PREMIÈRE PARTIE
Le grand chemin.
Un voyageur parcourait à cheval une route poudreuse à quelques lieues de Nogent-le-Rotrou. Le soleil versait des torrents de lunaière et de chaleur sur la campagne montueuse et boisée de cette partie
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du Perche, qui contrariait par sa variété avec les plaines fertiles mais nues de la Beance, sa voisine. Cette campagne, du reste, était encore dans tout l'éclat de sa végétation printanière ; ces bois, que Napoléon admirait plus lard comme les plus belle futaies de l'Europe, resplendissaient d'une luxuriante verdure; les hautes herbes des vallées au momen^ de tomber sous la faulx, cachaient de leurs toulles IhMU'ies les eaux claires et vivifiantes qui entretenaient leur fraîcheur; les moissons vertes encore, et dont l'épi mal formé commençait seulemcat à rompre son enveloppe, ondulaient avec un frémissement doux aux boufTf'es capricieuses de labi'ise. Malgré ces signes de prospéi'ité, le pays ne pi'ésenlait aucune animation ; ces belles
apparences de récoltes ne semblaient pas exciter la joie des travailleurs qui vaquaient en silence au travail ordinaire des champs ; on eût dit qu'une influence funeste pesait sur ces contrées favorisées du ciel.
C'est qu'en effet, on se trouvait alors en
93. Le pain était rare et cher; la guerre civile, comme la guerre étrangère, avait dépeuplé les habitations rurales ; l'argent se cachait et était remplacé })ar les assignats; et, plus que tout"cek,*.de.s J3ruits sinistres, qui passaient comme des vents pestilentiels sur les populations, les tenaient sans cesse en alarme.
La route, assez mal entretenue, n'avait
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donc pas l'aspect vivant et gai qu'elle eût pu présenter dans d'autres lemps. Le caractère si ouvert et si franc des paysans percherons était subitement devenu défiant et taciturne. Les rares campagnards que le cavalier rencontrait lui jetaient des regards effrayés ou inquisiteurs ; la plupart détournaient la tète sans paraître l'apercevoir. Quelques-uns, plus hardis ou peut-être plus timides, lui adressaient en passant un : « Salut et fraternité , citoyen ! » auquel l'inconnu répondait de la même naanière. Mais aucun rapport plus intime ne semblait devoir s'étabhr entre eux, comme il arrive parfois entre gens qui suivent la même route, et les paysans s'empressaient de regagner avec une visi-
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ble inquiétude quelqu'une de ces belles fermes dont le pays était parsemé.
Le voyageur, cependant, était loin d'avoir mauvaise mine ; mais son costume, /lans les idées des campagnards, devait devait mettre grandement en garde contre lui. Il avait un chapeau retapé à la militaire, surmonté de le cocarde nationale; ses cheveux, longs cl flottants, retombaient sur une ample cravate formée de plusieurs aunes de moussehne. Sa carmagnole et son pantalon étaient de siamoise blanche, rayée de rouge et de bleu ; plusieurs ndouchoirs tricolores, appelés mouchoirs à la nation, lui servaient de ceintui'e, et ses jambes nerveuses dis-
paraissaient dans des boites molles, san§ éperons.
Cet habillement, qui était alors celui d'un patriote muscadin, contribuait pour beaucoup à l'accueil quasi-hostile que le cavalier recevait des paysans percherons, soupçonnés avec raison d'être partisans de l'ancien régime. Néanmoins, comme nous l'avons dit, celui qui le portait ne semblait pas devoir inspirer tant de défiance. C'était un individu de vingt-cinq ans, robuste et bien fait, à figure douce, aux manières polies. Son œil bleu, sa bouche naturellement souriante, n'annonçaient pas un homme impitoyable. ï^a seule expression douteuse qu'on pût remarquer sur son visage noble et régu-
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Mer était une espèce de malaise qui contrastait avec cet équipage de sans-»
culotte. Aussi, peut-être ne failiait-il pas juger absolument cet inconnu d'après son extérieur.
Le cavalier pressait continuellement sa monture, comme s'il eût été impatient d'arriver, et la mauvaise rosse de louage, ainsi excitée, frappait lourdement de son quadruple sabot le pavé solitaire. Tout à coupelle fit un écart et se mit à tourner sur elle-même en renâclant avec épouvante. Le jeune homme, assez mauvais cavalier, parvint à la maîtriser ; mais il ;ie put jamais la décider à franchir une certaine portion du chemin, et il chercha du
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regard quelle élait la cause de cette résistance obstinée.
Sur le bord de la route, au pied d'une de ces [)etites échpUos rustiques appelées échalinrs qui pornic ttont aux piétons de franchir les haies de clôture sans donner passage aux bestiaux parqués dans les pâturages, un homme était étendu, immobile, le visage tourné contre terre. De là cette frayeur de la bète rétive, frayeur Iciie r?n'il élait im|iossibie de la faire avancer d'un pas. Le voyageur, croyant cd homme endormi, l'appela d'une voix forte; mais il ne le^ul pas de réponse. Alors il mit pied à terre, (!l, le bias passé dans la bride du cheval qui résistait de son mieux,
il s'approcha pour reconnaître de quoi il s'agissait.
L'individu ainsi conché dans la poussière avait Tapparence d'un de ces colporteurs qui parcourent les campagnes pour vendre de^menus objets de mercerie. Une boîte de bois léger, contenant ses marchandises, était brisée à son côté. 11 était vêtu d'une veste et d'un gilet de drap de Berri bleu, d'une culotte de ratine avec des bas de ratine blanche. Son chapeau de haute forme, à longs poils, el son gros bâton épineux avaient roulé à quelques pas de lui.
Le jeune homme à la carmagnole le se-
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coiia doucement en l'appelanlde nouveau, mais toujours sans succès. Il essaya de le retourner afin do le voir en face. Le visnge du colporteur, encadré de cheveux noirs coupés en rond, était d'une beauté mâle, quoique fort hûlé, et annonçait un homme d'une trentaine d'années, dont la vigueur devait être pou commune. Il avait en ce moment une expression sauvage et menaçante: mais peut-être cette expression était-elle l'eiiet d'une large blessure qui sillonnait le front de l'inconnu et d'où un sang noir avait rejailli sur les pierres du chemin.
Le voyageur le crut mort. Cependant, poussé par un sentiment^ d'humanité, il voulut s'assurer s'il n'était pas resté une
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étincelle de vie dans ce corps immobile. Il se servit de son mouchoir pour étancher le sang, et finit par l'attacher, en forme de bandeau, sur la plaie ; puis il se mit à frictionner les membres du blessé, à lui frapper dans les mains. Un peu d'eau fraîclie eût sans doute été plus efficace que tous ces secours, mais il ne s'en trouvait pas à portée. Du reste , ces soins empressés étaient sans résultat, et le malheureux continuait à ne donner aucun signe de vie.
Alors le jeune homme à la carmagnole ne conserva plus de doutes sur la réalité de la mort du pauvre diable, et, se redressant, il réfléchit au parti qu'il devait prendre en pareil cas. A ses pieds se trouvait
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un vieux portefeuillp de cuir, tombé sans doute de la poche du colporteur. Désirant obtenir quelques renseignements sur la victime de ce tragique événement, il ramassa le portefeuille et l'ouvrit. Au milieu de plusieurs papiers insignifiants, il découvrit trois passe-ports délivrés par des municipalités différentes à des personnes de noms difl'érents, bien qu'elles exerçassent également la profession de marchand ambulant. Mais ce qu'il y avait de singulier, c'était que le signalement de chacun de ces personnages se rapportait exactement à celui de l'inconnu, qui pouvait ainsi, selon les circonstances, prendre un de ces trois noms à son choix.
Cette particularité donna l'idée au voya-
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geiir qu'il avait affiiire à un proscrit qui s'était caché sous ce déguisement pour sauver sa tète. Il se uiit doue à l'examiner avec plus d'attention; mais vainement chercha -t-il dans la personne ou l'équipage de cet individu mystérieux quelque indice qui trahît l'émigré rentré ou l'aristocrate en détresse. Aucun bijou n'avait été oublié dans sa toilette. Son linge de grosse toile, ses bras couverts de tatouages, ses mains rudes et calleuses, tout prouvait que l'extérieur de cet homme ne pouvait tromper : c'était bien réellement un de ces colporteurs si nombreux alors dans toutes les provinces du ci-devant royaume de France.
