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CHAPITRE DEUXIÈME

Charles VI

roi, le 18 Septembre 1380 — mort, le 21 Octobre 1422

L’existence de Charles VI, avant comme après son avènement, est une vie surchauffée, plus vicieuse que simplement libertine. Cela n’excluait pas certaines qualités de cœur en notre monarque, mais ses instincts trop développés dans un sens que la plume hésite à analyser, devaient l’amener là où l’on sait qu’ils le conduisirent comme par la main: à la folie souvent furieuse.

Beau, grand seigneur, ardent à tous les exercices du corps, prodigue à l’excès et sans raisonnement, un Valois en somme, il apparaît comme l’héritier direct de l’état d’esprit de son aïeul Jean II le Bon, avec la perversité des goûts en plus. Au fond, une inconstance persistante indiquant un point faible dans son organisation intellectuelle, germe probable de cette démence qui devait fatalement se révéler, un jour ou 1 au li e, sous le coup d une émotion trop forte. La machine était usée trop jeune.

Historiquement, le règne de Charles VI est l’un des plus funestes de nos annales. Roi à douze ans à peine, le 18 septembre 1380 (1), majeur à quatorze, le 3 décembre 1382, il eut fallu a Charles VI des qualités que son sang ne connaissait plus. Tant (fue son oncle Louis, duc d Anjou (2), frère cadet de Charles V, eut la régence, les affaires ne s’embrouillèrent pas. Ce fut un temps bien court d’ailleurs. Mais, une fois le roi de quatorze ans libéré de tutelle et s’éveillant à la vie, la débâcle commença, morale et politique. Son mariage avec Isabeau, le 17 juillet 1385, ne fit qu’accélérer les choses. Il avait seize ans et demi.

La vie d’Isabeau ressemble étonnamment à celle de son mari; ce qui les différencie est 1 assurance inébranlable de l’esprit de décision qui anime la femme et la

(1) Il était né le 3 décembre 1368.

(2) Second fils de Jean II le bon et de Bonne de Luxembourg.

Fig. 71. — Charles VI.

CHATEAUX HOYAUX

LE CHATEAU DES PREMIERS VALOIS

résistance corporelle qu’elle put opposer à des excès qui auraient eu raison d’une constitution moins bavaroise.

Charles VI arrive à la suite d’une lignée affaiblie: Philippe d’Orléans, Jean le Bon, Charles V !

Isabeau, au contraire, n’est qu’un anneau d’une chaîne d’êtres robustes. Elle eut douze enfants: les quatre premiers (ils moururent; Charles VII était le 5e dauphin, fait unique dans l’histoire, puis un sixième fils mort-né (Philippe). Entre temps, six filles dont deux moururent jeunes (à 2 ans et 7 ans), une fut religieuse à Poissy (Marie), et les b ois autres seulement se marièrent : Jeanne, Michielle et Catherine, celle-ci mariée à Henri V, roi d’Angleterre, l’envahisseur de la France, de connivence avec Isabeau, contre Charles VII ! La Reine régente de France contre son fils, la Reine d’Angleterre contre son frère, triste famille marquée au front du stigmate de la trahison.

Très reine, notre Isabeau, mais de taille petite, visage large, nez fort, bouche plutôt grande, traits accentués, teint brun, chevelure brune, peau laide, mais « un ensemble de grant joliveté » disent les contemporains.

Mariée à quinze ans et un peu plus (1), ambitieuse, intrigante, bientôt dépravée et jouisseuse insolente sous un masque de dévotion ; elle et son mari, également amoureux de luxe et de vie intense, réunissaient toutes les aptitudes propres à ruiner l’œuvre de patience et de sagesse élaborée par Charles V pour son turbulent fils.

Le monarque défunt avait pris dans la mesure de ses prévisions paternelles, les dispositions les plus convenables, susceptibles de mettre ce successeur à l’abri de soi-même, mais il n’avait pu compter avec l’aléa, l’inconnu représenté par la jeune Isabeau. Il avait rêvé d’un mariage allemand, mais celui qui fut réalisé n’était pas compris dans ses vues. Là est le nœud de la situation. On sait comment il fut tranché: le royaume de France livré à l’Angleterre, ce qui était autrement grave que d’avoir vu les Anglais d’Edouard III vider, en 1346, les caves royales de La Montjoie et de Poissy; une cour dissolue, un roi fou complétèrent le sous-titre du chapitre de l’histoire du règne.

Imu. 72. — Isabeau de Bavière.

Portrait 11 n Lté et de convention.

(1) Plie était née dans les premiers mois de 1370.

RÈGNE DE CHARLES VI

Que devient notre château des Valois pendant ces quarante-deux années, dont trente ans (1392-1422) de folie intermittente, éloignèrent le plus souvent le roi des affaires du royaume.

Comme précédemment, il faut séparer en deux parts notre révision des faits: ceux qui concernent l’immeuble, ceux qui ont trait à la vie des souverains dans l’immeuble.

Sur le premier point nous ne connaissons, dans les comptes publiés, rien en dehors de la tardive mention suivante (1) :

« // juillet 1416 ; à Andriet Lemaire pour despens de lui et de plusieurs maçons char- <( peuhei s et voit t iers venus de Paris a Saint-Germain venir certains ouvra c/es ordonnez etre « faix par ladicte dame (la reine Isabeau) ou (au) chaste! du dit Saint-Germain ; Il escus « valent XXXVI sols ».

Dire quel genre d'ouvrages fut entrepris, le trésorier-payeur le savait et son mémento le mettait en règle; mais nous? la conjecture ne peut dépasser les bornes de la somme payée, 36 sols, et c’est vraiment trop peu d’argent à répartir entre trois corps d’artisans pour qu’il puisse être question d’autre chose que d’un aménagement partiel. N’oublions pas que nous sommes en 1416, au lendemain du désastre d’Azincourt (1415) et à la veille de la seconde occupation anglaise liant partie avec la Bourgogne menée par Jean sans Peur.

Comme laits connus, politiques ou administratifs, ayant eu le château pour théâtre ou pour objet, la liste est pauvre. Il serait à souhaiter quelle le fut davantage pour nous éviter la douleur d’y voir figurer les succès des armes anglaises.

Les habitants de Houilles et de Bezons tenus â faire le guet au château de Saint- Germain, avant 1386, plaidaient cette année contre Jean de Meudon, capitaine du château, pour être déchargés de cette servitude (2) trop lourde, vu l’éloignement.

