RÈGNE DE LOUIS X LE HUTIN
La même année, Raoul de Rays (ou Retz), prévôt du roi, à Saint-Germain, rendait une ordonnance d’un intérêt très secondaire: il s’agissait des droits d’un Raoul de Beaumont sur le bois à prendre en forêt de Lave. Insister sur une telle misèie, ce seiait ramener 1 histoire aux menus faits ressortissant au bureau de bienfaisance.
Toutefois, ce Raoul de Beaumont pourrait bien n’être que le Rodolphe de Beaumont, bénéficiaire du don à lui fait par Philippe IV, en 1294, du fief de Larchère (1).
Nous arrivons ainsi a l’année 1316 pour rencontrer quelque chose de plus captivant, toutes proportions gardées : c’est l’état de Yhostel du Roi, de la Reine et des Enfants de France, cette année-là.
Louis X avait, en héritant du trône, hérité également de l’organisation de la maison loyale de son père. On a vu cette toide bigarrée émargeant au buffet et à la caisse du Roi: ce n’était qu’un règlement qui nous le faisait savoir. Ici, en 1316, nous apienons le coût réel de toutes ces bouches à nourrir et de ces corps à vêtir. Hôtel du Roi : 164 personnes : 36.500 L. p. par an.
Hôtel de la Reine : 202 — : 12.410 L. p.
Hôtel des Enfants : 42 — : 3.650 L. p.
Au total : 52.560 L. p. —
C’est une moyenne. L’éditeur qui nous fournit ces chiffres (2) a donné précédemment le chiffre de 53.610 L. pour l’année 1252 (saint Louis), en faisant remarquer que cette année-là fut très forte parce qu’on était à la croisade. Tout dépend du nombre de tetes a nourrir. On remarquera simplement pour ce compte de 1316, que 1 hôtel de la reine est peuplé d’un cinquième de créatures de plus que l’hôtel du roi,
et que, néanmoins, il coûte le tiers seulement de ce que coûte celui du seigneur et maître.
Passons au successeur du Hutin : à son frère Philippe V, dit le Long.
§ IV
Philippe V, dit le Long
roi, LE 9 Janvier (3) 1317 — mort, le 3 Janvier 1322.
Philippe s était annoncé, dès avant son règne, comme un joyeux vivant, joueur incorrigible et grand amateur de luxe. On l’a dit: c’est par un extrait de compte de son hôtel alors qu il n était qu un simple Monseigneur de Poitiers, second fils du roi 1 hilippe D le Bel, en 1313-1314, que nous l’avons déjà jugé. Monseigneur avait son
(1) V. précédemment p. 141 et aux P. J. pour le détail.
(2) Douet d’Arcq, Comptes de l'Iwlel , Notice p. XI.
•f Louis X était mort le 5 juin 1316 laissant une fille et un héritier en espérance. Celui-ci naquit en septembre, mais mourut aussitôt. Philippe, à la mort de Louis X, avait pris doflice la régence, il n avait plus qu’à se faire reconnaître et couronner: ce qui fut fait le 9 janvier 1317.
LE CHATEAU DES CAPÉTIENS
argentier, Guillaume de Péronne (1), sorte de tuteur, par trop croquemitaine, réglant les fantaisies du jeune homme (2). Parmi celles-ci, on en trouve une qui se répète trois fois: il aimait à jouer à la griesche. Qu’était ce jeu? Nous n avons pu le découvrir, mais à moins que nous ne soyons victimes de 1 ’incompréhion d’une métaphore, il est probable que ce jeu ne laissait pas d’être désagréable pour le perdant. On lit ceci :
Dimanche 28e jour d’octobre, à Saint-Germain-en-Laye, à Monseigneur « qui fu « saignez ce jour pour joer a la griesche à nos dames, VI florins de Moience, \ aient « 108 sols. »
Le 24 décembre, il y jouait de nouveau et empruntait à un ami (?) 10 sols pour tenir le jeu: Remboursement (par Guillaume de Péronne) « à Jehan de Bellemont,
« 10 sols qu’il prêta à Monseigneur pour jouer à la griesche, la veille de Noël. »
Le 16 mars, c’était à Paris, aux Sales (?) qu’il jouait de rechef en empruntant encore: Remboursement (par Guillaume de Péronne) « à M. Salemon pour prêt d un « florin à la mace, qu'il prêta à Monseigneur pour joer à la griesche en la chambre du Roy ,
« aux Sales à Paris le samedi 16 mars, 1 florin vaut 22 sols. »
En somme, il était raisonnable, si à cela se limitait la dépense.