Pendant que le cavalier se Hvrait à cet
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examen, il lui sembla que le corps, si longtemps immobile, avait fait enfin un léger mouvement. Encouragé par ce symptôme favorable, il recommença ses frictions avec une ardeur nouvelle. Cette ibis, il eut la satisfaction de reconnaître que ses soins n'étaient pas inutiles. Les mouvements du blessé devinrent de plus en plus sensibles, la couleur reparut sur ses joues hâlées, si. bien que le churilablc voyageur crut devoir le laisser en repos et pei'mettre à la nature seule d'achever la réaction si heureusement commencée.
Bientôt le colporteur s'agita convulsivement, et un blasphème mal articulé s'échappa de ses lèvres. Puis il essaya de se soulever sur une main , tandis que de
l'autre il paraissait menacer un ennemi invisible; mais ces efforts prématurés répuisèrent sans doute, car il retomba la face contre terre et redevint complètement immobile.
Enfin, au bout de quelques minutes, il se leva sur son séant et se mit à promener autour de lui des yeux égarés.
— Eh bien! citoyen, vous trouvez-vous mieux? demanda le jeune homme à la carmagnole.
Le colporteur ne répondit pas. Celte
voix inconnue, quoique amicale, parais-
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sait lui inspirer plus do crainte que de recoruiaissauce ; il utlacha sur l'obligeant voyageur sou regard dur et farouche , comme s'il n'eût pu apprécier encore les bonnes intentions qu'on avait pour lui.
— Allons, l'ami, poursuivit son bienfaiteur, reprenez courage... J'aime à croire que votre blessure ne présente aucune gravité; permettez-moi cependant de vous conduire à la plus prochaine habitation, afin qu'on puisse vous panser d'une manière convenable.
Toujours même silence, bien que le colporteur dût être eu élalde répondre, ne
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fût-ce que par signes et par monosyllabes. Ses yeux se fixaient maintenant avec un intérêt particulier sur le portefeuille de cuir que le jeune homme tenait machinalement à la main. Le voyageur devina sa pensée, et lui présenta cet objet, que l'autre saisit avec avidité et s'empressa de faire disparaître. Poussant la complaisance jusqu'au bout, il alla encore ramasser la boîte aux marchandises, la canne et le chapeau qui étaient épars sur le chemin, et il vint déposer tout cela devant le blessé. Celui-ci se coiffa de son chapeau, saisit son gourdin comme pour s'en faire une défense, et, rassuré par cette reprise de possession, il manifesta plus de tranquillité. Cependant, comme il continuait à se taire, l'autre lui dit avec impatience :
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— Morbleu ! citoyen, êtes-vous sourd?
ôtes-vous muet? Vous ne pouvez, du moins, refuser de me dire quels sont les malfaiteurs qui vous ont mis dans le misérable élat où je vous ai trouvé ! Les connaissez-vous? De quel côté se sont-ils échappés? Allons, ne craignez rien de moi; je suis juge de paix du canton de N***, et mon devoir de magistrat m'obligea m'enquérir dos crimes et des délits qui se commettent dans ma juridiction.
Cette fois, le colporteur eut un mouvement bien marqué do défiance. Cependant il fit un effort sur lui-même et répondit en détournant la tête :
— Eh! qui vous dit. citoyen, qu'il s'a-
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gisse d'un crime ? Je suis tombé là par accident.
— Un accident? C'est impossible !
— Rien de plus vrai pourtant, continua le blessé dont la voix s'adoucissait à mesure qu'il recouvrait sa présence d'esprit, et qui finit par prendre un ton de bonhomie tout à fait persuasif. J'étais allé à celte ferme que vous voyez là-bas, pour offrir n)es marchandises aux bonnes gens de l'endroit. En revenant, j'ai voulu couper au plus court, afin de regagner la grand'route el j'ai pris le sentier qui traverse les herbages. Comme je franchissais ce dernier échahei', le pied m'a manqué, le poids
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de ma balle m'a emporté, et je suis tomoé rudement... Ma tête a porté sur ces pierres poiniues, ce qui m'a étourdi... Mais cela va mieux maintenant; je suis dur au mal et passablement solide, je vous le garantis!
Il s'était relevé péniblement et raccommodait de son mieux sa boîte brisée. Le jeune homme à la carmagnole examina les localités environnantes; son œil exercé ne remarqua rien qui pût démentir les assertions du colporteur ; tout semblait au contraire les confirmer.
— Tant mieux si dans votre fait il n'y a pas de crime à punir, rcpril-il, car la justice
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est bien impuissante au temps où neus vivons. Eh bien ! citoyen , poursuivit-il, quel parti allez-vous prendre maintenant? Je ne puis croire que vous soyez en état de continuer votre route avec un fardeau si lourd.
— Ne vous inquiétez pas de cela, répliqua le marchand avec une colère mal déguisée; j'en ai vu bien d'autres! Si j'avais seulement une go ilte d'eau-de-vie à boire, il n'y paraîtrait plus dans cinq minutes... Mais, grand merci de vos peines, citoyen ; maintenant, allez à vos aflaires pendant que j'irai aux miennes... Salut et fraternité!
En même temps il avait chargé sa balle
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sur son épaule, et, appuyé sur son bûton noueux, il voulut partir. Mais il présumait trop de ses forces : au bout de deux ou trois pas, il pâlit et chancela. Obligé de s'arrêter de nouveau , il déposa sa boîte à terre et s'assit dessus en proférant un effroyable blasphème.
Le jeune voyageur l'observait d'un air de compassion.
— Décidément, reprit -il, je ne puis vous abandonner dans l'état où vous êtes: co serait de l'inhumanité, et quoique je
sois très pressé, je ne veux pas avoir à me
reprocher cette mauvaise action... Écoute/, brave homme, je vais au Breuil, ces
habitations que vous apercevez à une demi-lieue d'ici ; il vous faut monter sur mon cheval, et nous nous arrêterons làbas, chez d'excellentes gens qui vous donneront tous les secours dont vous avez besoin.
Le colporteur releva viveaient la tète.
— Quoi! dit-il, pourriez-vous me conduire au ci-devant château du Breuil et m'y faire donner un gîte pour la nuit?
— Non, non, réphqua le jeune homme avec quelque embarras, on ne vous recevrait pas au château ; mais nous irons à la ferme , chez le citoyen Bernard , qu'on
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appelle V homme du Breuil, selon l'usagé du pays. On pansera votre blessure ; puis, vous aurez un bon lit dans l'élable, avec un morceau de lard et un coup do cidre pour votre souper, dans le cas où vous seriez en état de manger et de boire.
Le colporteur hésitait; sans doute, sa méfiance naturelle l'empêchait d'accepter cette proposition. Il voulut essayer encore quelques enjambées; mais l'expéiience ne réussit pas mieux que la première fois. 11 revint (Jonc vers son bienfaiteur en murmurant avec regi'ct :
— Allons! soit! pas moyen de faire autrement.
Il se hissa, non sans effort, sur la selle ; son ballot fut attaché en croupe tant bien que mal, et le voyageur ayant pris le cheval par la bride afin de prévenir tout écart, on se remit en marche.
Les deux nouveaux compagnons cheminèrent d'abord en silence. La route était toujours déserte ; c'était à peine si deux ou trois passants se montraient au loin sur cette longue ligne poudreuse, bordée d'une double rangée de peupliers. Le colporteur, ranimé par le mouvement doux et régulier de sa monture, jetait parfois des regards sînguherssur son conducteur, et un sourire sombre effleurait ses lèvres comme si quelque pensée méchante eût traversé son esprit. Mais le jeune homme
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à Ja carmagnole ne semblait pas s'en apercevoir; il était devenu pensif et avait repris le cours des réflexions interrompues sans doute par le dernier événement. Enfin, pourtant il secoua ses préoccupations personnelles, et se tournant vers le blessé, il lui demanda d'un air djstrait :
— Eh bicMi , citoyen , comment vous appelez-vous?
Le colporteur ne paiaissait jamais pressé de répondre aux questions trop directes.
— Est-ce comme magistrat que vous
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m'interrogez? demanda-t-il à son tour
cauteleusemenl.
— Je ne suis pas pour le moment dans l'exercice de mes fonctions. Mais quand cela serait, l'ami, aariez-vous en effet quelque chose à cacher ?
— iMoi? non. Ce que je suis, il est facile de le voir : un pauvre marchand-forain courant le pays pour vendre des merceries. Quant à mon nom, je m'appelle François et je suis muni d'un passe-port en règle.
