LE TESTAMENT
L'intérieur du pavillon consistait en une petite pièce vitrée dont la porte s’ouvrait sur la terrasse. Il était simplement meublé de quelques chaises de canne et d'une table en ce moment chargée de papiers. La marquise, assise sur un pliant, conservait une attitude pensive, le coude appuyé sur la table, une lettre décachetée à la main. Peu de changements s'étaient opérés dans sa personne pendant la période que nous venons de traverser ; seulement son visage, autrefois si plein dedignité, était maintenant flétri, ridé et comme avili par une expression de basse cupidité. Néanmoins, sous la simple robe d indienne et la grande coiffe qui formaient ses ajustements, elle avait encore des manières raides et hautaines qui imposaient le respect.
Dès que les jeunes gens parurent, elle s'écria d'un ton d'impatience :
— En vérité, monsieur mon neveu, vous no iraraissez pas fort empressé de me rendre vos devoirs ce matin ?
Daniel, déjà intimidé, voulut s'excuser.
— Allons! interrompit la marquise, laissonscela.il faut bien que je m'habitue aux façons démocratiques de ce tempsci... Mais, avant tout Maria, mon enfant, va vile à la maison quitter ce costume de vendangeuse; j’attends du monde aujourd'hui.
— Du monde, chère maman? demanda la jeune fille au comble de l’étonnement; voilà du nouveau! Et puis-je savoir...
— Eh ! mais, petite, vous prenez, je crois, la liberté d’in-
Ï7ti LES CHAUFFEURS
terroger votre mère? Allez, mademoiselle, et faites-vous bien belle, car certainement vous seriez lâchée plus tard qu'on vous vit dans ce déshabillé du malin.
Maria regarda lourà tour sa mère et Daniel, comme si elle n’eût su que penser; mais trop soumise pour résister à cetlf ordre positif, elle sortit lentement.
Ladrange lui-même était surpris et inquiet; sur un signe de sa tarde, il s'assit.
— Comme cela, nous pourrons causer, reprit la marquise d’un ton confidentiel ; j'ai bien des choses ù vous dire, Daniel,
Lej eune magistral sembla tout à coup prendre son parti.
— Eh bien ! et moi aussi, madame, répiiqua-t-il.
— Vous, monsieur? Et de quoi s'agit-il, s'il vous plaît?
— Avec votre permission, j'attendrai que vous m'ayez fait connaître la première...
— Non, non, expliquez-vous à l'instant; qu’avez-vous à m'apprendre?
— Mon Dieu ! ma tante, je voulais vous dire... que je viens de rec evoir ma nomination à un poste élevé dans la magistrature de Cliarlres.
— Vraiment! répliqua la marquise d'un ton froid; je vous en félicite, Daniel. Au temps où nous sommes, vous n'aurez plus à persécuter les honnêtes gens comme autrefois, et dans ces conditions un pareil poste peut èlre honorable.
Daniel se sentait de nouveau mal à l'aise, et il n’avait pas le courage de risquer la demande importante pour laquelle il était venu. Afin d'excuser sa lâcheté à ses propres yeux, il se disait qu'avant de tenter l'épreuve, il lui importait de connaître le secret de madame de Mèrèville. De son côté, la marquise chiffonnait distraitement la lettre qu'elle tenait à la main.
— Vous n'èles pas le seul, mon neveu, dit-elle enfin, qui ayez des nouvelles aujourd'hui ; j'en ai aussi, et d'excellentes, comme vous pourrez en juger. Lue évènement que l'on croyait impossible se réalise, et notre sort va changer d'une manière favorable, au moment même où nous avions lieu d’en désespérer.
— Que dites-vous, madame? demanda Ladrange en tressaillant ; auriez-vous appris quelque chose relativement à vos biens de famille? En auriez-vous enfin obtenu la restitution ?
, — Malheureusement'non, Daniel; mes négociations à cet égard n’ont encore abouti à rien.
— Alors, je ne puis comprendre la cause de cette grande joie.
— Cherchez bien, mon cher enfant; voyons 1 ignorez-vous qu’il est de par le monde quelqu’un dont la présence serait on
ne peut plus favorable aux intérêts de ma fille, aux miens, aux vôtres même ?
— Sur ma foi! madame, j'essaie vainement de deviner...
— Allons donc! vous n'avez guère de perspicacité pour un juge au criminel. Il s'agit, puisqu'il faut parler clairement, de ce liîs illègilime dp mon frère Michel Ladrangc...
— Il serait possible ! Ce jeune homme existe ? Il est retrouvé?
— El j'ai tends ici sa visite de moment en moment.
Daniel pâlit et resta comme atterré.
— Madame, reprit-il bientôt, en quoi cet événement, qt£ rappelle une tache imprimée â notre nom, serait-il avantageuf pour Maria, pour vous ou pour moi même ?
— Eh! ne voyez-vous pas, répliqua madame de Mêrévillf avec un étonnement réel ou feint, les conséquences immédiates de ce changement inespéré? I.a succession de mon frère aîné, malgré les valeurs immenses dérobées par ses assassins, monte encore, suivant le notaire Lal'orèl, à plus de cent mille écus. Sur celte somme, vous, Daniel vous avez à prélever une part de trente mille livres. Quant aux droits de ma fil le, il pourrait arriver plusieurs cas : ou bien Maria accepterait pour mari ce... cousin de la main gauche, et alors, aux termes du testament, tout l'héritage appartiendrait aux jeunes époux; ou bien Maria le refuserait, et, dans ce cas, aux termes du même acte, elle n'aurait absolument rien à prétendre dans la succession ; c'est bizarre, mais mou frère l’a voulu ainsi. Enfin, il se pourrait, en troisième lieu, que ce fût François Gauthier qui refusât d’épouser mademoiselle de Mt résilié, et alors le legs fait primitivement à Maria serait porté au double. Mais ce cas ne saurait se présenter; François Gauthier est libre, et il se montre tout disposé à réaliser les intentions de son père. D’autre part, Maria, qui a tant souffert, et pour elle Pt pour moi, de nos récentes privations, ne laissera pas échapper cette occasion de nous tirer l’une et l’autre de 1 état de dépendance où nous vivons. Elle donnera sa main à ce jeune homme, et nous serons, sinon riches, du moins a l'abri du besoin pour toujours. Peut-être même, s'il n'y avait pas d'autre moyen, serait-il possible de racheter Mérèvillc des deniers de la succession.
Daniel maintenant était pourpre de colère. Ces calculs di proebreur le niellaient hors de lui.
— Est-ce bien vous qui parlez ainsi, madame? emanda-t-ii avec véhémence; est-cebien la marquise dé Mérévi ’e qui, dans un but de lucre, est prèle à livrer ainsi sa fille à un inconnu, de condition basse, qui n'a pas même l'avantage de pouvoir prononcer sans rougir le nom de sa mère ?
