‹ Les Châteaux Royaux de Saint-Germain-en-Laye 1124-1789Chapitre 47 sur 69 · VJ · texte numérisé non relu

VJ

fait naître et accroître trop rapidement.

Froissart nous le dira implicitement :

« En 1336... adonc était le royaume de France, gros, plein, dru, et les gens « riches et puissants et de grand avoir; on n’y entendait parler de nulle guerre ». On allait en entendre parler ! On allait même se préparer à l’hécatombe de Crécy, 10 ans plus tard, et huit jours avant le célèbre carnage, Saint-Germain n’existait plus que sous la forme d’un amas de ruines fumantes. N’anticipons pas.

La guerre entre la France et l’Angleterre était déclarée en 1337. Edouard III avait même pris le litre de roi de f rance. C était trop tôt en véi ité d un siècle, ou peu s’en fallait; mais enfin il l’avait pris ce titre et annonçait clairement sou intention. Le plan devait s’affirmer, et le but deviendrait évident avant peu de temps.

Un document de 1338 nous apprend la composition et la solde des troupes françaises destinées à résister â l’envahisseur.

Arbalestrier à pied, 15 d. t. par jour.

Piéton sans arhaleste, 12 d. t. par jour.

Ecuyer qui a un cheval de 25 L. t., 6 s. 6 d.

Chevalier Banneret, 20 sols.

Simple chevalier, 10 sols.

Ecuyer qui a un cheval de 40 L. t., 7 sols par jour.

Simple gentilhomme armé de tunique, « gambierre et bassinet », 2 sols; et s’il « est mieux armé », 2 s. 6 d.

RÈGNE DE PHILIPPE VI, DE VALOIS

Ecuyer avec un cheval de 25 L. ou plus, non couvert, 7 sols; excepté dans certains lieux désignés, 6 sols.

Fantassins ou gens de pied sans arbalestres et autres, 15 d. ; excepté dans certains lieux désignés, 12 d.

Chevalier qui aura double bannière et escuyer avec bannière, solde ordinaire dont les comtes, barons et nobles (1) seront contents!

C’est avec un semblable troupeau humain, d’où l’équilibre d’armement est banni, qu’il va falloir résister à une invasion stylée, outillée, entraînée et luttant pour la conquête des richesses entrevues.

Philippe multipliera les appels de troupes convoquées à Compiègne pour le 22 juillet 1339 (2) et après. N’est-il pas trop tard de s’opposer « aux attaques du roi d’Angleterre » comme fulmine Philippe VI dans ces appels?

Passons donc sur les événements des années 1339 à 1345: ils sont du ressort de l’histoire générale, et, arrivons d’emblée au moment redouté.

Edouard III après avoir ravagé la Normandie, de Cherbourg à Lisieux (3) et à Louviers, ne cherchait à ce moment qu’à opérer sa jonction avec les Flamands, mais, les ponts étant coupés partout, force lui fut de remonter la rive gauche de la Seine jusqu’à Poissy, où il arrivait le 12-13 août 1346. Voulant absolument traverser la Seine en cet endroit, il usa d’un subterfuge qui lui réussit à merveille. Il envoya son fils, le prince de de Galles, et sa troupe vers Saint-Germain, Rueil, Saint-Cloud, jusque vers Bourg-la-Reine, incendiant tout sur leur passage et éclairant ainsi la voie pour faire croire au roi Philippe et aux Parisiens — qui, de la capitale, suivaient les lueurs de l’incendie en marche — à une attaque de Paris par le côté Sud. Trompé par cette diversion, Philippe attendit les Anglais de ce côté, tandis qu’Edouard, libéré de craintes de dérangement à Poissy, faisait refaire le pont de cette ville et y passait la Seine en toute sécurité, le 16 août. Ce n’étaient pas les quelques gens de Philippe, laissés en observateurs, dans le voisinage, qui constituaient un sérieux obstacle à l’entreprise. Le Prince de Galles revenant sur ses pas, rejoignit son père de l’autre côté de Poissy et l’armée anglaise se dirigea vers le nord, non sans avoir signifié à Philippe dupé que, désormais, ils agiraient selon leur plaisir.

Quelque triste que ce soit d’être « roulé », il faut avouer que le roi Edouardjoua la partie de main de maître. Il est fâcheux que le Prince de Galles et ses acolytes aient agi aussi criminellement, et que le feu ait accompli son œuvre en tant d’endroits : notre château, dit-on, ne fut qu’un monceau de ruines, sauf toutefois la chapelle qui, dit-on encore, dut, à sa situation isolée, d’être préservée.