Eu 1882, dans le rôle de la taille, on ne voit pas figurer Saint-Germain au nombre des taillables. De quelle importance était le village? On ne saurait le dire encore. Le désastre de 1346 n était pas si éloigné pour qu’on soit autorisé à croire que les ruines étaient réparées, et l’exemption de la taille incite au contraire à voir une giacieuseté nécessaire delà part des gens du lise. C’est 1 année de la majorité du Roi.

En 1392, le Roi était â Saint-Germain et tenu éloigné de Paris par deux compères décidés: La Rivière et Nouviant qui empêchaient tout accès auprès de lui.

(1) * ' ^ IjE houx de Lincy, Femmes de France, p. 63G. — Dépenses signalées par Steln, hw. som ., n 18, (1 api ès Arch. nul., KK reg. 49, fl. 1 /-19. — Cf. Lance, Dict. des arch., Il, p. 47, mention semblable. Le 16 juin précédent, Andriet Lemaire surveillait des travaux au château de Fontainebleau. Cf. Le Roux de Lincy, p. 635.

(2) D après Lebeuf, IV, 49-54. — On retrouve les mêmes gens plaidant en 1404, par l’entremise de leur seigneur Pierre d’Aunoy. (V. P. J. à la date).

La cause est bien connue. Olivier Clisson ayant à se venger de Pierre de Craon, avait profité d’une soirée de bal donnée à Paris par Charles VI, pour poster ses gens près du Palais. Lorsque Pierre de Craon sortit, il fut entouré par cette troupe armée et percé de coups. Laissé pour mourant sur la place, les meurtriers s’enfuirent en toute hâte. Charles VI apprenant de suite cet attentat, se précipite au dehors, trouve de Craon gisant à terre, simplement blessé, et l’assure qu’il fait sienne cette affaire. Clisson s’était dirigé sans tarder vers la Bretagne, où il savait devoir être en sûreté. A quelque temps de là, Charles VI vînt à Saint-Germain et résolut de châtier les coupables, mais il avait affaire à forte partie. Les deux complices de Clisson surent si bien circonvenir le Roi qu’ils en firent leur prisonnier et que nul ne put songer à l’approcher désormais.

L’Université même, ayant décidé d’envoyer à Saint-Germain une députation composé du recteur et de plusieurs nobles clercs des quatre Facultés, ne lut pas reçue (1). Le séquestre était complet. Toutefois il ne put durer autant que ses auteurs le voulaient. Charles VI quittait un peu plus tard Saint-Germain pour aller en Bretagne demander réparation de l’injure qu’on lui faisait eu y abritant P. de Craon, lorsque, en traversant la forêt du Mans, se passait l’incident connu de ce prétendu fou, surgissant des taillis, arrêtant le cheval du Roi et criant au monarque qu’il est trahi; scène peut-être machinée par des intéressés. L’intellect de nostre Sire le roi ne put résister à une telle commotion nouvelle. Désormais, le mal s’aggravera avec des lueurs d’intermittence dans son acuité jusqu’au jour où l’atteinte sera irrémédiable.

Dans ses rares moments de calme, Charles VI faisait acte de souverain : témoin, en 1393 même, quand il ordonnait que la chapelle du château de Vincennes lut terminée (2). Et Isabeau profitait de ces moments où elle reprenait son époux pour ne pas oublier ses propres intérêts financiers. Elle se faisait constituer, cette année-là en janvier, son douaire de 25.000 L. t. (3), égal à celui que Philippe VI avait accordé à sa seconde femme, Blanche. En 1397, elle se faisait confirmer ce douaire, mais avec réserve qu’il ne serait disponible qu’après la mort du Roi. Elle s’en souciait bien ! Ne prenait-elle pas en mains, dès le 31 juillet, la direction de ses revenus et de ceux de ses enfants : 10.000 francs d’or à prendre sur les 30.000 alloués pour son train de maison (4). C’était la scission qui se préparait. Hémon Raguier fut son argentier personnel.

Une nouvelle ère va s’ouvrir maintenant (5). La reine Isabeau, devient, livrée à elle-même, l’àine damnée de cette nouvelle période. Volonté inflexible, têtue, teutonne, n’ayant d’égale que son égoïsme à peine dissimulé. Elle avait tous les atouts

(1) Michaud el Poujoullat, H, 389.

(2) Ct'. Mauc. Thibault, Isabeau, p. 73. — Bib. Nat. f. fr. 25507, f° 353. R°.

(3) Idem, pp. 243-248.

(4) Idem, p. 255 et suiv.

(5) Nous passons sur les anecdotes trop connues, par Goujon, etc..., touchant les orages, grêles et autres amusellcs. V. Juvénal des Ursins., 12 juillet 1405, dans Michaud et Poujoulat, II. — Goujon, p. 47-48.

RÈGNE DE CHARLES VI

en mains pour réussir, car elle était inaccessible aux clameurs du qu’en dira-t-on populaire.

La maladie de son royal époux la servit trop bien, et le malheureux déséquilibré n’était pas de taille à lutter contre une telle adversaire. Même avant son effondrement cérébral, il était tout entier dans la main de cette femme. Après il ne comptait plus.

Comme faits notoires, historiques, dont notre château fut le théâtre, il faut arriver à l’année 1415 (1) pour en rencontrer d’intéressants, mais combien douloureux pour l’amour-propre national.

On passera légèrement sur l’algarade déshonorante de Louis (2), duc de Guyenne, 3e fils de Charles VI, envoyant en exil à Saint-Germain sa jeune femme Marguerite (3) de Bourgogne. Ne cherchons pas à faire la part des torts de chacun.

1415! C’est le désastre d’Azincourt: après Crécy en 1346 et Poitiers en 1356, c’était presque le coup mortel. L’Anglais n’avait plus qu’à avancer; la lutte ouverte entre Jean sans Peur et le Dauphin allait entrer dans sa phase aiguë et servir l'invasion.

