijoux, d’or, d’argent, de réparations de joaillerie.

1 ai conti e, nous y relevons, a la date du 22 juillet : don à Philippe, harpiste du comte de Flandre : 40 sols; et, du 25 août au 2 septembre : à Alessandre, harpiste , pour se soigner : 40 sols ; puis, du 4 au 5 septembre : 60 sols pour un texte à illustrer; il s’agit évidemment d’une miniature (1).

1 oui ce qui touche à 1 entretien du domaine de Saint-Germain, on voit intervenu, ici et la, le concierge de Saint -Germain, quelque chose comme le conservateur-chef du domaine tout entier. Il paraît assez évident que c’est lui qui a l’œil à tout; il encaisse du tiésoi les sommes nécessaires et en rend compte à qui de droit. A côté de ce qui les concerne, nous avons relevé un détail utile pour un rapprochement futur :

Le garde de la foret de Loge ■ 13 L. 14 sols.

— pour sa robe (ses vêtements ), une 1)2 année : 50 sols.

Six sergents sous ses ordres , à chacun, 6 deniers par jour : 20 L. 11 sols.

Enfin, ce sont les frais de voyage, de séjour et d’indemnité aux « envoyés vers le roi. »

La moyenne par jour accusée cette année-là peut approcher de 120 L. p. (multiplié par 60, égale 7.200 francs).

G’est une somme rondelette, mais il faut tenir compte du personnel en déplacement et des nombreuses bêtes de somme et chevaux de selle nécessités par ces déplacements en masse.

De l’étranger, venaient vers le roi des légats, et l’usage s’était établi de les défrayer d’une partie de leurs frais de retour. Sous François Ier, les mêmes errements de générosité seront une plaie pour le trésor royal, d’autant plus que le « Grand Généreux » avait le geste facile, trop facile même, eu égard à la pénurie fréquente des coffres royaux.

En 1239, les taux sont encore modestes : le 21 juillet, on versait 40 sols à un envoyé de la reine d’Aragon (Eléonore de Castille, sœur de la reine mère. Blanche de Castille), qui avait été répudiée par Jacques Ier de Castille en 1229; à Me Galterius, clerc de l’Empereur : 46 sols, etc.

Quelques-unes de ces mentions nous autorisent à conclure, pour l’ensemble des î dations sociales, à 1 absence des barrières protocolaires élevées par Henri II et ses successeurs, et surélevées par Louis XIV, entre les sujets et les gens du pouvoir. La legende a d’ailleurs représenté saint Louis comme vivant de la vie de son peuple, et

(1) Pour tout ce qui concerne le mouvement artistique, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages spéciaux qui ont traite ces questions d’enluminure, de bijouterie, d’orfèvrerie, etc.

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

le fréquentant sans morgue, en bon père de famille. Les successeurs de notie toi observeront plus ou moins la même attitude : on conçoit que c’était avant tout une question de tempérament et qu’une Isabeau de Bavière ne pouvait pas regaidei le peuple avec les yeux d’une Blanche de Castille, ou un Philippe de Valois avec ceux d’un saint Louis.

§ ni

La chapelle ogivale de Louis IX et les grands travaux du règne.

Les grands travaux.

Le règne de Louis IX est caractérisé par deux grandes entreprises architecturales : l’une, certaine, la chapelle ogivale; l’autre, très probable, Y agrandissement du château féodal par l’adjonction d’un ensemble de nouvelles constructions appelées le petit châtelet, par opposition au dénominatif appliqué au vieux château de Louis \ I, dit : le grand châtelet.

La construction de la chapelle entraîna de grandes modifications dans la partie Sud de la forteresse, et celles-ci furent sans doute influencées par la nécessité d’agrandir le château, devenu trop étroit pour contenir la loule des privilégiés composant la Cour royale et les gens de service, â proportion plus nombreux qu’ils n’étaient sous les règnes précédents.

Au demeurant, nous voyons dans ces diverses entreprises l’exécution d’un plan d’ensemble réalisant deux objets : la chapelle et un second châtelet annexe du premier.

L’érection de la chapelle est une certitude basée sur un acte de 1238(1), dont on a parlé autrefois (2), du transfert dans l’église de Saint-Germain, annexe de celle du prieuré de Feuillancourt, du service divin fondé au château par Philippe Auguste.

