LA CAVE DU TIU1TECH DOUBLET
Le Beau-François et son compagnon, en quittant le villag» de Saint- Maurice, galopèrent sur la route de Chartres; mais au premier chemin de traverse qu'ils rencontrèrent, ils changèrent de direction et s'enfoncèrent au milieu des plantations et
des vignes qui couvraient cette partie de la campagne. Enfin ils atteignirent un endroit solitaire où des haies épaisses les protégeaient contre les regards indiscrets. Tous deux s'arrêtèrent et sautèrent à bas de leurs montures.
— Maintenant, dit le Beau-François d'un ton bref à son compagnon, donne-moi ce que je t'ai conliè.
L'autre, avec une obéissance passive, alla détacher de dessus la croupe de son cheval un vêtement soigneusement roulé en forme de manteau; c’était une de ces grandes redingotes à large collet, comme on les portait alors. Le Beau-François l’endossa prestement par-dessus son costume d'incroyable, puis il s'empara sans façon du chapeau rond, à poils hérissés, que portait son prétendu domestique, et il lui donna son chapeau à claque, beaucoup plus neuf, du reste, et plus à la mode. De la sorte, il opéra dans son extérieur une transformation qui, à distance, pouvait dépister les espions. Tout en procédant à celte toilette, il dit à l'autre cavalier :
— Tu ne dois pas retourner à la ville avec moi; tu vas te rendre par la traverse chez le franc de Saint-Aubin, et tu lui laisseras les chevaux, qui pourraient nous faire reconnaître. Ce soir, tu viendras me rejoindre où tu sais; mais tu rentreras à Chartres par une autre porte que celle par laquelle nous sommes sortis, c'est plus prudent; m'as-lu bien compris ?
r — 11 sufüt, Meg, répliqua son compagnon, qui nélait autre que notre ancienne connaissance Baptiste-le-Chirurgien ; ali ça ! mais... le coup est donc manqué ?
— Non, j'espère que non, répliqua le Beau-François en s’asseyant au bord du chemin, tandis que Baptiste t<nait les chevaux par la bride; mais l’affaire sera plus difficile, plus périlleuse. ii ème que je ne croyais. J'ai pourtant bien joué mon rôle, soit dit sans me vanter, et j’ai exactement suivi tes leçons.' C'étaient des paolcs panachées, par-ci, des paoles d'honneur par-là; on m'aurait pris pour un muscadin du Balais- Royal. Malheureusement, ces gens de à-bas savaient plus de choses et se souvenaient mieux qu’il n’aurait fallu. Je me suis trouvé un moment fort embarrassé, et il m'a fallu payer d’audace. Ce maudit avocat surtout m'a donné du fil à retordre. Que l’enfci le confonde !
— Bon ! répondit Baptiste avec un sourire dédaigneux, que pouvez-vous craindre d'un de ces bavards? ils ne sont pas dangereux; toute leur force est en paroles... Vcrba elprouerca nihil.
— Te voici encore avec ton chien de latin ! répliqua le Beau- , François avec colère; cst-cc pour te moquer rie mon ignorance que lu inc débites ce grimoire du diable ? Quant à Daniel La-
drange, mon cher cousin, que la peste le tue ! il ne faut pas trop en laire (i ; il vient d'clrc nommé directeur du jury de Chartres, et il se prépare à nous tailler des croupières, du moins à ce qu'il dit.
Baptiste recula d'un pas et ouvrit démesurément les yeux.
— Directeur du jury ! mais alors toute la force armée du dét lartemenl est à ses ordres !
Le Beau-François lit un geste insouciant.
— Et vous dites qu’il a des soupçons ? demanda le Chirurgien avec une terreur croissante.
— Il en avait, mais j'ai su donner à cette affaire du bac de Grandmaison un tour des plus favorables. Crois-moi si tu veux, Baptiste, mais en ce moment la vieille folle de marquise, la jolie petite citoyenne, et même le farouche magistrat me considèrent comme leur libérateur, et nous sommes tous les meilleur» amis du monde. Voilà ce que c’est que d’avoir une langue et de savoir s'en servir !