Notre château paraît dépourvu de garde et attendre le premier occupant qui se présentera. « Le Sire Jean de Poix, dit de Barante (4), y entra avec quatre cents hommes déguisés, un jour que le Roi était à Saint-Germain-en-Laye». Y était-il vraiment notre Charles, dément depuis si longtemps, et comme interné à Creil? « Peu s’en fallut qu’il (Jean de Poix) n’enleva le prévôt et le chancelier ». C’était un effet imprévu d’une ordonnnance de 1413 (5) (pii ne s’était pas mise en peine de salarier un capitaine et des hommes de garde pour notre château. La Reine y séjourna en juillet (du 6 au 28) 1416 (V. p. 203, article des travaux payés par Andri et).

Cet effet se faisait mieux sentir encore l’année suivante, 1417, lorsque Jean sans Peur, au cours de ses pérégrinations à travers la province française, entrait au château et s’y installait comme chez lui (6). Il n’avait eu (pie la peine de franchir le pont-levis.

« Le duc de Bourgogne, dit le religieux de Saint-Denis, alla occuper sans rencontrer « d'obstacle la résidence royale de Saint-Germain-en-Laye. Il y mit garnison et s’empara le « lendemain sans coup férir du pont de Poissy construit sur la Seine (7) ».

(1) Nous passons sur l'aventure de l'orage essuyé en forêt par Isabeau et le duc d’Orléans: l'attelage de la Reine fuyant à toutes brides vers la Seine et le duc coupant les traits des bêtes affolées, au moment où tout allait faire le saut dans le fleuve.

(2) Né le 22 janvier 1396.

(3) Cf. Noël Valois, La France et le grand Schisme d' Occident, IV, 295 et note 3. — De Barante, Hisl. des ducs de Bourgogne, IV, 32.

(4) Hisl. des ducs de Bourgogne, 1 V, 99-100, d’après Monslrelet, le religieux de Saint-Denis.

(5) V. P. .1. et Leber, XIX, 519-527. Saint-Germain n'est pas compris dans la liste des châteaux gardés.

(6) Cf. Trad. Bellaguet, VI, 119.

(7) L’année suivante, 1418, le comte Dunois, à peine âgé de 16 ans, fait prisonnier par les Bourguignons, fut détenu au château jusqu'en 1419 où on l’échangea contre un Bourguignon en faisant acquitter sa rançon par son père, le duc Charles (père de Louis XII). Cf. Hoefer, Biog. unir.

LE CHATEAU DES PREMIERS VALOIS

Comment, au début de 1418, le Roi (?) pouvait-il ordonner « à Mc Dreux, le mares- « chai, cl à Pierre Canteleu, clerc, de se transporter aux châteaux du Louvre, de Saint-Gei u main-en-Laye, etc..., et partout ailleurs, pour y luire l'inventaire des joyaux et épargne, « qui seront confiés en lu garde de Jehan de Pulligny (ou de Poligny) , dit Chappellain, piemiet « valet de chambre du Roy et gardien des joyaux (1) ». L'inventaire fut fait entre 1418 et 1420 à la Bastille et à Vincennes, mais l’acte de clôture mentionne que, depuis le travail de récolement, « certaines gens se sont introduits dans les chambres aux joyaux et ont « fait main basse sur le butin! » Saint-Pol, le Louvre et le Petit-Séjour lurent inventoriés en 1420-1421.

En somme, cette énumération fastidieuse à la longue, est de même nature que toutes les autres de même objet. Le même luxe se retrouvait partout semblable à celui accusé par les inventaires dressés après les décès de Clémence de Hongrie et de Charles V.

Mais Saint- Germain qui devait être visité comme les autres maisons royales, n’eut pas cet honneur. Nous pensons que fort peu de chose existait au château. L inventaire dressé à Saint-Germain sous Charles V (1879-1380) l'a déjà démontré pour cette époque antérieure, et, en 1418, Jean sans Peur et ses gens s étaient chargés de conserver... pour eux, ce (pii pouvait y avoir été laissé.

Jean sans Peur était assassiné le 10 septembre 1419 au pont de Montereau et les Anglais n’ayant jamais cessé d’avancer depuis leur entrée en 4 rance, s emparaient de Meulan, de Poissy et de Saint-Germain, où John Gray se trouvait honoré le 9 novembre (1419) de lettres de son seigneur et roi, Henri V d’Angleterre, qui le commettait à la garde du château (2). L’inventaire projeté était remis à plus tard, on le conçoit aisément, et l’histoire ne dit pas si Henri Y le lit taire a son profit.

La belle Isabeau pour réparer ces désordres, trop fidèle image des désordres de propre cour, allait mettre le comble a son machiavélisme par le traité de Iioyes (1420) (3) consacrant la déchéance de son fils, le dauphin Charles (VU), au profit de son gendre, Henri V, roi d’Angleterre, époux de sa fille Catherine !

Si Charles VI devait finir dans la folie, Isabeau devait finir par la trahison. Finis cor o nul opus.

Le 2 décembre (1420) les deux reines, la mère et la fille, faisaient leur entrée triomphale dans leur bonne ville de Paris. (V. Douet, Choix de p. inéd., I, p. 408) et Henri V y entrait lui-même le 4 juillet 1421 ; le 8, il repartait pour Pontoise (Idem, I, p. 410).

Henri V peut donc, à son tour, se considérer comme chez lui au château de Saint-Germain et en disposer à son gré, en faveur de qui il voudra. Pour le moment, il y mettait John Gray comme gardien.

(1) Douet d’Aucq, Choix de pièces inédites relatives au règne de Chartes VI, II, 279 et suivantes, d’après Arcli. nat., K K, 39.

(2) V. P. J. cà ta date.

(3 Entre Philippe le Bon, lils de Jean sans Peur, Isabeau et Charles NI d'une part et le roi Henri V d’autre part.

RÈGNE DE CHARLES VI

Le dauphin Charles (VII), quoique dépossédé du rang d’héritier présomptif, préparait la résistance en l’organisant dans le centre de la France restée fidèle, et l’année 1422 est témoin de trois grands faits qui, malheureusement, ne changeront pas la face des choses:

1° Le dauphin Charles épousait en avril, à Bourges, sa fiancée, Marie d’Anjou, lille de la reine Yolande, la bonne fée conseillère du jeune prince; 2° le 81 août, Henri V mourait à 84 ans sans avoir pu ceindre la couronne de ses rêves; 3° le roi Charles VI, enfin, mourait lui-même, le 21 octobre, laissant, par la force des traités, le trône libre au fils d’Henri V, un bébé de 10 mois!