Un autre jour, c’était au port aux œufs (3), a Paris, qu il jouait à la paume, il pcidait 8 sols qu’il empruntait à Thibaut de Moricy.
Tout cela n’est pas bien méchant et le prince s il aimait a s amuseï de\ ait sa’soii se restreindre, car on le voit dès 1315, alors que son Irère Louis est roi, réduire son hôtel et celui de sa première femme, Jeanne de Bourgogne, dans des conditions qui ont dû ne pas agréer facilement aux victimes de la coupe sombre. Il réduisait ses commenseaux de 270 à 97, et Ceux de sa femme de 133 à 61 personnes (4). Il avait donc nn certain sentiment d’ordre, même dans ses goûts de dépense tacile.
Philippe V paraît avoir aimé son Saint-Germain plus que bien d’autres de nos monarques. Ses séjours y furent assez fréquents et rappellent, quoique de loin, ceux qu’y fera François Ier deux cents ans plus tard.
En 1316 : en juin, à la Toussaint et à Noël.
En 1317 : en mai, le 17 et du 20 au 28; puis le 18 juin ; du 15 au 17 et le 19 juillet ; le 25 septembre, et du 28 au 31 décembre.
En 1318 : presque tout le mois de janvier ; les 1, 3, 5 7 février et le 26 ; en juin ; les 1er et 6 juillet ; du 26 au 31 décembre.
En 1319 : mars ; 4 et 5 mai ; 9, 16, 23 décembre.
En 1320 : mai (et le 26) ; en juin, août, décembre.
En 1321 : en juillet (5).
(1) Cf. Leber , XIX, pp. 47-51.
(2) Il avait 19 ans alors.
(3) Actuellement le Quai aux Fleurs en occupe remplacement. V. Pans sous Philippe le Bel, par Géraud, p. 294.
(4) Cf. Douet d’Arcq, Comptes de I hôtel, Notice, p. XII.
(5) Séjours établis d’après : Isambert, Bec. des anc. lois françaises, Mil; Bec. Hist. G. et Fr. Mansiones et itinera, XXI, 408-512. — Tardif, Carions des Bois, aux dates intercalaires.
RÈGNE DE PHILIPPE V LE LONG
Parmi ces actes dont les dates établissent le séjour, l’un est bien connu historiquement : c’est l’ordonnance de juin 1317, sur l’application de la loi salique dont l’article : « In terrain Salicam Mulieres ne succédant » (1) est la loi fondamentale qui interdit à la femme l’accession au trône de France.
En 1318, Philippe accordait, le 9 janvier, sa grâce à un condamné à mort qu’une jeune fille demandait en mariage après sa condamnation (2). C’était gracieux de la part du souverain (3) et le Godin, des Fourches patibulaires, était le seul lésé dans l’affaire.
Quant au château même, on ne rencontre qu’une mention vague à son sujet dans les comptes de Robert Mignon (1320-22): a pour travaux /ails aux manoirs de Paris, « Poissy, Saint-Germain, Vincennes et autres lieux », sans détails.
Ce n’est pas encore ce pauvre renseignement qui nous éclairera sur la construction. Une fois de plus, adressons-nous aux comptes des dépenses de l’hôtel pour apprendre les dessous de la vie de nos anciens seigneurs.
La Vie au Chateau sous Philippe V
Nous avons déjà laissé entendre quelque chose des goûts de notre Philippe alors qu’il n’était qu’liéritier éventuel au trône de son père. Cette fois, nous allons être plus favorisés. Nous n’avons pas à nous contenter de transporter dans le château de Saint-Germain toute une domesticité qui dut y venir en déplacement avec la cour. Non, nous avons mieux a nous servir comme régal historique: les faits que nous rencontrons maintenant ont eu le château pour théâtre, et nous en savons, par le menu, la splendeur et le coût; le mauvais sort ayant bien voulu réserver de jeter sou dévolu sur d’autres comptes que ceux de Gieffroy de Fleury, argentier du roi Pinlippe (4). Nous y apprenons que le prince et la cour tout entière étaient à Saint-Germain en novembre 1316 à la Toussaint.
Au préalable, remémorons quelques points historiques.