La construction du petit châtelet est, en elle-même, une autre certitude, mais la date de son exécution étant inconnue, ce n’est plus qu’une hypothèse de notre part d’attribuer à saint Louis l’honneur de l’avoir réalisée. Cette hypothèse, toutetois, n’est pas de celles qui se soutiennent péniblement; on va le voir immédiatement.

Le Petit Châtelet. — En dépouillant les comptes anciens, nous avons rencontré, dans ceux des haillages de France, pour le troisième quartier de l’année 128, > (octobre et décembre) (3), cette suite dénoncés suggestifs :

(1) Loco capellæ cjuam Philippus rex fundaverat , aliam (Ludovicus rex) exstruxerit capellam. (Arch. nat., J. 461, n° 10.)

(3) Philippe lit le Hardi, fils de Louis IX, étant mort le 6 octobre 1285, c’est le premier compte du règne de Philippe IV le Bel qui s’ouvre avec ce troisième quartier de l’année 1285.

LA CHAPELLE DE SAINT LOUIS

Dépenses de Saint-Germain-en-Laye : Pour les travaux du

Grand Châtelet . 19 L. 9 s. 5 d.

Pour les travaux du Petit Châtelet, dont leu murs ont besoin d’être

soutenus et consolidés . 35 L. 11 s. 6 d.

Pour les travaux des demeures (1) de Saint-Germain-en-Laye. . 57 L. 13 s. 4 d.

Pour le concierge . 18 L. 9 s. 3 d.

De ces données précises, nous tirons les déductions suivantes :

Si, dès le premier mois du règne de Philippe le Bel, nous trouvons un paiement de travaux de consolidation, il est bien certain que ceux-ci ont été achevés antérieurement, et, tout récents qu’on les suppose, ils appartenaient au règne précédent, en l’espèce à celui de Philippe III, fils de saint Louis, 1270-1285. Mais, en second lieu, si nous considérons que la réfection des murs du petit Châtelet s’imposait « Mûris ibidem retinendis alque sustinendis » cela indique un état de grave délabrement. N’est-ce pas alors nous faire entendre que ces murs avaient déjà subi les injures du temps? Or, Philippe III n’a régné que quinze années, et â supposer qu’il fut le constructeur du petit Châtelet, il faudrait admettre l'hypothèse d’une malfaçon criante dans la construction : un édifice n’est pas délabré après moins de quinze années d’usage. Le petit Châtelet est donc, cette fois, antérieur au règne de Philippe III, et nous

Fig. 38. — Agrandissement, par saint Louis, du château féodal de Louis VI, entre 1238 et 1270. A gauche de la ligne B'B’ le petit Châtelet ; à droite de A’A’ le grand Châtelet ancien château fort de Louis VI).

(1) Nous pensons qu’il s’agit ici des réparations intérieures des deux Châtelets, et peut-être d’autres annexes dont la connaissance nous échappe.

CHATEAUX ROYAUX. — XIII

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

sommes reportés à celui qui l’a précédé, c’est-à-dire à celui de saint Louis. Devonsnous remonter plus haut encore, à ceux de Louis VIII ou de Philippe Auguste? Aucune trace d’entreprise d’une construction quelconque ne peut être relevée à l'actif de ces deux monarques; par contre, saint Louis fit construire la chapelle et remanier tout le pourtour de l’oratoire: lui seul, à notre sens, peut être l’auteur du petit Châtelet, entreprise corrélative de la construction de la chapelle, ainsi que nous l’avions déjà dit. La suite de nos déductions apportera la plus grande somme de probabilités requises en faveur de cette thèse, basée sur un article des comptes de

1284, relatif « au nouveau défrichement et nouveaux murs » à faire à la maison royale (1).

En premier lieu, le village germanois, à l’époque de Louis IX, n’était pas tellement important que l’on puisse soutenir valablement l’hypothèse de deux Châtelets séparés, éloignés l’un de l’autre. Et, l’on ne peut davantage penser à appliquer l’épithète de « petit Châtelet » à l’une des portes de la ville close de murs, attendu qu’il faudrait prouver que la ville était devenue assez grande et assez riche pour avoir nécessité ce système de défense. Rien n’est moins certain.