L’oncle de l’enfant, le duc de Bedford, était nommé régent du royaume, roi effectif, et faisait son installation tapageuse dans la capitale, à l’hôtel des Tournelles, tandis que partout en province se succédaient les montres (revues) de gens d’armes pour bien montrer que toute résistance au fait acquis était désormais inutile.

Jeanne d’Arc viendra bientôt, malgré cette morgue des envahisseurs, remettre toutes choses en leur ordre naturel et dynastique. On sait au prix de quel sacrifice suprême la pauvre martyre couronna son œuvre sainte et nationale. Des Français au XXe siècle ne craignent pas de se souiller euxmêmes devant la postérité en regrettant le succès de cette œuvre de régénération entreprise et achevée par l’humble héroïne de Vaucouleurs, / ranrai.se avant tout.

La Vie au Chateau (1) 1380 — 1422

Dès la première année du règne de Charles VI, on trouve une ordonnance réglant le service de l’hôtel du Roi, en 1380.

La composition du personnel est à rapprocher de celle donnée par les ordonnances antérieures. Le luxe augmente sans cesse, alors que l’art semble arrêté dans

Fig. 73. — Jean, duc de Bedford, régent de France pour Henri V,

(1) V. Eclaircissement X, pour les séjours de la cour.

LE CHATEAU DES PREMIERS VALOIS

son essor, et le train de maison suit la pente glissante sur laquelle, depuis un siècle, il s’est engagé.

L’organisation de l’hôtel lixee en 1880 na pas varie, que nous sachions, entie cette date et l’année 1407 (1), où nous rencontrons un nouveau règlement, lequel sera révisé en 1422 (2), quelques mois avant la mort du roi de France, mais ce sera pour le roi d’Angleterre « héritier du trône de France! »

En tout, en 1380, on comptait 81 personnes attachées au service de la maison du Roi, dont la plupart le suivaient dans ses déplacements incessants.

Pour payer tout ce monde et subvenir à toute la dépense quotidienne de la table du Roi et du commun, la recette équivalente (souvent en déficit, disons-le tout bas) se composait de sommes en espèces tirées de divers côtés et sans beaucoup de respect pour l’objet en vue duquel elles avaient été soutirées des poches des contribuables; mais elle était alimentée par une autre source, curieuse, dite recette commune et constituée par les dons en nature de certains courtisans, ou par les revenus en nature des domaines royaux, ou par les rentrées courantes inespérées. Ce sont surtout les recettes en nature des domaines qui doivent fixer notre attention, encore n’est-ce, à vrai dire, que pour un des articles énoncés :

Il s’agit de la recette pour « connins des garannes du Roi despenses audit hôtel ».

On appelait connins, les lapins de garenne..

Et, pendant tout le règne de Charles VI, sauf dans les années trop mauvaises, on retrouve à la recette commune:

Tant de connins de la queue de Glandas. Exemple : en 1380, 72 connins estimés a 20 deniers la pièce (3).

Qu’est-ce-donc que cette queue de Glandas ? Tout simplement le bout de la forêt de Laye appelée de nos jours les tirés de Garenne, et, à l’époque de François Ier — lorsqu’il y fit construire le château de la Muette : — la Garenne de Glandas ou de Gl audace (4). A tel point que le château de la Muette est quelquefois désigné par ces mots : La Muette en la Garenne de Glandas, pour la différencier de La Muette de Boulogne, ou château de la Muette (du Passy actuel).

A ces connins s’ajoutaient les vins des domaines de Rar, Reaune, Saint-Pourçain, etc..., et (en 1380) les poissons, en nombre prodigieux, des étangs suivants :

Dammartin : 887 carpes, 58 brochets ;

Beauté-sur-Marne : 160 anguilles ;

Meurlent (?) : 168 carpes, 2 quarreaux, 50 tanches, 13 perches;

Les Halais : 282 carpes ;

(1) Leber, XIX, 176-185.

(2) Douet d'Arcq, Pièces inédites du règne, II, 429. Nous ne le transcrirons pas ici, vu sa longueur, et les règlements donnés précédemment suffisent amplement à fixer le lecteur sui ces soi tes de documents.

(3) Les autres connins venaient de Saint-Cloud, Vincennes, Creil, Pons, Fontaines, surtout des deux premières garennes, en tout 943 pièces en 9 mois.

(4) Très probablement dénommée à cause des chênes de haute futaiede toute cette région: d’où la Glandée (Glandas, Glandaer). On expliquera plus tard (T. II) le sens du mot Muette.

RÈGNE DE CHARLES VI

Vivier-en-Brie : 214 carpes ;

Moret : 1 quarreau, 19 brochets, 45 carpes, 3 quarterons et demi-tanclies;

Gouvieux : 03 gros brochets, 20 brèmes, 2 tanches, 1 carpe.

Tout ceci en 9 mois seulement. On n’en tirerait pas autant de nos jours, c’est probable.

Comme nous cherchons une vue d’ensemble, nous ne nous attarderons pas à analyser par le menu ces divers échelonnés au cours du règne, sans quoi les détails curieux, révélateurs de cette vie laite de luxe étourdissant, et du terre-à-terre le plus piosaïque s agitant dans les coulisses du service, nous entraîneraient trop loin. On retrouve, comme de juste, l’inévitable fol du roi (1), mais on y découvre aussi la piein e que la cour en se déplaçant était obligée de se faire précéder, comme autrefois, d’un mobilier encombrant. De plus, les dépenses pour achats de clous « à crochets bastards » y sont très importantes à noter, à cause de la mention clichée « poui tendre les chambres du Roi, de la Reine, etc... ». Les murs étaient donc nus, et on tendait des tapisseries partout où il y avait de la place: ornementation et capitonnement obligés, on l’a deviné.

Un autre petit détail typique : nombreux achats de chandelles (2) pour dire les Hem es du Roi et de Monseigneur de Valois (son frère Louis)! Qui ne croirait désormais à la piété du monarque? Mais qui douterait davantage de la gourmandise du Roi, lorsqu on lira la quantité et le poids des « espèces confites » et bonbons de toute sorte qui, chaque mois, devaient être payés à Gilles le Sénéchal ou à Jehan Noble, espiciers du Roi (3).

Isabeau marchait de pair avec son époux sur ce même chapitre, dont bien des aiticles nous sont aujourd hui inconnus: sucre rosat, auis, madrian, paste de roy, sucre en plate, pignolat, manu christi, orenjat, etc...

