‹ Les chauffeurs (volume 5)Chapitre 3 sur 4 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Plus tie dix ans s'étaient écoulés depuis l'extermination delà bande d'Orgères. Par une belle journée uu commencement de septembre 1811, dans une pittoresque et plantui'puse campagne de Picardie, non loin des bords de la Somme, nous retrouvons quelques-uns des personnages importants de cette histoire.

AU centre de ce beau paysage s'élevait une espèce de château ou plutôt une ferme de premier ordre, située à un quart de lieue de la rivière. Elle se composait d'un grand nombro de bâtiments, nouvellement restaurés pour la plupart, et elle avait seule l'étendue d'un village ordinaire. C'était de ' celle ferme que semblaient dépendre les immenses champs de blé, les herbages sans fin, les bois de haute futaie qui s'étendaient à l'entour. C'était vers elle que convergeaient plusieurs longues allées de chênes ou de pommiers; c'étaient dans ses granges colossales, dans ses greniers interminables que venaient s'accunmler toutes les richesses de ce sol béni de Dieu; c'était dans ces splendides élables que rentraient le soir les nombreux troupeaux debœufs elde mouloiis, les superbes allé-

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lages qui animaient la campagne. Les autres habitations, clair -semées dans la plaine, semblaient être ses tributaires; toutes étaient comme les humbles vassales de cette châtellenie agricole, d'où rayonnaient dans la contrée le bien-être et l'abondance. - •

Plusieurs personnes suivaient à pas lents une de ces longues avenues dont nous avons parlé. Elles se dirigeaient, à l'ombre des arbres chargés de gui parasite et de fruits vermeils, vers un joli bois de haute futaie situé à égale distance de la ferme et d'un petit village voisin, comme pour servir de but de promenade aux habitants de l'une et de l'autre. En avant sautillaient deux charmants enfants vêtus avec élégance, un petit garçon d'une dizaine d'années et une mignonne petite fille

epçore plusieuûe. L'un et l'autre jouaient, riaient, babillaient avec la péluiauce ordiuaivc de leur âge. \^\\ papillon aux ailes diaprées traversant le chemin, un iusecte rouge sur la feuille verte d'un buisson, une ^^ur bciliante épanouie dans l'herbe, les mettaient vn uiouvenieuL, leur faiï^jaient pousser i(^i^i>ij4,de. j^^^'eijvte.-Uti >eune ^rojç çi'enjiijf-^nqu^iuie au^j, nioitié paysan, ^oifié; ia/juais, et vàtud'unf sorte de livrée grise,, était cti(^L;gé de veiller sur eux et de répÀ^ier ieuà' turl;)uleiice ;. mais il s'acquittail assez négl^emmeut de celte tâche. §a sevpelle a la main, i: s'occupait de codfec^i9|:^ner Ifantôl un sifflet d'écorre ou une l)agjLijel^; biayçhe ^ppur le. petit garçon, tantôt un monl^^i de paille ou une tresse de jonc pour la petite fille, et *:on Iravfjil l'absoibait tout entier. Seulement, quand les

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cris devenaient assez éclatant«i pour être entendus des personnages graves qui suivaient et inteiTompre leur causerie, il hasardait de timi ies remontrances que l'on n'écoutait pas.

Ces promeneurs étaient deux .hommes d'un âge mûr, de tournure distinguée; l'un d'eux, vêtu de coutil gris, et dont le costume alliait heureusement le respect de soi-même avec le sans-gène de la campagne, paraissait être le propriétaire de la ferme et des domaines considérables qui en dépendaient. Quoiqu'il eût quarantedeux ans à peine et qu'il tul plein de vigueur, l'expression ordinaire de ses traits était sérieuse, presque mélancolique; cependant sa physionomie ne manquait jamais de s'épanouir quand son regard tombait sur les joyeux enfants qui s'ébat-

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talent autour de lui et qui étaient les siens; la gravité de l'homme se fondait alors dans un sourire de béatitude paternelle. Ce propriétaire opulent , cet heureux père était Daniel Ladrange.

Son compagnon, plus âgé de dix ans, se faisait reconnaître tout d'abord à sa prestance, à sa propreté scrupuleuse, comme à sa redingote bleue boulonnée sur la poitrine et à sa grosse moustache grise, pour un ancien militaire. Un ruban rouge ornait sa boutonnière: quoiqu'il marchât encore droit et d'un pas assuré, la proéminence de son ventre commençait à lui causer une gêne légère. Moins patient que Daniel pour la turbulence des enfants, il se tournait souvent vers eux en fronçant ses épais sourcils; mais comme en" même temps sa bouche formulait un sourire d'indulgence,

les petits espiègles ne paraissaient pas très effrayés de ses mines de croqiiemilaine. Du reste, les deux amis ne se laissaient distraire que médiocrement et continuaient leur causerie.

•— Ainsi donc, commandant, reprit Daniel, c'est sérieusement, cette fois, que vous avez quitté l'uniforme? En vérité, quand je songe à vos habitudes u'infatigable activilé, je me demande comment vous pourrez vous habituer à la vie monotone d'un simple bourgeois.

— On s'habitue à tout, mon cher Lad range. J'ai passé bien de mauvais jours et de plus mauvaises nuits au service; j'ai battu, je crois, du pied de mon cheval, le sol français tout entier; j'ai souffert du froid et du chaud, de la faim et de la soif. Ma foi, on se lasse à la fin I... J'en ai pris

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mon parti ; j'ai demandé ma retraite, je l'ai obtenue, et je vais engraisser paisiblement, sans crainte de compromettre la dignité de mon grade. Le premier usage que je fais de ma liberté, en rentrant d.'ins le civil, est de venir vous rendre visite, à vous et à vos dames, dans votre belle ferme de Rancey, que je préfère de beaucoup a la triste masure de Méréville. Nous allons chasser, pécher, nous promener, et vous verrez, morbleu ! si je saurai m'accommoder de cette bonne vie de fainéant... Pardon !

