RÈGNE DE FRANÇOIS IC
en faveur du goût du Roi, indulgent à la médiocrité des cornettistes et de leurs confrères en musique stridente.
Les dons en argent ont souvent pour objectif d’aider le bénéficiaire à acheter un « courtault y> pour mieux suivre le Roi.
Joueurs de farces, moralités. — - Le peuple de France a toujours éprouvé une passion pour le théâtre. Le Roi possédait trop l’esprit de son peuple pour ne pas prendre plaisir à ces représentations populaires. De même que la musique, et plutôt moins encore, le théâtre du XVIe siècle s’élève peu au-dessus de la farce grossière. Les acteurs sont des bateleurs comme ceux qui, au siècle précédent, étaient appelés « joueurs de bateaulx »: terme synonyme évident. On est donc bien loin du théâtre de Molière, mais la raison n’est pas suffisante pour que François Ier ait pu souffrir en soi-même de l’infériorité psychologique du théâtre de son siècle. Le point de comparison faisait défaut et le genre qui, bien traité, eût pu faire naître dans l’esprit du Roi la prescience d’un au-delà meilleur, le mystère était lui-même une piètre farce à allures mystiques non exemptes de sots hors-d’œuvre.
Dans quelle mesure le Roi eut-il à Saint-Germain l’occasion de ces réjouissances, indignes de lui? On ne peut que conjecturer qu’il en eut ici comme partout ailleurs. C’est encore par les comptes que l’on a eu connaissance de quelques-unes de ces bandes se présentant un beau jour à la cour et lui offrant une récréation passagère avec l’espoir d’un gain. François ne lésina jamais, semble-t-il, pour aider ces épaves de la vie errante.
C’est Jean de Pichelin, sieur de la Villemanoclie, qui reçoit à Anet, le 11 mars 1533, 225 L. t. en récompense du passe-temps qu’il donne chaque jour au Roi et à la Reine (1). La Reine, c’est Eléonore de Portugal, seconde femme de François Ie'1 2 3', que l’on rencontre si rarement en compagnie du Roi.
C’est Jean de l’Espine du Pont Allelz dit Songecreux (2) qui, avec sa bande, a diverti le Roi la même année. Il recevait une même somme de 225 L. t.
C’est Pierre de la Oultre, maître compositeur et joueur de farces et de moralités qui recevra à Nanteuil, le 12 novembre 1538, 112 L. 10 s. (3).
Ce sera en 1541, Charles le Royer et ses associés qui seront autorisés, le 18 décembre 1541, comme « maistres et entrepreneurs du jeu et mistaire de l’ancien testament » à donner des représentations dudit mystère pendant le cours de l’année (1542).
Rien de tout cela n’indique un spectacle relevé. Le Roi se prêtait peut-être de bonne grâce à la chose, mais on sait que le métier de roi comporte pour lui certaines
(1) Bib. Nul., Ms. fr. 15632, n° 628 mention.
(2) Les éditeurs des Actes de François Ier ont lu « ... du Pontalais dit Fougereux ! » Le texte donné ici est celui de Cimbek et Danjou, Arch. Cur., lre série, T. III, p. 89.
(3) Il ne faut pas s'étonner de ces sommes en apparence partielles, 1 12 L. 10 s. ~ 50 écus d'or soleil, somme ronde, comme 225 L. = 100 écus. On parlait d 'écus mais la comptabilité étant tenue en livres, sols et deniers-, comme, de nos jours, en Angleterre, on parle de guinées (1 guinée = 21 shill. = 1 L. 1 sh.), alors que l'on écrit la somme réelle en livres, shillings et pence. Par exemple, un don de 105 L. st. paraîtrait anormal : il correspondrait néanmoins à une somme ronde de 100 guinées.
LE CHATEAU DES PREMIERS VALOIS
obligations auxquelles il doit céder. Et puis, le Roi vivait assez souvent sur le peuple; pourquoi n’aurait-il pas supporté en souriant que des enfants du peuple vécussent de lui quelques instants?
Une douce ironie ne perce-t-elle pas dans certains libellés de dons? tel celui-ci : « A Paule Belmissère (1) de Pontrême (Pontreuit ?), qui fait composition, devis, « harangues de plusieurs matières de diverses sciences esquelles il croit être bien « expert, dont il donne récréation au Roi, 225 L. t. en don afin de V aider à s'entretenir à la (c suite de la cour. » Voilà un « croit être » assez suggestif du jugement du Roi plus sévère à l’égard de son harangueur que celui-ci n’en portait de soi-même. Les artistes ne sont-ils pas leurs premiers admirateurs; et François Ier portraiturait en quelques mots messire Paule Belmissère.