Une autre dépense somptuaire entraîne à des frais souvent lourds : achats d’oiseaux de chasse et d’ornement, sont un luxe de chacun de ces l ègues. Sous celui de biant ois Ier et sous ceux de ses fils et petits-fils, cela devient un sport enraciné, marchant de pair avec celui du théâtre, si l’on peut toutefois qualifier « théâtre » les îeprésentations fortuites des joueurs de bateaux (4) obtenant un moment d’attention et quelques sols de la part du souverain.

La musique était mieux cultivée à la cour, depuis Charles V, encore que l’art musical du XIVe siècle n’ait rien de comparable avec le nôtre, puisque c’est l’époque du tâtonnement pour sortir des ténèbres du chant d’église lui-même tombé à rien. Il faudra a l’art musical l’atmosphère du règne de François Ier pour surgir de l’ombre: alors les bases d’un art musical profane bien vivant seront posées, et l’édifice s’élèvera progressivement, sans arrêt pendant les trois siècles suivants.

(1) On en trouve même plusieurs : Jean le Fol, Jean le Héraut, Jean de la Marche.

(2) On ne tes fabriquait donc plus à la cuisine de la cour. C’était un progrès réalisé sur les anciens usages du temps de saint Louis.

(3) Fn 9 mois, d'octobre 1380 à juillet 1381, on payait de ce chef 1.637 L. parisis.

(4) D où est venu le sobriquet de « bateleurs » appliqué à nos pitres forains.

CHATEAUX HOYAUX. — XXIX

LE CHATEAU DES PREMIERS VALOIS

Pour le moment (1), on apprendra avec plaisir que les ménestrels trouvaient à la cour un accueil chaleureux et qu’une représentation de la Passion lut donnée a Charles VI le mardi 16 avril 1381 (n. s.):

« Aux compagnons qui jouèrent de la Passion devant le Roi... (2) 32 S. p. »

On sait que ces « mystères » sont les premiers éléments de 1 oratorio et du drame, pris dans leur sens très étendu, comme autrefois dans l’ancienne Grèce les représentations dionysiaques, au plein air de la campagne, lurent le germe d’où devait sortir un jour le drame tragique grec.

La culture musicale sous Charles VI était nécessairement bornée aux ressources de l’instrumentation — comme elle le fut encore chez les Grecs — et le libellé même des articles que nous trouvons dans les comptes, montre, par sa gaucherie, combien toute cette nouveauté était infixée dans son vocabulaire technique, et restreinte dans son champ d’action. Lisez ceci:

« Maistre Jehan Boutier, secrettaire de Monseigneur de Valois, pour argent « qu’il a baillée au Roy et à mondit Seigneur de Valois pour acheter des musètes et « autres petis instrumens (?). Merquedy XXV jours de mars. Le Roy illec. Argent « 35 sols p. (3) ».

Le Roi avait d’autres goûts moins raffinés. Ainsi, Jehan le Courant, son huissier d’armes, achetait pour « l’esbattement » du Roi des « vessies de bœuf » le dimanche 25 janvier 1383 (n. s.). Le football plaisait donc au monarque autant que le a jeu de dez » car sur ce dernier chapitre nous surprenons notre homme remboursant, le 12 avril 1383, 6 L. empruntées à son secrétaire, Jean de Montagu, et a Jean Néelle, un de ses clercs de cuisine. Le 13 avril, c’était un peu plus, 6 L. 14 s., au même Montagu et à Régnault d’Engennes, son écuyer tranchant.

On pourrait multiplier à l’infini ces citations touchant des minuties, elles ne nous feraient pas mieux connaître le roi sportsman, singulier mélange de piété apparente et de vie outrancière indéniable. Tout cela lui coûtait en 1381 : 66907 L. 7 s. 10 d. dont 13954 L. 12 s. 9 d. étaient sortis de la bourse de son trésorier général (pii imputait son avance à prendre sur les fonds de l’exercice suivant. Avec une telle balance de compte, on peut juger si, de ce train, l’on pouvait aller loin.

En moyenne, l’hôtel du Roi coûtait 50000 L. par exercice de six mois ; celui de la reine 40000 L. — ci 90000 L. pour six mois. En un an, tout près de 200000 L. p. (4) auxquelles il faudrait joindre les comptes des argentiers, lesquels comptes représentaient une centaine de mille livres de plus, et choquaient davantage encore le peuple appelé à contempler et surtout à payer cet étalage de luxe, insolent chez une étrangère.

(1) On comprendra que connaissant trop bien la question que nous effleurons, nous nous interdisons de l’aborder plus à fond. Ce serait nous éloigner de notre sujet: un volume séparé ne l'épuiserait pas.

(2) Cf. Douet d’Arcq, Hôtel, comptes de 1380: article: Dons , pp. 106 et suiv. On ne peut tout citer de ces dons typiques.

(3) Compte 1381. Douet, Hôtel, p. 21 1. — lllcc sous entend « au Louvre » où le Roi était alors-.

(4) En multipliant par 50 environ, c’est 10 millions de notre monnaie que coûtait l’hôtel royal sans compter les dépenses de l’entretien (habillements, joyaux, mobilier).

RÈGNE DE CHARLES VI

On a, pour se faire une idée du gaspillage, le compte impressionnant de Guillaume Brunei, trésorier et argentier du Roi, pour les six premiers mois de l’année 1387 (1), et l’on reste confondu devant la profusion de vêtements, tous plus riches les uns que les autres, confectionnés pour le Roi, la Reine et Monseigneur le duc de Touraine (Louis, duc d’Orléans). Ce n’est partout que soieries, escarlatte rosée, escarlatte vermeille de Bruxelles, draps blancs, draps gris, draps pers, de Bruxelles également. Ce devait être un éblouissement. La Reine affectionnait le drap pers, l’escarlatte violette, l’escarlatte morée, l’escarlatte sanguine, les corsets de draps d’or, etc., etc...

Même luxe pour le duc de Touraine et ceux de sa compagnie (2).

La lingerie est de fine toile de Reims.

Les fourrures ne se comptent plus. Selon le mot du poète « on en a mis partout ».