. — Allons! Vasseur, ne vous gênez pas; vous ne craindriez pas que je prisse en mauvaise part :;ette mtileni'ontreuse épithète si vous saviez combien peu je la mérite. Je suis seul peur diriger l'exploitation de cette grande propriété, et les occupa-

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lions ne me manquent pas. En revanche, mes affaires {Srdâpèreiit'; j'ul une excellente fename, de charmants enfants (quoique un peubiHfyan-ts), et je ne me suis jamais trouvé si heureux.

— C'est justice, mon cher Ladran^e; mais, O'ioique l'acrricullure suit une belle et utile cho^e, je regrette souyçnt que vous avez-cru devoir renoncer sitôt à une autre carrière... Plusieursfois déjà, depuis votre démission de chef du jury de Chartres, on vous a offert, je levais, des postes élevés dans la magistrature et vous les avez toujours refusés.

— Ignorez-vous Ib; wotif de mes refus, commandant VasseuF? répondit Daniel en baissant la voix. \^ m

— Bah ! lies scrupules... baroques.

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- Quoi donc, mon ami! pouvais -je m'exposer, quand je serais revêtu de ma toge officielle, à voir comparaître devant raoi ce... ce parent... ce monstre ou quelqu'un de ses abominables complices?

— Mais, pour la centième fois, vous n'avez rien à craindre de pareil! Vous n'avez pas oublié qu'après l'évasion de ce misérable, je fus chargé de le suivre à la piste; pendant trois mois entiers je lui donnai la chasse. Je sus alors qu'il s'était réfugié dans les pays en insurrection et qu'il s'était mêlé à une bande de chouans. Depuis la pacification des provinces de l'Ouest, j'ai pris des informations nouvelles, et j'ai acquis la certitude que le Beau- François, ou un homme dont le signalement se rapportait exactement au sien, avait été fusillé parles chouans eux-mêmes,

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à la suite de pillei'ies et d'assassinats qui dépassaient un peu la permission.

— Quoi que vous en disiez, commandant, ce sont là des données vagues, de simples suppositions, répliqua Daniel avec un soupir, et j'ai dû arranger ma vie comme si, un jour ou l'autre, celui dont nous parlons devait nous révéler . tout à coup sa présence par de nouveaux crimes. J'ai le pressentiment qu'il reparaîtra tôt ou tard pour la honte de notre famille. Sans cette idée cruelle, qui parfois traverse mon cerveau, rien ne manquerait à mon bonheur. Peut-être même ne suis-je pas seul à éprouver ces crainles secrètes; je soupçonne que ma chère Maria, quoique nous ne. prononcions jamais un mot à ce sujet, redoute aussi une semblable éventuaUté. Mais je n'ose aborder cetteqnestion;

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que dirais-je à ma femm^ pour la rassurer, quand je suis si peu rassuré moi-même.

'— Ces appréhensions sont tout à fait chimériques. Les hommes tels que le Beau- François ne vivent pas longtemps ; ils s'exposent à trop de dangers pour ne pas y succomber dans un délai plus ou moins court. Encore une fois, ces terreurs n'on-t pas le sens commun... Oh !que j*aime bien mieux la confiance rob iste et sans bornes de votre belle-mère, la vieille marquise de Méréville! Encore a jourd'hui, après tout ce qui s'e t passé, la chère dame prétend que l'on a calonniié le Beau François, et que les crimes dont on a tant de preuves n'ont jamais existé. Vous souvenez-vous qu'un soir de l'hiver dernier, me trouvant au salon entre vous et elle, j'eus la maladresse de laisser échapper en sa présence

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le nom du Beau-François en y accolant une ou deux épilhèles un peuépicées? Elle se redressa, prit son air le plus dédaigneux, el répondit sèchement «que le monde était bien méchant, qu'il vivait de calomnies et de mensonges, et que Dieu seul pouvait connaître la vérité des choses. » A la bonne heure! voilà ce que j'appelle être diablement charitable envers son prochain.

Daniel ne put s'empôcher de sourire.

— Ma chère tante el belle-mère n'a jamais eu la tète bien forte depuis que de terribles secousses morales ont ébranlé momentanément sa raison, répliqua -il; mais, je vous en conjure, commandant, évitez avec le plus grand soin, devant ces dames, toute allusion à ce funeste passé. Trop de choses encore le leur rappellent chaque jour, à chaque heure.

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— Je vous promets d'être muet comme un poisson, mon cher Ladrange; mais, véritablement, vous poussez jusqu'à l'extrême les scrupules pour le passé et les inquiétudes pour Tavenir. x\insi, par exemple, était-il absolument exigé par les règles de la probité que vous donnassiez aux établissements de bienfaisance du département les cent mille écus provenant de la succession dp votr^ on n^e Michel Ladrange? Deviez- vuuîï priver vos enfants de celte somme qui vous revenait selon le droit et la justice? Morbleu ! c'était une délicatesse un peu trop exagérée!... Sans doute cet abandon vous a fait le plus grand bien dans l'opinion publique, et, en retour, on vous oflre de tous côtés des honneurs, des ' dignités fort désirables; mais payer cent mille écus la considération quand on a tant

de droit à l'avoir gratuitement, c'est un peu cher, vous l'avouerez î

— Fi donc ! commandant, reprit Daniel avec chaleur. Pouvais-je transmettre à mes enfants cette fortune souillée? Pouvais-je les enrichir, eux si innocents et si purs, des dépouilles d'un misérable qui a été la honte et l'eiTroi d'une génération tout entière ?... Cependant, mon cher Vasseut, j'ai regretté bien souvent de n'avoir pu révéler hautement le motif réel de cette générosité apparente, et d'avoir ainsi usurpé une estime, une reconnaissance qui ne m'étaient pas dues. En dehors de notre famille, vous seul au monde peutêtre connaissez aujourd'hui la cause de mon prétendu désintéressement.