Le jeune homme sourit.
— Oui, oui, reprit-il, je sois que les passe-ports ne vous manquent pas.
Le colporteur tressaillit et il parut serrer avec force le bâton noueux qu'il tenait à la main.
— Vous avez ouvert mon portefeuille?
s'écria-t-il d'un ton menaçant.
Mais se calmant aussitôt :
— Il faut vous dire, citoyen, poursuivitil avec cytte bonhomie qu'il avait montrée déjà, que nous sommes trois associés dans notre petit commerce, et lors de notre dernière rencontre, les autres ont, par
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mégarde laissé à l'auberge leurs passeports que j'ai recueillis pour les leur rendre. Voilà comment il se fait...
— C'est possible, interrompit le juge de paix 11 semble pourtant que le signalement... Enfin, je me serai trompé. Du moins, citoyen François, avez-vous un domicile?
— Comment en aurais-je un? Je ne m'arrête jamais deux jours de suite au même endroit. Je couche dans les fermes où l'on veut bien m'accorder le gîte, et quelquefois dans les auberges quand je ne peux faire autrement, car les auberges coûtent cher aux pauvres diables tels que moi.
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— Vous devez cependant avoir un canton de prédilection, celui où vous êles né, où vous avez votre famille? ,
' — Je n'ai pas de famille, citoyen ; mon enfance s'est passée dans un village des environs du Mans; mais il n'y reste plus persoime qui se souvienne encore de moi, et je n'ai pas sujet de tenir à ce pays-ci plus qu'à tout autre.
— Je vous plains , mon ami , si vous n'avez personne à aimer cl si vous n'êtes aimé de personne. Mais vous «Hes marié, sans doute?
— Je suis marié, répondit laconiquemçnt François.
— Et votre femme, où demeure-t-elle?
'- Elle est marchande comme moi. Nous nous retrouvons de temps en temps à des rendez-vous qui n'ont rien de fixe. Mais, dites-moi, citoyen, poursuivit le colporteur, dont la figure se rembrunit, en quoi mes affaires peuvent-elles vous intéresser? Vous m'avez rendu service tout à l'heure pendant que je faisais la carpe là-bas sur le grand chemin ; mais, de par le diable ! ce n'est pas une raison suffisante pour m'en demander si long.
Le juge de paix haussa les épaules.
— Encore une fois , reprit-il , ce n'est
pas en qualité de raagis^iât que je vous interroge ; mon i[jtérôt pour vous, citoyen Fiançois^ est le seul mobile de ma curiosité. Mais brisons là puisque cette'coDversation vous déplaît; aussi bien nous
approchons du Brouil.
En effet ,. une belle avenue croisait la grand'route en cet endroit, et à son extrémitéon entrevoyait des bâtiments assez considérables. Les voyageurs se dirigèrent de ce côté. Comme ils s'engageaient dans la calme et ombreuse allée, ils nperç^urent une femme en haillons qui s'avançait aussi vers les habitations, traînant par la main un enfaiit de cinq ou six ans. Cette femme paraissait être jeune encore ; un aii' de douceur et de résignation prévenait en sa
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faveur; mais ses traits étaient effroyablement ravagés p;;r la petite vérole, et les fatigues, la misère, des chagrins peut-être avaient achevé d'effacer chez cette pauvre créature toute trace de fraîcheur. L'enfant lui-même était hâve et chétif; mais il paraissait fort propre sous ses guenilles, et il devait être l'objet de tous les soins de la malheureuse mère.
Au bruit que firent les voyageurs, la pauvre femme se rangea modestement sur le bord du chemin pour les laisser passer; mais dès qu'elle eut jeté un regard sur eux, elle ne put retenir un mouvement de surprise et presque de frayeur. Baissant la, tête, elle dit de ce ton pleurard ordinaire aux mendiants de profession :
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— La charité, mos bons messieurs, s'il vous plaît!
Le jeune juge de paix laissa tomber une pièce de monnaie dans la main de la men diante et continua son chemin avec le colporteur. Là pauvre femme se mit à les suivre aussi promptement que le permettait la marche incertaine de son enfant.
Mais le jeune homme à la carmagnole ne songeait déjà plus à elle. La vue des habitations du Brruil venait de réveiller en lui des pensées dont les accidents du voyage l'avaient distrait un instant, et il marchait tout rèv(MU', le front penché.
François, au contraire, se montrait agité
et s'occupait beaucoup de la mendiante qui demeurait en arrière. Enfui il dit à son guide :
— Pardon , excuse, citoyen ; mais je n'ai pas l'habitude d'aller à cheval, et mes jambes commencent à se rouiller... Je vais descendre un peu pour les dégourdir.
— Comme vous voudrez, maître François, répondit le voyageur.
Le colporteur avait déjà mis pied à tei*re avec une aisance qui prouvait une grande amélioration dans son état. Il laissa son compagnon poursuivre sa route, et ralen-
38 LES CUAUFFEUPS
tit le'pas;comniepour donoer à la mendiantie le temps de le rejoindre.
La pauvresse, qui remarqua cette manœuvre, éprouva une sorte de frisson. Cependant elle continua d'avancer, en cherchant à consoler son enfant qui pleurait tout bas. Quand François la vit à portée, il s'approcha d'elle sans affectation et lui dit rapidement :
— Ne t'appelles-tu pas la Grêlée et ne t'ai-je pas rencontrée déjà dans les gîtes de la plaine?
— Oui, répliqua la mendiante avec émotion :
— Ainsi... tu es des nôtres?
— Oui.
— Quelle preuve peux-tu m'en donner?
'Elle prononça quelques paroles bizarres qui semblaient être des mots de
— Il suffit... Mors tu vas demander le gîte chez ['homme du Brueil?
— Je voulais seulement y demander un morceau de pain pour mon enfant et aiier coucher plus loin.
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- Tu coucheras ici, je le veux!
La mendiante répliqua d'une voix à peine intelligible qu'elle obéirait. François la regarda fixement.
— Ta figure ne me revient pas, dit-il ; mais je veillerai... Tu me connais ! prends garde à toi !
Et il rejoignit le voyageur, qui ne s'était pas aperçu de cette courte conférence. La mendiante resta pâle et tremblante à la même place.
La ferme percheronne.
Nous allons précéder de quelques instants les voyageurs à la ferme du Breuil.
Cette ferme, principale dépendance d'un château situé à un quart de lieue plus loin, était isolée comme la plupart des exploi-
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talions rurales du Perche. Sauf la grande avenue qui passait à quelques pas, elle était seulement accessible par des sentiers étroits, capricieux, entrecoupés à chaque instant d'échaliors, seules vtjios de com- ^ municalion qu'on eût alors dans l'intérieur de la contrée. Elle su composait, selon l'usage, de plusieurs bâtiments irréguliers, parmi lesquels on distinguait, à leujs formes traditionnelles, les écuries, les musses pour la volaille, le pressoir et le fournil. La plu[)art de ces constructions, couver! s en chaume, ne paraissaient pas être dans le meilleur état; cependant, à en juger par l'activité qui régmùt à l'entour, au nombre des animaux de tout* s ortes qui leniplibsaieut les bergeries et les élables, le colon devait jouir de celte
LES CHAUFFJiURS 43
abondance fruit du travail et de l'économie.
Ce jour-là, maître Bernard le fermier, ou Vhomme^du Breuil, comme on disait, venait de terminer la rentrée de ses foins, et il offrait , dans la pièce principale de la ferme, proprement appelée la maison, une collation aux travailleurs étrangers qui avaient aidé ses valets dans cette besogne exceptionnelle. A travers la porte en claire-voie ou haiseau, on pouvait ,voir une nombreuse compagnie installée autour d'une table massive que surchargeaient des pains d'orge, du lard, des fromages et des pots de petit cidre. Parmi les convives on distinguait d'abord le fermier, dont les culottes, le gilet et la veste eu
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laine grise d'étain étaient le produit de ses moutons etl'ouvrage des femmes du logis, comme sa chemise était faite du chanvre récolté sur ses terres. Il avait pour coiffure un bonnet de laine rouge provenant de la même fabrique, et, sauf son mouchoir de poche, il se glorifiait de n'être tributaire pour son costume d'aucune industrie étrangère à sa propre maison. Après ce personnage principal venaient les domestiques de la ferme, vêtus à peu près de la même manière, puis enfin les travailleurs nomades ou aouterons qui allaient partir, ce repas terminé, pour chercher ailleurs de l'ouvrage. Sur leurs vêtements de grosse toile on voyait encore quelques brins de ce foin odorant (ju'ils venaient de rentrer. Derrière chacun d'eux, une paire de
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souliers ferrés avec un bâton passé dans un petit bissac composait leur bagage. Tout ce monde buvait et mangeait aveo appétit, et la plus complète égalité, comme la gaîté la plus franche, semblait présider au repas.