En résumé, à Saint-Germain, aucune trace d’embellissement d’art pur : statuaire, sculpture, peinture. Et néanmoins il n’est pas admissible que François Ier, amateur de belles choses, ail vécu de longs mois à Saint-Germain sans y posséder quelques objets de prix. Ces objets étaient surtout des armes finement ouvrées, des bijoux, des étoffes, des parures, des livres (2) à miniatures, tous objets mobiliers dont on suit les achats à travers ces « mandements au trésorier un Tel de payer à un Tel, tant d’écus. »
La reine Eléonore avait elle-même quelques bijoux, à Saint-Germain, puisqu’un inventaire en fut fait au château le 6 avril 1546 (3).
Sous Louis XIV le garde-meuble de la couronne conservait encore une « tapisserie de la reine Claude (4) », une « paire de pistolets de François Ier... enrichi/.. . de plusieurs F couronnées (5) », les « armes de François Ier en cap, ciselées en batailles et ornemens, dessein de Julles Romain (6) ».
Le goût du Roi pour les belles armes a été cent fois proclamé. Parmi ses sujets ou les artisans étrangers, ceux qui flattaient celte inclination se voyaient toujours bien accueillis; les achats du monarque leur prouvaient qu’ils n’avaient pas escompté en vain un bon accueil et ses résultats palpables. François allait même jusqu’à accorder aux étrangers des « Lettres de naturalité » — on dirait aujourd’hui « naturalisation ». Que ce soit pour des armes, des bijoux, des ustensiles communs, le Roi n’hésitait pas à retenir dans le royaume celui qui s’était révélé à lui comme une unité de valeur.
(1) Les versions de lecture ne concordent pas, Cf. de La borde, Comptes des Bût., T. II, p. 271, n° 226 ; et Arch. Nat., 5,961 s, n° 96.
(2) V. Arch. Nat., J. 962, n° 6 « à Claude Chapuis, libraire du Roi, 33 livres 5 sols pour la « garniture et Je transport de Fontainebleau à Paris et à Saint-Germain-en-Laye des livres que le « Roi a fait venir de Turin » (Année 1536).
(3) Y. « Inventaire des bagues et joyaux de la reine Eléonore >\ Saint-Germain-en-Laye, 6 avril 1546 (anc. style). Pâques étant le 15 avril, l’ancien millésime 1546 correspond ici à l'année vraie 1547. L’inventaire fut donc fait 6 jours après la mort du roi François Pr (V. Bibl. Nat., Collect. üurrjY, vol. 846, p. 295.
(4) Guiffrey, tnvenl. du mob. de la couronne sous Louis XIV, II, 210 et 414.
(5) Idem, II, 71.
(6) Idem, II, 82.
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Beaucoup de ces lettres out été datées de Saint-Germain, et l’une concerne, en décembre 1528, un artiste armurier dont le surnom français atteste les talents professionnels: il s’agit du fameux Louis (ou Loys) de Laque (ou de Lacque ou de Lucques) dit Merveilles, natif de Milan, sommelier ordinaire de l’armurerie du Roi, et précédemment au service des rois Charles VIII et Louis XII, marié à Tours et y résidant depuis trente ans (1).
En remontant un peu plus haut dans le passé, on découvre les différents états dame du Roi sur le même sujet. Lorsque par exemple, en 1518, François Ier faisait pa\ei à Jules Coudray, horloger à Blois, « deux dagues excellentes dont les pommeaux étaient garnis de deux orloges toutes dorées (2) » ; c’était le dilettante qui transparaissait en notre Roi, à la vue de l’objet d’art. Lorsqu’il faisait régler à Pierre de l’Estoile, « joueur d'épée », 300 L. t. ; et 500 eseus d’or à Léon de Barbançois, seigneur de Sarzay, et autant à François de Saint-Julien, seigneur de Veniers, pour avoir « fait leur devoir et soutenu le combat en champ ouvert à eux octroyé en la ville de Moulins, le 17 février 1538, en présence du Rog, outre la grâce qu’il leur a octroyée de le faire cesser { 3) ». C’est bien le Roi captivé par un spectacle attirant. Enfin, lorsque nous trouvons cette mention d’un paiement de « 793 L. t. pour 793 lances « ferrées fournies par Henry Halley, lancier, en vue d’un tournoi qui eut lieu à « Rouen en février 1528 (n. s.), et 12 L. t. payées à Cardin Hallot marchand de Rouen (( pour la location de sa maison sise devant les lices ou le Roi s’est armé et désarmé (4) ». Nous sommes bien en présence du Roi, acteur audit tournoi et jouant son rôle de chevalier, par plaisir, coram populo.