Louis X, frère aîné de Philippe, était mort à Vincennes le 5 juin de cette année 1316, laissant: 1° une tille, Jeanne, issue de son premier mariage avec Marguerite de Bourgogne (sœur de Eudes de Bourgogne), et 2° sa seconde femme, Clémence de Hongrie... dans l’attente prochaine d’un héritier. Cet héritier serait-il un fils ou une fille ? Le successeur de Louis X ne pouvait être désigné avant cet événement.
(1) Ohm juin 1317, on le dit inventé par Philippe V, à son profit.
(2) Cartons des Pois, n° 1125.
(3) 11 ne fut pas toujours ainsi. Nous connaissons des comptes de Henry de Caperel, prévôt de Paris, en 1318, dans lesquels nous trouvons des paiements pour avoir brûlé vif, torturé, écartelé, bouilli certaines gens, justiciées ainsi par les voies légales du règne. Cf. Lebeh, XIX, pp. 55 et suiv.
(4) Comptes de Gieffroy de Fleury pour les six derniers mois de l'année 1 3 1 G : 12 juillet au 31 décembre.
CHATEAUX BOYAUX
LE CHATEAU DES CAPÉTIENS
Philippe prit donc la régence du royaume. En septembre, tout s’éclaircissait par la naissance d'un fils de Clémence, lequel mourait: la question était simplifiée. Jeanne ne pouvait régner, le trône revenait à son oncle Philippe, frère du roi défunt, non sans difficultés d’ailleurs, mais ceci n’a pas à nous retenir. Philippe se taisait sacrer à Reims, le 9 janvier 1317.
La période du compte de Gieffroy de Fleury embrasse donc les mois de la prise de possession du pouvoir. Aussi les renseignements sur le luxe de la cour naissante sont-ils précieux à recueillir, puisqu’ils se rapportent aux frais d’habillements poulies obsèques de Louis X, pour le sacre du pape Jean XXII, à Lyon, le 5 septembre 1316, pour les fêtes de la Toussaint et de Noël, et enfin pour le sacre du Roi et de la Reine, à Reims, le 9 janvier 1317. On va juger de la dépense occasionnée par ces diverses solennités.
Les obsèques de Louis X, faites pingrement, et celles du bébé Jean (1), faites plus luxueusement, sont des incidents (2). Les letes du sacre du pape Jean XXII, à Lyon, le 5 septembre 1316, entraînèrent à des dépenses assez fortes en vêtements pour le Roi (Philippe V), pour son frère (Charles IV le Bel) et pour leurs deux oncles Charles de Valois (père de Philippe VI, chef de la tige des Valois) et Louis, comte d’Évreux; tous quatre portèrent une même sorte de robe de drap marbré (3). Celle du Roi fut fourrée de menu vair, avec chaperon fourré assorti. Par robe, il tant entendre vêtement de deux garnemens (pièces); celles des trois princes étaient leurrées de même menu vair, mais moins chargées.
C’est avec les fêtes de la Toussaint et de Noël passées à Saint-Germain et précédant le sacre du Roy et de la Reine, à Reims, que la famille royale apparaît en pleine lumière dans ses goûts de luxe.
Pour la Toussaint, à Saint-Germain, ce sont les couturiers, Guillaume Toutain, de Paris, et Ansselet, de Corbeil, qui livrèrent les robes pour le Roi ; et, Jehan le Bourguignon, pour la Reine, leur fils aîné (mort l’année d’après), leurs filles et le petit Dauphin de Viennois (fiancé à Ysabel, leur fille aînée).
Les robes furent apportées par un valet et un cheval, coût: 4 sols.
En quoi consistaient ces robes?
Pour la reine :
Une robe de marbré de 4 garnemens; lin costume de 4 pièces avec mantel allemand; une autre robe de marbré de 4 garnemens avec la cote et la chape à fronces cousues, les deux vêtements (8 pièces) fourrées de menu vair; un corset de marbré vermeil; un autre d’écarlatte violette; un peliçon de vair; des chausses en drap pers ; un corset rond « pour aler en chambre » ; deux chaperons fourrés de l’inévitable menu vair. Les garnitures des collets des corsages étaient en cendal (satin de soie) vermeil.
(1) L’enfant attendu de Clémence de Hongrie, veuve de Louis X.
(2) Comptes de Gieffroy dans Docet d’Arcq, Comptes de l argenterie, pp. 17-18.
(3) Douet d’Arcq, Ouv. cité, pp. 5 et 20. — 14 aunes de drap pour le Roi, 13 aunes 1/2 pour chacun des trois princes : à 33 s. 4 d. l'aune.