Le Chirurgien, ne semblait pas partager cette sécurité :
— N importe ! Meg; vous ne vous fâcherez pas si je vous dis
que vous jouez trop gros jeu... L'avocat ne manque pas de finesse; la moindre circonstance, un mot, un geste peut vous perdre; le danger est trop grand, et je vous supplie de ne plus vous y exposer. * •
— Ouais ! et si j'aime le danger, moi ! répliqua le Beau- François d’un air dur; suis-je donc une poule mouillée comme la plupart d’entre vous ? D'ailleurs lu sais bien, toi, Baptiste, que, dans celte affaire, je réclame seulement ce qui m’appartient. Ne suis-je pas, en effet, le fils et l’héritier de ce vieil avare que moi-même... mais bah ! c’était une juste punition de l'abandon où il m’avait laissé. Aussi ne saùrais-je renoncer à ces cent mille écus qui me reviennent légitimement, moi qui souvent expose ma vie et celle de mes gens pour des sommes misérables. Et celte jolie petite aristocrate, cette mienne cou- r sine, à qui je pense depuis quatre ans, et que j’ai trouvée au- • iourd’hui plus ravissante que jamais, y renoncerais-je aussi,! quand des arrangements de famille la mettent presque à ma discrétion, quand elle-même ne me regarde pas d'un trop mauvais œil ? Non, de par toùs le? diables ! il me faut cette charmante enfant; je la veux, je l’aurai... Ce sera cher peut-être, mais je ne marchande pas. Et d’ailleurs, à tout prendre, si j'étais reconnu, ces dames qui sont si fières de leur nom, ce l)aniel qui pousse si loin le respect pour sa famille, ne consentiraient jamais à livrer un proche parent à la justice. Le cas échéant, je le gage, mon puissant cousin userait de tout son crédit puuruie sauver plutôt que pour me perdre. Je me trompe
peut être ; mais, en temps et lieu, ce serait une chance à courir.
Il réfléchit, les yeux baissés vers la terre.
— Allons ! j'y suis résolu, reprit il avec fermeté en redressant la tète. J emploierai d’abord les moyens doux, l'adresse, la ruse, la persuasion ; si je ne réussis pas ainsi, ou si les choses traînent trop en longueur, ma foi! nous ferons tout sauter en l’air. Tu sais que je ne recule jamais quand mon parti est pris... A vrai dire, dans celte affaire, je ne crains que la trahison; mais toi seul, Baptiste, commis mon secret, et je suis sûr de toi. D’abord, tu n’es pas une brute comme la plupart A des autres, et tu as assez de raison pour comprendre les véritables intérêts. Et puis à quoi te servirait de me trahir ? où pourrais-tu trouver plus de repos et de bien-être que parmi nous ?Tu es bien nourri, hébergé chez les francs ' lu as une part dans toutes les opérations de la bande, toi qui vivais autrefois dans la misère et mendiais le long des chemins; ne serais-tu pas bien sot de renoncer à cette agréable existence P D’ailleurs, tu n'as pas personnellement grand'chose à craindre de la justice ; lu ne prends pas une part active à nos expéditions ; tu n’aurais donc aucun intérêt à manger le morceau (dénoncer), et si tu le faisais, quelqu’un de nous trouverait biqp moyen de te briser le crâne. Or, tu es poltron autant que savant, ét voilà pourquoi je mets toute ma conliance en toi.
Ce langage, sous une sorte de brutalité, cachait les éloges que le Beau-François savait les plus propres à flatter Baplistele-Chirurgicn; aussi celui-ci ne s'en offensa-t-il pas.
— Je. mérite celte confiance, Meg, répliqua-t-il; c’est à vous que je dois de pouvoir exercer la médecine, mon art favori, que les ignorants docteurs des villes m’avaient interdit de pratiquer, parce que je n'avais pas pris mes degrés dans une université... Les orgueilleux!... J’ai plus de scienceà moi seul que cinquante d'entre eux, malgré leurs perruques et leurs robes noires; et s’ils avaient voulu accepter le défi que je leur ai porté bien des fois, par écrit ou sur les places publiques...