— Et ce ne sera pas moi qui la trahirai jamais, mon cher Ladrange. A vrai dire,

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tant que j'étais au service, une circonstance inattendue pouvait m'obliger à lévéler ce secret: mais aujourd'hui que jp suis devenu bourgeois, je défie le diable lui-même de me l'arracher.

— Laissons cela, répliqua Daniel avec un malaise visible, et parlons d'autre chose... (Comment trouvez-vous, Vasseur, cette belle ferme de Rancey que mon incomparable ami Leroux a léguée à mon mon fils Henri, son filleul?

— C'est, en effet, une magnifique propriété, répondit le commandant en se retournant pour admirer les grandioses bâtiments; bien des châteaux ne lavaient pas, y compris votre vieux manoir de Méréville, cher Ladrange... Ma foi! votre bumbin est bien heureux et le vieux Leroux qui possédait, dit-on, une fortune

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d'une vingtaine de raillions, lui a laissé là une fort belle ■ ompensalion aux cent mille écus... de Vautre.

— Cet excellent homnne s'est toujours exagéré le prix du service que j'avais eu l'occasion de lui rendre autrefois, reprit Daniel, etje n'ai pu refuser pour mon fds ce legs princier ; mais je veux tirer parti de ces vastes domaines pour le bien-être général du pays. L'agriculture, cette source féconde de la richesse publique, a été bien négligée depuis quelque temps ; je veux employer tous mes efforts afin de la régénérer dans ce canton. Écoutez donc, pion cher Vasseur, quels sont mes projets.

Il se mit à éimmérer avec complaisance les améliorations qu'il avait accomplies déjà Pt c 'lies qu'il avait en vue pour l'exploitation des terres de lUmcey. Ce sujet

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n'était peut-être pas tout à fait du goût du son auditeur. Le commandant retournait fréquemment la tête à droite et à gauche ; il agaçait du geste les enfants qui continuaient à voltiger gaîment autour d'eux.

Mais Daniel avait pour but d'empêcher Vasseur de revenir sur un sujet pénible; peut-être aussi voulait-il se distraire luimême des idées fâcheuses éveillées par la conversation précédente. 11 persista donc impitoyablement à parler d'assolements, de plantations, d'irrigations et de coupes de bois.

L'agriculteur n'était pas sans doute au bout de son sujet, quand des cris joyeux des enfants annoncèrent la rencontre d'un nouveau personnage. En cet endroit, l'avenue coupait un chemin vicinal qui conduisait au village voisin. Un gros paysan,

mon té sur un âne, se dirigeait vers ce village ; le petit garçon et la petite fille, recoi) naissant en lui. un fermier des environs , le saluèrent de leurs acclamations naïves.

— C'est le père Clochard ! disaient-ils. Bonjour, père Clochard t Quand ironsnous chez vous manger du fromage à la crème et des fraises ?

Le bonhomme paraissait très pressé et très affligé ; cependant, à la vue de ces fraîches et mutines figures qui lui souriaient, il se dérida subitement, arrêta sa monture, et adressa quelques mots affectueux à ses jeunes amis, (^ela fait, il se préparait à talonner son âne et à poursuivre sa route, quand il aperçut, dans l'averue, Ladrange et le commandant qui venaient à lui.

La politesse des campagnes, comme la saine politique, exigeait qu'il attendît le plus riche propriétaire du pays pour échanger quelques mots avec lui sur le temps et sur le rendement des moissons. Aussi Clo chard, malgré son impatience apparente de se rendre à sa destination, demeura-t-il immobile au soleil ; aussitôt que les promeneurs furent à sa portée, il ôta respectueusement son bonnet de coton.

■ Eh bien! Clochard, demanda La-

drange d'un ton amical, comment cela vat-il à Rochemaure? Vous paraissez avoir grande hâte, et votre pauvre âne n'en peut plus.

— Le fait est, murmura Vasscur, que le cavalier serait plus capable de porter la bêle que la bète le cavalier.

Mais le paysan ne releva pas cette ob-

servalion. Il poussa un grand soupir et répondit à Daniel :

— Vous êtes bien bon, monsieur Ladrange; les jours se suivent et ne se ressemblent pas, vous savez '^... Oui, j'ai du chagrin, car un grand malheur vient d'arriver dans notre famille. .

Et il poussa un nouveau soupir qui res-~ semblait à un gémissement,

— Quoi donc? Est-ce que maîtresse Clochard...

— Elle se porte bien, merci ; ce n'est pas elle qui est morte. La perte est assez grande sans cela ?

— Alors peut-être quelqu'un de. vos enfants...

— Non, non, monsieur ; que le bon Dieu me les conserve!... Et cependant c'est un immense malheur !

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— Mais enfin, mon pauvre Clochard, qu'est-il donc arrivé chez vous?

— Ah! monsieur La h^ange, on ne voudra jamais croire que la mort puisse faire tant de victimes en un seul jour. Il y en à six, monsieur, six de^ plus belles, des plus fortes, des mieux portantes jusqu'ici.

— Comment, six personnes mortes... en un seul jour?