Les femmes de la maison se trouvaient là pareillement; mais, suivant l'usage du pays, elles ne pouvaient s'asseoira table. La fermière ou maîtresse elle-même s'agitait pour servir ses domestiques mâles ainsi que les autres convives. Comme en, Orient, les femmes, dans le Perche, devaient reconnaître la prééminence absolue du sexe le plus fort ; mariées ou non, elles ne pouvaient manger que debout et après les hommes. Cette habitude était si bien
consacrée par le temps que nulle d'entre elles ne songeait à s'en plaindre.
Madame Bernard, la fermière, semblait rompue de longue date à ces humbles fonctions ; et elle partageait fictivement le travail de ses deux servantes. Elle était maigre, pâle; sa physionomie bienveillante trahissait quelques chagrins secrets Vêtue de la même étoffe de laine que son mari, elle portait, comme toutes les paysannes percheronnes de ce temps-là, un de ces corps de baleines usités sous le règne de François 1". Du reste, rien dans son extérieur ne la distinguait de ses servantes , seulement sa coiffe était un peu plus blanche et une petite croix d'or était suspendue à son col, malgré le danger de
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laisser voir alors ce signe de religion. .
Son trousseau de clés à la main, elle allatt sans cesse de la cave au fournil et du fournil à la laiterie, afin de prévenir les besoins de ses nombreux convives. Son mari, petit homme vif, dont le visage rouge et sanguin décelait un caractère irascible, lyi donnait ses ordres avec une dureté qui eût exaspéré une personne moins patience ; mais elle se multipliait pour satisfaire toutes les exigences. Du reste, ce despotisme brutal était peut-être plus apparent que réel ; car aussitôt que maîtresse Bernard, poussée à bout par une parole trop insultante du fermier, atta»chait sur lui son regard doux et mélan-
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colique, le mari à son tour se taisait el d^ournait la tête avec une sorte de confusion.
La conversation, grâce à de fréquentes rasades de petit cidre, était montée au ton de la grosse gaîté parmi les hommes. Les aouterons, en pareille circonstance, ont en réserve des chansons risquées, des contes extra -naïfs, qui ne manquent jamais de divertir l'assistance, et l'un des travailleurs présents semblait posséder un répertoire des plus variais en productions de ce genre. Les lazzi, et les anecdotes scandaleuses excitaient l'hilarité générale, même parmi les honnêtes filles qui étaient à portée de les entendre, car dans ce pays la liberté excessive des pro-
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pos ne paraît exercer aucune influence fâcheuse sur les mœurs.
Néanmoins, quand l'oraleur se mit à raconter en patois, avec l'assaisonnement obligé de quolibets, l'histoire boulTonne d'une fillette qui avait quitté son pays pour suivre un militaire, la fermière, indifférente jusqu'alors à ces grossières rapsodies, manifesta un malaise extrême.
Cette fois, maître Bernard lui-même sembla partager cette impression, et il interrompit le narrateur.
— Ouen! le Borgne! dit-il avec rudesse, que viens-tu nous rompre la tête de toutes ces sottises! Parlons d'autre chose. Aussi
bien, si l'on voulait énum 'rer tout ce que Jes fommes font de mal, donneraieiU-elles de quoi jaser nuit et jour pendant mille ans!
Bien que cette diatribe fort peu galante eût lieu en présence de maîtresse Bernard, la fermière se montra très satisfaite de cette interruption, et elle en remercia son mari par une œillade furtive.
— Tenez, reprit l'homme du Breuil en s'ad ressaut aux Bouterons, ne pourriezvous dire, vous qui devez apprendre des nouvelles en roulant de çà, de là, si ces brigands de la {)laine oiJt coiuinis ;écemment quelque nouveau méfait?
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~ 'De quels brigands parlez-vous, maître Bernard ? demanda le Borgne en ricanant. Il y a d'abord les chouans qui brûlent et pillent les propriétés deS' patauds dans le Bocage, pas bien loin d'ici ; il y a ensuite les ravageurs qui dévastent les châteaux des ci-devant nobles. Auxquels des deux donnez- vous le nom de bri-
gands
Celui qui s'exprimait ainsi était un jeune homme de dix-huit ans, faible et maigre, dont l'œil unique brillait d'astuce et de malice. Il avait pour vêtement un sarreau de grosse toile; un mouchoir à la nation était négligemment enlortillé autour de son col. Sa question appela un nuage sur le front du fermier.
52 LES CHALFFIIHS
— Paix! Paix! le Borgne-de-Jouy, répliqua Berna d , ou nous nous fâcherons. Je n'entends rien à la politique, et je ne voudrais me faire d ennemis ni parmi les chouans, ni parmi les sans-culottes; je suis pour l'union et la concorde, moi; le bon Dieu veuille qu'il se trouve place au soleil pour tout le monde ! Mais tu es un malin,, le Borgne; lu sais bien qu'il ne s'agit pas de royalistes et de républicains. Je veux parler seulement de cette bande de scélérats qui attaquent en force les habitations isolées et brûlent les pieds de leurs victimes pour les obliger à dire où elles cachent Icui* argent. Ont-ils accompli quelque nouveau crime depuis qu'ils ont pillé la ferme de Poly et assassiné le
maître du château de Gautray, là-bas, du côléd'Crléans?
Le Borgne-de-Jouy haussa les épaules.
— Allons donc! maître Bernard, reprit- "il ; vous un homme de bon sens, pouvezvous croire de semblables bêtises'? Ces chauffeurs, puisque c'est ainsi qu'on les nomme, personne ne les a vus; et, malgré votre horreur pour la politique, on peut bien dire qu'il se trouve parmi les chouans, comme parmi les sans-culottes, des gaillards fort capables de ces belles farces-la.
— El lu appelles cela des farces? s'écria
54 LES CIUlFFtllRS
le fermier -, les plus effroyables abominalions .. Mais, s'inUTrompit-il en promenant un regard inquiet autour de lui, que l'on n'aille pas répéter mes paroles à droite et à gauche, au moins ! On ne sait pas par qui elles pourraient être entendues... Nous sommes tous de braves gens, je pense, et les langues trop longues n'amènent jamais rien de bon.
Les assistants semblaient partager les craintes de l'homme du Breuil. Le Borgne seul crut devoir tourner la chose en plaisanterie.
Ah ! ah! maître Bernard, reprit-il en ricanant, vous avez l'aird'avoir diablement
LES CUAUFFi.l KS 51)
peur. Je parierais que cette arnioii'e sihien fermée (et il dardait son œil torve sur l'aimoire en question) contient bon nombie d;'écus de six livres et môttie de louis d'or que vous laissez moisir? Quand vous êtes venu vous établir au Breuil», il y a trois ou quatre ans, on assure que vous aviez un joli boursicot, et il n'a pas dû diminuer depuis que vous êtes dans ce pays, car le pays est bon.
— Tais-toi, interrompit le fermier sèchement; de quoi te mêles-tu?
Mais, réfléchissant que sa discrétion pouvait être interprétée contre lui, il reprit eiï soupirant :
— Autrefois, en effet, on eût trouvé chez moi quelques écus provenant de^mon travail et du travail de mon père; mais ce temps est passé. En arrivant ici, j'étais complètement ruiné. Un événement... qui ne vous regarde pas... m'ayant obligé à quitter précipitamment le pays que j'habitais auparavant, je dus vendre à vil prix mes bestiaux et mes récoltes, donner une grosse somme pour obtenir la résiliation de mon bail, et je perdis en un jour mes modestes économies. Depuis cette époque, l'élévation du prix des baux, les mauvaises récoltes, la cherté de la maind'ieuvre, m'ont empêché de me relever; je paie mes dettes et je ne fais jamais attendre leur salaire à ceux que j'emploie ;
LES CllAUFFEUUS 57
mais je suis le plus pauvre fermier de la province.