Le mobilier, les tentures et tapisseries étaient à l’avenant: chambres de satin blanc ou vert, pourfilés d’or, armoiries brodées en soie, nœuds de rubans par-ci, franges de soie par-là; si le bon goût des arrangements était à la hauteur de la richesse des matières employées, on peut croire que l’on fit rarement mieux.

La bijouterie, l’orfèvrerie apportaient leur contingent miroitant sur les tables, les étagèies , les joyaux brillaient sur les costumes et... le dira-t-on? la misère était grande en la bonne ville de Paris, comme en province. Qu’eu t-ce été si la paix sociale avait apporté son sourire bienfaisant en permettant l’épanouissement des arts industriels et d’un commerce assuré du lendemain? Un vent de folie souillait au contraire dans les sphères de la cour, inaccessibles aux murmures du dehors. En tout ceci, c était le tond qui manquait le plus. On jouissait extérieurement, mais, quelle part les plaisirs de l’esprit prenaient-ils à ces exhibitions clinquantes où les yeux seuls, peut-être, pouvaient trouver une satisfaction d’un moment? On voit bien que la Reine se lait suivie en voyage par un coffre renfermant ses livres el romans! Quel était ce bagage? Le Roi avait fait faire un coffre ou étui en cuir bouilli (3) pour mettre el porter un tableau de Jehan d'Orléans (4), peintre et valet de chambre.

Qu ( lail-te que ce tableau ! Le n° 1 dune future galerie peut-etre, si la démence royale n’était survenue à contre-temps mettre à néant un projet qui n’a probablement jamais existé dans l’esprit de notre Charles VI? Non, l’époque n’y était pas.

En 1385, ce sont les fêtes du mariage à Amiens (5) et l’installation de la Reine à Vincennes, en attendant son établissement à l’hôtel Saint-Pol, qui fut son séjour piéféié. En 1380, le jeune couple se mettait en route pour accomplir son voyage de noces (0). C’était en janvier. On se dirigea sur lTsle-Adam et Maubuisson.

1 Dm; f. t d’Arcq, Nouv. rec. des comptes de l’argenterie , p. 113 à la fin.

(2) Haincelin Coq et Coquine!, les lois du roi et du due de Tliouraine sont de la partie, toujours.

(3) CC. Douet, N. R. Arg., p. 179.

(4) Ou a déjà \u ce nom sous le règne de Charles V, et les gratifications données par le roi à l'artiste qui avait travaillé à Saint-Germain.

(5) Cl'. Marcel Thibault, Isabeau de Bavière, pp. 31-H2.

d> On ( i le cette année une ordonnance du 2/ juin fixant le prix de l'argent, signée à Sainl- Gerniain [Ordonnances, \ II, 148) et le 18 août une autre ordonnance sur les finances [Idem, VII, 355).

LE CHATEAU DES PREMIERS VALOIS

Vers le 15-30 du mois, Saint-Germain recevait la visite des maîtres, pendant quelques jours : en juin le Roi y revenait (1). En 1388, deux autres passages. En 1390, des séjours plus fréquents sont signalés. L’un a défrayé la chronique lacile. Laissons la plume aux contemporains :

Juvénal des Ursins : « Audit an (1390) Le Roy s’en alla esbattre à Sainet Germain en « Laye, et la Reyne aussi, et plusieurs des seigneurs, dames et damoiselles et devisaient a ensemble et s’esbataient ès-bois de Poissi. Et une fois survint un terrible tonnerre, si se « retirèrent au chasteau. Et disaient aucuns que oncques n’avaient veu si horrible ne ter- « rible tonnerre, et entre Sainet Germain et Poissy y eut quatre hommes morts et foudroyez. « Et après ce toute la nuict fit le plus merveilleux vent que oncques on eust veu, qui arra- « cha arbres ès forests et jardins et abbatit cheminées et hauts des maisons et aucuns clo- « chers, et fit des dommages innumérables. Et, disait-on, et aussi estait-il vrai que le conseil c( estait assemblé pour faire une grosse taille sur le peuple et quand on veid lesdites tem- « pestes, le conseil se sépara et fut rompu. Et à la requeste de la Royne fut expressément « défendu qu’on n’en levast aucunement (2) ».

On s’imagine que le peuple dut souhaiter de fréquentes et « aussi merveilleuses tempestes » dans l’espoir d’un pareil résultat, car l’esbattement des princes, seigneurs, dames et damoiselles ès forêt de Poissy ou autres lieux n’était pas de nature à lui faire oublier sa pauvreté: c’était lui qui payait la note. Enfin les malheureux l’avaient échappé belle cette fois. Furent-ils aussi favorisés en 1405 lors d’une autre « horrible tempeste » dont l’ineffable Juvénal nous dépeint les efitets aussi foudroyants? On ne le sait, mais on peut supposer qu’une fois n’étant pas coutume, le précédent de 1390 suffisait à témoigner des bons sentiments de la Reine.

Ces esbattements, nous avons pour les apprécier, les comptes de l’hôtel de l’année même (1390). A prendre ceux du second semestre, celui des orages, on voit que la dépense monte à 48161 L. 18 s. 2 d. pour une recette de 41644 L. 13 s. 8 d. — C’est ainsi que Charles VI équilibrait son budget. Le déficit était à reporter sur le semestre suivant, et le trésorier qui avait avancé le manquant se remboursait sur les premières rentrées, pour recommencer ses avances avant la fin du nouveau semestre.

L’orage dont parle Juvénal dut avoir lieu au mois d’août, puisque les comptes nous apprennent le séjour de la cour, en ce mois-là, à Saint-Germain (3). On y dépensait 6045 L. 6 s. 4 d.; au change de 100 L. = 5.500 francs, valeur actuelle correspon-

(1) L’année 1387 est marquée par un procès intéressant Saint-Germain par ricochet. Hugues Aubriot, prévôt de Paris, était également bailli de Saint-Germain. Sauvai (III, 30) nous dit qu’en cette année 1387, l’Université obligea l’évêque à faire un procès à Hugues Aubriot, malgré sa faveur auprès de Charles V et de Charles VI; le tout moins pour ses débauches et l’attachement qu'il avait au judaïsme que pour se venger de lui, d’avoir réprimé si souvent son arrogance et ses attentats: si bien qu’avec tout son crédit, il fut condamné à faire amende honorable et à finir ses jours au pain et à l’eau dans une basse fosse.

(2) Cf. Michaud et Poujoulat, Mémoires , II, 385.