— Vous êtes bien sévère, Daniel, répliqua la marquise; mais
je vous excuse,-paroe que vous ne connaissez pas encore ce jeune homme. Le notaire me donne sur lui les renseignement •les plus favorables. Il est beau, bien fait; il a des manières iimples, mais qui annoncent la franchise et la droiture. Quant aux événements de sa vie, voici en deux mots ce que j'en sais: il a reçu, étant enfant, quelque éducation chez le maître d'école du village: ses parents d'atloplion ayant été ruinés par un incendie, il suivit des marchands forains qui lui apprirent le commerce. Plus lard il lit du négoce pour son compte, et il paraît avoir acquis par son travail une petite fortune. En raison de sa vie nomade, il connaît seulement depuis quelques mois les recherches actives dont il était l'objet. Quand il s'est présenté au notaire, il apportait tous les papiers nécessaires pour prouver son identité, et l'on sait combien maître Laforèt est difficile en pareille matière. Enfin, mon cher Daniel, François Gautier s’annonce à nous sous les auspices les plus satisfaisants. Du reste, ce n’est pas vous qui pourriez invoquer contre lui les torts de sa naissance ou l'humilité de sa condition passée. Ne m'avez-vous pas dit bien des foi? que les anciens préjugés de rang étaient abolis, les privilèges de la noblesse anéantis pour toujours ? Je voisaujourd hui que vous avez raison. Le passé ne reviendra plus. Tout, autour de moi, a changé; pourquoi m'obstinerais-je dans des opinions surannées:? Et puis, en tout état de cause, M. François n'est-il pas notre parent? N'est-il pas de notre sang, en dépit de nous-mêmes?
Celte théorie était si opposée à celles qu'il a ail entendu soutenir jadis à la marquise, que Daniel ne pouvait en croire ses oreilles. Cédant bientôt à un nouveau transport de douleur et de colère :
— Quoi! madame, s’écria-t-il, croyez-vous que Maria puisse partager cette manière de voir ?
— Maria est une fille raisonnable : elle ni’ obéira certainement.
— ■ Et moi je suis sùr du contraire... Non, Maria ne consentira jamais à cet inconcevable mariage; nous en mourrions l'un et l'autre, elle de bonté, et moi de désespoir!
Et il se tacha le visage de ses deux mains. Madame de Méréville st* pencha vers lui d'un air affectueux :
— Daniel, que signilit* ce chagrin ? demanda-t-elle; songeriez-vous encore à ces 'enfantillages qui existaient aulrefuis entre vous et ma fille, bien contre mon gré, je l’avoue ? 11 n’en est rien, n'est-ce pas ? Je n'aurais pu me tromper à ce point. Je croyais que cette amourette, fort ordinaire entre cousins et cousines dans la première jeunesse, était devenue une bonne et solide amitié, une amitié que vous avez poussée jusqu'au plus noble dévouaient. 11 me semblait que vous cousidèricz
maintenant Maria comme votre- sœur. Comment aurais-je pu concevoir une autre pensée ? Depuis quatre ans que le sort nous a réunis par le lien du malheur, avez-vous manifesté une » seule fois le désir de donner suite aux frivoles fantaisies de votre enfance ?
— Et pendant ie même espace de temps ai-je dit un mot, ï fait un geste qui pussent donner le soupçon du contraire? s'écria Ladrange avec vivacité. Madame de Mèréville, ma chère . parente, n avez-vous pas deviné le motif de n«i réserve? Je : craignais de paraître spéculer sur votre reconnaissance, sur le besoin que vous et ma cousine vous pouviez avoir encore de moi; je craignais de vous imposer une contrainte qui répugnait & ma délicatesse. Mais aujourd'hui ces scrupules doivent dis-
E araitre ; je ne me laisserai pas sans protestation dérober mon onheur. Aussi, ma tante, je réclame la préférence sur cet homme qui, sans avoir jamais vu Maria, vient, armé d'un testament, revendiquer sa main; sur ce commerçant qui peut-être considère seulement ce mariage comme un coup de fortune. Mes droits sont plus anciens, plus sacrés que les siens; et, s'il faut le dire, iis sont sanctionnés par Maria elle-même.
Rien ne saurait rendre le mélange de sentiments contraires qui se succédèrent pendant quelques secondes sur le visage blême de la marquise. Mais elle reprit de son ton caressant : — Qi e m'apprenez-vous là, mon bon Daniel ? J'étais loin de m'attendre... Mais si vous avez tant à cœur de devenir le mari de ma tille, il faudra bien que je renonce à mes projets sur François Gauthier. Vous nous avez rendu de tels services que toute autre considération doit fléchir devant votre vœu nettement exprimé; ni Maria ni moi nous n'oserious manquer à ce point aux devoirs de la reconnaissance.
Il y avait un peu d'ironie au fond de ces paroles doucereuse-;; Daniel le-eentit.
— Ma tante, s'écria-t-il avec feu, me croyez-vous capable d'abuser à ce point de nos situations réciproques ? Honte à moi si j'avais pu faire ces indignes calculs ! Je ne veux devoir mon bonheur qu’au libre choix de ma cousine, qu’à votre libre consentement. Je puis désormais vous assurer ia tranquillité , l'aisaoce, urt rang honorable ; de là vient que mes prétentions osent se produire. Swelles vous paraissent injustes et mal fondées, dites-le moi avec une entière franchise.
— Les choses étantainsi, Daniel, vous me pardonnerez d’examiner ce mariage d’un point de vue diffèrent. Vous êtes fort, dites-vous, de l'aveu de Maria; mais une jeune fille s’exalte facilement. Que savez-vous si cette reconnaissance, à laquelle vous ne voulez rien devoir, n’est pas pour beaucoup dans son
acquiescement, et si, le danger passé, l'exaltation tombée, elle ne regretterait pas quelque jour cet entraînement passagë?? D'autre part, êtes-vous bien sftr que votre nouveau poste vous mette en état de subvenir aux besoins a une famille ? Les fonctionnaires publics sont assez pauvrement rétribués; or, je le sais, vous avez pris Î1 votre charge la dette considérable que nous avons contractée envers le citoyen Leroux. Sans doute on ne vous tourmentera pas pour l'acquittement de ces avances, mais vous êtes trop lier pour ne pas vous libérer aussitôt qu< vous en aurez les moyens. Le legs de mon frère y passera sans doute en grande partie ; les frais de votre établissement absorberont le reste, et alors que vous restera-t-il afin de pourvoir aux besoins d'une maison? les émoluments précaires d'une place que vous devez à une révolution et qu’une autre révolution peut vous enlever. Est-ce là le brillant avenir que vous nous promettez, je vous le demande ?