En second lieu, le libellé de l’article des comptes justifiant la dépense faite au petit Châtelet s’harmonise trop bien avec la légèreté de la construction des annexes B de notre plan (v. fig. 88), pour que nous hésitions à reconnaître dans ces murs légers, ceux du petit Châtelet, lesquels « ont besoin d’être soutenus et réparés ». En

1285, ils avaient déjà une cinquantaine d’années d’existence et la réparation apparaît alors comme admissible.

Fig. 39. — Orientations divergentes du donjon de Louis VI (axe CD) et de la chapelle de saint Louis (axe HH’).

En troisième lieu, ces substructions légères sont orientées, à leur tour, avec un devers prononcé dont la ligne de hase B’B’ accuse la direction. Il semble que Louis IX, après avoirdéjà obtenu une ouverture d’angle plus grande en orientant liturgiquement sa chapelle (v. fig. 39), ait voulu la dégager plus encore en construisant son petit Châtelet en dehors de l’alignement offert par l’aile A du grand Châtelet de Louis VI (v. fig. 88).

(1) Hcc. Iiisl. Gaule cl France, XXII, 578^.

LA CHAPELLE DE SAINT LOUIS

Le grand Châtelet serait donc l’ensemble des constructions A figurées à droite de la ligne A’ A’, et le petit Châtelet, celles B, à gauche de la ligne B’B’ de notre dessin (v. FIG. 38).

A quel usage Louis IX avait-il destiné ce petit Châtelet? Nous croyons très fermement que c’étaient là « les communs » auxquels nous faisions allusion en parlant de « l’hostel du Roi ».

Pour ce qui est de reconstituer le plan général de ces « communs », on comprendra notre réserve à l’essayer. Néanmoins, d’après la direction des bâtiments B, il semble que cette annexe se soit étendue de préférence dans la zone couverte actuellement par l’aile nord du château (marquée en ligne pointillée ce, v. fig. 38).

Louis IX fit-il élever quoi que soit sur l'emplacement de l’aile Sud actuelle (Rue I hiers) ? On 1 ignore absolument, mais il serait assez logique d’admettre de ce dernier côté une suite ininterrompue de murailles reliant la chapelle avec l’extrémité des bâtiments communs.

Peut-être même y avait-il une entrée ménagée dans cette muraille supposée. Les restes d une tourelle (?) ronde, que Millet a figurés sur son plan (v. fig. 30), font naître I idée dune poterne, flanquée de ses deux tours, dont les fondations de l’une auraient subsisté, et donnant accès dans la cour intérieure du château transformé; mais, hâtons-nous de dire que ce n’est qu’une fantaisie d’imagination que rien ne permet de prendre a la lettre, quelque plausible qu’elle soit de notre part.

Fig. 40. — Plan linéraire du château de Charles V ( 1 304— 1 380) englobant les deux Châtelets de saint Louis.

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

Admettre cette muraille biaise dégageant complètement le chevet de la chapelle est presque une nécessité topographique pour justifier la forme bizarre du plan du château réédifié par Charles V, après la destruction de cette demeure de saint Louis par les Anglais en 1346 (1). On sait que, en 1576, J. Androuet du Cerceau qualifiait la cour intérieure du château des mots méprisants de « Sauvaige Quadrature ». Cette sauvage quadrature venait tout simplement d’un plan antérieurement respecté par François Ier, c’est-à-dire du plan de Charles V, lequel avait tout bonnement englobé faire ancienne et, probablement, certaines fondations solides du château de saint Louis dont les murailles du Sud ont fixé la direction si étrange de ce côté, par rapport aux autres ailes. L’aile Nord portant sur la gauche du donjon alla englober toute la portion ruinée des communs, et l’aile Est a utilisé en partie les fondations rectilignes de ces mêmes communs. L’étude, même superficielle de notre dessin (v. fig. 38) rend toutes ces déductions si rationnelles que, pour un peu, on oserait risquer l’affirmation que telle dut être l’œuvre de saint Louis utilisée par Charles V.

Nous avons déjà fait justice (2) des on dit concernant l’achat des bâtiments du prieuré par Louis VI, à l’effet de leur substituer son château fort. Nous n’y faisons de nouveau une allusion passagère que pressé par une objection possible de la part de quelques-uns de nos lecteurs: ces substructions légères que nous identifions pvoprio niolu avec le petit Châtelet ou «communs du château », ne peuvent-elles être regardées comme les vestiges oubliés du prieuré primitif détruit par Louis VI?

