XXX IV
LE CHATEAU DES PREMIERS VALOIS
étaient nus généralement et que le grand luxe, autant que la nécessité, commandait de masquer cette nudité de la pierre : tel fut le château de la Renaissance dont nous parlerons plus au long en un chapitre spécial (1).
Quant au vieux château des Valois, construit par Charles V et ayant près de cent quatre-vingts ans d’âge à l'avènement de François Ier, ce serait aller encore contre l’évidence que le supposer demeure seigneuriale apte à recevoir cette décoration artistique italienne que, par impossible, nous avons cherché à découvrir. Le résultat négatif de nos investigations nous a fait conclure, sauf découverte improbable, que le silence fait sur son luxe intérieur prouve qu’il n’a jamais existé, ni depuis Charles V jusqu’à François Ier, ni depuis François Ier jusqu’à Louis XIV, encore que sous Louis XIV ce n’est que dans de très petites parties des appartements royaux que fut tenté un aménagement artistique momentané, c’est-à-dire chez le Roi et chez la Montespan.
La musique et le théâtre au château des Valois sous François Ier. — François Ier, dilettante, ne pouvait pas ne pas aimer la musique (2). Mais, il est nécessaire de mettre les points sur les i ; la musique du temps de François Ier comporte une culture hétéroclite de plusieurs branches de l’art, sans cohésion: à peine un art d’amateur au-dessous de la moyenne, sauf dans une branche, celle de la musique vocale profane, et dans sa branche annexe la musique vocale religieuse. Et nous disons «annexe », parce que, sans desservir la mémoire du roi François Ier, on peut être assuré que le Seigneur Roi prêterait la musique profane aisément compréhensible à la musique religieuse qui, en France, cherchait encore sa voie. Nul n’ignore aujourd’hui que le siècle de François Ier et de ses descendants fut une époque de renouveau en tout, et que la musique profane lentement dégagée d’un style religieux mal défini avait trouvé un mode d’expression personnelle des sentiments humains. L’efflorescence musicale dans ce sens laïque est peut-être le fait le plus étonnant de ce siècle tourmenté. La polyphonie vocale a vraiment rencontré sa forme supportable, après cinq siècles d’efforts presque stériles, dans ces motels où la littérature en prend à son aise avec la morale.
A côté de cette musique profane pleine de vie on trouve la gestation de la musique dite religieuse. En dehors de ces deux genres très voisins par les procédés d’écriture, très éloignés par le sentiment, se place la musique instrumentale.
Pauvre musique, étant donné les instruments du moment — sauf celle écrite pour le luth — si on les considère comme s’alliant quelquefois en une sorte de polyphonie instrumentale, quel que soit le service indéniable que chacun d’eux pris
(1) T. 11, elmp. 1, 2.
(2) On peut ci(er à ce propos un paiement: « à Gaspar-Raoul Allemant, 820 L. t. pour paiement île 3 caisses île bois et cuir contenant ptusjéurs flûtes, cornets, cors, hautbois cl autres instruments que le Hui a fait mellre dans sa chambre pour son plaisir et passe-temps ! » François Ier s’amusait-il à jouer de ces instruments, c’est ce que nous ne saurions dire (Cf. Cimbeii et Daxjou, Arch. Curicusesr lre série, T. 111, p. 81).
RÈGNE DE FRANÇOIS Ier
séparément pouvait rendre en solo; et cela même doit s’entendre dans un sens restrictif. François Ier a étendu sa sollicitude à toute cette culture nouvelle et diverse.
En 1531, en effet, le roi reconstituait ou même fondait, sur de nouvelles bases, une chapelle de plain chant et une chapelle de musique (profane), en même temps qu’il suivait de près les musiciens habiles lui procurant le passe-temps de la musique instrumentale.
Ses séjours à Saint-Germain furent souvent assez longs pour qu’il nous soit permis de croire que le peu que nous savons des passe-temps de musique donnés partout au Roi, lui furent également procurés à Saint-Germain. Les documents concernant notre ville manquent, mais ils sont nombreux pour les autres séjours.
A ces trois branches de culture musicale s’en ajoute une quatrième, parallèle, celle du théâtre : représentations de « Mystères » et représentations de farces et moralités.
L’ensemble de ces jouissances artistiques rappelle étonnamment une époque très ancienne: celle de la Grèce antique, vers le VIIe et VIIIe siècle avant notre ère. Musique religieuse en enfance et en stagnation, et musique profane dont la littérature « osée » formait l’attrait le plus puissant; pratique instrumentale incohérente, malgré des instruments plaisants chacun en soi pour les auditeurs de l’époque : théâtre mythologico-religieux, et théâtre grossier populaire.
Quelques mots sur chacun de ces genres, cultivés avec l’approbation et à l’enchantement du Roi, achèveront de faire comprendre la portée de cette renaissance musicale.