— Ah! monsieur, il ne s'agit pas de personnes, mais des vaches de mou beaupère, qui sera ruiné du coup.

Ladrange eut peine à retenir un geste d'impatience en apprenant la cause de cette grande douleur; le commandant ne se gêna pas pour dire assez haut en levant les épaules :

— L'imbécille !

Clochard, absorbé par son chagrin, ne semblait pas enlendre.

— Oui, monsieur Ladrange, poursiiivilil d'un ton dolent, c'est comme je vous le dis ; six vaches dont la moindre valait cent écus... Mais, foi de brave homme! continna-t-ilavec colère en dirigeant la pointe de son bâton vers le village, le gredin qui a fait ce beau coup-là ne le pc ii^ra pas en paradis, et, s'il me tombe sous la main, je secouerai la poussière de ses habits...

Pauvres vaches!

— Comment, demanda Ladrange, qui croyait devoir flatter l'affliction de son voisin, ce malheur pourra'it-il donc être un effet de la malveillance?

— Oui, monsieur, oui ; il y a là-bas, au village, depuis plusieurs jours, un espèce de vétérinaire ambulant qui faisait, à ce

qu'on disait, des miracles pour guérir les bestiaux. Je l'ai cru comme les autres ; mais c'est un voleur, un brigand j un affronteur qui devrait être guillotiné!... Donc, hier matin, mon beau-père me dit, dit-il : « Clochard, qu'il me dit, j'ai six de mes vaches qui ne sont pas fières; elles ne mangent plus, elles ne dormentplus; m'est avis qu'elles sont malades. Va donc un peu voir ce médecin de là-bas et demandelui quelque chose pour les guérir; on payera ce qu'il faudra. — Bon, que je dis à mon beau-père, j'y vas. » J'y vas en effet et je trouve un grand drôle qui me dit le mal de nos vaches en latin. Après bien des pourparlers, il me donne un paquet de drogues qui coûtait bien trois écus ; c'était cher ; mais faut être charitable pour les pauvres animaux. Donc, je retourne à

Rochemaure et je donne à mon beau-père les drogues que l'autre m'a données pour qu'il les donne aux vaches... Il les leur donne, et tout à l'heure, qu'est-ce que je vois? Les pauvres bêtes sur la htière qui ne remuaient ni pieds ni pattes. Ça m'a donné un coup! Je les ai. touchées... plus personne... elles avaient passé toutà fait... Ce que c'est que nous !

La douleur coupa la parole à maître Clochard; il poursuivit bientôt^ en menaçant toujours le village de la pointe de son bâton :

— Mais il les payera l'empoisonneur, les vaches de mon beau-père ! Je vas le chercher là-bas, chez le cabaretier Blanchet qui le loge, et, si je le rencontre, je promets de lui administrer une volée !... à moins qu'il n'ait de beaux écus à compter

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à mon beau-père ; mais je ne crois pas que les écus sonnent fort dans son gousset.

Le commandant riait sous cape de îa colère du brave homme qui s'escrimait dans le vide ; mais Daniel écoutait d'un air beaucoup plus sérieux.

— Et l'individu qui vous a causé ce dommage, demanda-t-il, quel homme estce donc, maître Clochard ?

— C'est un savantas, maigre, pas trop vieux, revêtu d'une redingote galonnée et coiffé d'un chapeau mililaire. Il a l'air d'avoir de faux cheveux et de fausses dents, mais il a bien réellement la figure la plus famse qu'on puisse imaginer. Il dit des choses superbes en toutes sortes de largages auxquels le diable lui-même ne comprendrait rien... On prétend qu'il guérit aussi les chrétiens, et il a coupé les

fièvres du petit Galuchel; mais depuis que j'ai vu de quoi il est capable... Cependant il se donne les airs d'un milord ; il a une vieille voiture pour mettre ses drogues, un vieux cheval pour la traîner, et il est accompagné d'un 7alet en guenilles, plus laid que les sept péchés mortels. Nous allons voir si dans tout cela nous trouverons de quoi payer les vaches à mon beaupère, sinon je vais lui chanter unti antienne. Tenez, monsieur Ladrange, poursuivit Clochard qui s'exaltait lui-même à l'énumération de ses grîefs , excusez - moi ; mais je n'y puis plus tenir... Il faut que j'aille trouver ce scélérat bien vile pour avoir avec lui un bout de conversation... A revoir, monsieur Ladrange, et la compagnie. Bonjour, mes petits anges... Je vous promets que ça ne se passera pas

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ainsi, et qu'il s'en souviendra des vaches de mon beau-père î

En même temps, il frappa son âne, qui prit le trol, et tous les deux s'éloignèrent, tandis que les promeneurs continuaient de s'avancer dans la direction du bois.

Les enfants, un moment distraits par cette conversation, à la quelle ils n'entendaient pas giand'chose, avaient repris leurs jeux et leurs courses, sous la surveillance à peu près impuissante de leur jeune conducteur; mais Daniel et le commandant avaient été passablement impressionné.^ par le récit lamentable de maître Clochard , et ils marchaient en silence, d'un air soucieux. Entîn, Ladrange demanda timidement :

— Eh bien! commandant, quelle est votre opinion sur toul ceci? Le charlatan

qui demeure là-bas chez Blanchet ne vous donnerait-il pas à penser?

— Certainement, certainement, mon cher Ladrange, répliqua Vasseur.; la conduite de ce vagabond est passablement louche. Si je n'étais pas retiré du service, il me faudrait aller relancer ce coquin, lui demander ses papiers et l'obliger de donner satisfaction anx vaches du beau-père... Mais je ne suis plus rien, poursuivit-il en se frottant les mains, tout cela ne me regarde plus; je suis un bourgeois, un fainéant, et, ma foi, j'abandtDnne l'empoisonneur de vaches à la justice distributive de maître Clochard.