Nous allons revenir plus loin sur ce sujet. Les on-dit étant la tradition orale consécutive de générations en générations, et transmise plus ou moins fidèlement,

(1) Leber, XIX, p. 511-512.

(2) Cf. Cartons des Rois, nos 1236, 1239, 1295, etc...

(3) Deux légats du pape s'étaient avancés jusqu'à Lisieux pour tenter un arrangement entre Edouard et Philippe, mais ils ne réussirent pas dans leur mission. Cf. Huchon, Annotations de Froissart, T. I, p. 226 (Ed. Desrez, 1837.) — Denikle, La désolation dans les monastères , T. II, p. 38.

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

nous citerons les textes authentiques des récits contemporains, dont le style naïf est encore le plus dramatiquement vrai.

1° Chronique de Jehan le Bel.

«. Le noble roy (...Edouard III)... s’en vint à Poissy, moult grosse ville et trouva le .« pont brisié et defïait; aussy avait-il fait à Vernon, dont il fut moult dolent quant il vit cc qu’il ne pourrait passer la rivière. Il séjourna là cinq jours entiers et fit refaire le pont du « mielx qu’il poeut, et, en ce séjour il fit chevauchier messire Godeffroy, son mareschal (1), « de là jusques à Saint-Clou, et là bouter le feu, qui est à deux bien petites lieues de Paris, « affm que le roy Philippe en poeut veoir les fumières.

ci Quant le pont de Poissy fut bien refait, sique chars et charrettes y poyoyent bien pas- « ser, il passa oullre et tout son ost paisiblement, que oncques ne trouva qui le destourcc bast, de quoy ce fut grand merveille en pluseurs manières ; la première fut comment les (l Angles poeurent refaire le pont à Poissy, dedens si brief terme que de quatre jours ou de « cinq; n’avoient apresté nulz pour le refaire, ne nef ne naisselle sur quoy se poeussent « arrester en l’esgue pour refaire ledit pont, et n’avoient mesrien (bois de charpente) apresté « à la longueur qu’il y falloit et loutlefoys il fut fait dedens quatre jours ou cinq. L’aultre a merveille si est quant le pont fut refait, comment le roy Philippe qui estoit à Paris à sept « pelites lieuues prez, à tout son plus grant povoir de seigneurs et de gens d’armes qu’il avait « mandé pour deffendre son pays, comment fut-ce qu’il n’ala courir sur ces anemis qui lui « faisoient voler la fumière et les flamesches par dessus sa leste à Paris, ou au mains qu’il « fust venu deffendre le passage. La tierce merveille fut quant il les sçavoit si prez de lui, « pourquoy il ne leur aloit courir sus par de là la rivière de Saine, quant il sçavoit que tous « les pons sur Saine estoient deffais, et qu’ils ne povoient fuir ni passer la Saine, si ne « refaisoient ung pont en aucun lieu: ,1e ne sçay comment ce poeut eslre (2) ».

Aucune critique de la conduite incompréhensible du roy Philippe n’a été faite avec plus de logique et de clarté que par ce flamand, sans parti-pris pour ou contre Edouard ou Philippe, dont l’attitude l’exaspère après tout. Mais, c’est par amour de l’art tactique qu’il s’insurge contre notre roy (le France en exaltant le noble roy « Edowart ». Réellement, Philippe a donné là un singulier exemple d’indécision, si l’on tient compte qu’il réunissait, à ce moment, l’élite du monde militaire de son règne. On ne l’a que trop vu à Crécy, dix jours plus tard, le 20 août, quand 70.000 Français — la /leur de la chevalerie ehci, disent les Grandes Chroniques — eurent le dessous contre 32.000 Anglais.

Jehan le Bel revient plus loin dans son récit sur ce qui se passa à Saint-Germain :

« Or weil-je (veux-je) revenir au roy Philippe de France qui estoit à Paris à grant foison « de seigneurs et de toutes manières de gens, quant les Angloys estoient à Poissy et ardi- « rent (brûlèrent) Saint-Germain et le chastel de Montjoie et tout le pays (3; ».

(1) Geoffroy de Harcourt, traître à son roi. Jehan le Bel ne parle pas du Prince de Galles, fils d'Edouard 111.

(2) Chronique de Jehan le Bel. Ed. Polain, Bruxelles, 1863, T. Il, p. 77-78.