Les convives^ sans perdre toutefois un coup de dent, n'épargnaient pas à leur hôte les marques de sympathies. Le Borgne-de-Jouy sifflotait bas d'un air de doute; mais Bernard ne s'en^aperçut pas. Le fermier venait d'évoquer des souvenirs poignants ; il demeurait sombre, l'œil fixe, le front plissé.
— Et dire, s'écria-t-il enfin dans un élan de douleur et de rage, que tous ces malheurs, toutes ces humiliations, sont l'ouvrage d'une exécrable créiature !...
Puisse l'enfer la confondre !
58 LIS chaUffeuus
— Ne parle pas d'elle, Bernard ! s'écria sa femme, qui depuis un moment l'obserr vait avec émotion ; ne pai-le pas d'elle, et surtout ne la maudis pas, si tu ne veux me tuer !
Elle s'assit sur un banc et se couvrit le visage de son tablier.
La plupart des assistants ne pouvaient comprendre cette scène pénible.
Avant de s'établir au Breuil, Bernard et sa femme avaient exploité longtemps une autre ferme située dans les environs de Mortagne. Us avaient alors une jeune el charmante fille, l'orgueil et U joie de leur
LES CUA^UFFJiURS 59
maison. Le père adorait cette gracieuse enfant que la mère gâtait à force de soins et de tendresse. Un jour ils s'aperçurent que Fanchette, c'était le nom de leur fille, avait été séduite. 11 faut connaître l'excessive rigidité des mœurs dans le Perche pour apprécier la gravité d'une pareille découverte. Une servante qui a failli ne saurait plus trouver de condition ; il ne lui reste d'autre ressource que la mendicité. Si la faute a été commise paria fille d'un de ces gros fermiers qui forment une espèce de noblesse dans, les campagnes, les conséquences en sont plus funestes encore. Toute la famille se considère comme déshonorée par cette séduction. Les frères n'osent plus se présenter aux danses du village; les sœurs ne doivent plus espérer
60 LKS CHAIIFFKUKS
do trouver des maris; le père et la mère prennent le deuil et ne le quittent pas pendant deux années. Les parents de la coupable à tous les degrés refusent de la voir ; elle est chassée impitoyablement du logis paternel, abandonnée aux tentations de la misère et de la faim.
Tel avait été le sort de la pauvre Fanchetle Bernard. On ne s'était même pas informé du suborneur, qui, du reste, n'appartenait pas au pays et avait disparu avant la catastrophe. Bernard, sans hésiter une minute, mit sa fille à la porte par une froide soirée d'hiver. Les larmes, les supplications de la mère ne purent lui arracher le moindre signe de pitié pour la iiiallieui-cuse enfant. l)(*puis ce tcMups, o\\ n'avait pas ou
LLS CIlAlFFKUnS Ol
de nouvelles de Fanchette. Le mari et la femme, afin d'échapper autant que possible à la honte dont ils se croyaient menacés, s'étaient empressés de quitter le pays où leurs affaires prospéraient, pour venir s'établir au Breuil, loin des lieux où leur nom avait été souillé.
C'était à cet événement funeste qu'on devait attribuer la douleur muette et contenue de la fermière, l'irascibihté maladive du fermier. L'un et l'autre peut-être aimaient encore leur fille perdue, et leurs souffrances s'accroissaient par la pensée qu'il ne leur serait jamais permis de pardonner.
Des sanglots que maîtresse Bernard ne
put contenir derrière son tablier excitèrent la colère de son mari. Il frappa sur la table de son poing fermé.
— Que nous veux -lu? s'écria-t-il impétueusement; pourquoi viens-tu pleurnicher ainsi devant les hommes? Qu'as-tu besoin de dire des choses qu'il vaudrait mieux cacher?... Voilà comme elles sont, ces créiatures, poursuivit-il avec un sourire mépi'isant; elles ne savent que faire le mal et se lamenter quand il est fait!
Ah! Bernard, Bernard ! reprit la pauvre mère suffoquée par les larmes, as-tu le cœur de me reprocher...
— Tais-toi donc! interrompit le fermier d'une voix tonnante.
Li:S cil UFFEURS 63
Tous les assistants tremblèrent ; maîtresse Bernard elle-même étouffa s^s gémissements. Une porte intérieure, qui jusqu'à ce moment avait été soigneusement fermée, s'ouvrit alors, et deux femmes, attirées sans doute par le bruit, se montrèrent sur le seuil.
De ces deux femmes, l'une semblait approcher rapidement de la cinquantaine, tandis que l'autre avait dix-huit ans au plus. Elles étaient vêtues l'une et l'autre à la mode des paysannes percheronnes, mais en étoffe noire, comme si elles eussent porté un deuil encore récent. A leurs quenouilles de Un passées dans la ceinture de leur tablier, aux fuseaux qu'elles tenaient à la
main , on pouvait conjecturer qu'elles avaient été interrompues au milieu de l'occupation ordinaire des ménagères du pays. Cependant, un observateur attentif se fût bien vite aperçu que le lin des quenouilles était encore intact, et qu'une fort petite quantité de fil s'enroulait autour des fuseaux , malgré l'heure avancée de la joisirnée. D'ailleurs, les mains blanches et délicates de ces inconnues n'annonçaient pas des habitudes de travail, et leurs vêtements grossiers trahissaient par leur arrangement une distinction nali: relie. La plus âgée surtout avait un air d'assurance et de dignité. Quant à la jeune, on reconnaissait dans ses traits charmants une grâce, une vivacité , une fmesse assez rares chez les villageoises. La ressemblance vague qui
LES CHAUFFI2UHS 65
existait entre elles faisait deviner ia mère et la fille.
Ces deux personnes, dont la plupart des assistants ne soupçonnaient même pas la présence dans la maison, ne dépassèrent pas le seuil do la porte. Tandis que la fille se dissimulait timidementdemère la mère, celle-ci dit en français d'un ton de reproche en sadressant au fermier :
— Eh bien ! maître Bernard , est-ce là ce que vous aviez promis ? Vous voilà encore à tourmenter votre pauvre femme !
Honte sur vous, qui n'avez de respect ni pour les autres ni pour vous-même!
Le mari s'était levé, slupéfaù et confus.
^f) Li:s cuAUFFi:uns
' '-^ Madnmf^, hnlbotia-t-!feîî iran^^âis, je veux (]ii'(3 oitoyemie, ceki ne m'arrivera plus. Je ue sais quel diable m'a poussé.
-Fi! fi! maîti'e Bernard, dit la. jeune fijle à SOI) îoiiP en avancnnl sa tèle mut'ne par-dessus l'épaule de sa mère et en menaçant le fermier de son joli doigt.
Mais l'apparition inattendue de ces deux femmes avait prdduit une impression extraordinaire sur la maîti'esse du logis. Elle essuya brusquement ses yeux, écarta le tablier qui lui couvrait le visage et s'élança vers elles, eu murmurant avec inquiétude :
— Y pensez- vous? Quelle imprudence !
Rentrez, je vous en conjure, et souvenezvous...
On ne put eg entendre davantage; la fermière, avec une fermeté respectueuse, venait de pousser les deux inconnues dans leur chambre où elle les avait suivies. La porte se referma précipitamment.
Cette scène s'était passée en moins de temps qu'il n'en a fallu pour la lire.
Bernard, tout troublé, ne songeait pas à se rasseoir, prêtant l'oreille au bruit sourd qui venait de la pièce voisine. Les aouterons s'étaient médiocrement inquiétés de cet incident, et continuaient leur repas
68 LES CHALTFl'UKS
avec impassibilité. Mois le Borgne-de Jouy, dont rinleltigence semblait beaucoup plus développée, dit d'un ton moqueur au fermier :
— Quoi donc! maître Bernard; est ce ainsi que vous vous laissez traiter par les créiatures ? Xhl mais, la vieille serait capable de vous mettre en pénitence! Quelle gaillarde! Vous n'aviez plus la crête si haute devant elle!
L'homme du Breuil lui lança un regard irrité.
— Tu es une véritable vipère, dit-il en repronanl sa place. Que t'importe ce qui
LES CUAIIFFEURS 69
se passe chez moi ? Tu viens de travailler deux jours dans mes herbages, où tu as fait certainement plus de bruit que de besogne ; je t'ai occupé parce que tu as besoin, comme les autres, de gagner ta vie; mais tiens la langue en bride si tu veux une autre fois trouver de l'ouvrage ici, car je le donnerais ton paquet, n'eusscs-tu pas mangé dppuis trois jours, et je te casserais les reins par-dessus le marché si tu m'échauffais ;rop la bile.