Daniel demeurait pensif, sans oser, par une question précise, trahir l'objet de ses réflexions.

On atteignit le bois, qui semblait être le

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but" de la promenade. C'était un bocage tOLififu dont, les alléfs formaient une sorte de labyrinthe Ces allées étaient tapissées d'un gazon toujours vert, ombragées de chênes luxuriants, entrecoupées de petites clairières d'où Ton découvrait des sites délicieux. Un joli ruisseau sorti des tourbières gaxouiiluit sous les plantes fleuries dont il entretenait les couleurs vives et la fraîcheur. A défani Hu rossignol qui, 4Jans Cfciie s:..b-.i., engraisse, prend du ventre et ne chante plus, des fauvettes, des troglodytes et des rouge-gorge égayaient la solitude par leur mouvement et leur ramage.

En approchant de ce lieu de délices, les enfants, sourds aux appels de leur gardien, se mirent à courir à toutes jambes et s'enfoncèrent dans le bois. Le

jeune domestique, laissant- inachevé un beau moulin d'écorce qu'il étail en train de confectionner, se hâta de les-rejoindre. Mais déjà les petits fugitifs s'étaient arrêtés brusquement. Quand Daniel et le commandant survinrent, ils furent trappes d'un spectacle inattendu.

Henri, le garçon, regardait avec un mélange de frayeur et de curiosité un individu couché sur l'herbe dans une clairière. 11 paraissait avoir une grande envie de fuir; cependant ilbrandissaitune baguette de coudrier, comme pour protéger sa petite sœur qui se cachait toute tremblante derrière lui. Le domestique, non moins surpris, sinon moins effrayé, restait luimême immobile, altonlif, sa serpe à la mail).

L'objet de ces terreurs était un homme

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dont on pouvait difficilement apprécier l'âge, mais dont le costume en haillons, les traits repoussants, inspiraient le dégoût. Son visage portait des traces de profondes cicatrices, comme s'il eût été brûlé par un liquide corrosif ou ravagé par une petite vérole de la plus maligne nature. Ses yeux rouges, éraillés, qui avaient encore par moments des rayonnements étranges , étaient habituellement ternes et hébétés. Son crâne chauve, sa barbe inculte et sordide achevaient de lui donner un air d'abrulissemeni . Toutefois, il ne paraissait pas bien redoutable; quoique de grande taille, il n'était plus qu'un squelette décharné dont la débauche et la misère avaient éteint la vigueur. Sa tête hideuse était branlante ; ses membres étaient continuellement secoués par un tremblement

nerveux. Le petit Henri lui-même eût semblé de force à renverser de sa main mignonne ce grand corps efflanqué.

L'inconnu, comme nous l'avons dit, reposait sur l'herbe ; il tenait à la main une bouteille sur laquelle était collée une étiquette blanche et la portait fréquemment à ses lèvres. Il était déjà ivre, et sans doute il avait cherché une retraite dans'ce lieu sohtaire, afin de se hvrer Ubrement à sa révoltante ivrognerie. La présence des enfants lui causait une irritation extrême ; il les regardait, et se soulevant sur une de ses mains décharnées, il les menaçait en poussant une espèce de rugissement guttural .

L'arrivée de Daniel et du commandant changea le cours ('e se^ idées. Il les contempla fixement à leur tour; un sentiment

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de SQrprîse et d'e£Groi briUa, rapide comme mi édair, dans son regari; mais celle eipres^îoD, à tootefois elle était réelle^ sê dissipa bieotôL II se retourna de ooa- ¥eau Ters les enCaots, et dit d'un ton caTeroeux :

— EûjiuéDez les mioches emmenez-

ksy inilie touDeires I Je ne pois soufihr ]p vuedes mioches depuis... Emportez-les!

Il serra le poing, et voulut s'élancer Ters ks charmantes çréatores roses et soor liantes qui faisaiect contraste avec sa dinormilé ; mais, ne pouvant y parvenir, i& saisit «a bouteille et se mit a boire avec avidité.

Ladrange s'était hâté de se placer entre les enfiaots et cet éîre ignoble, pour l^ir cacher le spectacle d'une pareille d^ra- .datiop.

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— Pierre, dit-il au domestique, tu vas conduire Henri et Mariette au kiosque, où nous vous retrouverons tout à l'heure.

Pierre s'empressa de prendre les enfants par la main, et il allait les entraîner, quand Daniel lui demanda :

— Connais-tu cet homme?

— Oui ! notre maître, c'est le valet du charlatan qui demeure là-bas chez Blanchct... un souiard fini... 11 fera beau, ma foi ! quand l'on débarrassera le pays de cette canaille ! ' ,

— C'est bien, va.

Et Daniel rejoignit le commandant qui s'était approché de l'ivrogne.

Vasseur , par profession , connaissait trop bien tous les degrés d'aviUssement où peut tomber l'espèce humaine pour s'étonner de quelque chose en ce genre.

— Eh ! l'homme, dit-il à rinconnU d'un ton de mépris, que diable fais-tu là? Ce n'est pas du pétillait, je çiense, que tu es venu lamper dans ce coin désert... Mais, si je ne me trompe, tu en a assez et trop peut-être; il faut envoyer cette bouteille dans le ruisseau.

L'ivrogne se redressa ; on eût dit qu'une vague inquiétude venait encore de s'éveiller dans son esprit. Mais, retombant aussitôt dans son hébétement, il répliqua d'une voix qui ressemblait au grognement d'un ours :

— A la bonne heure! les mioches ne sont plus là; ça m'empêchait de boire tranquille... Le patron sera bien attrapé ! Il va me rouer de coups quand il verra qu^ j'ai tout bu... Ç5 m'est égal ; il me tuera peut-être, et ce sera fini...