Malgré l'égoïsme de sa tante, Daniel sentait qu’elle avait raison, et il baissait la tète en silence. Madame de Méréville, encouragée par son succès, poursuivit du même ton amical :
— Maintenant, mon cher Daniel, laisse?-moi vous montrer l'autre revers de la médaille, et ne vous offensez pas de mes paroles, car, je vous le répète, si vous l’exigez, rien ne sera lait que selon vos désirs. Je suppose donc que vous ne soyez pas aveuglé par un sentiment exclusif, que nia tille veuille suivre sans résistance mes inspirations, que chacun de vous enfin, imposant silence à ses préférences personnelles, n'ait plus en vue que l'intérêt de la famille : voyez alors ee qui pourrait arriver : Maria épouserait M. François Gauthier, qui lui apporterait, du chef de noire oncle, une . somme roni^ 1 de cent mille écus, avec laquelle il serait facile d'acquitter nos dettes. Mon homme d'affaires m'écrit qu’avec moins de cinquante mille livres l’on pourrait racheter le château et la terre de Méréville qui en valent plus de cinq cent mille. De la sorte, notre famille renaîtrait de ses cendres et retrouverait son opulence passée. Maria, qui est pleine de sens, malgré son apparente légèreté, s'habituerait sans peine à sa position nouvelle. Quant à vous. Daniel, grâce à vos talents, aux qualités de cœur et d’esprit qui ; vous distinguent, vous n'auriez pas de peine à trouver une jeune ’> personne riche, bien posée dans le monde, dont les parents seraient capables de seconder votre généreuse ambition...
— Jamais ! jamais ! s’écria Daniel avec véhémence ; mon ambition n'a que Maria jiour but... Si haut que le sort m oût fait parvenir, je ne pourrais, dans le cas dont vous pariez, pardonner son insolent bonheur à cet aventurier,
— Ab ! Daniel interrompit la marquise â son tour, voilà une
parole cruelle ! Vous, si bienveillant, pouvez-vous vous ex-
i )rimer avec tant de dureté ù l'égard de ce pauvre jeune homme ? ïst-cc là ce qu'il devait attendre du chef actuel de notre famille, du parent auquel son père l’avait recommandé d'une manière spéciale peu d'heures avant sa mort ?... Tenez, Daniel, pardonnez ma sincérité, mais vous ne vous êtes pas acquitté avec un zèle sidlisant de la mission de confiance dont voier> vous étiez chargé ; c’est avec une mollesse coupable que vous avez rempli des engagements sérieux... Et maintenant que le (ils de mon frère est retrouvé sans vous, malgré vous peutêtre, au lieu de l'accueillir à bras ouverts, comme l'exigent les liens de consanguinité, vous paraissez tout disposé à le recevoir en ennemi. Quand il accourt alin d'exécuter les dernières volontés de son père, vous le blâmez avec amertume d'accomplir ce qui est pour lui un devoir sacré... Dites, mon neveu, cela est-il raisonnable, cela est-il généreux, cela est-il juste, même, je vous le demande ?
Cette fois, Ladrangc n’osait répliquer. Sa conscience lui reprochait la négligence qu’il avait mise dans ses recherches, les vœux qu'il avait formés secrètement pour l'insuccès de ses démarches. La marquise, vit son avantage, mais, trop habile pour s’empresser d'en profiler, elle attendit patiemment une réaction qui ne pouvait tarder dans cette âme ardente et loyale. La réaction arriva bientôt en effet; Daniel, après un moment de silence, releva la tète.
— J’en conviens, madame, reprit-il, j’ai trop écouté un sentiment qui domine tous les autres dans mon cœur; j’ai failli à mes promesses, j’ai été injusleenvers ce parent dont lesseuls v torts peut-être sont de contrarier mes desseins... Eh bien, ma tante, comment pourrai-je, selon vous, réparer ma faute?
— - À la bonne heure! reprit madame de Mérèvillc avec un sourire de satisfaction; je reconnais mon bon et généreux Daniel! Ce que vous avez à faire, mon cher enfant? Rien de plus que de laisser aller les choses et de n’influencer en rien ni M. François Gauthier ni ma tille. Quand notre jeune parent vase présenter ici, je vous suppiie de l’accueillir sans aigreur et sans colère, avec cordialité, si vous pouvez, toulau moins avec , politesse; est-ce' trop vous demander? En ce qui concerne Maria, quels que soient vos engagements mutuels, consentez seulement à ne tenter aucun effort pour la détourner de la voie où il me plaira de la pousser. Enlin, j’exige de vous Ja plus •■absolue neutralité dans nos arrangements futurs ; cette neulra- ~üté, voulez-vous, me la promettre . 3 ■ /
— Eh bien! oui, ma tante! s’écria Daniel chaleureusement.
Maria doit être libre dans eon choix ; si, cédant à vos vœax,
elle consent â épouser le fils de mon oncle, elle n'aura, je vous le jure, à redouter de ma part ni un reproche ni une plainte.
Madame de Méréville ne pouvait dissimuler sa joie ; elle embrassa Ladrange aireetueusement pour la première fois depuis plusieurs années.
— Vous êtes un brave garçon, mon neveu, reprit-elle, et je compte sur votre parole... Ayez confiance en moi. Les jeunes gens manquent de l'expérience de la vie, et ils doivent s’en . rapporter sur beaucoup de choses aux personnes plus âgées... Maisj’eutends Maria qui revient; laissez-moi quelques instants avec elle, je vous prie, afin que je la prépare à recevoir la visite de M. François Gauthier.
Comme Daniel se levait pour sortir. Maria rentra dans le pavillon. Suivant les ordres de sa mère, elle avait fait quelques apprêts de toilette. Elle avait mis en ordre ses beaux cheveux blonds naturellement bouclés, et remplacé son déshabillé de toile par une robe de soie modeste, mais de bon goût, en dépit des modes baroques de ce temps.
— Ma chère Maria, lui dit Ladrange avec une espèce de solennité, votre mère a des choses importantes à vous apprendre. Quelle que soit la décision que vous prendrez à la suite de ces communications, consultez seulement l'intérêt de voire cœur ; agissez dans une complète indépendance, ne songez à moi que pour vous souvenir que je me soumettrai aveuglément à toutes vos volontés.
Maria le regarda toute surprise.
— Daniel, balbutia-t-elle, que voulez-vous dire ?
— Je veux dire seulement, ma chère Maria, que mon vœu le plus ardent est de vous voir heureuse, et que si je devais être un obstacle à votre bonheur, j'aimerais cent fois mieux n’ètre plus de ce monde, Mais madame de Méréville vous expliquera ce qui peut vous paraître obscur dans mes paroles , écoutez votre mère, et choisissez sans remords et sans crainte le parti que vous jugerez le plus sage.
Puis, comme s'il eût senti faiblir son courage, il s'enfuit en laissant Maria stupéfaite avec la marquise.
UI v
LJNCBOYA'BLB.
Daniel, en quittant le pavillon, sc mità se promener d’un pas saccadé dans le jardin, sans songer aux vendangeurs qui poursuivaient leur jo\eux travail sous la grande treille. Sa conversation avec sa tante avait mis sa pensée en ébullition ; sa lèlo
Qigitized by Go ogle
LES CTIAEFFECTS
brillait. Après avoir erré quelques instants comme au hasard, il vint s’asseoir sous le berceau de clématite, et bientôt à cette iurexcilation fiévreuse succéda une rêverie qui annonçait un îommencement de retour sur lui-mèine.