(3) Idem, T. Il, p. 79.

RÈGNE DE PHILIPPE VI, DE VALOIS

G est tout, et c’est assez pour que nous soyons fixés sur le fait historique. Ceci se passait entre le 12 et le 16 août 1346, probablement le 13 on le 14, ou dans la nuit du du 13 au 14, si l’on tient compte que Saint-Germain fut le premier lieu incendié en partant de Poissy et allant vers Saint-Cloud, et plus loin, pour revenir par Poissy le 16. Selon Jehan le Bel, ce serait Godefroy de Harecourt (on Geoffroy de Harcourt, selon son vrai nom français), qui aurait mis le feu à la ville et au château.

Voyons Froissart.

2° Chroniques de Jehan Froissant.

« ... Si se mist le roy d’Angleterre et tout son ost sur la rivière de Seine en approchant « Rouen oli il y avait grant foison de gens d’armes de Normandie; et en était capitaine le « comte de Harecourt, frère à Messire Godefroy, et le comte de Dreux.

« Point ne tournèrent les Anglois vers Rouen, etc., et vinrent jusques à Mantes et à « Meullent et gastèrent le pays de là environ...; et partout trouvoient-ils sur la rivière de « Seine les ponts défaits, et tant allèrent qu’ils vinrent à Poissy et trouvèrent le pont « rompu et défait; mais encore étaient les estaches (estacades) et les gites (piles) en la « rivière. »

Voilà ce qu’ignore Jehan le Bel, écrivant loin des lieux. Ce sont les estacades des moulins et les pilotis des piles (1), sans doute intacts, qui ont permis aux Anglais de rétablir le pont volant aussi rapidement.

« Si s’arrêta le roi et y séjourna par cinq jours. Entrementes fut le pont refait bon et « fort pour passer son ost aisément et sans péril. Si coururent ses maréchaux jusques bien « près de Paris et ardirent Saint-Germain-en-Laye et la Montjoie, Saint-Cloud et Boulogne « de lez-Paris et le Bourg-la-Reine, dont ceux de Paris n’étoient mie bien assurs (ce dont « à Paris on n’était pas très rassuré), car elle n’étoit point adonc fermée. »

Pendant ces délais de cinq jours occupés pour la réfection du pont, « le Roi « d'Angleterre se tenait en l’abbaye de Poissy-les-Dames et fut là le jour de Notre-Dame « my-aoùt (15 août); et y tint sa solennité et sist à tables en draps fourrés d’ermines, de « vermeille écarlate sans manches! »

En somme, Edouard ÏII poussait la plaisanterie à ses extrêmes limites, tenant sa petite cour à Poissy, en bel apparat, tandis que la banlieue brûlait et que, à Paris, Philippe désemparé voyait des ennemis, non pas seulement au camp anglais mais dans sa propre armée, et sévissait contre des serviteurs prêts à verser leur sang pour son service. O aberration des incapables !

Le continuateur de Guillaume de Nangis, Jean de Venète, écrit à la date 1346 :

« Les Anglais arrivèrent à Poissy. Tandis que le roi de France, Philippe, se retirant de « Rouen et suivant promptement l’autre rive de la Seine [sans quitter de vue] les ennemis, « arriva à Paris ; le roi d’Angleterre et les siens s’étaient arrêtés à Poissy. »

(1 Une visite au pont actuel de Poissy rend tous ces détails très aisés à comprendre. Les dessins, gravés au X\ IIe siècle, montrent l’état antérieur des lieux et actuellement le gros œuvre -du pont lui-même a subi peu de changements.

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

On n’a jamais vu de guerre menée de cette façon (1), sauf dans les simulacres de combat, tout modernes, dont le nom est bien connu du lecteur. Et, maintenant, voyez comme les évènements qui suivent, vont se dérouler en toute tranquillité de part et d’autre; les Anglais vont tout brûler, et les Français, de deux fois plus nombreux, cantonnés à Paris et Saint-Denis, vont attendre en soupirant que ces horreurs cessent !

« Qui quidem rex Angliæ veniens usque ad villain sancti Germani in Laya eam spoliavit , ce incendit et domum regiarn quæ Un est ».

« C’est alors que le roi d’Angleterre vint à Saint-Germain, pilla la ville et incendia la « demeure royale qui s’y trouvait ».

Voilà le témoignage certain et unique que le château « domus regia » fut réellement incendié avec la villa.