RÈGNE DE PHILIPPE V LE LONG
Pour le roi :
Un habillement complet d’escarlatte rosée à « 2 surcots », 1 tons de cuve (1), chaperon assorti, fourrure menu vair ;
Un autre de marbré, une housse, 2 surcots, chaperon assorti, fourrure menu vair;
Un autre de marbré même façon surcot clos, chaperon, fourrure menu vair ;
Un corset cendal, fendu sur le côté; une cote hardie de camelin à bois, chaperon, fourrure menu vair ;
Une cote hardie fourrée de gris et chaperon.
(Environ 3.100 ventres de fourrures employés).
Pour les enfants :
1° Monseigneur Philippe, (ils aîné (mort le 26 février suivant, 1317): habillement de marbré, 3 pièces; un peliçon de sandal, 2 doublés.
2° Pour Madame Jehanne (2), fille aînée: habillement de marbré, 4 pièces; cote 2 surcots et chappe. Un corset rond de marbré caignet; un peliçon sandal doublé de gris.
3U Pour Madame Ysabel (3), fille du roi : habillement de marbré, 3 pièces. Corset rond
à pourfii. Une pelisse sandal doublée de gris. Une cote d’escarlate violette.
4° Pour Madame Marguerite (4), fille du roi : habillement de marbré, 3 pièces ; corset
rond à pourfii ; pelisse sandal doublée de gris.
5° Pour Madame Blanche (5), fille du roi : même habillement que pour Madame Marguerite.
6° Pour le Dauphin (6) de Viennois, Guignes VIII qui épousa Ysabel, en 1322, en Franche-Comté : habillement de marbré, 4 pièces; peliçon de sandal doublé de gris (7).
Pour la fête de Noël, on livrait à tout ce monde, grand et petit, presque autant d habillements de toute nature, le tout toujours fourré de menu vairon de gris. Les vêtements fournis pendant l'été étaient eux-mêmes fourrés. G’étaitlà sans doute une sorte d’étiquette de cour.
Puis c’étaient, aux mêmes fêtes, des dons de même nature aux princes du sang, et également, mais de moindre qualité, aux principaux dignitaires de la maison du Roi.
En même temps que l’on habillait de neuf toute la famille, nous trouvons dans le méli-mélo des détails, par métiers, la mention d’une remise en état de la chambre du Roi à Saint-Germain, à la Toussaint:
« Pour 18 cendaus vert dont on fit une contrepointe ciel et chevecier et courtines pour « la chambre de la Toussaint (pour notre Sire le Roy), 50 L. 15 s. ».
(1 C était une sorte de manteau assez disgracieux qui affectait cette forme, et qui, malgré ce défaut de coupe, était fort en usage à l’époque.
(2) Mariée en 1318 à Eudes IV de Bourgogne.
(3) Mariée à Guignes VIII, dauphin de Viennois, en 1322.
(4) Mariée à Louis II de Créci en 1320.
(5) Religieuse à Longchamps en 1318.
(6) Futur époux de Mad. Ysabel, ci-dessus nommée. V. note 3.
(7) Pour tous ces détails, voir Douer d’Arcq, Comptes de l’argenterie, pp. 29-32.
LE CHATEAU DES CAPÉTIENS
« Pour 5 pièces de toile verle pour laire l’envers de la chambre (1), 75 sols ».
« Le chevecier est vert bordé d’une bordure de soucis tout autour, de compas des « armes de France et de Monseigneur de Valois, de Monseigneur d’Evreux, de Monseigneur « de la Marche ». Par Gautier [.ouvrier, 6 L. 15 s.
« Pour 6 tapis verts, dont 3 de 10 aunes et 3 de 8 aunes, tous carrés, et sont à tiex
« esauriax (?) comme le chevecier — 29 L. 14 ».
« Pour 4 petits tapis armoriés de même que la chambre, 2 pour elle, 2 pour la cha- «. pelle, 13 L. 4 ».
a Pour les Escus de Poitiers (anciennes armes de Philippe) dépecées et refaits de « France, 30 sols ».
(Par Jehannot le Tapissier) (2).
On remarquera la couleur choisie : le vert. Il semble que ce soit la couleui piéférée de la branche des Valois. Charles V aura encore une prédilection marquée pour cette nuance: le vert et For se marieront ensemble, et, de fait, cest un des plus beaux camaïeux qui existent.