Mais un nouvel incident ne larda pas à raviver son agitation. Comme il restait caché sous le berceau de verdure, dont les longues touffes fieuries retombaient jusqu’à terre, Ladrange vit sa tante et sa cousine sortir du pavillon, descendre l’esca-. lier de la terrasse, et se diriger vers la maison. Elles se tenaient par le bras et causaient à voix basse tout en marchant, i Madame de Méréville semblait adresser à sa fille des recommandations pressantes, et il n'était pas difficile de deviner où tendaient ers \ives instances ; cependant Daniel n’aperçut pas 1 " sur les traits de sa cousine celte indignation, ce mépris, cette colère qu'il s’attendait à y trouver. La jeune fille écoutait attentivement, souriait avec sa gaîté habituelle; ses 'réponses étaient plutôt des observations malicieuses que le relus net, 1 sec, catégorique sur lequel Daniel avait compté. L une et l’autre passèrent très-prés de lui, mais sans ie voir Pt sans songer qu’il pouvait être encore dans le jardin; puis elles entrèrent dans l’habitation en continuant leur causerie amicale.
Ladrange alors eut comme un accès de rage. Était-il donc possible que Maria se prêtât aux prosaïques combinaisons delà marquise? Oublierait-elle tout à coup une affe.ction si ancienne, si fréquemment éprouvée, pour épouser cet obscur marchand, de mœurs douteuses, qui allait venir réclamer sa main comme le paiement d’un billet échu? Elle n’avait pas bondi de coiè-re, elle ne s’était pas révoltée, dès la première ouverture, contre l’autorité maternelle! Daniel, ii faut le dire, en rendant à Maria sa parole, en l'affranchissant de toute reconnaissance, se croyait sûr de l’affection de sa cousine et comptait qu’on! n’accepterait pas son sacrifice; et voilà que Maria le prenait au! motet que les avantages de fortune semblaient l'éblouir comme ils avaient déjà ébloui sa mère !
Ces pensées lumultueusesse heurtaient dans son cerveau, quand on sonna bruyamment à la grllleextérieure. Jeannette s'empressa d’aller ouvrir, et bientôt elle introduisit dans le jardin un cavalier élégamment vèiu. qui avait laissé son cheval sur la voie publique, à la garde d'un valet ou d'un officieux, comme on disait alors. 11 s'avançait d’un air dégagé, une badine à la main, avec l'assurance que donne ia certitude d'être bien reçu.
— C'est lui, pensa Daniel, ce ne peut être que lui!
Et, à travers le feuillage de sa retraite, il se mit à regarder avidement son lieunux rival.
Cet examen fut plus favorable au nouveau venu que Daniel
ne l’eût désiré peut-être. François Gauthier, autant qu'on pouvait en juger à distance, était grand, bien fait, et le costume d'incroyable dont il était revêtu faisait ressortir les belles proportions de sa personne. 11 avait un pantalon collant couleur noisette, avec des bottes montantes. Son habit de couleur chocolat, ù boutons de métal, était très-court de taille, mais orné . de deux interminables basques ondulant à chaque mouvement ’ de son corps ; un gilet chamois, sur le devant duquel cliquetaient deux chaînes de montre avec d’amples breloques, ser-
• rail son torse vigoureux et bien modelé. On avait peine à voir
| ses traits, car une cravate formée de plusieurs aunes de mous-.’ seline lui cachait la partie inférieure du visage-, tandis que ses
* longs cheveux tloltants , coupés en oreilles tle chien, et un grand chapeau plat, dont les cornes étaient munies de glands de soie pendants, cachaient le front et les joues; mais ce qu'on voyait était d'une extrême régularité et annonçait une vigoureuse nature.
Si ridicule que puisse paraître cet équipage, suivant nos habitudes modernes, l'œil d'un contemporain n'en était pas choqué, et sans doute certaines de nos modes actuelles we paraîtront pas moins ridicules à nos descendants. Aussi Ladrangc dut-il s'avouera lui-mèmeque le lils de son oncle était vraiment un beau cavalier, et qu'avec ses traits agréables, sa tière contenance, ses habits au goût du jour, il avait plus de chances de «plaire au colnmuu des femmes que lui, Daniel, en simple habit qoir.
Toutefois, le gros chien du logis ne semblait pas partager cette admiration. Aussitôt que le visiteur avait mis le pied dans le jardin, maître César avait accouru en secouant son collier A peintes de fer, et avait commencé d’aboyer d'une manière formidable. L incroyable causait avec Jeannette occupceù refermer la grille, et il’ ne s'inquiéta pas de cette charge menaçante; mais comme le dogue, enhardi par son inaction, faisait mine le se jeter sur lui en exhibant des crocs monstrueux, levisiteur ;c retourna tout à coup, en brandissant sa légère badiue, et lui lançant un regard si terrible que l’animal s'arrêta court. Ce regard avait l'éclat éblouissant qui sort d'une épée nue, quand •an l'agite au soleil, et, malgré la distance, Ladrauge eu l'ut trappe. - ,
— Le cher cousin n'a pas l’air tendre, dit -il avec ironie; mais n'importe, il ne me fera pas peur. Ou dit que les chiens ont un instinct merveilleux pour deviner au premier aspect les ■ ennemis de leurs maîtres; César aurait-il le (rtessentiment que i cet homme apporte ici le trouble et le chagrin ?
Fendant ce monologue, le chien, un moment intimidé, était
revenu à l'attaque en redoublant ses aboiements furieux. Serré de près, le citoyen Gauthier sembla chercher dans ses vêtements une armé plus sérieuse que sa badine; mais Jeannette, qui avait refermé la grille, accourut à son aide. Comme le dogue ne se pressait pas d’obéir à ses cris, la gaillarde soubrette lui lança prestement un coup de pied, ce qui permit d’admirer les contours de sa jambe nerveuse. Le pauvre César regagna la niche piteusement; quant à l'incroyable, il reprit son air souriant, suivit Jeannette, qu'il paraissait complimenter sur ses façons expéditives, et ils entrèrent dans la maison.
Ladrange demeura quelques instants encore sous le ber ceau de feuillage, mais bientôt il ne put plus tenir en place ; un sentiment de jalousie venait de le mordre au cœur. Il songeait que François se trouvait maintenant auprès de sa cousine; que lui disait-il? comment Maria lavait-elle reçu? Madame de Méréville était-elle donc parvenue à ses fins? En se rappelant les récentes promesses de Maria, il s'attendait à voir son rival sortir furieux de la maison et s'éloigner au plus vite ; mais rier. ne bougeait; aucun éclat de voix ne trahissait une scène violente chez'les dames. Irrité de cette tranquillité, Daniel voulait céder la place et retourner à la ville, sans rien dire à personne; sa retraite serait un acte de protestation aux yeux de madame de Méréville, un châtiment sévère pour l'ingrate Maria qui l'oubliait. Mais bientôt sa détermination changeait; il éprouvait un vif désir de voir ce qui se passait, d'apparaître tout à coup eu milieu des interlocuteurs, de les foudroyer de son regard, de les écraser de son mépris. Néanmoins il ne prenait aucun parti et il se contentait de tourner sans cesse dans la portion la plus solitaire du jardin, en proie â des angoisses croissantes.