« ... et de même les autres villages des environs tels que Nanterre, Charlevanne, lUieil cc et d’autres, jusque même le port de Neuilly (le bas Courbevoie, auprès du pont dit de « Neuilly). Bien davantage encore, ils brûlèrent la tour de Montjoie, cette tour qu’un de nos « rois de France avait construite et qui ne devait pas être réparée avant longtemps ».

Et l’annaliste ajoute que celui qui dirigeait le corps d’armée dévastateur était:

c( Geoffroy de Harcourt, homme d’armes normand, qui avait été exilé du royaume de « France (2) ».

Jean de Venète avait prévenu quelques lignes plus haut que tout ceci était « peu de chose comparativement à ce qui devait se passer plus tard » (3).

Le continuateur de Richard Lescot (4), religieux de Saint-Denis, s’exprime de même :

(( Puis, [Edouard III] entrant dans Lisieux, et traversant en ennemi, Falaise, Troarn et « le Bec-[-Hellouin, act. ], parvint auprès de Rouen où se trouvait le roi Philippe qui, sup- « portant avec amertume les excès du roi anglais, lui offrit un duel personnel. Celui-ci ne a voulut pas l’accepter [prétextant qu’il voulait que] cela se réglât auprès de Paris. Mais a changeant de projet, il se dirigea par Mantes, Meulan et Poissy vers Saint-Germain, d’où, cc brûlant tout sur son passage, il continua par Nanterre, Charlevanne, la Montjoie, jusqu’au « port de Neuilly. Rien ne put lui résister... ». Puis « le pont de Poissy ayant été réparé, « pendant cet exploit, il leva [son camp de Poissy et] se tourna avec torde son armée vers « Amiens ».

Il faut remarquer dans quel ordre le chroniqueur cite l’itinéraire d’Edouard III: Lisieux, Falaise, Trouva, le Bec(-Hellouin), Rouen, Mantes, Meulan, Poissy, Saint-Germain-en-Laye, Nanterre , Charlevanne, Montjoie, Neuilly!

(1) Les Anglais suivaient la rive gauche, Philippe suit la rive droite. Les ponts sont rompus et les deux armées en sont réduites à se délier d'une rive à l’autre. Situation grotesque s il en fut une dans l’histoire.

(2) V. Guillaume de Nangis , En. Géraud, Paris, 1843. Renouard, II, p. 198-199.

(3) « Sed haec sunl modica in comparatione futurorum! ».

(4) Chron. de Richard Lescot, religieux de Saint-Denis, et continuation 1328-1344-1364, publié par .Iran Lemoine (Soc. hist. de France, 1896).

RÈGNE DE PHILIPPE VI, DE VALOIS

Les autres textes vont compléter ces renseignements topographiques.

Les Grandes Chroniques de Saint-Denys :

« Si s’en (de Vernon) partirent les Anglois... D'ilec vindrent à Mantes et quant il « (Edouard III) oïl dire qu’ils estoient bons guerriers, si n’y voult point faire de demeure; « mais s’en vint à Meullenc (Meulan) là ou il perdi de ses gens, par laquelle chose il fu tant « irié (courroucé) que, en la plus prochaine ville d’ilec qui est appelée Muriaux (Les « Mureaux) il fist mettre le feu et la fist tout ardoir (brûler) ».

En somme, Edouard agissait en envahisseur prudent, fuyant les combats douteux et se vengeant sur les villes sans défense. Jehan le Bel pouvait admirer sa tactique, mais non ses procédés de braconnier.

« Après ce, vint à Poissi le samedi douziesme jour d’aoust, et toujours le roy de France « le poursuivait continuellement de l’autre partie de Saine, tellement que en plusieurs fois <t l’ost de l’un povoit voir l’austre ».

Singulière poursuite déjà mise en lumière précédemment; mais le moine de Saint-Denis écrit pour le Roi de France :

« ... et par l’espace de six (1) jours que le fioy d’Angleterre fu à Poissi et que son fds cc aussi estoit à Saint Germain en Laye...

Voici enfin le premier témoignage apporté concernant la présence du Prince de Galles à Saint-Germain. Suivons :

« ... les coureurs qui alaient devant, boutirent les feux en toutes les villes d’environ, « meismement jusques à Saint Cloust près de Paris; tellement que ceux de Paris povoient « cl ère ment, de Paris meisme, veoir les feux et les fumées, de quoy ils estoient moult « effraiés et non mie sans cause ».