On a parlé des dons du roi, mais les dons de la reine étaient aussi nombreux et toujours de la même nature. Plus tard, il y aura une grande diversité dans les étoffes offertes en dons, et les joyaux interviendront de plus en plus, surtout à partir de Charles V.
Les noms des donataires sont tous portés à chaque article, tant pour les hommes (3) que pour les femmes (4).
Enfin, dans les menus détails, on en rencontre certains qui nous révèlent des secrets à-côtés de la toilette de la reine: 14 douzaines de coiffes, 6 autres douzaines de coiffes, 10 autres douzaines de coiffes, 12 milliers de grandes épingles, 10 milliers d’autres épingles, 2 autres douzaines de coiffes! fournis par Perrenelle, la coiffière, du lundi avant la Toussaint à fin décembre 1316. Il faut bien reconnaître qu’il devait y avoir du « coulage » dans le cabinet de toilette de Madame, pour nécessitei une fourniture de cette importance en aussi peu de temps. Nous passerons sur les menus riens.
Le couronnement des monarques eut lieu à Reims le 9 janvier. Tout avait été préparé pendant les trois derniers mois de 1316 et le détail complet des accoutiements est donné dans le même compte que nous disséquons pour en extraire le maximum intéressant.
Bref, on dépensait 7.386 L. 2 s. 41 d. (5), pour paraître dignement à cette cérémonie dont nous esquisserons rapidement les principales phases telles quelles se dégagent de l’analyse des comptes.
(1) Douet d'Arcq, Ouv. cité, p. 13, an bas.
(2) Idem, p. 17.
(3) Idem, p. 20-27.
(4) Idem, p. 37-38.
(5) Pour le roi, 2.378 L. 8.6; pour la reine et les enfants, 5.007 L. 13.10.
RÈGNE DE PHILIPPE V LE LONG
Sache du Roi et de la Reine, a Reims, le 9 Janvier 1317 (n. s.).
On mettait quatre jours environ pour aller de Paris à Reims.
Les détails donnés par les comptes s’appliquent à plusieurs parties du programme : entrée à Reims ; veille du sacre; jour du sacre et son lendemain.
Entrée à Reims. — Presque rien à ce sujet. Le Roi devait porter un habillement de brunnète noire (1), mais on changea d’avis et rien n’est signalé en remplacement. — La Reine fit son entrée en chape de drap d’or de Paris et chaperon, fourrés en menu vair ; coût: 63 L. 18 s. 4 d. (2). — Deux chambres furent préparées pour le Roi, l’une d’apparat, l’autre « à chascun jour », et une salle (de réception sans doute). La chambre d’apparat était tendue en cendaus inde, [ciel de lit, chevecier, courtines 8 carreaux (tapis)], le seurtail (couvre-lit?) de fleurs de lys ; le tout doublé de toile verte, sauf les carreaux qui l’étaient en fustaine (3).
La chambre « à chascun jour » était tendue en cendaus vermeil doublé de toile verte. Même composition que la précédente (4).
La salle était tendue également en cendaus vermeil (5).
Les rideaux de fenêtres sont en serge verte (6).
Coût de ces trois pièces: fourniture (7) et façon (8) — 711 L. 12 s.
Gautier de Poullegny, Jehannot et Denise, tapissiers du Roi, en furent les préparateurs, comme ils le furent de la chambre de la Reine.
Cette chambre de la Reine devait être un éblouissement pour les yeux: courtepointe ciel, chevecier et courtines en velours quoquès (?) brodé or et soie, doublé en cendaus vert. La broderie consistant en :
1.321 pappegauts (9) amantelésdes armes du Roi, et 661 papillons en or dont les ailes étaient brodées aux armes de Bourgogne (armes de la Reine : Jeanne de Bourgogne), et en semis sur le tout 7.000 trèfles d’argent et soie. Les papillons et pappegauts furent brodés séparément sur toile et appliqués en pourfilés sur le velours (10). Les fenêtres tendues en serge de Reims.
On ne donne pas de détail de la chambre des « filles du Roy ».
Veille du sacre. — Le Roi portait un habillement de 4 pièces (housse, 2 surcots et chaperon) en drap cendré fourré de 929 ventres de menu vair : don de la Reine
(1) Douet d’Arcq, Comptes, p. 45.
(2) Idem, p. 56.
(3) Idem, p. 46-47.
(4) Idem, p. 47.
(5) Idem, p. 47.
(6) Idem, p. 50-51.