— Bien dit ! réphquèrent les braves journaliers, qui avaient eux-mêmes à se plaindre des sarcasmes du malin borgne.
Celui-ci restait un peu honteux de celle réprobation universelle.
iO ' LES CHAUFFEURS
Bernard poursuivit avec plus de calme :
— Ce n'est pas que j'aie quelque chose à cacher. Ces... citoyennes que vous venez de voir tout à l'heure sont des parentes de ma femme. Elles habitaient, il y a un an, une bonne et grasse ferme dans la Vendée; mais leur maison a été brûlée par les chouans ou par les autres, je ne sais plus lesquels; le maître a été tué en se défendant. Depuis ce temps, la mère et la fille sont à la merci du ciel. Je les ai recueillies chez moi, et elles filent poui- gagner leur vie. Voilà toute l'histoire ; et si je laisse prendre à la mère un ton un peu haut dans la maison, c'est que je n'ai pas le courage de rembarrer des crciatnres si malheureuses, 11 n'y a pas de mal à cela, j'espère.
LIS CHAlFFiUKS 7+
~- Il ii'y en a pas, dit an des convives ; c'est même ti'ès bien, ce que vous avez fait là, maître Bernard ; les honnêtes gens doivent se soutenir les uns les autres.
Toute l'assistance approuva d'un signe de tête.
— On sait que vous êtes un digne homme, maître Bernard, reprit le Borgnede-Jouy doucereusement ; mais si vous êtes aussi pauvre que vous l'assurez, comment pouvez- vous suffire à de parejlles charités?
-— Les citoyennes nous filent notre lin et ça doit bien compter pour qutdque chose. D'ailleurs où as-lu vu, petit vaurien, que
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la charité appauvrissait? Le pain a beau être rare, chaque fois qu'un malheureux s'arrête à ma porte pour demander un gîte dans retable et un croûton à souper, je n'ai jamais répondu par un refus, et cela durera tant que le bon Dieu bénira mon travail.
Les aouterons manifestèrent de nouveau leur approbation d'une manière si précise, qu'il n'eût pas été prudent au Borgne-de- Jouy de contredire le fermier ; aussi ne l'essaya-t-il pas.
— Sur ma foi! maître Bernard, poursuivit-il avec une faible nuance d'ironie, vous parlez tout à fait comme les anciens curés. Mais si votre maison est hospita-
lière, vous avez en revanche, à quelques pas d'ici, au ci-devant château du Breuil, un vieil avare de maître que les charités ne ruinent pas, lui ! On dit qu'il pourrait trouver dans ses coffres assez d'or pour acheter la moitié du Perche, et pourtant il laisserait un pauvre diable crever de faim plutôt que de lui jeter un morceau de pain d'orge.
— Cette fois, Borgne, tu as raison, dit celui des aouterons qui avait déjà parlé. Le citoyen Ladrange, le maître du château, veut se donner des airs de sans-culotte enragé, mais c'est le plus gnind avare que la terre ait porté. Il y aura deux ans au renouveau qu'il me loua pour labourer son jardin, et du diable si, l'ouvrage fini.
74 LES ClIALFFi UttS
je pus arracher un liard de plus que le prix le plus bas pour chaque journée. La vieille coquine de s'^rvan te nie.refusa même un verre de petit cidre, et pourtant un jour que j'étais entré à l'iraprovisle dans l'oflice, j'avais vu une armoire pleine de vaisselle d'argent. Oui, les richesses ne manqueiit pas de ce côlé, mais, certes, elles pourraient tomber en de meilleures mains... Je parierais que ce vieux ladre de Ladrange a fait passer de vilains moments à maître Bernard?
— Je ne me plains pas, répliqua le fermier d'un ton laconique: si mon maître est âpre à réikuner son dû, c'est à ses débiteurs de se mettre en règle. I^our moi, je ne me môle pas de le juger.
— Vous parlez bien, Bernard, mais nous sommes libres d'en penser ce que nous voudrons... n'est-ce pas, vous autres?... Véritablement, c'est une honte qu'un particulier si riche se montre si dur. Dire qu'avec sa fortune, il n'a pour le servir qu'un jeune gars et une vieille pécoî'e de gouvernante, et encore l un et l'autre ontils l'air de ne pas manger à leur appétit.
— Tiens! reprit le Borgne-de-.ïouy, il vit donc là-haut tout i^tul comme un hibou ? Et tu assures, Jean, qu'il. a des armoires pleines d'argenterie?
-— Puisque je les ai vues !... De plus, on parle d'un cabinet où personne n'entre
76 LES CUAUFFKURS
que lui, et ce cabinet serait plein d'or et d'argent?
— Paix donc! interrompit le fermier; avec toutes vos balivernes, voulez- vous faire assassiner notre maître? Il n'est pas très bon pour moi, je l'avoue; mais ne seriez-vous pas bien chagrins s'il lui arrivait malheur par votre faute?
La figure de fouine du Borgne-de-Jouy prit une expression plus marquée de raillerie.
— Allons! dit-il en ricanant, vous en revenez encore à ces brigands-chauffeurs qui efiravcnl tant les nigauds ! On ne parleplus
LES CltAUFniUilà 77
que d'eux à cinquante lieues à la ronde, et pourtant, moi qui roule sans cesse dans les cantons où ils font, à ce qu'on assure, le plus de ravages, je n'ai jamais pu rien apprendre de certain à leur égard. Du reste, la bande, si elle existe, n'est jamais venue dans cette. partie du Perche, et c'est bien à tort que vous avez de pareilles frayeurs. Oui, je tiendrais la gageure que jamais...
Le Borgne s'arrêta, bouche béante, sans achever sa pensée. Il était assis précisément en face de la porte toute grande ouverte de la maison, et il venait de voir plusieurs personnes entrer dans la cour : c'étaient François le colporteur, appuyé sur son bâton, noueux, le front ceint d'un bandeau ensanglanté, et paraissant se traî-
ner à peine ; puis le jeune voyageur à la carmagnole, cooduisaiil par la bride son cheval encore chargé de la balle du inar-, chand forain; puis enfin, à quelques pas en arrière, la mendiante dont nous avons parlé, portant dans- ses bras son enfant exténué de faligu'^ comme elle.
A peine l'honnête Bernard eut-il envisagé les arrivants qu'il s'écria tout joyeux :
— Je ne me trompe pas ! voici noti e bon monsieur Daniel Ladrange, le juge de paix de iN***, qui vient voir son oncle, notre maître !
Il se leva précipitamment, et les aoute-
LEN ilHAUFFKUKS . 79
rons l'imitèrenl, car aussi bien le repas était terminé. On ne remarqua pas la stupéfaction du Borgue-de-Jouy quand il avait reconnu le compagnon de Daniel Ladrange. Pendant que tout le nionde était en mouvement, les ujis puur se remettre en route, les autres pour recevoir les arrivants, le jeune diôie murmurait à l'écart en examinant toujoui's le colporteur :
— Lui! que diabie est-il arrivé? //ne devait pas venir... N'nnporle! nous allons sans doute avoir de l'agrément; mais songeons à marcher droit, car il m^ plaisante pas ! *
Jll
Parent et parentes.
Cependant Daniel Ladrange, puisque nous savons maintenant le nom du jeune voyageur à la carmagnole, avait attaché la bride de son cheval à un anneau de fer dans la cour, et s'était avancé vers la
8â LES CHALFFEL'HS
maison. L'homme du Br uil accourut sur le pas de la porte pour le recevoir.
— Salut et fraternité, maître Bernard, lui dit Daniel en lui serrant cordialement la main ; et à vous aussi, braves citoyens, poursuivit-il en se tournant vers les aouterons, qui s'inclinèrent gauchement.
— Entrez, entrez, monsieur Daniel... je veux dire citoyen Ladrange, reprit le fermier d'un ton amical et respectueux.
On sera par ici enchanté de vous voir; vous vous reposerez chez nous, et vous boirez un coup de cidre.
— Merci, Bernard; j'ai hâte de me ren-
LES CHAUFFIURS 83
dre au château, je veux retourner à la Yille ce soir, et les routes ne sont pas sûres, malgré tous nos efforts. Je ne puis m'arrêter qu'un moment, et c'est pour vous donner, mon cher Bernard, l'occasion de faire une bonne action ; vous n'y manquerez pas, j'en ai la certitude, car tout le monde ici sans doute comprend les devoirs du civisme et de la fraternité... n'estil pas vrai, mes amis?