A cela nous répondrons qu’elles sont en dehors de faire occupée par le château féodal et nous renvoyons les opposants à notre explication des laits de la « question Gharlevanne » (3).

En résumé, et pour tout éclaircir, le dessein de saint Louis paraît avoir été le suivant :

1° Construire une chapelle, orientée suivant les règles liturgiques et isolée des bâtiments anciens le plus qu’il se pouvait, mais, sans rien sacrifier des nécessités de la protection élémentaire du manoir royal.

2° Construire un second Châtelet accolé à l’ancien, autant que les parties conservées de celui-ci le permettaient, et sans nuire à l’isolement de la chapelle; d’où, orientation divergente de toutes les nouvelles constructions.

3° Enclos du tout à l’aide de murs, dont les directions bizarres répondaient à la bizarre justaposition des édifices bâtis les uns après les autres, « au petit bonheur », selon les nécessités du moment pour chacun d’eux. Portion considérable de l’ancien château féodal, nouveau petit châtelet, nouvelle chapelle, nouveaux murs, raccords adventices, telle fut l’entreprise.

Et, que l’on n’objecte pas l’étrangeté de la demeure royale, ainsi reconstituée dans son ensemble d’après les ruines existantes, car, à cette critique, nous oppose-

1) Guillaume de Nangis, Cont. Chron. à l'année 1346, Ed. Géraud, 1843, If, 198: Rex. Angiiae veniens usque ad Villam Sancli Germani in baya, eam spoliavit, incendit et domum regiam... »

(3) V. pp. 41-52.

LA CHAPELLE DE SAINT LOUIS

rions nous-même un argument tiré du plan infiniment plus étrange de l’ancienne maison royale de Vincennes (1) dite le château du Bois: véritable amalgame de masures juxtaposées sans alignement défini, sorte de hameau en miniature, n’ayant rien de comparable même avec notre reconstitution hypothétique des deux châtelets de Saint-Germain. Ceux-ci constitueraient une merveille de régularité relative à côté de l’irrégularité du château du Bois â l’époque de saint Louis.

Passons maintenant au principal objet de ce chapitre : la chapelle ogivale.

Caractères de l architecture de la Chapelle. — Nous empruntons à un auteur peu connu mais fort sérieux, — malgré les quelques petites erreurs de faits ou de dates dont son ouvrage n’est pas exempt — quelques remarques parmi celles qui nous ont paru les mieux venues.

h . de Lacombe écrivait (2) : La chapelle du château... appartient au style ogival le plus pur. Son origine est inscrite dans les nervures qui marquent les arêtes de sa voûte hardie, dans ses colonnettes à faisceaux, dans ses fenêtres gothiques d’une structure artistique et savante. Elle mesure 24 mètres de long sur 10 de large. Elle ne porte cependant pas 1 empreinte du fondateur de la Sainte Chapelle, Pierre de Montreuil. La conformité quelle offre, en certains points, avec les monuments gothiques de la Bourgogne et de la Champagne semble indiquer qu’elle fut érigée d après les plans d’un architecte appartenant â l'une ou â l’autre de ces deux provinces. Elle présente, en outre, un fait unique, ou du moins sans analogie connue dans la construction gothique: ses fenêtres sont rectangulaires au lieu d’être ogivales dans leur partie supérieure, de manière à laisser tout l’intervalle entre les contreforts totalement a jour, sans rien enlever à l’édifice de son caractère architectural. Les contreforts et les ares intérieurs qui supportent â eux seuls la toiture et les voûtes affirment le motif bourguignon (v. fig. 41).

Le même auteur cite encore Viollet le Duc (3); nous le suivons à notre tour: « Le maître de cette œuvre (un anonyme) était sûr de son art. C’était en même « temps un homme de goût et un savant de premier ordre ». « S’il y avait quelques « doutes sur la date, il suffirait de comparer ses profils et sa sculpture avec les « profils et les sculptures des monuments champenois du XIIIe siècle pour être « assuré que la chapelle du château de Saint-Germain est contemporaine des cha- « pelles absidales de la cathédrale de Reims, des parties inférieures de la cathédrale « de I royes, de la chapelle de l’archevêché de Reims, constructions qui sont anté- « Heures a 1240. La corniche supérieure et la balustrade dont on a retrouvé les « fragments peuvent remonter â 1230 ».