(7) Idem, p. 48.
(8) Idem, p. 50.
(9) « Perroquets », sujet de broderie fréquente à cette époque.
(10) Douet d’Arcq, Idem, pp. 59-60.
LE CHATEAU DES CAPÉTIENS
Marie de Brabant (1), veuve de Philippe III, grand’mère du Roi. La Reine était habillée de velours violet fourré de 512 ventres de menu vair.
Jour du sucre. — A la cathédrale, l’estrade du Roi était tendue de drap d’Ache et les fauteuils du Roi et de la Reine de drap de Turquie (2). — Le chariot du Roi : en drap pers et jaune, escarlatte et blanc. — Le chariot de la Reine: tendu en escarlatte vermeille, les roues en drap vert, la housse en marbré, le ciel en velours vert, les coussins en drap pourpre, les rideaux en toile verte, vermeille, blanche. Les parements des chevaux en drap escarlatte vermeil et toile azurée. — Le chariot des demoiselles: en drap vert, roues en drap soucie, les housses en drap pers.
Costumes du sacre. — Costumes du Roi, fait par Toutain, son tailleur. Cote de saillit vermeil d'estive fourrée de cendal. Robe de veluiau azuré, fourrée de menu vair, cordons de soie, deux couvertures d’escarlatte vermeille, un couvre-chef de veluiau quoquet vermeil fourré de menu vair, un peliçon de cendal vermeil fourré menu vair, un surcot de camocas plonquié, une ceinture blanche (8).
Le missel du Roi était recouvert de velours avec les armes de France peintes au dehors, la pippe (4) était « d’argent, esmaillée à tête d’apostres ».
La Reine était vêtue de drap d’or de Turquie doublé, manteau d’hermine, ceinture d’or à rubis et émeraudes et lleurs de lys en or (5).
Les filles du Roi : Madame Jehanne, fille aînée, en velours jaune (mantelet, cote et surcot); Madame Ysabiau, comme Madame Jehanne; Madame Marguerite et Madame Blanche, un corset de char, fourré de menu vair, 1/2 couverture de gris fin. Et à chacune une couverture en escarlatte vermeille fourrée de menu vair.
Les détails sont ici très embrouillés, nous avons cherché à concilier les contradictions ou doubles emplois possibles (6). En somme, les fillettes étaient un peu délaissées (7 ).
Les chevaliers nouveaux et bannerets avaient reçu des robes en escarlatte vermeille; les sergents d’armes, des surcots de marbré et de drap vert. — Trois paires dérobés en drap d’or et deux paires de samit vermeil avaient été préparées pour des chevaliers nouveaux; nous en ignorons l’emploi en ce jour. Pour les chevaliers bannerets : trois manteaux d’hermine; pour les autres, 21 manteaux et (> couvertures de gros vair.
Les dons en orfèvrerie faits par le Roi et la Reine furent très nombreux, les comptes donnent les noms des heureux favoris; on ne retiendra parmi eux que le
(1) Douet, pp. 10 et 45-46.
(2) Idem. p. 54.
(3) Nous copions tels que tous ces détails sans chercher l’emploi de ces ajustements. V. Douet, pp. 47-48.
(4) Pippe: tige d’argent de la hauteur du volume « à laquelle s'attachaient les sinets. » Cf. La Cuune de Sainte-Palaye, Dict. de l'ancien français, Vit!, 313. V. Drouet, p. 15.
(5) Douet, pp. 56 et 62, on cite une autre ceinture blanche ferrée d’argent.
(6) Idem, pp. 67-68.
(7) On fera remarquer que le nom de Monseigneur Philippe, fils aîné du Roi, ne paraît pas dans les fêtes du sacre. 11 était malade et mourait le 26 février suivant.
RÈGNE DE PHILIPPE V LE LONG
cadeau de la Reine (1) au Roi : Une venge d'espée (renge, frange de soie) et / ouvreau d'espée ouvré à bestelettes (2).