Cette question s'adressait aux aouterons qui se préparaient à prendre congé. La plupart restèrent muets, mais quelquesuns des plus jeunes, parmi lesquels se trouvait le Borgnc-de-Jouy, répondirent avec un enthousiasme réel ou feint.
84 LES CIlAlFFi LUS
Le jeune fonctionnaire soiiril d'un air équivoque en remarquant le petit nombre des adliérents.
— Hum! reprit-il, les sonlimenls de fratcriiilé auraient pu trouver ici plus d'écho ! Mais ce n'est pas de cela,qu'il s'agit pour le moment... Maître Bernard, je vous amène un blessé.
II raconta en peu de mots comment il avait trouvé François évanoui sur la grande route, et il réclama pour le colporteur de pressants secours.
Celui qui était l'objet de cette requête entra dans la maison en traînani pénible-
ment son ballot. Gomme épuisé par ses efforts, il tomba sur une chaise et examina les assistants les uns après les autres. Rien, sur ces figures brunes et honnêtes, n'attira particulièrement son attention ; mais quand il remarqua le personnage qu'on appelait le Borgne-de-Jouy, il ne put retenir un imperceptible mouvement.
Toutefois, aucun signe furtif ne put donner à pense»" qu'ils se connussent, et bientôt chacun d'eux détouriia la têtu d'un air d'indifférence.
— Courage, l'ami ! dit Bernard au colporteur ; nous n'avons pas de médecin dans le pays, mais ma femme sait composer un "baume souverain pour les blessures. On va vous panser, etje vous garantis
une guérison prochaine... Eh bien ! poursui\ it-il avec impatience, où donc est-elle, cette sotte créiature ?
— Me voici, maître, me voici ! dit la fermière, qui venait de rentrer dans la salle.
Déjà la bonne femme, en voyant de quoi il s'agissait, s'avança vers le blessé, suivie de ses dt'ux servantes, dont l'une portait le précieux baumie et l'autre des bandelettes de linge. Toute trace de larmes avait disparu des joues creuses de imadame Bernard ; ses traits avaient repris leur caractère habituel de résignation méoncoljque.
Li:S CUAUFFl'URS ^7
François paraissait contrarié de l'attention particulière dont il était l'objet, et il voulut refuser les soins de la fermière». Celle-ci, avec une douce autorité, lui enleva soie bandeau, et, assistée de ses compagnes, elle pansa la large, mais peu dangereuse blessure qu'il avait au front.
— A la bonne heure ! reprit Daniel Lâdrange; il y a plaisir, maître Bernard, à voir comme on pratique cht^z vous l'humanité... Mais nous étions accompagnés toui à l'heure d'une pauvre femme, d'une mendiante; qu'est-elle devenue?
De faibles cris s'élevèrent derrière un
88 LES CUAUFFEUKS
groupe d'ossiblanls, et on vit la mendiante évanouie sur lo seuil de la porte. A son entrée dans la maison hospitalière, soit épuisement, soit tout autre motif, elle s'était affaissée sur elle-même en silence et avait entraîné son petit garçon dans sa chute. Mais l'instinct maternel lui avait fait repousser son enfant quand elle était tombée, de sorte qu'il n'avait eu aucun mal.
Ce tableau était navrant. Bernard s'empressa de relever le petit garçon qui pleurait.
— Cette femme vient de loin, sans doute, dit Daniel, et la fatigue, la faim peut-être...
LLS eu A' FFL URS 89
— La faim ! s'éoria le fermier.
Il courut à la table et coupa un énorme morceau de pain ; mais, réfléchissant que cette aumône serait inutile à une personne évanouie, il présenta le pain à l'enfant, qui se tut aussitôt et se mit à manger avec avidité.
Cependant maîtresse Bernard ne s'occupait plus que distraitement de sa besogne à l'autre extrémité de la table. Le linge qu'elle tenait à la main lui ccbappa, et laissant les servantes achever le pansement du colporteur, elle s'élança vers la mendiante en murmurant :
~ Une temme !... elle a un enfant, elle est pauvre, elle a faim I...
90 LES CllAUFFi:UllS
— Bon ! reprit son maii avec impatience, vas-tu encore nous faire quelqu'une de tes scènes ridicules'^*
— Sans l'écouter, maîtresse Bernard s'était agenouillée devant l'incopuue et la considérait avec anxiété.
— Non, dit-elle enfin comme si elle se parlait à elle-même, l'autre était jeune, fraîche, i-ieuse,et celle-ri... d'ailleurs elle n'oserai! pas! e//e n'osera jamais !
Elle soupira, versa quelques larmes, et se mit en devoir de faire revenir la pauvresse de son évanouissement.
LES CHAUFFIÎURS 91
Cependant les aouterons avaient terminé leurs préparatifs de départ; ils se tenaient debout, leur vesle sur le bras et leur petit paquet au bout de leur bâton, attendant un moment favorable pour prendre congé Enfin le chef de bande s'approcha du fermier, qui, tout en agaçant l'enfant de la mendiante, causait à demivoix avec Daniel Ladrange.
— Allons! à revoir, maître Bernard!
dit-il en patois d'un ton cordial: nous allons gagner avant la nuit le village de Cormières, où nous trouverons sans doute de l'ouvrage.
— Adieu, les gars, répliqua Bernard ;
yZ UIS CUAL'FFIiUhS
bonne chance ! et repassez ici à la moisson prochaine; il y aura des gerbes à rentrer, je pense.
— Dieu le veuille, maître Bornard ! En roule, les autres!... Eh bien ! le Borgnede-Jouy, ne viens-tu pas avec nous?
— J'ai changé d'avis, reprit le Borgne qui restait asHs d'un air nonchalant; je passerai la nuit ici, et je ne partirai que demain, car j'ai travaillé ce matin au soleil et je suis très las...
«- Fainéant! dit Bernard avec mépris!
ni;iis agis comme tu voudras... il y aura place aussi pour toi dans l'élable.
LKS CHAlJFl'iX'R;' 93
Les aouterons partirent, et un calme relatif régna dans la salle commune de la ferme. Daniel Lad range et le fermier se remirent à causer bas; la fermière et ses servantes donnaient toujours leurs soins à la pauvresse, qu'on avait transportée sur le lit et qui ne rouvrait pas les yeux. Quant au colporteur, après avoir été pansé, il restait sur son siège à l'écart , comme épuisé de fatigue et desoufifrance.
Au bout d'un moment, la conversation entre Daniel et le fermier parut s'échauffer;le jeune fonctionnaire finit par direà \oix haute, avec l'accent d'une profonde indignation :
— C'est une infamie, une lâcheté! Fût-il
î)i LES CIÎATJFFFURS
mon père, je ne pourrais lui cacher ce que je pense de son odieuse conduite./. Refuser un asile, en pareilles circonslances, à sa sœur et à la fille de sa sœui'!...M;ii-je vais le voir à l'instant, el je compte lii'en expliquer avec lui.
— Chut! dit Bernard.
Et il se mita lui parler bas; mais, pour la seconde fois, Daniel ne put contenir ses sentiments tumultueux.
— Elles sont ici !reprii-il avec agitation ; chez vous?...' Conduisez-moi près d'elles. Bernard; c'est surtout pour elles que j'ai cnireprisce voyage, et j'ai hâte de les voir.
Li:s chaCffeurs
Je ne me rendrai au château qu'après leur avoir parlé.
L'homme du Breuil manifesta un certain embarras.
— Je ne dois pas vous cacher, monsieur Daniel, qu'elles ne sont pas bien disposées en votre faveur, la mère surtout. Elle vous reproche vos... vos... comment diraijecela?
— Mes opinions politiques, n'est-ce pas? L'ingrate!... Mais, Maria, ma cousine, ne T^eut me juger avec la même sévérité?
N'est-ce pas, Bernard, que Maria n'a contre moi ni haine, ni colère? ^
m Le feiQiier sourit d'une manière équivoque; Daniel reprit :
— N'importe! dussent - elles l'une et l'autre ui'accabler d'outrages, il faut que je les voie... Bernard, je vous supplie de leur demandei' de uja part un moment d'entretien.