L archéologie, la science et les diplômes authentiques sont ici pleinement d’accord sur l’époque de la construction, 1230-1238.

(1) V. l’ouvrage: le Château de Vincennes, 2 vol. in-4°, par M. le commandant de Fossa, 1008, Paris.

(2) F. de Lacombe: le Château de Saint-Germain-en- Laye , petit opuscule in-12, chez Dentu, 1*74. Pages 25 et suiv. — Peut-être ces lignes ne sont-elles pas émanées directement de sa plume. Peu importe, elles sont justes et bonnes à citer.

(3) Dicl. raisonné de l’architecture française.

LE CHATEAU DES CAPETIENS

Eig. 41. — Lachapelle de saint Louis (1238) restaurée (1875? 1904).

Vue en perspective de la rue Tliiers. — A gauche, le nouveau pavillon imaginé par feu A. Millet. A droite, le petit pont (restauré) du château de François Ier (1540-1547).

LA CHAPELLE DE SAINT LOUIS

L’Architecte du Monument. — On vient de voir que l’érudit, auquel nous avons emprunté une courte expertise du sanctuaire, n’attribue pas à Pierre de Montreuil, cette conception si harmonieuse; tandis que, un auteur (1) écrivait récemment que la chapelle du château de Saint-Germain « préparait Saint-Denis et la Sainte Chapelle (de Paris) qui est l’œuvre de Pierre de Montreuil ».

Est-ce à dire que la chapelle de Saint-Germain puisse s’honorer d’un si haut parrainage?

La vérité oblige à confesser que ce n’est qu’une hypothèse. Est-elle vraisemblable ? C est aux gens du métier à proposer leurs arguments dont par ailleurs on sait l’extrême fragilité. Une analogie peut provenir d’une copie, et l’artiste de génie est-il donc enchaîné à se copier? Un habile artisan ne peut-il copier lui-même et inventer à son tour?

Nous avions espéré un instant découvrir un mot, un nom dans les comptes du XIIIe' siècle, voire une allusion d’un annaliste postérieur, mais rien n’est venu se placer sous nos yeux de fureteur inlassable. Peut-être le document s’est-il caché; s’il existe, il faut avouer que depuis des siècles il garde bien son secret, car ils sont légion ceux qui l’ont pourchassé sans succès. Si les peuples heureux n’ont pas d’histoire, pourquoi s’efforcer de leur en créer une? Au regard de la chapelle pourquoi s’ingénier à lui imposer un nom d’architecte (pii peut n’être pas le vrai? La beauté du monument y gagnera-t-elle d’une ligne, lorsque l’on aura proclamé, hypothétiquement, cj u elle a pour créateur Pierre de Montreuil? Sachons-nous contenter de moins en nous déclarant satisfaits de cette beauté à laquelle l’anonymat de son auteur ajoute une pointe de mystère séculaire; et, pour peu que nous avions quelques notions historiques puisées à une source pure, laissons-nous aller à cette émotion enveloppant tout l’être, aussitôt que nous pénétrons dans ce lieu vénérable si habilement restauré.

L Etat actuel. — U semble, à la vue de ces pierres aux contours émoussés par 1 usure des siècles que 1 ombre de saint Louis vague silencieusement derrière ces légèies aicades a colonnettes qui, a si peu de frais, donnent une allure mystérieuse aux îetiaits latéiaux abritant jadis de chaque coté de la net les autels particuliers des deux chapelles votives.

Si, un moment après, on porte les yeux vers la voûte, on aperçoit à chaque clef, des îosaces minuscules formant pendentifs sculptés et supportant deux tètes adossées, inclinées, paraissant plonger dans le vide leurs regards figés, sur les intrus qui, plusieurs fois la semaine, déambulent irrespectueusement, le chef couvert, dans le Saint Lieu, veut de son autel et encombré de sarcophages et autres monuments du christianisme primitif. Si ces pierres pouvaient parler, que ne diraientelles pas? Peut-être crieraient-elles leur indignation.