Au dîner, le soir, la chaise du Roi était tendue en drap de Lucques, celle de la Reine en drap d’or.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur tout ce luxe, et si nous l’avons fait aussi amplement, c’est plutôt pour montrer combien, en cent ans, la royauté avait évolué dans le sens laïque du luxe opposé au luxe d’apparat religieux de ces sortes de cérémonies. Le chemin parcouru est grand en fort peu de temps depuis l’époque où les habits du sacre étaient conservés à l’abbaye de Saint-Denis. L’usage ne s’en est pas encore perdu, mais on sent que cette société princière a des goûts personnels et qu elle les suit. Enfin, tout ce luxe créé pour le sacre, se retrouve à peu de chose près dans tous les comptes somptuaires, bon an mal an: nos princes à Saint- Germain y étalaient donc la même somptuosité dans la vie courante. On peut donc prévoir qu’un jour viendra où le vieux château féodal paraîtra bien sombre. Il est M’ai d ajouter que les Anglais, en 1346, se chargèrent de l’incendier; ce qui simplifia une transformation qui se serait imposée inévitablement.
En attendant cette époque néfaste, encore improbable en 1317, les époux, couronnés officiellement, malgré certaines oppositions sourdes, étaient revenus à Paris cl x axaient lait une îentrée sensationnelle. Dès le mois de mai, ils retournaient prendre le frais à Saint-Germain et voir la forêt se parer de son manteau de verdure, véritable dentelle qui, tous les ans, réjouit la vue jamais blasée des habitants actuels du pays.
La pente des dépenses était trop glissante désormais pour pouvoir s’arrêter en chemin à volonté, et les approvisionnements en étoffes de soie et d’or, toutes plus îiclies les unes que les autres, avaient a peine le temps d’entrer au magasin du Roi, au Louvre (3), qu ils en sortaient pour être transformés en habillements des P I us coûteux. Rret, eu 1321, le stock était à peu près épuisé. On apprend même que le Roi faisait en 1320 rapiécer ses vêtements à Saint-Germain : Pour 4 ventrées (4) qui lurent envoyées à Saint-Germain pour appareiller les couvertures du Roi et les pennes de ses manches qui étaient usées.
Le mobilier lui-même criait misère par quelques endroits. Le 10 février 1320: 4 sols (> deniers pour amender le matelas du lloi (5). D’autres détails font rêver : fournis par Guillaume le Cordouemier pour Madame la Duchesse (Madame Jelianne, fille aînée du Roi), 28 paires tant de souliers que chausses sommelées à 2 sols la paire! Et
(1) Douet, p. 62.
(2) On ne parle pas de bijoux. C’est que l’on n'en a pas fourni de spéciaux. L’inventaire de Clémence de Hongrie, veuve de Louis X, montre ce que l’on pouvait choisir comme parure pour porter en un tel jour. (V. Nouveaux comptes, par Douet, 1874).
(3) Cf. Geoffroy de Fleury, 2e sein., 1317. Douet, idem , Paris, 1874, p. 1-19.
(4) V. Leber, XIX, 61-69.
(5) Idem, p. 62.
LE CHATEAU DES CAPETIENS
celle autre fourniture : Pour le nain de la Reine, 32 paires de solers (sonlieis). A\ec une telle garde-robe, nos princesses, voire le nain la Reine, ne devaient pas redouter d’aller nu-pieds un matin. Ce « Nain la Reine » se retrouvera constamment dans les comptes des règnes suivants ; on trouvera même la petite ce Nayne la Reine ». Les nains, naynes et fols seront la « manie » bizarre de ces princes magnifiques et cette manie n’était pas seulement la leur, car on connaît certains princes ou grands seigneurs qui ne se contentaient pas d’un ou de deux nains, mais en hébergeaient une colonie dans des appartements particuliers meublés à proportion de la taille des minuscules « manqués de dame nature ».
On se souvient avoir lu précédemment des dons à deux harpistes (1), Philippe V protégeait aussi les ménestrels et musiciens: deniers payés à Plumiou, ménestrel de Monseigneur Louis de Clermont (2), 60 sols que le Roi lui a donnés pour achater une /Iule d'y voire (3); et cela repose des détails horrifiques que nous donnait complaisamment le prévôt Henry de Caperel dans ses comptes macabres de 1318.
En 1319, Philippe réorganisait sa maison à l’instar de ses prédécesseurs (4).
Insensiblement nous sentons venir les Valois pur sang, protecteurs nés des arts, reléguant dans les arrière-plans de l’histoire les rois aumôniers des artistes.
Philippe V mourait à 28 ans, le 3 janvier 1321 (1322 n. s.), sans héritier mâle (son fils Philippe était mort en février 1317), laissant le trône à son troisième frère, Charles de Valois: Charles IV le Bel.
Charles IV le Bel
roi, le 3 Janvier 1322 — mort, le 31 Janvier 1328
Le règne de Charles IV n’est, à Saint-Germain, que le prolongement de celui de son frère Philippe V.