(3) Recette 52.208 L. 17 s. 1 d. — Dépense 67.1 19 L. 13 s. 11 d. Le déficit montait donc en fin d’année 1390 à la somme de 21.428 L. 1 s. 4 d., quelque chose comme 1.758.540 francs de notre monnaie. Le trésorier devait avoir une bourse personnelle bien garnie pour supporter de telles avances à faire volens nolens.

RÈGNE DE CHARLES VI

dante au pouvoir d’achat, c’est bel et bien 332.475 francs, chiffre rond, qu’auraient dépensé de nos jours ces souverains peu regardants. Le premier semestre avait été plus fort encore.

Depuis le 20 juin environ, la Reine était au château, et, ce 20 juin, Valentine de Milan, sa belle-sœur, lui tenait compagnie (1).

A partir de 1391, les séjours du Roi sont de plus en plus rares (2). En 1393, il allait, après le 24 août, date de la naissance de sa fille Marie, la future religieuse de Longchamps, « en pèlerinage au Mont Saint-Michel et il revenait s’esbaltre », c’est le mot de l’époque, « à Saint-Germain, et lui faisait-on toutes les plaisances qu'on pouvait (3) ». On sait que le malheureux commençait à se ressentir plus fréquemment de ses crises de folie.

Nous signalerons au passage le mariage, en perspective, de la jeune Isabelle (4) en 1396, alors âgée de 6 ans, 9 mois et quelques jours, avec Richard II d’Angleterre: mariage en espérance, détruit avant d’être consommé; le fiancé Richard II mourait en 1399 (5). Isabelle ne devait pas rester longtemps veuve (?) et épousait, à 17 ans à peine, en 1406, Charles d’Anjou, duc d’Orléans: elle était décédée trois ans plus tard en 1409. Singulier mariage (pie le sien avec Richard II, de vingt-trois ans plus âgé quelle et que nous ne signalerions pas si l’on ne possédait pas le détail du cortège plus que royal (6) dont on la gratifia quand on la livra à l’Angleterre. Cette petite personne était déjà « très reine », comme sa mère, malgré son tout jeune âge. Le contre-coup de la mort de Richard II fut la réclamation, faite par la France, de tous les bijoux et présents qui lui avaient été offerts en 1396. La liste en est très longue et le détail vraiment magnifique (7).

Nous ne nous attarderons pas sur deux ordonnances de 1406 et 1407 (?) concernant : la première, le domaine « mis en grant ruyne »; la seconde, l’hôtel réformé, mais non diminué.

Par un extrait de comptes (8) d’Isabeau pour 1408-09, nous apprenons quelles personnes formaient sa suite et recevaient une pension pour mieux figurer auprès de la Reine (9). Des Françaises étaient auprès d’elle, mais certains noms trahissent l’origine allemande de celles qui les portaient : comme plus tard on verra bien des noms espagnols former la liste des suivantes de la reine Eléonore, seconde femme de François Ier.

(1) Valentine perdit, là même, son premier né âgé de deux mois (Cf. M. Thibault, Ouv. cité).

(2) Il n’est pas possible que l’on ne trouve pas un jour une nouvelle source d’information qui en révélera d’actuellement inconnus.

(3) Michaud et Poujoulat, 395.

(4) Fille aînée de Charles VI et d’Isabeau, née le 9 novembre 1389.

(5) Il était fils d’Edouard (le célèbre prince noir que nous avons vu incendier le château de Saint-Germain en 1346) et était né en 1366. Il avait donc 23 ans de plus qu’lsabelle et avait épousé, en 1381, Anne, fille de l’empereur Charles IV, morte en 1394.

(6) Cf. Douet d’Arcq, Pièces inédites, I, 130.

(7) Cf. Douet d’Arcq, Idem , II, 273.

(8) Publié par Le Roux de Lincy, Femmes de France , p. 623, note B.

(9) V. Pièces Justificatives, la liste de ces noms.

On a dil que la jeune Isabelle avait épousé en secondes noces Charles d’Orléans (1). En 1408-09 (n. s.), le 2 avril, une ordonnance réglait l’hôtel du nouveau ménage, il s’agi t des chevaliers et escuiers de service : en tout 24, servant par huit a la lois (4 chevaliers et 4 écuyers) pendant deux mois, deux lois par an. En plus de ceux-ci, on donnait à Monseigneur « douze archiers et six arbalestriers des meilleurs (2) ». Ce personnel était en dehors du service courant de 1 hôtel, très complet on peut en être assuré. Les mauvais jours n’influaient en rien sur la vie exubérante et turbulente de nos princes.

Le printemps de 1409-10 était témoin de ces fêtes étranges auxquelles les églises donnaient asile. On lit, en elïet, dans des comptes d Anthoine des Essarts, poui 1409-1410, des renseignements dont la précision nous éclaire :

A Jean Brunet, prêtre, et à Jean Herly, clercs de la Sainte Chapelle (de Paris) le 20 mars 1400 pour s'habiller, etc., pour les jeux de la Résurrection, ci: 30 L. t.

El dans le compte de 1410-11 :

A Jean Brunet, prêtre, et à Gillet Brunei, clerc, pour les jeux de la f este de Pâques qui seront iceluy jouer devant le roy en ladicle Sainte Chapelle du Palais: 28 L. 2 s. 0 d.

On sait quel développement prit au moyen âge le goût public pour ces sortes de fêtes mi-religieuses, mi-prolanes, quelquefois déviées de leur sens primitil et devenant un sujet de scandale.

D’autres artistes émargeaient des gratifications diverses (3).

Le goût pour la musique se répandait peu à peu. On voudrait savoir quelle musique charmait alors les oreilles de nos seigneurs. Sans faire appel à l’hypothèse dangereuse, on peut néanmoins se figurer que le genre mélodique avait devant lui un champ d’action immensément vaste: les millions d’œuvres produites depuis le XVe siècle l’ont quelque peu épuisé. Au début du XVe siècle, il en était autrement, l’engouement pour l’art musical prenait le pas sur le goût lui-même encore mal formé, et pour cause : l’instruction musicale était rudimentaire. Isabeau dilettante pouvait donc, en 1415, et sans en éprouver un déplaisir intense, récompenser ses ménestrels « de ce qu’ils avaient joué et corne plusieurs /ois (4) » devant elle. Ne cheichons pas à savoir ce que ces braves gens avaient joué et corné: l’instrumentation de l’époque nous est un sûr garant de la pauvreté du régal qu’ils ont offert à « ladiete dame ».