Enfin il vit Jeannette accourir vers lui en sautillant.
— Monsieur Daniel , dit-elle, on vous attend depuis longtemps au salon ; comment n’èles-vous pas plus pressé de connaître ce monsieur qui est si drôle ? Mon Dieu ! qu’il est drôle !
Ladrange se mil â marcher précipitamment vers la maison. Cependant il demanda d'un ton d’intérêt :
— Et comment ces dames l’ont-elle reçu, Jeanpetle ?
Mais fort bien , monsieur Daniel ; madame l’a embrassé sur les deux joues.
— Et Maria ?
— Mademoiselle ne l’a pas embrassé , c’est vrai , mais elle rit aux éclats de tout ce qu'il dit. Il est si drôle !
Daniel fit un geste décoléré, et, sans s’inquiéter davantage de Jeannette, il entra brusquement dans la villa.
La compagnie était réunie dans une petite salle dit rez-dechaussée, dout une exquise propreté faisait le principal orne-
ment. Di-s rideaux de calicot blanc se drapaient devant les fenêtres et affaiblissaient le jour; aussi, Daniel eut-il quelque peine d’abord à distinguer sa tante et sa cousine assises sur un pelit sofa recouvert en perse, tandis que M. François Gauthier s'étalait dans un fauteuil en face d'elles , avec toute la grâce possible, son claque sous le bras et sa badine à la main.
La conversation semblait assez animée et Daniel eut le chagrin d entendre sa cousine rire aux éclats d'une balourdise ou d’imtrait d'esprit qui venait d'échapper à François. Sa mauvaise humeur s'augmenta d'autant ; néanmoins, il eût (tù être touché des démonstrations empressées et respectueuses du visiteur. Celiw-ci s’était levé vivement et s'était incliné coup sur coup trois ou quatre fois ; puis il s'avança vers Lad range , les bras tendus, et lui dit avec un mélange d'obséquiosité et de gaucherie :
— Bonjour, cousin... car nous sommes cousins, que nous le voulions ou non. Enchanté de vous voir , do vous connaître... Eli bien ! parole panachée ! puisque nous sommes parents, nous serons amis, n’cst-cc pas ? Vous permettez...
El il fil mine d'embrasser Daniel, qui recula d'un pas en saluant cérémonieusement.
— Un moment , monsieur , répondit-il avec froideur ; peutêtre , en effet , sommes-nous parents, quoique cela ne me soit pas prouvé encore... Mais si l'on ne peut choisir scs parents, on est libre au moins de choisir ses amis.
Et il s'assit.
Cet accueil hostile excita le mécontentement des dames ; la marquise se mordit les lèvres, tandis que Maria témoignait sa désapprobation par une jolie moue. ü«ant à M. François,, il parut sentir vivement l’injure; le sang lui monta au visage ; de dessous ses paupières à demi baissées jaillit une étincelle menaçante. Mais ccs signes de violente colère intérieure s'effacèrent bientôt , et il reprit ccs petites façons minaudières qui contrastaient avec sa vigoureuse organisation.
> — C'est bien dit , cela , répliqua-t-il en se rasseyant à son ' 2our ; on m'avait prévenu que le cousin Ladrangene'se liait pas aisément... Mais , parole panachée ! je saurai bien le forcer à m'aimer; et, en attendant, il ne me relusera pas son estime,' j'espère?
— L’estime est dans certains cas aussi difficile que l’amitié.
Cette fors, la mère et la fille perdirent patience.
— Daniel, Daniel, ceci est mal t dit Maria d'un ton fâché, cf l’on était en droit d’attendre de vous, sinon plus de générosité, du moins plus de modération.
— Monsieur Dauicl p;issc toutes les bornes , reprit la mar-
quise, et ce n’était pas là ce qu'il m’avait promis. Mais, ajoutat-elle, si sa froideur peu polie envers le tils de son oncle provient de doutes qu'il aurait sur la réalité d'une proche parenté, les pièces que voici (et elle montrait plusieurs papiers épars sur le euéridon) prouvent d’une manière indubitable les droits de M. François Gauthier à nos égards et à notre affection.
Le jeune magistrat sentit qu'il était allé trop loin. Aussi, refusant les papiers qu’on lui offrait, reprit-il d’un ton plus doux : — C’est inutile, madame ; je vous crois , ou plutôt j'examinerai ces actes dans un autre moment. Peut-être, j’en conviens, M. François Gauthier devait-il attendre de moi une autre ré- , ceplion ; il ne tiendra pas à moi que je ne lui accorde l’estime et l’amitié qu’il demande quand nous nous connaîtrons mieux. ! Celte espèce de correctif ne satisfaisait pas encore les dames; mais François, qui peut-être avait ses raisons pour se montrer accommodant, eut l’air de s’en contenter.
— A la bonne heure ! reprit-il avec une rondeur joviale ; je ne vous en veux pas, cousin Daniel, de votre méfiance; à votre place, j’agirais sans doute de même. Jusqu’ici vous étiez le Benjamin de cette bonne madame la marquise, notre tante, qui est une véritable grande dame, le préféré de sa charmante petite demoiselle, notre cousine, qui est un ange du ciel ; et voilà qu’il vous sort de terre tout à coup une manière de parent qui vient réclamer sa place dans votre intimité à tous. Vous dites naturellement : * Faudra voir, l’ami: faudra voir! » et, parole d'honneur! vous ayez raison... Tenez, monsieur Ladrange , je n’en sais pas aussi long que vous autres avocats ; je suis un homme tout uni qui s’entend mieux à mesurer du drap ou du ruban qu’à débiter de belles parc'.es , mais je suis bon compagnon, j'aime à rire avec les amis, j’ai au respect pour le sexe, ce sera bien le diable si nous ne finissons pas par nous convenir les uns aux autres... Et puis , quoique mon éducation liait pas été bien soignée, on n’est pas dépourvu tout à fait de savoirvivre ; on a été à Paris, on a vu ie beau monde, on a étudié les manières élégantes, sans que ça en ait l’air... Parole panachée 1 je suis resté à Paris pendant trois mois au moins; à différentes reprises.
Celte naïveté amusait fort Maria ; elle regarda obliquement Daniel, comme pour lui reprocher sa sévérité envers ce pauvre garçon d’une originalité si amusante. La marquise elle-même se pencha vers le magistrat et lui dit à demi-voix :
— Daniel, Daniel, n'avez-vous pas de honte ?
Mais Ladrange, soit prévention contraire, soit réalité, rcmar-
J uait dans la bonhomie du visiteur quelque chose de faux et affecté qui entretenait ses soupçons. François, s'apercevant
que la gaîté ne lui réussissait pas complètement auprès de son intraitable cousin, crut devoir attaquer la corde sentimentale.