(1) Stkin, Musées cl Monuments de France. Revue mensuelle par P. Vitry, 190(1, n° 3, p. 45, Laure ns, éd., Paris. — Lance, Dict. des architectes, ne dit rien du rôle supposé de P. de Montreuil i’i Saint-Germain. — P. de Montreuil est mort à Paris, le 17 mars 1264. — Rien de plus dans Bauchal, iVouv. dtcl. bioij. cl ait. des Arc/t. français. Daly fils et Cie, éd. Paris, 1887.

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

Fig. 42. — Arcature à colonnettes régnant tout autour de l’édifice.

Vue d'un des retraits latéraux ayant servi de chapelle votive.

Ces figures sont-elles représentatives des profils royaux des enfants de saint Louis? Un érudit bien connu, M. Salomon Reinach (1), a proposé cette identification avec une certaine apparence de probabilités. La question serait intéressante a élucider par l’histoire de la statuaire de l’époque. Le nombre des princes, le sexe de l’individu représenté correspondent assez bien à l’état de la famille prise en bloc. Les traits durs, comme taillés à la hache, n’ont rien de ce quel on s attend a trou\ei dans des physionomies royales, d’autant plus que Louis IX avait une figure line, émaciée. Mais il serait aussi imprudent d’affirmer que de nier en une aussi délicate matière : sub judice lis est.

1 V. Le musée chrétien dans la chapelle de saint Louis, par Salomon Reinach, in-8°, Leroux, Paris, p. 10.

LA CHAPELLE DE SAINT LOUIS

On ne doit pas oublier, en effet, que Louis IX s’étant marié en 1234, ses « huit enfants » ne pouvaient, en 1238, avoir vu le jour, et l’aîné être parvenu à sa vingtième année environ. Si donc ces sculptures représentent les membres de la famille royale, elles n’ont pu être ajoutées qu’après coup (la chapelle étant terminée en 1238) et cela nous reporte à l’année 1254 au plus tôt. C’est un argument dont on ne saurait laire 11 en une enquête de cette nature.

Détachons nos yeux de la voûte el reportons-les vers le sol dallé. On devra remarquer que le niveau actuel de la cour intérieure du château est plus haut que le dallage de la chapelle d’environ lm20. Cette différence représente les remblais successifs de la cour, corrélatifs de l’exhaussement du château, chaque fois que les rois ont eu l’occasion de le reconstruire. Il est probable que, sous Charles V, le château reconstruit par ce roi (vers 1364-67 ?) était plus bas que celui de la renaissance élevé par François Ier deux cents ans plus tard, puisque l’on sait de source certaine (1) que ce dernier château était presque au niveau du château actuel, et que le sol de la chapelle était alors en contre-bas de trois pieds environ. Saint Louis n’ayant pas dû construire sa chapelle comme on dispose un cellier souterrain, c’est donc que le sol environnant a bien été exhaussé par des remblais.

La Rosace. Enfin, et pour terminer celte rapide inspection des lieux, nous ne manquerons pas de regarder vers le fond de l’édifice, et si nos yeux ne sont pas arrêtés par la merveille même de ce petit vaisseau, c’est que toute perception d’art sera éteinte en nous. Nous voulons parler de cette admirable dentelle de pierre sculptée qui a nom: la rosace ou la rose. Ses proportions gigantesques (100 mètres carrés environ: elle mesure 10x10), hors de proportion avec le reste de l’édifice en font une chose déjà unique; et, par la place quelle occupe, elle écrase le regard d autant plus (pie le mur du tond qui la soutient est orné d’une galerie détachée à peine du gros œuvre, et surplombe cette ravissante arcature à eolonnettes, dont on a donné plus haut la reproduction gravée.

On sait que le hasard seul l’a fait découvrir, un jour que les maçons abattaient pour le reluire à neuf, 1 enduit de plâtre qui, depuis deux cents ans environ l’avait dérobée aux regards, et fait oublier des hommes. Heureux hasard qui a servi à la fois 1 art et 1 histoire. On aurait pu croire que la pensée de la soustraire à des attentats démolisseurs fut la cause de son obturation; mais la pensée qui a dicté ce méfait est infiniment moins respectable (2).

Elle est actuellement rétablie dans son architecture originale, mais les « jours » autrefois garnis de « verres peints », le sont aujourd’hui de vulgaires moellons, en attendant que l’on ait trouvé un moyen terme de créer l’illusion d’un vitrail, à défaut de la verrière classique que I on ne reverra jamais, le bâtiment adossé au mur qui la supporte ne le permettant plus.

