‹ Les Châteaux Royaux de Saint-Germain-en-Laye 1124-1789Chapitre 49 sur 69 · RÈGNE DE JEAN II, LE BON · texte numérisé non relu

RÈGNE DE JEAN II, LE BON

nier sur parole, il tenait sa cour peuplée de courtisans des deux nations, à peu près comme il l’eût tenu dans une de ses résidences royales de France. Il était surveillé, mais combien libre quand même.

Que lui fallait-il donc? Revenir! Qu’avait-il fait de noble, de grand, de simplement bon au début de son règne pour mériter le surnom de « Bon », comme un autre viveur de marque s’est vu affublé de celui de « Bien Aimé »?

Le début de son règne avait été marqué par la dilapidation du trésor royal partagé entre ses seigneurs à court d’argent. L’argent, dira-t-on, retournait au peuple d’où il était venu emplir le trésor! C’est à voir. Si tout l’argent du peuple était retourné chaque année au peuple de France depuis Philippe VI jusqu’à Henri IV, la nation française eut été riche à acheter l’Europe entière dès le règne de Louis XIII. C’est, au contraire, par millions que l’argent français a passé à l’étranger, sous forme de dépenses somptuaires et de rançons odieuses et tarantes pour la royauté française. Aucun peuple d’Europe n’aurait pu résister à une pareille saignée à jet continu pendant deux siècles, si la race valeureuse, dont nous ne sommes pas assez conscients d’être les unités agissantes, n’avait pas dans le sang des qualités d’endurance des plus remarquables.

Jean le Bon monte sur le trône en 1350, le 22 août, et, dès 1351, le 10 mai, nous trouvons un mandement (1) au bailli de Caen d’avertir les habitants de s’armer et tenir prêts à marcher contre le Roi d’Angleterre.

Mais pour marcher à l’ennemi, il faut de l’argent? On vendra les charges, on volera, on fera des faux, on décrétera le cours forcé des mauvaises monnaies. Au besoin, on ira plus loin même contre ses amis de la veille : Jean II fit tout cela. Et c’est là, le roi « Jean le Bon! » Si encore sa bravoure incontestée l’avait servie toujours. Sa fougue emportée lui lit commettre plus de fautes qu’une timidité, dont auraient eu raison ses généraux, ne lui en aurait fait perpétrer. Mais ce fut le contraire. On le vit bien à Poitiers, en 1356 (20 septembre), où une nouvelle fleur de la chevalerie française, à peine reconstituée après dix ans d’efforts (Crécy, 1346; Poitiers, 1356), était écrasée de nouveau par l’Anglais, calculant de sang-froid les chances de réussite d’un guet-apens qu’il fallait éventer. Le soir de la bataille, on comptait sur le champ de carnage, du côté français : 10.000 morts, 13 comtes, 1 archevêque, 70 bannerets, etc..., et le liai prisonnier ! Seul Philippe, son plus jeune fils, était resté à ses côtés. Le sage Charles, Dauphin, le futur Charles V, avait fui avec quelques centaines... de compagnons prudents.

Nous sommes loin de Saint-Germain, objectera-t-on. Oui, certes, très loin. Mais n’est-ce pas l’explication, par les faits, de la rare apparition possible du roi Jean à Saint-Gennain même ?

Les séjours connus du Roi sont, en effet, rarissimes et se bornent aux suivants:

1351 : mai, du 18 au 30 (sauf les 20, 21 et 26); juillet, le 1er;

1352 : 17 juin ; 16, 26, 30 août ;

1353: 26 avril ; 17 août.

(1) Cartons des rois, n° 1317.

LE CHATEAU DES CAPÉTIENS

Ce sont de simples passages. D’autres dates peuvent surgir de la poussière des archives. On le redoute presque, de peur de les voir coïncider avec une mauvaise action dont le château de saint Louis aurait été le témoin obligé.

Jean le Bon étant prisonnier en Angleterre, en 1356, c’est son fils aîné, Charles, le Dauphin fuyard, qui va être chargé de réunir les fonds de la rançon de son père.

D’après les quelques actes connus, ayant trait à cette matière délicate, il ne paraît pas que la chose fut acceptée d’enthousiasme. L’élan des Grands avait été plus suivi quand, au début du règne, il n’y avait qu’à tendre la main et à la refermer pleine de l’or du Roi. Cette fois, il fallait la tendre et l’ouvrir, l’opération était plus douloureuse. Aussi la voit-on faite sans être faite! On prête au Dauphin, on ne donne pas gratuitement pour tirer le Roi de captivité. Et l’on prête avec tant de réflexion que cette rançon (1) n’était pas encore soldée au début de l’année 1369 (2), treize ans plus tard, neuf ans après la mort du roi Jean.

Rappelons seulement les caractéristiques de cette captivité. Prisonnier en 1356, (20 septembre), à Poitiers, transféré à Bordeaux, il n’arrivait en Angleterre qu’en 1357, oïi il resta jusqu’en 1360. Le 8 mai, il était à Calais (3) où il fut retenu encore plus de trois mois, le premier paiement de sa rançon n’arrivant pas. Libéré définitivement, moyennant constitution de nombreux otages (ses trois fils Louis, Jean et Philippe et 37 princes, barons, etc., plus des bourgeois des principales villes), il dut se constituer prisonnier de nouveau le 3 janvier 1364, à la suite de la fuite de son fils Louis (duc d’Anjou), mais ce ne fut pas pour longtemps ; car, le 8 avril, il mourait à Londres, après trois mois de nouveaux festins et de fêtes répétées.

On possède les comptes de sa dernière année de captivité réelle, 1359-1360, et ceux-ci nous font connaître de curieux détails du séjour.

Il avait emmené là-bas Me Jehan le Fol, son inséparable fou, dont le nom revient à chaque page pour vêtements, etc., même pour une redorure de son gobelet (4); ses ménestrels l’avaient suivi.

Le conseil d’Angleterre l’avait bien obligé à se séparer de quelques parasites (35, dont les noms sont donnés); mais tous, une fois touchée leur indemnité de retour, ne reprirent pas le chemin du sol natal. Peu importe: le plus redoutable parasite n’était-il pas le Roi lui-même?

Il achetait des bijoux à un nommé Thèves de la Brune (2 anneaux d’or) (5) et se faisait suivre de ses orgues (6). On peut ne pas lui tenir rigueur de quelques dépenses faites pour l’entretien des faucons de Philippe, son fils, captif avec lui; mais Messire Jehan le Fol finit par nous agacer avec ses apparitions trop fréquentes pour

(1) D'après Lebek, Essai sur l' 'appréciation de la fortune privée au moyen âge ), cette rançon Je 3 millions Je florins, représenterait environ 250 millions Je notre monnaie. (V. p. 131, ouv. cité).

(2) V. P. J. la liste îles actes touchant cette affaire.

(3) Conclusion du traité de Brétigny du 1er mai 1360.

(4) Le 8 juillet 1359.

(5) Le 21 juillet 1359.

(6) Le 30 juillet 1359.

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