— Et puis, reprit-il d’un ton pleiyard, il ne faut pas être exigeant envers moi ; je n’ai pas été élevé sur des roses, allez-! “ Dans mon enfance, bien qu'on m'ait dit souvent que j'avais une famille riche, je n'étais pas mieux traité que le (ils du dernier '■ paysan. En hiver, j'allais à l'école du curé les pieds nus dans des sabots ; je n’avais souvent que du pain et de l'eau pour toute nourriture, et la bise soufflait librement à travers les déchirures de mes habits... Mais je ne me plains pas ; si mon père me laissait dans cet état de déuùment, c’est qu’il avait sans doute de bonnes raisons pour cela ; d'ailleurs en admettant qu'il ait eu des torts envers moi, il en a été bien cruellement puni !
Et il tourna un peu la tête pour cacher une émotion fort vraie quoique d'un caractère étrange.
Maria en fut touchée, et elle dit à Daniel :
— Voilà de bons sentiments, et qui prouvent un excellent cœur, n'est-il pas vrai, mon cousin ?
Mais Eadrange, plus expérimenté qu’elle dans la connaissance des choses et des hommes, ne partagea pas cette admiration.
— D'excellents, en effet, répliqua-t-il ; nous saurons bientôt si M. Gauthier les met en pratique.
François se redressa vivement.
• — Morbleu ! cousin Daniel, reprit-il, êtes-vous sûr que je
ne vous aie pas prouvé déjà ma bonne volonté envers vous et envers nos chères parentes autrement que par des paroles ? Regardez-moi donc... Ne vous souvenez-vous pas de m’avoir déjà vu ? t
Et il se posait en face ôe Ladrange, qui l’examinait avec surprise.
— Bon ! voilà que vous me me reconnaissez pas, reprit-il a\ec une sorte d'iro'jie ; c'est juste, j’étais si peu de chose!...
El puis, vous n'aviez pas les idées bien nettes dans la circonstance' dont il s'agit. Mais notre charmante cousine n'a-t-ellc conservé non plus aucun souvenir de moi?
Maria, après l'avoir examiné à son tour, secoua la tète négativement.
— Il faut que ce costume de muscadin me change beaucoup, poursuivit François ; él, les choses étant ainsi, je ferais peutetre bien de ne pas réveiller des souvenirs pénibles pour tous. Mais comme vous m'eussiez reconnu tôt ou tard...
— Attendez, attendez ! s’écria Daniel frappé d'une idée, vous Êtes cc colpdt leur que nous vîmes à la ferme du E.ecil, la
i by G OC
nuit de l’assassinai, et qui lut uu moment soupçonné d'avoir pris part au crime.
Le Beau-François, car c’était lui qui s'était présenté chez les dames de Méréville sous ce costume d’incroyable, leva tes yeux au ciel hypocritement.
— Vous voyez à présent combien cette accusation était absurde, répondit-il ; dans le premier moment, on devait naturellement s’en prendre à tous ceux qui se trouvaient là. Cependant, après examen, le brigadier Vasseur me re'âcha, et vous-même vous eûtes assez de confiance en moi pour me charger d'une commission qui m'intéressait directement.
— Il est vrai ; mais alors pourquoi ne vous fîtes-vous pas connaître tout d'abord ?
— Dame ! écoulez donc, répliqua François avec un sourire fin, nous étions à une époque où l’on ne se souciait pas de se mettre en avant sans motifs sérieux. Vous ne m'aviez rien dit de notre parenté et des avantages qui devaient en résulter pour moi. Plus tard seulement je me suis décidé à prendre des informations, et alors j’ai su que j etais bien le tils et 1 héritier de. i votre oncle Ladrange. Cependant ma certitude personne'le ne suffisait pas ; afin d'ètre reconnu en ceLte qualité, j'avais besoin de preuves légales, je devais recueillir des témoignages, entreprendre des voyages : et ces démarches présentaient bien des difficultés, entraînaient bien des longueurs. Enfin, je suis allé trouver le notaire de là-bas, et me voici.
— Rien n'est plus simple et plus clair ! dit la marquise fidèle à son optimisme. -
— Vous trouvez, madame, répliqua Daniel d'un ton un peu sec; à menavis, pourtant, le récit de M. Gauthier renferme encore beaucoup d'obscurités qui nécessiteront des explications nouvelles.
François se renversa sur sa chaise en ricanant.
— Parole d’honneur ! cousin, reprit-il d'un ton léger, on voit bien que vous êtes avocat; aucune raison ne vous satisfait, et yous vous plaisez à èpiloguer sur les mots.
— Je ne suis plus avocat, répliqua Daniel impatienté; depuis quelques heures je suis magistrat et chef du jury de Chartres, ne l’oiibliez pas.
Satis doute, en faisant cette révélation, il n’avait pas sérieusement l'intention d'intimider François ; néanmoins celui-ci, en apprenant la nouvelle dignité de son interlocuteur, ne put ; se défendre d’un imperceptible tressaillement. lin nuage passa sur son front ; son œil inquiePchercha furtivement autour de lui un moyenne retraite. Mais celle impression dura peu ; avant même qu'on eut pu la remarquer, l'énergique volonté de cet
homme avait repris son empire sur ses nerfs de fer. 11 sourit
de nouveau, et dit avec assurance:
— - C'est bien, monsieur Ladrange ; comme cela, vous pourrez rechercher les abominables scélérats qui nous ont causé tant de maux, et si vous y parvenez, je vous aimerai plus que jamais... Oui, ne hausser pas les épaules... je vous aime depuis longtemps ; et, puisque vous m'y forcez, je vais vous en donner des preuves. N'avez-vous jamais soupçonné qui avait opéré votre délivrance au bac de Grandmaison, quand le brigadier Vasseur vous conduisait à Chartres pour vous livrer au tribunal révolutionnaire ?
— Serait-ce vous? demanda Ladrange. *
— Eli! qui donc aurait osé risquer ainsi sa vie pour vous sauver ? Écoutez, cousin Daniel, je n’avais pas oublié le service que vous m'aviez rendu le jour où vous me rencontrâtes Blessé et mourant au bord du chemin du Brcuil ; votre humanité, vos soins généreux avaient touché mon cœur. La confiance [que vous me montrâtes en me chargeant d'un grave intérêt de 'famille, acheva de me gagner; et puis votre. position était si !triste, ces dignes dames étaient si malheureuses, que je résolus [de faire un effort pour vous arracher des griffes du brigadier. !3e me contqnlai de vous annoncer d’une manière ambiguë un [secours possible ; mais, en vous quittant, je me mis à l'œuvre sur-le-champ pour prèparerle coup de main dont vous avez vu (l’exécution deux jours plus tard. Ma profession de marchand 'ambulant me mettait en rapport avec toutes sortes de gens; jje m'adressai à une bande de pauvres diables qui erraient dans 5e pays, et je les décidai à entrer dans mes vues; vous savez 'comment nous vous tirâmes d'affaire; Vasseur et ses gendarmes furent diantrement attrapés !