Il porta encore la bouteille à ses lèvres ; mais il la relii'a bien loi el la laissa tomber à côté de lui : elle était vide.

— (l'est drôle, dit-il en pressant du poing sa poitrine, ça brûle comuie du plomb fondu.

— Je le crois pardieu bien ! si cette bouteille contenait de l'eau-de-vie, maudite brute ! dit le commandant Vasseur.

Il alla ramasser le flacon. Sur l'étiquette on avait écrit à la main : Lotion pour frictionner le garrot du cheval du sieur Cliquet. Vasseur flaira l'oriflce de la bouteille : il s'en exhalait une forte odeur d'alcool mêlée à celle du camphre et d'une autre drogue inconnue.

— Mais, de par tous les diables ! s'écria le commandant stupéfait, c'est une médecine de cheval que ce butor vient d'avaler !

32 i LES Cn\î'FFEURS

— Serait-il possible? reprit Daniel en examinant la bouteille à son tour; alors ce malheureux est en danger peut-être !

— Bah 1 ce qui tuerait un honnête homme ne saurait agir sur un pareil chenapan.

— N'importe! Vasseur, l'humanité nous oblige à le secourir.

— Ce n'est pas la pei[]e, vou.- dis-je ; ces estomacs-là sont doublés de cuir et de fer. Vous verrez que la médecine de cheval passera comme un vevve de cidre.

Cependant l'ivrogne, la main toujours appuyée contre sa poitrine, disait en s'agitant sur l'herbe :

— Ça brûle, mais c'est bon. Je suis habitué aux drogues, moi... le patron m'en fait prendre pour les essayer et ça me donne mal à Testomac, à la tête, partout.

Mi s CUAUIFKCRS J20

sans compter que ça me rend bêle... J'aurais bien dû planter mon couteau dans la gorge du patron, mais il est le plus fort. Je ne suis plus ce que j'étais ! Plus de vigueur, plus de courage, plus rien...

Le reste de ses paroles devînt inintelligible, et une grimace sinistre contracta ses traits déjà si affreux.

— Hum! ditVasseur cl Daniel, ce coquinlà aurait certainement affaire à moi si j'étais encore au service. Mais ça ne me regarde plus. Que l'on s'arrange!

Ladrange cherchait à retrouver dans c(Hte créature dégradée une fugitive ressemblance avec une personne qu'il avait connue autrefois; mais il ne pouvait parvenir à concilier des choses qui semblaient tout à fait inconciliables, et il éprouvait une grande anxiété.

L'ivrogne finit par s'impatienter de voir ces deux personnes observer tous ses mouvements.

— Ah çà ! vous autres, qu'attendezvous? que me voulez-vous? demanda-t-il; si vous n'avez rien à me donner, montrezmoi les talons, et je vais tranquillement faire un somme avant que le patron m'ait trouvé !

— Il a, ma foi ! raison, dit le commandant; le meilleur parti à prendre est de le laisser dormir et cuver sa médecine...

Venez-vous, mon cher Ladrange? .

Mais Daniel demeura immobile.

— Vasseur, demanda-t-il tout frémissant, mon cher Vasseur, ne vous semblet-il pas comme à moi... Mais, non, non, s'interrompit-il brusquement, c'est impossible.,, je rêve, je suis fou... Partons.

LKS CHAUFFEURS 327

Il laissa tomber une pièce d'argent. L'inconnu, se traînant sur les genoux et les mains, s'empara de celte auraôno^avec un empressement joyeux .

— De l'argent! murmura-t-il; de l'argent pour moi !... Qu'il y a longtemps que je n'en ai touché! Autrefois, j'en avais, de l'argent, et de l'or aussi, et beaucoup ! Maintenant, je n'en ai plus ; quand on m'en donne, le patron me le prend, et il me bat par-dessus le marché... Mais celuilà il ne l'aura pas : je le cacherai si bien qu'/7 ne pourra le trouver, et avec cet argent, j'irai boire de l'eau-de-vie au cabaret. Ah ! ah ! ah !

Et il riait d'un rire idiot. Tout à coup ii s'interrompit et prêta l'oreille; quelqu'un appelait de la lisière du boJs.

— C'est lui ! reprit l'ivrogne en trem-

3'2S LJ-S ClI.MrrilUKS

blaiit de tous ses membres ; comment m'at-il retrouvé si vite?

Il écouta de nouveau.

— François! stupide animal, disait-on avec colère, je sais que tu peux m'entendre... Si tu ne viens pas à l'instant, tu t'en repentiras.

Il n'osa résister plus longtemps.

— Me voici, maître, répondit-il humblement, me voici.

Et cet homme qui, tout à l'heure, semblait avoir à peine la force de se mouvoir, se leva sur ses pieds, comme galvanisé par la crainte : il se dirigea d'un pas chancelant mais rapide vers l'endroit d'où la voix était partie, et disparut aux yeux des amis stupéfaits.

— Véritablement, reprit le commandant d'un air railleur, je ne donnerais pas deux

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liards de la peau de ce grand pendaid quand le maître va savoir ce qu'est devenue la médecine de cheval ; mais peu m'importe; je ne me mêle plus des affaires des autres... Ah çà ! qu'avez -vous donc, Ladrange?

Vous paraissez prendre à ces gens-là plus d'intérêt qu'ils n'en méritent certainement.

— Vasseur, demanda Daniel avec émotion, avez-vous entendu que l'on donnait à ce vagabond le nom de... François?