(1) Comptes de 1548-50 la dépense fuite pour le remblai de la chapelle dont le sol était alors de 3 pieds en contredjas de celui de la cour environnante.

(2) On le montrera en temps opportun.

CHATEAUX HOYAUX

L’histoire des vicissitudes de cette œuvre splendide n’ayant jamais été tirée au clair, nous avons tenté de l’écrire d’après des données certaines.

Nous avons déjà soulevé la question de l’isolement de la chapelle du côté de cette rosace, en imaginant hypothétiquement un raccord du pavillon Ouest (place du Château) avec le mur qui la soutient. On ne peut, en effet, admettre un seul instant

Pic. 43. — La Merveille. Coupe de la chapelle du côté de la rosace de saint Louis (Rose gothique de 100 mètres carrés (10x10) remise au jour et actuellement maçonnée).

LA CHAPELLE DE SAINT LOUIS

que le maître des œuvres de maçonnerie de saint Louis ait imaginé un décor factice. La verrière créée par son imagination d’artiste laissait donc la lumière du couchant inonder le sanctuaire à pleins flots. Elle fut « estouppée » comme on disait au XVIe siècle; à quelle époque, par qui et pourquoi le fut-elle?

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Fig. 44. — Angle Sud-Ouest du château vieux.

La chapelle et ses attenances sous Charles V vue de gauche), et sous François Ier (vue de droite).

Le seul document que nous possédions sur la question est un article, extrait des comptes de Nicolas Picart, trésorier des bâtiments, pour les années 1548-49-50, et libellé comme il suit :

LE CHATEAU DES CAPETIENS

« x\ Jean de la Hamée, maistre victrier, demourant à Paris, la somme de « 1200 1. 10 sols tournois (1), à luy ordonnée par maistre Philibert de Corme, coince missaire des dits bâtiments et édiffices et ses lettres d’ordonnance signées de « sa main le septième jour de novembre M.VC XLVIII, sur et tant moings (2) des « ouvraiges et réparations de victres par luy faictes pour le Roy nostre dict Sei- « gneur, ès édiffices et basse court du dict chasteau, ès lieux et endroictz cy-après « déclairez durant les moys de septembre, octobre, novembre et décembre, <( l’an M.VC XLVIII, ainssy et en la manière qui s’ensuit :

« 1° Travail fait au-dessous de l’appartement de Mme la duchesse de Valentinois.

« 2° Travail fait à la chambre de Mlle la Bastarde ».

Ces deux articles n’ont pas à nous retenir.

« 3° Ausdictes trois /ormes, et en l’aultre forme en suivant estant à la couppe au bout de ladicte chappelle du cos té de la cuisine de bouche du Roy ».

Il s’agit ici des trois fenêtres du pan coupé terminant la salle des fêtes (v. fig.44) et sans doute de l’autre fenêtre située dans le retour d’équerre entre les deux petites « viz » (escalier à vis) dans les tourelles de ce côté; la cuisine de bouche du roi était au rez-de-chaussée de cette partie (la couppe) du bâtiment. Suivons :

... Soubz le voirre painct avoir mis XLVIII panneaulx de voirre neuf en gros plomb fort, ès lieux qui esloient maçonnez, et estoupp&z pour donner plus grand jour et clarté eu ladicte chappelle, ainsi qu’ils soulloient estre d’anciennetté contenant ensemble, etc... (3) ».

Tentons d’éclaircir ce libellé d’une langue aujourd’hui tombée en désuétude.

« Sous le verre peint avoir mis du verre neuf » signifie que l’on a vitré en verre blanc ordinaire, sans teinte, une portion des trois fenêtres dont les impostes étaient déjà vitrées en verres de couleur. Mais il est spécifié que ce travail fut fait « ès-lieux qui étaient maçonnés... »; cela signifie que la partie basse des fenêtres, dont l’imposte était vitrée en couleur, était elle-même maçonnée; en d’autres termes, il y avait là trois fausses fenêtres rectangulaires, terminées par des impostes vitrées demirondes, dont on a transformé la partie inférieure en fenêtres réelles, vitrées de verre blanc.

Le résultat fut de donner « plus grand jour et clarté en la chapelle comme il soullait être d’ ancienneté ».