Il fallut au Beau-François une audace extraordinaire pour évoquer ces dangereux souvenirs ; mais peut-être ignorait-il jusqu'à quel point ses auditeurs étaient instruits des événements dont il parlait, ou peut-être pensait-il qu'ils en avaient oublié les détails après quatre années. Il comprit sa faute quand Daniel lui demanda en le regardant fixement.
— Et ces gens que vous employâtes alors, qui étaient-ils P
— Mon Dieu ! de malheureux proscrits, des aristocrates persécutés, des chouans, enfin ; car c’étaient des chouans, on peut aujourd’hui l'avouer. En apprenant qu’il s’agissait de sauver de la mort des blancs comine eux, des partisans de U bonne cause, ils sc mirent en quatre, et ils agirent de manière à mériter nos remercîmenls â tous.
Ladrange réfléchit quelques instants.
— Des chouans! repril-il enfin en secouant la tète, c'est im-
LES CIÎAÜFFEimS 494
possible! D'abord, une bande dccbouans ne se fût pas avancée si loin dans un pays où elle ne devait espérer aucun appui. D'autre part, ces gens, malgré le service qu'il nous ont rendu, avaient un caractère sinistre. Non, je ne me troni|>e pas, ce n'était pas un mobile politique, un sentiment d'humanité qui les dirigeait dans cette entreprise... Je n’ose invoquer les souvenirs de matante, incapable de comprendre ce qui se passait; mais, j'en appelle aux vôtres, Maria, poursuivit-il en s'adressant à sa cousine; avez-vous oublié la terreur profonde dont vous fûtes saisie quand on voulut nous séparer, et plus tard quand nous nous trouvantes à la merci de deux hommes, dont 1 un se donnait pour ecclésiastique et l'autre pour médecin, bien que tous les deux eussent la mine dé scélérats ? Ne vous sembla-t-il pas alors, comme à moi, qu'en nous délivrant on n’avait pas en vue le but honorable et désintéressé dont on
E arle aujourd’hui, mais qu’on exécutait je ne sais quel tènéreux complot?
— Ma mémoire est confuse, Daniel ; même à présent je ne comprends rien aux événements de cette cruelle soirée.
— Tiens, tiens, est-ce que vraiment quelqu'un de ces maudits chouans aurait fait ses forces en mon absence ? dit le Beau- François toujours calme et souriant, je ne répondrais de rien, car il y avait dans la troupe deux ou trois chenapans capables de tout, quoique les autres fussent les plus hounètes gens du monde.
— Mais, vous-même, où donc étiez-vous pendant que nous demeurions à la merci de vos agents ?
— Belle demande! j’occupais le brigadier Vasseur, et la besogne présentait certains dangers, je vous assu;e.
— Ainsi, vous étiez le chef auquel on fit plusieurs fois allusion en notre présence, et auquel on donnait un litre inintelligible pour nous ? Sans doute aussi vous étiez le mari de cette femme emportée qui osa parler à mademoiselle de Méréville sur le ton le plus outrageant ?
Le Beau-François eut besoin de tout son pouvoir sur luimême pour demeurer impassible, cependant il répondit avec son assurance ordinaire :
— Je ne sais ce que vous voulez dire; les affaires de ces 'chouans, que je connaissais à peine, ne me regardaient pas; je ne comprenais même rien au patois qu’ils parlaient entre eux. Enfin je n'étais pas le chef de l’expédition, et je n'ai jamais été marié.
— Ceci est trop fort, s’écria Daniel; quoi! ne m’avez-vous pas dit vous-même, le jour où je vous r.ime.'iai sur mon cheval
à la ferme du Breuil, que vous étiez marié et père de famille P François Gauthier partit d'un éclat de rire.
— Ah ! ah ! reprit-il, allez-vous prendre à la lettre toutes les
S aroles d'un pauvre diable de colporteur tel que j étais alors ? le faut-il pas exciter l'intérêt des pratiques? J'avais pris l'habitude de me dire marié; c'est une ilestiuesses de l'état... Vous comprenez bien, monsieur Ladrange, continua-t-il en clignant des yeux d’une façon particulière, que, meme étant garçon, on a toujours moyeti de fournir quelques preuves à l'appui.
Que pouvait-on opposer ù ces dénégations si précises ? Comment rechercher la vérité sur des faits accomplis depuis quatre années déjà, dans un pays éloigné, au milieu de circonstances mystérieuses? Daniel n'était pas sans doute convaincu, mais il était pour le moment réduit au sileuce.
Le Beau -François vit sa victoire, et il reprit bientôt d’un ton railleur, en se dandinant sur sa chaise :
— Ah ça ! cousin Ladrange, vous avez décidément un goût trop prononcé pour les interrogatoires, car c'est encore un interrogatoire en règle que je subis lâ... Eh bien ! parole panachée! il ne vous manque plus maintenant que de lancer un mandat d'amener contre le fils et l'héritier de votre oncle; ce serait commode pôur vous, j'imagine.
Ce reproche augmenta le malaise de Daniel ; la marquise intervint brusquement de nouveau:
— Monsieur Gauthier a raison, dit-elle: votre conduite, Daniel, est inqualifiable, et je ne croyais pas que vous oublieriez si vite vos promesses de ce matin. 11 me parait clair, certain, indubitable, que notre délivrance au bac de Giandmaison fut l’ouvrage de ce brave garçon que voici ; prétendriez-vous le contraire?
— Non, ma tante; mais je puis bien l'attribuer à d'autres motifs que ceux que l'on allègue...
— Fi ! monsieur ; vous cherchez des motifs honteux peut-être au dévoùment qui nous a sauvés tous d une mort affreuse, quand il est si naturel d'en trouver d'honorables! C'est de l'ingratitude, de l’odieuse ingratitude, et je prie monsieur Gauthier de croire que ma fille et moi nous ne la partageons pas.
Ladrange, reprit la jeune tille d'un ton amical, de funestes préjugés vous aveuglent en ce moment, mais vous êtes trop juste et trop loyal pour y persister avec réflexion. Notre libérateur a droit à pics de. reconnaissance de notre part; je suis sûre que vous vous repentirez bientôt de vos soupçons.
Daniel se leva précipitamment.
— Il subit, dit-i! d'une voix étouffée, elles larmes aux yeux, je ne veux plus troubler, par mes préventions insensées, ta bonne
harmonie qui règne ici, et je me retire... Puisse M. François Gauthier mériter pleinement l'estime et l'affection auxquelles il aspire sans doute! Pour moi, je ne lui ferai plus obstacle.
Il salua et voulut sortir.
— Daniel ! s'écria mademoiselle de Méréville.
— Mon neveu, écoutez ! s'écria la marquise.
Mais déjà le Beau -François, qui sentait le danger de laisser partir le jeune magistrat dans ces dispositions hostiles, avait couru après lui et l avait retenu parle bras.