La solennité dut être brillante, si l’on en juge par le nombre de lances fournies par Halley.
Les dons gracieux faits par le Roi à l’occasion de ces fêtes sont souvent amusants, et l’énoncé des raisons du don ne le sont pas moins.
Ainsi, dans un autre genre de spectacle, surprend-on François Ier, en Bretagne, vers le milieu de l’année 1532, en août, à Vannes.
Pour divertir le Roi, on avait organisé des « luttes ». Nous n’y attacherions pas d’importance, n’était la situation sociale des lutteurs en présence ce jour-là dans l’arène. Le Roi satisfait du spectacle récompensait « d’une chaîne d'argent à gros chaînons un prêtre breton qui s était trouvé le plus fort lutteur parmi nombre de paysans (5) ».
A Nantes, même rencontre entre gentilshommes et prêtres; le Roi trouvant « bons lutteurs » 3 des gentilshommes et 4 des prêtres, leur accordait à partager « 69(3 Livres tournois (6) » mœurs du temps ; aujourd’hui on « lutte » autrement pour obtenir les palmes académiques.
(1) V. P. J. Arch. Nat., J. J. 243, n° 534, f° 158.
(2) Arch. Nat., K. Iv. 289, f° 444.
(3) Idem, J. 961 u, n° 22.
(4) Rib. Nat., Ms. fr., 15628, n° 32.
(5) Idem, Ms. fr. 15628, n° 204.
(6) Idem, n° 170.
LE CHATEAU DES PREMIERS VALOIS
En Bretagne encore, on cultivait très sérieusement un autre jeu d’adresse: le papegaut ; sorte de tir à l’arc on à l’arquebuse sur un perroquet simulé, fixé au haut d’un mât. Le tir aux pigeons de nos fêtes foraines est un succédané du papegaut breton (1). François Ier tenait beaucoup à ce que l’on cultivât cet exercice qui lui procurait de bons tireurs pour ses compagnies d archers, et la récompense accoidée au premier classé des épreuves était de réelle valeur : « A Saint-Germain-en-Laye, « le XIIIIe jour de septembre Ve XXXVIII : Aux manans et liabitans de Vernies en « Bretaigne, permission de tirer de la Hacquebutte (2) à ung papegault qui sera mis « en l’air le tiers dimenche du mois de may avecques permission à celluy qui « l’abbattra de povoir par chacun an, faire amener en ladite ville la quantité de « vingt pippes de vin hors de creu (crû) de Bretaigne et les vendre en détail tran- « ehement et quictement de tout droit d’entrées, havres, billotz et impotz, et ce, « oultre les autres privilèges qu’ils ont à cause de semblable jeu de laïc et aiba- « leste » (3).
Les arquebusiers et canonniers de Saint- Quentin étaient moins favorisés. Le Roi leur accordait par jour d’exercice une distribution de « 20 pois de vin du meilleur » (4).
D’autre fois c’est par un habillement complet que le Roi témoignait ses laveurs à l’un des fournisseurs de l’un de ses sports favoris: « Jean le Boulangei fabiicant « les balles du Roi (pour le jeu de paulme), un habillement payé 40 L. t., dont le « Roi lui a fait don (5). » Les dons de celte nature sont excessivement fréquents sous tous les règnes précédents ; et, ce n’est pas un des côtés les moins curieux des usages de la cour que celte charge de « l’argenterie » ayant sous son contiôle la manutention d’un véritable « magasin de riches nouveautés », que le Roi lui-meme se chargeait d’approvisionner par ses achats personnels et de dégarnir par ses dons. C’était un moyen facile pour lui de s’acquitter d’une dette morale contractée emeis un inférieur, mais c’en était un de beaucoup plus a remarquer, dencouiagei tous les produits de l’industrie des étoiles. Citons quelques exemples.
Pour une somme approximative: 2.218 L. 10 sons, ou 986 écus doi, le Roi achetait en 1535 à Jean Ambroise Casai de milan (6) :
3 ceintures de perles (600 écus), 10 paires de mancherons (100 écus), 9 paires de chausses de femme (26 écus), et 8 autres idem (56 écus), 3 coffres de toile (12 écus), 1 pourpoint d’or et de soie (50 écus), 1 chemise (30 écus), 4 paires de manches (16 écus), 1 paire de chausses destinées au Roi (6 écus), 2 chemises ouvrées (80 écus). Un vrai trousseau.
(1) On sait que le tir à l’arc est encore très en honneur dans certaines contrées très voisines de Paris. A Paris même, des sociétés de ce genre existent et sont très florissantes.
(2) Nom déformé de l 'Arquebuse.