Ce d’ancienneté ne peut s’entendre que de l’état antérieur à la construction de la salle du bal (1540-1547) et nous avons ici une preuve certaine (pie, depuis saint Louis jusqu’à François Ier, la rosace était bien vitrée, et prenait son jour sur la place actuelle du Château.

Dans quel but François Ier avait-il autorisé cette construction anormale de trois fausses fenêtres à la coupe au bout de la chapelle?

La grande salle de bal elle-même se terminait ainsi d’une façon ridicule. Quelle

(1) La dépense concerne quatre articles dont deux étrangers à la chapelle.

(2) C’est donc un acompte.

(3) De Lauoiidk, Comptes des Bâtiments du Roi, t. IL, p. 320.

LA CHAPELLE DE SAINT LOUIS

nécessité urgente avait porté le roi à utiliser cette encoignure mal venue? Autant de mystères insondables (1).

François Ier avait-il rêvé la suppression de la verrière prenant encore jour dans la salle du bal? La mort ne lui permit pas de réaliser ce plan, et, bien au contraire, Philibert de Lorme, nouvel intendant ordonnateur des bâtiments du roi Henri II, non seulement ne supprima pas la verrière, mais lui procura le jour que les plans agréés par de Neuville de Villeroy et autres avait maladroitement obstrué.

Jean de la Hamée fut chargé du travail de vitrerie, grâce â l’intervention de Philibert de Lorme, exécuteur des volontés d’Henri II, et la verrière, reçut de nouveau le jour du dehors. Cela se passait en 1548-49.

Nous avons dit précédemment qu’il nous avait été impossible de préciser la date de l’obturation de la rosace, et l’auteur de ce méfait. Il nous est loisible toutefois d’énoncer nos soupçons.

De Henri II à Louis XIII inclus (1548 à 1643), nous ne voyons rien qui nous incite à penser qu’aucun des rois de cette période soit l’auteur de la transformation incriminée. Par contre, Louis XIV a changé la destination de la salle cle bal en salle de théâtre et la scène fut établie précisément â l’extrémité de cette salle, derrière la chapelle, c’est-àdire derrière la rosace : celle-ci était désormais plongée dans l’obscurité. Il y allait (le la sécurité du nombreux personnel circulant dans les couloirs passant le long de la rosace, que les vitres de celle-ci fussent supprimées et la chapelle isolée complètement du théâtre.

De plus un mur de refend est venu terminer le fond de la scène et butter sur le mur de la rose même ( v. fig. 45).

(1 11 nous semble même que ce soit un réel dommage que l’architecte Millet ait imaginé le pavillon carré a deux tourelles qui termine le pavillon d’angle en façade sur la place du Château et sur la place 1 hiers. Jamais ce pavillon n'a existé. Il y avait là le pan coupé disgracieux obstruant la chapelle; il fallait supprimer cette abomination, terminer le bàtimentNord au droit du mur Nord de la chapelle restaurée, continuer le rez-de-chaussée derrière la chapelle, couronner ce rez-dechaussée par une terrasse avec balcons sculptés à jour en ogives et rendre à la rosace sa verrière en pleine lumière au-dessus de la terrasse ainsi aménagée. On n’innovait rien, ou que fort peu de chose, et Ion restait dans la tradition des trois antiques constructions combinées de saint Louis, Charles V et trançoisIer. La restauration Millet n’est dans cette partie du château que la réalisation d’une vue personnelle à l’auteur : traduttore traditore.

Img. 45. — Pavillon S.-O. élevé par J. Hardouin Mansart en 1683-84, masquant la rosace de la chapelle et prolongeant le bâtiment Ouest en façade sur la place actuelle du Château.

LE CHATEAU DES CAPETIENS

Ce fut le coup de grâce. A nos yeux, c’est donc Louis XIV, 1 auteur de la destruction du chef-d’œuvre ogival, et ce ne peut-être que lui qui puisse l’avoir été.

Il ne nous reste plus qu’à reprendre notre exposé à la date de 1238 au moment où Louis IX établit officiellement son chapelain particulier. Nous suivrons l’ordre chronologique des évènements de toute nature dont la chapelle fut le théâtie, en quelque sorte obligé.

§ IL — Evènements historiques dont la chapelle fut le théâtre

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