On l’eut été à moins, en vérité. Mais remarquez comme le moine de Saint-Denis est sobre de détails sur le sinistre en général. C’est qu’il réserve ses pleurs pour gémir sur le malheur personnel qui aurait pu frapper l’abbaye de Saint-Denis possesseur de biens à Rueil ?

« Et combien que en noslre maison de Rueil, laquelle Charles le Chauve roy empe- « reur (2) donna à nostre églyse, ils boutèrent le feu par pluseurs fois, toutes voies par les * mérites de Monseigneur Saint Denys si comme nous avions eu bonne foy, elle démolira « sans estre point dommagiée ».

Nous voilà rassurés. Mais ces coquins d’Anglais ont donné de la mauvaise humeur à notre brave écrivain. Tout de même les Anglais en ont trop fait et les Français pas assez en la circonstance :

« Et afin que je escrive vérité à nos successeurs, les lieux où le roy d’Angleterre et son « fils estoient, si estoient lors tenus et réputés les principaux domiciles et singuliers sou- (i las (3) du roy de France, par quoy c’estoit plus grant déshonneur au royaume de France

(1) On a toujours dit 4 ou 5 jours, du 12 au 16 août.

(2) C’est remonter un peu haut pour mieux faire valoir la vilaine action sans doute.

(3) Lieux de repos, de délassement ( solatium : oisiveté).

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

« et aussi comme traïson évident, comme nul des nobles de France ne bouta lors le roy « d’Angleterre, estant et résidant par l’espace de six jours ès propres maisons du roy, et « ainsi comme au milieu de France si comme est Poissi Saint Germain en Laie et Montjoie « là où il dissipoit, gasloit et despendoit les vins du roy el ses autres biens ».

L’excellent moine l'ait sans doute allusion au dîner d’apparat de Poissy, le 15 août, signalé par Eroissart (V. ci-avant). Evidemment, Edouard se moquait du royaume de France, et le moine sent tout le ridicule de la situation, aussi s’en prend-il aux barons.

Plus loin (1), les Grandes Chroniques relatent le départ de l’armée anglaise, quittant Poissy, une fois le pont rétabli :

« Aclonques le vendredi, après V Assomption Nos/re Dame, environ tierce, le roy d'Anyle- « terre à tout son ost, à armes descoiiüerles et bannières desploiées, s’en ata sans ce que nul ne « le poursuivis!; dont granl dateur fu à la France; 'et à sa despartie mist le feu a Poissy « a l’ostel du roy, sans faire mal a l’église des nonnains...

Retenons ceci : sans faire mal, etc...

« ... LAQUELLE PHILIPPE LE BEL PÈRE A LA MÈRE (2) AUDIT ROI D ANGLETERRE « A VOIT FAIT ÉDIFIER ».

Retenons encore ceci : Philippe le Bel père, etc...

« Et si fu aussi, mis le /eu à Saint Germain en Raye, à Ray s (Retz) à Montjoie et brief- « ment jurent des! rais et ars tous les lieux ou le roy de France avait acoustumé à soy « soûl acier ».

D’après cette dernière phrase, il semblerait que le feu fut mis une seconde fois à Saint-Germain, au moment du départ de Poissy; mais les dates s y opposent. On n’en eut pas le temps. La marche de l’armée anglaise est trop connue. Elle arrive de Meulan par Epône, Fresnes (Ecquevilly actuel), Bures (hameau sur la route en venant vers Hennemont), Joyenval, Retz, Saint-Germain, Gharlevanne, Rueil, Nanterre, Neuilly, Boulogne, Saint-Cloud, et au-delà jusqu’à Bourg-la-Reine; puis, elle revient sur ses pas pendant qu’on terminait le pont de Poissy et, le 16 août, 1 ost anglais — l’armée anglaise — en grande tenue, passait la Seine. Il était sauvé d un réel mauvais pas et avait l’espace libre devant lui : ce n’est qu’au gué de Blanchetaque que la route fut barrée. Vainqueur là encore, il l’était de rechef à Crécy, le 26 août ; la partie était gagnée pour l’instant (3).

(1) Cliap. XXXIX.

(2) Ysabelle, fille de Philippe IV, mariée en 1307-08 à Edouard II, roi d’Angleterre, père d’Edouard III.