— En effet, mais que prouve cela? Le nom est fort commun.

— Et n'avez-vous pas remarqué aussi que ce misérable avait, malgré :>es affreuses cicatrices, une ressemblance avec...

— Avec qui donc?

— Avec une personne dont nous parlions aujourd'hui même.

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— Le Beau-François ! répliqua Vasseur en- riant. Vous voyez le Béau-François partout, mon pauvre Ladrange, quanta moi, cette ressemblance ne m'a pas frappé le moins du monde.

— Peut-être, commandant, en dépit de votre expérience en cette matière , ne tenez-vous pas suffisamment compte des changements considérables que les années, les vices, l'abrutissement, peuvent opérer dans un même individu. Ce malheureux avait un regard, un son de voix que je n'oublieni jamais,.. Fnfin, je veux éclaircir mes soupçons. Consentez- vous à venir avec moi? Nous allons nous mettre à la recherche de ces gens et les interroger. Le patron lui-même pourrait bien être aussi une ancienne connaissance..

Vasseur sortit tout a coup de son impassibilité

— Voulez- vous parler de ce finaud qui me joua jadis un si vilain tour au bac de Grandmaison ? s'écria-t-il. Diable ! diable! cela changerait singulièrement la thèse.

Toute réflexion faite, Ladrange, il se peut qu'il y ait un devoir pour le bourgeois comme pour le militaire... Courons après ce coquin ..Ce sérail vraiment une fameuse chance si je Unissais par retrouver mon ancien ami le docteui' !

— Je vous demande une minute encore, le temps de renvoyer mes enfants à la ferme.

Us se dirigi'^rent vers un petit pavillon rustique situé au centre du bois. Chemin faisant , ils entendirent derrière eux le

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bruit d'une violente alterctUion bientôt suivie de cris do douleur.

— Bon ! murmura Vasseur, voici sans doute M. le charlotan qui administre une correction à M. son valet. Ma foi! je n'y verrais pas grand mal, pour ma part, si vos soupçons étaient fondés.

Daniel ne répondit pas et atteignit prompleaient le kiosque; les enfants jouaient avpn ♦rin; U'ité. Le père, après lesavuiiemorassés, donna l'ordre au jeune domestique de les ramener sur-le-champ à Rancey. Lui-même les accompagna jusqu'à l'avenue de la ferme, et alors seulement il parut de nouveau songer au charlatan et à son valet.

Daiiiel et le commandant, en promenant leurs regards dans la plaine, aperçurent deux hommes qui semblaient se rendre au

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villago et ils n'eurent pas de peine à reconnaître ceux qu'ils cherchaient. L'un de ces hommes marchait d'un pas irréguiier, le dos courbé, la tête nue ; l'autre le suivait en gesticulant d'un air de colère et le frappait à chaque instant d'un bâton qu'il tenait à la main. Le misérable valet s'arrêtait par intervalles, soit que la force lui manquât, soit qu'il voulût tenter de fléchir son bourreau ; mais celui-ci ne le frappait qu'avec plus de rage pour le faire avancer. Une fois l'ivrogne tomba par terre et tenta vainement de se relever; aussitôt son persécuteur se précipita sur lui, le souffleta, et, le soulevant d'une main vigoureuse, l'obligea tout chancelant et brisé à se remettre en chemin.

Daniel et Vasseur étaient révoltés d'une pareille inhumanité ; ils crièrent poui' or-

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donner au maître impitoyable de disconlimier ses violences, mais la distance empêcha sans doute de les entendre, et maître et valet disparurent dans l'éloignement.

~ C'est horrible ! disait Daniel, et certainement je me suis trompé. Malgré son infaDiio. celui dont nous parlons eût préféré cent fois la mort à de pareilles tortures, à de pareils outrages.

— Nous verrons cela, reprit Vasseur ; on tombe si bas quand on tombe!

Ils continuèrent d'avancer vers le village. Comme ils allaient y entrer, ils rencontrèrent maître Clochard, toujours monté sur son âne. La mine triste et renversée du fermier annonçait qu'il n'était pas satisfait du résultat de ses démarches.

— Eh bien! Clochard, demanda La-

LES CIIAUFFKURS 335

drange dislraiteraent, avez-vous obtenu satisfaction de cet ignorant qui a causé la mort de vos vaches ?

— Hélas! non, mon bon monsieur; il a prétendu que c'était la faute à mon beaupère, et qu'il le prouverait... La médecine devait être prise en huit jours, et mon beau-père, pressé de voir ses vaches guéries, a eu la sotte idée de leur faire avaler tout le remède à la f(jis ; aussi, en ont-elles crevé, les pauvres bêles ! 11 fallait pourtant que celte médecine ne valût pas grand'ehose.

— Et comme ça, dit le commandant, vous ne vous êtes pas donné la satisfaction de vous rembourser sur le dos de ce maudit charlatan?

— Je l'aurais iaiî aver. plaisir, monsieur; mais le clerc de l'huissier, un malin, pré-

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tend que ça pourrait me coûter gros si je jouais de la trique... Et puis, faut tout dire : quand j'ai voulu me fâcher, le charlatan m'a menacé de me rompre les os, et vraiment je n'aurais pas été le plus fort, en sorte...

— En sorte que vous veniez chercher de la laine et que vous vous en retournez tondu ? dit le commandant.

Le fermier lui jeta un coup d'œil oblique, ne sachant trop s'il devait s'offenser ou rire de la plaisanterie.