Chapelle de plain-chant. — Ainsi que son qualificatif le fait entendre, il s’agit de la « maîtrise » de la chapelle du Roi. Elle coûtait par trimestre, au début, en 1531, 535 Livres tournois (1). Peu â peu, le chiffre de l’allocation s’est élevée, en 1538, à 1536 L. (2).
On rencontre des dons fréquents faits à des chantres de la chapelle du Roi. De quelle chapelle est-il question: plain-chant ou musique? Nous en relèverons les noms, obscurs aujourd’hui, mais qu’un heureux hasard peut mettre en vedette un jour, car l’histoire n’a jamais dit son dernier mot.
Jehannet de Bouchefort, don de 600 L.; Jacques Coulombeau ou Colombaut; Jehan Maural ; Guillaume du Fresne; Jehan de Vaulx ; Jehan Maignet, pension de 200 L.; Robert Bourdon; Gabriel de Laître ou Delaistre, pension de 200 L.; Me Jehan Pathié; Thomas Néelle dit Beauvais; Pierre Vermont; Guillaume Perrin; Jacques Pelegrin; Louys Hérault dit Cocquerou; Magistrum; André Courrai; un soubz maître; Roger Pathié, petit organiste; Antoine Delahaye, organiste du Roi.
Ce dernier a acquis une notoriété très grande et le Roi lui témoigna en de multiples occasions sa faveur spéciale.
(1) Trésoriers: Jean Sapin, pois Jean Baguette, Bénigne Serre. Cf. Mandements de paiements -aux cotes données sous les nos 27579, 27647, 28217, 4532, etc., du Catalogue des Actes de François Fr\ simple indication de la source consultée.
(2) Ci mb eu et Danjou, Arcli. curieuses, lre série. T. 111, p. 91.
Nombreux sont également les chanteurs étrangers qui vinrent se faire entendre au Roi.
Il est à présumer que ces chanteurs de la chapelle étaient les mêmes pour les deux maîtrises, religieuse ou profane (1), le talent vocal ne courait pas les rues à cette époque.
Chapelle de musique (profane). — Elle était beaucoup plus importante que la précédente: en 1531, les gages s’élevaient par trimestre à la somme de 2.395 L., presque cinq lois autant que la chapelle de plain-chant: indication précieuse!
C’était le domaine propre de la musique instrumentale, et les dons a divers musiciens nous fait connaître les noms de ces artistes. Les instruments composant la « bande du Roi » étaient des violons, hautbois, sacquebuttes, fifres, tabourins, cornets, trompettes, rebecs, liâtes, luths (lues ou luz) (2).
Les artistes: Nicolas Peronet, Pierre d’Auxerre, Jean Fourcade, Paulle de Milan, Nicolas de Lacques, Claude Peronet, Fontan, Jean Boullay, Jean de Vauquère, Jean Broullé, Jean de Bellac, Maciot (3) de Milan, Francisque de Crémone, Francisque de Virago, Simon de Plaisance, Augustin Champaignes, Pierre Pagani, Jean Veillac, Marc de Vérone, Pierre d’Auxerre, Hans Chaaler, Jacques Coller, Albert Rippe (joueur de luz) (4), Jehan Henry, Pierre de Cainguillebert, Dominique de Lacques, Mareodec de Becone, Pierre Ghancet, Augustin de l’Escarpan, Dominique de Branque, Melchior de Milan, Oudin Régnault, Frère Pierre, Lancelot, Foustin.
Les uns et les autres étaient détachés à l’occasion à certains services particuliers: écurie (les trompettes); montres de gens d’armes (fifres, tabourins, etc.); musique de chambre (violons, rebecs, flûtes, hautbois); musique de parade (trompes). Tout cet appareil embellissait les réunions privées ou d’apparat, et contribuait a donner de la vie à l’entourage du Roi.
Les artistes étrangers venaient, de temps à autre, compléter ces sortes de tournois de musique auxquels le Roi était si favorable, et les dons n’étaient pas négligés ici plus qu’en toute autre circonstance.
La Reine, les Princes et Princesses du sang avaient quelques musiciens particuliers attachés à leur personne, et donnaient l’aubade au monarque de temps a autre.
Toutefois, ces séances passagères, données par quelques instrumentistes, suggèrent l’idée que le « passe-temps et plaisir du Roi » était une pauvre chose en soi. Ce sont généralement des joueurs de cornets et de trompettes on de fil res que le Roi récompensait alors, tandis que les dons aux instrumentistes plus raffinés, — il est ici question de l’instrument joué plus que de l’homme le jouant, — étaient libellés « pour leurs services en leur élut à la suide du Roi ». 11 y a la une nuance d appréciation
(1) On trouve dans une magnifique publication en cours: Les Maîtres musiciens de la Renaissance française, par notre érudit ami Henri Expert (Leduc, éditeur, rue de Grammont, Paris), un choix très remarquable des principaux spécimens de ce répertoire profane.
(2) Cette orthographe indiquait que l’on prononçait Lu et non pas Lille.
(3) Ou Marsan de Milan.
(4) Récompensé à Saint-Germain le 3 juillet 1534.