(3) Antoine, dans son mémoire manuscrit, dit que: Philippe IN avait, avant 1 incendie de 1346, « fait bâtir une tour très forte où il logeait en revenant de ses conquêtes ». Nous n’avons vu aucun document en faveur de cette affirmation. Il s’agit évidemment du donjon. Charles V l’aurait-il respecté dans sa reconstruction du château incendié, comme il est certain que François Ie' a respecté, à son tour, le donjon de Charles V? Si oui, ce n’est pas le donjon de Charles V qu il faut dire, mais le donjon de Philippe VI. Mais nous avons tout lieu de reculer à Louis VI, la construction première de cette partie du château fort. (V. chapitre de Louis VI ce qui a été dit sur ce sujet).

RÈGNE DE PHILIPPE VI, DE VALOIS

En somme, nous croyons que le château fut rendu inhabitable, plus par le saccage intérieur de l’édifice que par le feu, sauf en ce qui concerne le petit châtelet. Quant au gros châtelet, il dut mieux résister à l’effort des flammes, et les incendiaires n eu îent que peu de mal, sans doute, à protéger la chapelle, les murs épais du vieux château fort travaillaient eux-mêmes en ce sens.

L’Anglais parti, que devînt le domaine de Saint-Germain?

Il lut abandonné pour un temps. Ce n’était pas au moment où la « Fleur de la Chevalerie française» tombait à Crécy le 2G-27 août, au moment où le Roi de France fuyant malheureux sous les coups d une destinée que, assez imprévoyant quoique brave, il n avait pas assez songé à rendre favorable, ce n’est pas â ce moment, disons-nous, que le vieux château pouvait attirer autre chose que des regards de commisération intéressée de la part de ses anciens hôtes royaux. 11 suffît de suivre les événements politiques des années 1346 et 1347, aggravés par la peste noire de 1348, poui juger du deuil universel que de telles calamités engendrèrent.

L’année 1349 marque un renouveau d’ère plus pacifique : c’est également le moment de l’annexion du Dauphiné vendu â la France et, dès lors, l’héritier de la couronne portera le nom de Dauphin.

Ln dernier regard du roi Philippe se portera vers sa demeure seigneuriale de Saint-Gei main. Qu y entreprit-il, au juste, en vue de la rendre de nouveau habitable? On ne saurait le dire, pour l’excellente raison que l’on ne sail au juste l’étendue des dégâts commis; mais, d’induction en induction, il est possible d’arriver à une quasi-certitude admissible.

Charles V fit tout raser vers 1364-66. C’est donc qu’il n’y avait pas de réfection possible et que mieux valait faire autre chose de plus conforme aux nécessités du temps. Or, Philippe VI dépense tout juste 600 L. t. (1) « pro refeccionibus domorum regis de Sancto Germano in Laya ci de Raya faciendis (2) ».

Slx cents livres tournois ne nous disent rien, mais au cours moyen de l’époque comparé au cours actuel (puissance d’achat) 100 L. t. — 5.500 francs, c’est 33.000 francs dépensés par Philippe à Saint-Germain et à Retz. On fait du travail pour cette somme, mais on ne va pas loin; aussi pensons-nous que Philippe ne songea qu’à remettre en état quelques pièces du grand châtelet situées dans l’aile nord, dont les soubassements puissants sont si visibles sur le plan que nous avons publié précédemment (3), et nous ne serions pas autrement surpris que le trou béant existait sui ce plan entre les assises épaisses et les fondations légères d’au-delà, représentent tout simplement la carrière de pierres saines d’où les maçons ont extrait les

(1 ) V. J. Viabd, Journaux du Trésor sous Philippe de Valois , art. 2761, p. 488.

- N°us apprenons même la composition des pièces de monnaie employées au paiement (V. texte aux P. Just.). 1

(3) V. Chapitre de « La Chapelle de saint Louis ». Fig. 38, p. 81.

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

matériaux nécessaires à la réfection partielle de ce qui était trop endommagé (1), comme nous avons vu de nos jours, de 1900 à 1904, les maçons et tailleurs de pierre utiliser sur place les blocs de pierre du dernier pavillon Mansart démoli pour refaire le gros œuvre du pavillon Renaissance actuel de la façade Sud (place Ihieis).

" Puis, un voile s’étend sur notre château, Philippe meurt le 12 août 1350, non sans avoir contracté un nouveau mariage ridicule (en 1349) avec Blanche de Navarre, fille de son oncle (Philippe d’Évreux), et de sa cousine (issue de germain, et petite-fille de Louis X, par conséquent). Singulière parenté (2).

Page 1