— Il ne m'a pas laissé le temps de causer avec lui, poursuivit Clochard; il était à la recherche d'un sien valet qui venait de commettre une sottise. Je vais pas moins consulter pour savoir si je peux lui envoyer du papier timbré ; et si la chose est impossible, ma foi ! j'en enverrai à mon beau-

LES CUAUFFiURS 33?

père, qui a fait la bêtise, et qui me doit de l'argent pour la dot de ma femme ; car vous saurez...

Daniel l'interrompit pour lui demander des renseignements sur le charlatan et son domestique : mais Clochard s'obstinait à parler du procès qu'il voulait intenter au vétérinaire , à son beau-père , à sa femme elle-même, si bien que les deux amis impatientés quittèrent brusquement le fermier et entrèrent dans le cabaret du village.

Le cabaret était désert à cette heure de la journée; mais Ladrange et le commandant entendirent des vociférations, mêlées à des gémissements plaintifs, partir de l'intérieur de la maison. Ils s'empressèrent de traverser la salle basse, puis une petite cour voisine, et, pénétrant dans une écu-

rie sombre et fétide, ils trouvèrent enfin ceux qu'ils cherchaient.

Le malheureux valet était couché dans une auge destinée à faire boire les chevaux, et que deux ou trois poignées de paille avaient métamorphosées en ht. D'horribles convulsions tordaient ses membres ; ses yeux, inje:tés de sang, paraissaient près de jaillir de leurs orbites. Le patron continuait à l accabler d'injui'i'S, mais il ne le frappait plus ; au contraire, debout devant une caisse qui cont<3naitdes médicaments, il préparait une potion afin sans doute de soulager le malade.

Le charlatan lui-même était un homme de haute taille et vigoureux, bien qu'il eût passé l'âge moyen de la vie. Son costunie consistait en une redingote verte, fermée avec des brandebourgs et des glands de

soie ; il avait sur la tète un chapeau à coiTies, rehaussé d'un vieux gMlon d'or. Une longue barbe grise, soigneusement entretenue, tombait sur sa poitrine; ses yeux se cachaient complètement sous de, grandes lunettes du bleu le plus foncé. Malgré sa colère, ses mouvements avaient quelque chose de grave et de théâtral. Enlin, il différait beaucoup de ce que Daniel et Vasseur attendaient, et ils crurent d'abord l'un et l'autre qu'ils ne l'avaient jamais vu.

Ils s'arrêtèrent sur le seuil de ce bouge obscur et infect; le charlatan, qui venait de terminer sa mixture dans une tasse ébréchée, s'approcha du valet et lui dit d'un ton impérieux :

— Allons ! bois ceci, maraud ; ce n'est pas aussi délicat sans doute que l'eau-de-

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vie camphrée et la teinture de ciguë dont tu t'es régalé ce matin... Bois ceci, ou dans quelques moments il y aura un scélérat de moins sur la terre.

Mais la vue de cette tasse parut redoubler les angoisses de l'ivrogne.

— Non, non, maître, grâce! s'écria-t-il de sa voix enrouée en s'agitant dans son auge, pas de drogues, patron, je vous en prie... Je n'y reviendrai plus, je vous demande pardon... Pus de drogues, mon bon maître! si je dois mourir, laissez-moi mourir tranquille.

— Allons, bois, te dis-je, reprit l'empirique; cette fois, il ne s'agit pas de faire sur toi une expérience, ce que nous appelons experimentum in anima vili... Bois donc, ou, de par tous les diables ! je vais

LtS CHALTFEUUS 341

l'introduire cette potiou de force dans le gosier.

Et il se disposait à exécuter sa menace. L'autre se débattait toujours.

— Grâce, grâce, maître ! répéta-t-il ; des coups, oui, j'y suis habitué ; mais des drogues, non... ça déchire la poitrine... Pas de drogues! Laisse-moi, et tu auras l'argent que des bourgeois m'ont donné; il est là dans mon souher; tu pourras le prendre... Laisse-moi donc, misérable gredin, ou je t'assassinerai, je te brûlerai à petit feu ! Baptiste, oseras-tu tourmenter ainsi ton pauvre camarade'?

Ce nom de Baptiste fit tressaiUir Daniel, tandis que le commandant murmurait :

— Tonnerre ! c'était bien vrai !

Le mouvement qu'ils firent attira l'at-e

tention de l'ivrogne. Il tendit vers eux ses mains crispées :

— Venez à mon aide, s'écria-t-il haletant; au secours !

Et il retomba presque sans mouvement.

Le charlatan s'était retourné. L'obscurité l'empêchait de voir distinctement les nouveaux venus ; mais jugeant qu'il avait affaire à des gens distingués, il porta la main à son chapeau et dit avec emphase :

— Voire serviteur, messieurs. Qu'est-ce qui me procure l'honneur de votre visite? Vous demandez sans doute le docteur Lamberti? Je suis le docteur Lamberti , messieurs.

Ce fut Vasseur qui'se chargea de répondre :

— Nous avons vu tout à l'heure dans la

plaine, monsieur le docteur, de quelle manière barbare vous traitiez le pauvre diable que voici, et nous avons voulu nous informer...

— Et de quel droit, messieurs, interrompit le charlatan avec hauteur, vous mêlez-vous de mes affaires? De quel dioit m'empècheriez-vous de châtier un fripon de valet qui abuse continuellement de ma confiance, qui me vole, et qui ne vaut pas le pain dont il se nourrit?

— C'est ce dont le magistrat le plus voisin pourra vous instruire à vos dépens, si vous ne baissez pas le ton, docteur, réphqua le commandant avec fermeté; et puis quelle est cette drogue que vous voulezobhger ce malheureux à prendre? Avezvous donc l'intention de l'empoisonner?

— Mais, loin de là, messieurs, répliqua

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