Bernard fit un signe d'assentiment; mais avant de sortir, il s'approcha du colporteur, qui conservait sa pose dolente :
— Eh! l'ami, lui dit-il, maintenant que vous êtes pansé, pourquoi n'iricz-vous pas dormir un peu sur le foin que nous venons
LFS CllAUFFEUnS 97
de rentrer? Vous devez avoir besoin de repos après une si rude secousse !
— J'y vais, maître, j'y vais, répondit le colporteur humblement, et grand merci pour votre charité... Véritablement ma pauvre tête me fait grand mal, et j'ai peine à me soutenir.
— Attendez, dit le Borgne-de-Jouy avec empressement , je vous conduirai moimême à retable, et je porterai votre ballot de marchandises, qui serait peut-être trop lourd pour vous... 11 se faut entr'aider, comme dit le citoyen juge de paix.
— C'est une bonne maxime, reprit le
98 LES ghalffeurs
colporteur, et le citoyen juge de paix sait parraitertient la mettre en pratique... Je le remercie de ses bontés pour moi, en attendant que Dieu l'en récompense.
Et il sortit avec le Borgne-de-Jouy, qui s'était proposé complaisamm'ent pour lui servir de guide.
Cependant la mendiante commençait à se ranimer, et elle ne tarda pas à rouvrir les yeux. Son regard, d'abord terne -et hébété, se fixa sur la fermière; insensiblement il prit une e.xpression vive et péoétianle.
— Maître 1 s'écria la bonne femme d'une •
voix altérée par l'émotion, maître, je t'en conjure, viens voir !
— Qu'est-ce donc encore? demanda Bernard qui s'avança tenant l'enfant dans ses bras.
Alors l'attention de la malheureuse inconnue parut changer d'objet : ses yeux se tournèrent vers l'homme du Breuil, et elle poussa un cri de contentement suprême en joignant les mains, ('e cri était si vibrant que le fermier lui-même en fut troublé.
— Bernard, lui dit sa femme, ne te
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semble-t-il pas que celle voix... ce regard...
— Tais-toi ; sur ma parole, tu devienviendras complètement folle de penser toujours à kl même chose I Ne vois-lu pas que cette malheureuse demande son petit gars ? Elle a peur qu'on le lui mange peut -être , et vraiment il est gentil à croquer.
Le campagnard, si bon malgré sa brusquerie, donna un 1 nisorà l'enfanl, qui lui souriait, et finit par le déposer sur le lit, à colé de sa mère.
— Allons, poursuivit-il avec impatience,
nous avons autre chose à faire que de nous occuper d'une créiature. D'ailleurs sa place n'est pas ici, mais au fenil, où vous lui donnerez tout ce qui lui sera nécessaire,.. Et que chacun soiîge à sa besogne, car l'ouvrage n'avance pas à bayer ainsi aux corneilles !
Il entra dans la pièce voisine; au bout de cinq minutes, quand il revint, il n^ trouva plus que Daniel Ladrange, qui semblait l'attendre avec anxiété. Il fit signe au jeune homme de le suivre, et, après l'avoir introduit dans la chambre où se tenaient les deux mystérieuses femmes, il se retira discrètement.
Cette chambre était arrangée avec un
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soin et une propreté peu ordinaires chez un fermier du Perche. Deux fenêtres grillées, donnant sur la cour, y laissaient pé-> nétrer largement l'air et la lumière. Le Ut en bois blanc, les chaises , la table , la grande armoire, étaient frottés, luisants, en bon ordre. Rien pourtant n'annonçait une condition supérieure dans les personnes qui habitaient cette pièce. Aucun petit objet "âe luxe, aucun ornement cila-^ din ne relevait la rusticité du mobiher ; seulement, de grands pots de faïence, posés sur la cheminée de pierre, étaient remplis de fleurs. Malgré cette simplicité voisine de la pauvreté, la chambre avait un air de décence , de fraîcheur et de comme il fant, qu'elle empruntait peutêtre à ses hôtesses actuelles.
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Gelles-ci, que nous n'avons fait qu'en- Irevoir, étaient assises près d'une fenêtre; elles portaient encore leurs costumes de paysannes, mais leurs quenouilles avaient disparu. Elles semblaient en proie, lune et l'autre, à une vive agitation ; mais les traits graves de la mère exprimaient la douleur, la colère et le dédain, tandis que le charmant visage de la fille trahissait, sous un pudique embarras, la satisfaction et Tespérance.
Daniel lui-même était très ému, et son cœur battait avec force. Néanmoins il ne' prononça pas une parole avant d'avoir soigneusement referiué la porte derrièrie lui. Alors il ôta son chapeau et s'éjança vers les deux femmes en s'éçriani ;
— Madame la marquise... ma chère Maria, que je suis heureux de vous revoir!
— Bonjour, cousin Daniel, répliqua la jeune fille avec entraînement.
Elle allait tendre sa main et peut-être sa joue à son parent ; un regard de sa mère l'arrêta. Ce regard avait un caractère si hostile, que Daniel demeura interdit et muet. La fière dame parut jouir un moment de sa confusion.
— Salut, citoyen, dit-elle enfin avec une ironie mordante; tout à l'heure j'avais deviné votre présence ou même celle de mon digne frère en entendant pousser
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dans la maison ces cris qui retentissent si souvent dans des circonstances sinistres. Mais mon frère ne quitte pas ainsi sa demeure pour venir nous rendre visite, au risque de se compromettre, et vous seul éliez capable d'exciter cette explosion d'enthousiasme patriotique; j'aurais dû reconnaître tout d'abord Daniel Ladrange... si toutefois vous daignez encore porter ce nom, car sans doute vous vous appelez maintenant Brutus, ou Mutins Scœvola, ou Caton, comme la plupart de vos amis les sans-culottes.
Lejeunehommme s'attendait bien aune mauvaise réception de la part de sa tante, mais il ne s'était pas prémuni contre tant
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d'aigreur et de mépris. II répondit tristement :
— Je vous en conjure, ma(]ame, ne iTie traitez pas si mal. Bien que j'aie accepté, dans telle ou telle mesure, les idées nouvelles, rien n'est changé en moi, je suis toujours votre Daniel, le fils de votre jeune frère, le pauvre orphelin pour lequel vous et M. de Méréville, votre mari, vous montriez autrefois tant d affection.
— Ne prononcez pas ces noms ! interrompit la marquise en frappant du pied ; ne parlez ni de mon frère, cet homme si loyal, ni de n)on mari, ce généreux martyr, ou vous me feiQz perdre l'esprit!
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Croyez-vous que s'il existait encore, mon frère si droit et si bon voudrait reconnaître son fils sous cet ignoble costume dont je vous vois revêtu? Croyez-vous que mon mari vous eût aimé d'une tendresse paternelle s'il eût pu deviner qu'un jour vous feriez cause commune avec ses bourreaux? Oui, ses bourreaux, car ce sont vos amis, Daniel Ladrange, qui ont versé ce sang précieux...
Des larmes lui coupèrent la parole; Maria et Daniel lui-même ne purent retenir les leurs.
T— Madame, ma chère parenle, reprit le juge de paix après un silence, je vous en
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conjure, revenez à vous... Voire douleur, si légitime qu'elle soit, vous rend injuste et cruelle. Loin d'accepter aucune complicité dans les violences des partis, je les déplore et je les maudis; mais que puis-je contre les transports d'une nation en colère? Un jour viendra où celte fureur s'usera, et alors les honnêtes gens parviendront peul-ôlre à la calmer tout à fait. Jusque-là, ils ne peuvent qu'accomplir comme individus et dans la limite de leurs forces tout le bien possible ; c'est à quoi je travaille, madame, et j'ai eu le bonheur de réussir quelquefois. Aussi, j'en prends le ciel à témoin, si au risque de ma vie j'avais pu sauver votre mari, mon oncle bien aimé, je n'eusse pas hésité un moment!
— Oh ! croyez-le, ma mère! s'écria ma-
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demoiselle de Méréville en se suspendant au cou de la marquise ; je me porte garante que Daniel eût opéré le salut de mon pauvre père si cet acte eût été au pouvoir d'un homme !
— Paix! mademoiselle, dit la marqiiise avec autorité ; vous laisserez-vous prendre à ces phrases vides de sens, à ces beaux sentiments d'apparat? Je sais, en effet, que le citoyen Daniel donne volontiers à entendre qu'il se sacrifie pour sa famille. Au lieu de le blâmer, nous devrions l'admirer et ressentir pour lui une profonde gratitude !
' — Et pourquoi non, rna mère? reprit la