(1 : Charles, duc d’Anjou, puis d’Angoulême, père de Louis XII, par son 3° mariage avec Marie de Clèves. Isabelle mariée en 1406 avec Charles d’Orléans (1er mariage) en eut une fille, Jeanne, née en 1409. Celle-ci épousa en 1421 Jean II, duc d’Alençon, et mourait sans postérité en 1432.

(2; Cf. Douer d’Amcq, Pièces inédiles , I, 315-317.

(3 Dans les mêmes comptes, on trouve une Gracieuse d'Espaigne, ménestrelle de la Reine : un Henncquin Poitevin, roi des ménestrels et ses compagnons ; un Jean de Tomulaur, joueur de personnages du roi. Les ménestrels du roy: Jacquinot Petit, Jehan d Avignon, Jehan tacien 1 aîné, et le jeune Armant Waguemutier, Jehan Voizart, dit Verdelet. — Jehan Cardon, joueur de personnages.

En décembre 1422, un faiseur d’orgues, Jacques Le Mol. — Cf. Douer, Pièces inédites , 11, 418.

(4 Le Roux ne Lincy, Femmes de France, p. 636, § 40.

RÈGNE DE CHARLES VI

Isabeau devait prendre plus de plaisir à jouer de la harpe (1), mais ne lui fallait-il pas être indulgente?

De même que nous avons parlé des goûts de Charles VI pour « musettes et autres petits instruments de musique » corrigés par une inclination vers le jeu de football, de même nous prenons Isabeau en flagrant délit d’inclinations moins relevées que celles de son art de harpiste. Isabeau aimait les animaux, sans doute pour faire mentir le proverbe: « Qui aime les bêtes, aime les gens ». On sait au reste que « les gens » lui étaient indifférents, « les bêtes » non.

Certaine « léoparde » (2), et certain « chathuyant » (3), étaient soignés et nourris plantureusement (4). Mais la tendresse de la souveraine se portait de préférence vers son « cinge ». La noble bête était habillée par le couturier de la cour. Jehan le Lorrain ; le même qui habillait reine et princesses costumait aussi le vilain personnage « d’une robe fourrée de gris, coût: 50 sols ». Ajoutez un « collier de cuir rouge, une boule de bois tournant en un cercle de fer et une corde pour pendre au col dudit cinge (5), coût :

10 sols » et le malodorant animal était présentable aux yeux de Madame. Vint-il à Saint-Germain villégiaturer avec sa maîtresse en 1416 : l’histoire est muette à ce sujet. Mais il n’y aurait rien de surprenant à ce déplacement, car la Reine dut faire un assez long séjour à Saint-Germain celte année même, depuis juillet jusque vers les mois de novembre et décembre. En effet, on apprend par les comptes que le 6 juillet elle envoyait à Paris (à son hôtel Saint-Pol) chercher ses étuves de bois (6) ;

11 fallut 4 charpentiers et 2 voitures, chacune à 4 chevaux, pour le démontage, transport et mise en place. On peut juger ainsi de la massivité de l’appareil. Le même mois (juillet) elle envoyait à Vincennes c( Messire Jehan Pourcin, son chapelain, pour chercher et faire venir les orgues de la chapelle du château ». Un homme les apporta. « Coût: 8 sols (7) ». C’était moins volumineux que les étuves.

Les articles curieux, typiques, abondent dans ces documents. On ne peut tout citer, et c’est à regret qu’on s’impose une limite (8). Certains libellés sont d’un style grotesque: à J. Rubé, huchier, pour une table de noier... achetté de lui et délivré

(1) Deux achats de cordes pour la harpe de la Reine, les 6 novembre et 24 décembre 1416. Cf. Le Roux de Lincy, Idem, p. 637.

(2) Charles VI avait également ses lions, gardés rue Froidmantel, derrière le Louvre. (Compte de l'ordinaire de Paris, année 1416, cité par Sauvai, III, 270.

(3) Chat-huant.

(4) « Le 10 mars, achat d'un mouton à Perrin Saoul, boucher à Nogent-sur-Marne; le 13 mars, achat de deux moutons à Martin Fromage. Pour le chathuyant, deux grosses poules à manger». Isabeau avait en plus : des oiselets et des tourterelles (comme Charles V), 3 faucons, 3 chiens, 1 chas (!), 2 cygnes ».

(5) Mention abrégée d’une dépense du 26 février 1416. François Ier, Henri II et les rois suivants ont tous eu une « guenon? » Singulier goût.

(6) Les « Ftuveurs » étaient flûtistes-. Guillaume Piet et Georges Gansel. — Cf. Le Roux de Lincy, p. 637, « payé le 9 août 14 16, à Haquin Régnault, faiseur d’ instruments, pour cinq grans fleustes, etc.: 53 sols ».

(7) Cf. Le Roux de Lincy, p. 640.

(8) V. P. J. ceux qui concernent Saint-Germain.

LE CHATEAU DES PREMIERS VALOIS

pour manger dessus les dames du corps de la Régné... On comprend, c’est certain (1): L’Académie française n’était pas encore fondée.

En décembre, vers la fin du mois, la Reine dut rentrer à Paris : on s’occupait alors à Saint-Pol de grands chariots de fer à promener par les galeries (2) pour les chauffer en hiver; la note du charbon fourni pour alimenter ces chariots suit l’achat desdits instruments: c’est l’un des côtés semi-barbares de la vie quotidienne. Isabeau ne craignait pas les méfaits du « réchaud au charbon de bois ».

On sait ce qu’il advint de Saint-Germain après 1416, il est inutile d’insister sur un sujet épuisé; celui que nous allons aborder ne l’est pas encore : l’occupation de notre château par les Anglais virtuellement maîtres de la France, depuis le traité de Troyes (1420).

(1) L'une des plus curieuses est la suivante: A frère Jehan Cambier, compagnon du confesseur, pour baillier à sœur Jeanne la Brune, religieuse de Saint Marcel « pour 36 jours quelle avait jeûné pour et à la dévocion de la Rogne : 7 L. 4 sols ».

(2) Articles du 27 décembre 1416 et 7 janvier 1417 (n. s.).

RÈGNE DE CHARLES VII

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