Ses séjours au vieux château sont aussi fréquents que ceux de son prédécesseur. On les établit comme il suit:
1323 : en avril, mai, le 19 mai; 1324 : en mai, juillet et novembre ; 1325 : en mai et décembre; 1326: en mai; 1327 : le 16 septembre, en septembre et octobre (en septembre, également à Joyenval) (5).
Comme actes, lettres, etc., datés de Saint-Germain, on a signalé une lettre de Charles au Pape, le 24 avril 1323 (croisade), et une donation faite sous ce règne, à
(2) Fils aîné de Robert de France, 6e fils de saint Louis, le chef de la branche des Bourbons commençant à Henri IV.
(3) V. Leber, XIX, 62.
(4) Cf. Isambert et Danjou, Arch. curieuses , T. III, p. 171.
(5) D'après: Documents parisiens du règne de Philippe de Valois, par F. Viard; (hurles de I alors, par J. Petit: Mansiones et itinera, dans liée, Inst. Gaule et France, XXI, 408-512.
RÈGNE DE CHARLES IV LE REL
Raoul de Beaumont d’une grange, et de la majeure partie des terres du prieuré de Saint-Germain et divers autres biens.
Pour le château: longtemps nos recherches ont été infructueuses et le hasard seul nous a mis sur la trace d’une indication de liante valeur. Qui nous eut dit que le dernier article d’une ordonnance, datée du 31 août 1322, était révélateur d’un fait tel que le suivant: « On doit enjoindre an concierge de Saint-Germain de ne faire ni compter « aucune dépense, si ce n’est pour ta couverture des châteaux, V entretien du jardin et des (( vignes du liai (1) ».
Que vient faire là, à la tin du règlement de l’hôtel de la Reine, cet article concernant les devoirs du concierge du château? Le hasard a de ces écarts heureux pour l’historien.
Ainsi donc nous avons en ces quelques mots précis la preuve certaine que le roi Charles IV, tout au début de son règne, avait un jardin cultivé et des vignes entretenues auprès du château. Ce n’est que par hypothèse (pie nous aurions avancé la chose en parlant du château construit par Charles V en 1365-67, tandis que, dès 1322, cette chose existait. Elle devait même remonter plus haut dans le passé et probablement jusqu’à saint Louis, l’auteur du vieux château féodal transformé, ainsi qu’on l’a montré (2). Mais le premier jardin du château, connu par un plan authentique, est celui de François Ier. Il a été relevé par J. Androuet du Cerceau, en 1576 (3).
Sur le château lui-même : rien.
Charles IV, comme quelques-uns de ses prédécesseurs depuis saint Louis, a rendu en janvier 1322 (n. s.) aussitôt après son avènement, une ordonnance pour la tenue de son hôtel. On peut donc comparer les vues de saint Louis, de Philippe le Bel, et de Philippe le Long avec les siennes. On ne les citerait pas ici, si à son tour, et comme ses devancières, elle ne nous faisait pénétrer plus avant dans cette singulière organisation des coulisses de la maison du Roi. Chaque ordonnance a mis en relief quelques détails passés sous silence dans les précédentes, et ce ne sont pas les moins savoureux. On ne peut s’empêcher de sourire en pensant d’une part à cette morgue fastueuse de certains grands dignitaires aux costumes plus fastueux encore, et en lisant d’autre part les allocations de rations (provendes, avoine, vin, bûches, moutarde, viande, etc.), auxquelles leur dignité leur donnait droit. Ce mélange de soieries, de hanaps d’argent et d’épiceries est bien typique. Il marque surtout le manque de numéraire et peut-être bien aussi l’intention du souverain de tenir par... la bouche certains personnages enclins à l’indépendance. Le dicton populaire « Ventre affamé n’ a pas d'oreillesn se justifiait à moitié et, par le fait, le grand seigneur n’avait-il pas la consolation de vivre sur l’ennemi (lisez: le Roi) sans bourse délier, ce qui était de valeur en des moments de troubles politiques, et la vie quotidienne n’était que cela.
(1) Lambert, T. 111, à la date.
(2) Point n’est besoin d’être très hardi pour avancer que ce jardin devait être situé là où le plan du château sous François IL'r nous en fait voir un, c’est-à-dire à la place du parterre actuel.
(3) On le trouvera plus loin, L. 11, chap. IV, § 3.