— Cousin Daniel, dit-il d'un ton de cordialité rude qui contrastait avec ses manières mignardes d'auparavant, nous ne; pouvons nous séparer ainsi... Je ne veux pas, dès ma première; visite, apporter le trouble dans ma nouvelle famille, que diable !... Tenez, ça ne m'a servi à rien jusqu’ici de faire le mon sieur, le muscadin, sinon à divertir cette jolie demoiselle,notre cousine .aussi, j’aime mieux reprendre mes manières habituelles, redevenir un homme franc et tout simple qui va droit son chemin. Cousin Daniel, je commence à deviner où le soulier blesse, comme on dit ; mais ne craignez rien de moi ; je ne, veux gêner personne. Nous nous expliquerons ensemble comme de braves garçons, et vous me trouverez des plus accommodants. Jusque-là, ne me jugez pas mal, et attendri, du moins; que vous m’ayez vu à l'œuvre... Est-ce dit? Me le promettezvous ?.. Frappez là morbleu? frappez, je vous en prie.
Et même temps il tendait sa main ouverte.
Ce langage ne pouvait manquer d’être compris. Daniel, sous" l'impression du moment, oublia ses soupçons. D'ailleurs, on venait de rouvrir la carrière à sesespérances au sujet de sa cou-* sine, et celte circonstance le prédisposait à voir les choses sous un aspect différent. Aussi laissa-t-il tomber la main dans celle qu'on lui tendait.
J'ai eu tort peut-être, monsieur Gauthier, dit-il avec effort,' et je vous demande pardon. Je souhaite sincèrement que nos relations soient désormais plus douces, plus amicales, telles enfin que l'exige notre étroite parenté.
Cette réconciliation accomplie à la satisfaction générale, on se rassit* et la conversation continua sur nouveaux frais. François avait entièrement renoncé à son rôle d'incroyable; maintenant, au contraire, il affectait une âpre franchise, une rusticité même qui ne cachaient pas moins une habileté consommée. Bientôt quittant les vagues protestations, il manifesta formellement ses bonnes intentions à l'égard de la famille; on allait s’entendre pour que le legs de dix mille écus fait à Daniel par le vieux Ladrange fut payé au plus tôt; les dames de Méréville devaient tenir un étal plus digne de leur nom et de leur coadi-
J 94 LFS CIUÜFFEUfiS
lion ; on radoterait le château, on pourvoirait à toutes les nécessités du moment. Toutefois, en énumérant ces beaux projets, François avait bien soin de ne faire aucune allusion aux obligations imposées par le testament de son père à Maria de Méréville ; avec une délicatesse calculée, il laissait deviner que sa cousine serait absolument maîtresse de son choix, et qu il ne considérerait pas le refus de Maria comme un obstacle à ses bienfaits. Aussi les dames paraissaient-elles ravies de ces sentiments généreux, et Daniel lui - même commençait à se reprocher 'ses défiances envers son parent comme une mauvaise action.
Après avoir obtenu ce résultat, François, comprenant qu’il ne pouvait rien ajouter à l’impression produite, se leva pour se retirer.
— Vous reviendrez nous voir souvent, mon neveu ; vous reviendrez tous les jours, dit la marquise en lui tendant la m3in, que François baisa gauchement; ma fille et moi, nous vous recevrons avec granu plaisir.
Maria confirma par un sourire gracieux l’invitation de sa mère.
Ladrange s’était aussi levé pour prendre congé.
— Eh bien! monsieur François, dit-il d’un ton couvert, vous retournez sans doute à Chartres comme moi ; si vous le voulez, nous ferons roule ensemble.
Mais cet arrangement ne parut pas être du goût du Beau- François.
— Désolé que la chose soit impossible, cousin Daniel, répliqua t-il sans bouger; mon cheval m’attend à la porte, sous fa garde d un domestique, et nous ne saurions marcher côte à côte.
— Mais alors, dites-moi où vous logez dans la ville, afin que je puisse aller vous voir.
— En arrivant, je suis descendu à la première auberge que le hasard à placée sur mon chemin, et je m’y déplais fort; aussi vais-je me mettre en quête sur-le-champ d un gîte plus convenable. Dès que je l’aurai trouvé, je me ferai moi même un devoir de vous rendre visite. Dans tous les cas, nous ne pouvons manquer de nous rencontrer ici, où je viendrai souvent, d'après l'invitation de nos parentes.
Ces excuses étaient tout' à fait naturelles, et Daniel n’eut garde d’en suspecter la sincérité.
Les dames elles-mêmes voulurent accompagner leurs hôtes jusqu’à la grille du jardin. Ces civilités semblaient embarrasser le Beau-François. Chemin faisant, il tenta plusieurs fois de congédier la compagnie; il objectait la chaleur, le soleil, et le sans-gêne qui devait exister entre parents f>n ne t'écoutait
LES CllAUFFEURS 495
pas, et, tout en causant sur ]e ton de l'intimité, on atteignit la grille extérieure, que Jeannette venait d'ouvrir en faisant force révérences. Daniel jeta distraite m< nt un regard au dehors. De l'autre côté de la route, à dis pas de la maison, sous un arbre, un homme à pied gardait deux chevaux. Cet homme n'avait pas l'apparence d'un domestique, mais plutôt celle d'un pédant de bas èlage. Il parut à Lad range que les traits de ce personnage ne lui étaient pas inconnus; mais, comme il se disposait à l'examiner avec plus d'attention, François se plaça rèsolûment devant lui et s'empara de la porte en disant :
— Je ne souffrirai pas que vous alliez plus loin... mesdames, cousin Daniel , au revoir!... Non, je ne permettrai pas que vous vous dérangiez davantage.
11 sortit et referma brusquement la çrille derrière lui
Maria riait comme une folle de ce qu elle considérait comme une bizarrerie de sa nouvelle connaissance; mais Daniel, impressionné différemment par l'action du Beau-François, s’empressa de rouvrir la porte. Déjà les deux cavaliers avaient enfourché leurs montures et s'enfuyaient au galop.
Quand ils furent à une certaine distance, le Beau - François se retourna sur sa selle et salua de nouveau les dames en souriant, comme s'il venait de faire une eiÆellente plaisanterie ; mais son compagnon ne se retourna pas, et ils disparurent bientôt au détour de la route.
Daniel et les dames, immobiles devant la porte, les regardaient s'éloigner.
— Un brave garçon, dit enfin la marquise ; oui, un honnête garçon, et qui paraît de joyeuse humeur !
— li y a tant de naïveté et de bonhomie sous ses manières un peu communes ! ajouta Maria.
• Mais Daniel avait l'air pensif ; tout à coup il dit quelques mots de politesse à ses parentes, et, saluant à son tour, il se mit en marche d'un bon pas vers la ville. A l’angle du chemin, il comptait revoir les cavaliers dans l'éloignement: mais ils semblaient s'ètre dissipés en fumée, et il atteignit Chartres sans les avoir aperçus de nouveau.