— Il suffit, interrompit sèchement le Meg, croyant sans doute avoir flatté la manie de son inférieur; il faut que je ren- [ tre à la ville. Toi, tu vas bien vite ramener les chevaux; puis lu ! viendras me joindre chez le franc de Chartres.
Il s'était levé, et le Chirurgien, avec sa soumission ordinaire, ac hâta de se remettre en selle.
— Eh bien! Meg, demanda-t-il au moment de partir, puisque vous ne renoncez pas à celte affaire de Saint-Maurice, quel rôle m’y donnerez-vous désormais?
— J’y songerai; mais tu ne dois plus le montrer ni aux
dames, ni au cousin Daniel, car s'il faut te l’avouer, mon pauvre Baptiste, on a failli te reconnaître tout à l’heure.
— Me reconnaître! et qui donc?
— L'avocat, le juge... Il te regardait d'un air... Mais liens, ajouta le Beau-François d'un ton léger, si lu veux absolument m ètre utile, prouve moi tes grandes connaissances en médecine en prèpaiant une pilule pour empêcher un maudit chien de se montrer trop gênant ; lu fais ces préparations à ravir, je le sais. Adieu.
Lt il s'engagea dans un petit sentier tracé au milieu des vignes, tandis que Baptiste prenait un autre chemin avec les chevaux, en murmurant d’un ton de dépit : i
— Une pilule pour les chiens!... voilà donc à quoi il ravale 1 ma science? J'ai beau faire, malgré ses flagorneries, je ne suis pour lui qu’un misérable charlatan. Morbleu! si quelque jour j'avais mon lourconlre ceMeg si lier et si brutal!... Mais bah ! cela n’arrivera jamais; et en attendant, il s’agit de lui obéir sans regimber, car il pourrait m’en faire repentir.
Le Beau-François, délivré de son compagnon, gagna rapidement Chartres, où il entra par la porte Drouaise. A le voir, son chapeau sur l’oreille et sa petite badine à la main, marcher d'un pas allègre en sifflotant, ou l'eût pris pour le fils de quelque riche bourgeois revenant de la promenade. Bientf t il s'enfonça dans ce dédale de rues étroites, fétides, inadeesy blés aux voilures, que l.’èdilité moderne est loin d’avoir fait disparaître encore dans ia ville basse de Chartres. De temps en temps, il sc retournait pour s’assurer s'il n'était pas observé ou suivi; mais les passants étaient rares, et les bonnes ligures, qui appa j ' raissaient aux portes cf aux fenêtres, ne témoignaient que d'une curiosité iuoffensive. Tranquillisé par cet aspect, le Beau- François atteignit une ruelle humide et sombre, dont les maisons . ma! alignées, noires, branlantes, semblaient devoir à chaque instant s’écrouler. Vers le centre de celte ruelle, une maison, plus triste encore et plus décrépite que les autres, balançait au vent une vieille enseigne de fer-blanc sur laquelle on lisait avec peine: Doculet, traiteur et loueur.
Ce fut vers cette maison que se dirigea le Beau-François ; ce- ; pendant il se garda bien d'y pénétrer sans précaution. II s'arrêta d'abord au milieu de la rue, comme s'il n’eût pas été sûr de son chemin ; mais après avoir reconnu certains signaux à travers les vitres de la devanture, il ouvrit la porte, à laquelle était attachée une sonnette criarde, et il entra dans une pièce enfumée, moitié cuisine, moitié salle à manger, qui annonçait une gargote du plus bas étage. Un petit homme à mine sournoise, en labiier blanc et en bonnet de coton, quitta ses four-
neaux au bruit de la sonnette et s'avança vers le visiteur. Ils échangèrent un geste mystérieux, puis le gargolier, indiquant furtivement du doigt plusieurs consommateurs disséminés dans la salle, dit tout haut:
— Far ici, citoyen ; on va vous servir à l’instant dans le cabinet que vous avez retenu d'avance.
• Et, laissant la cuisine à la garde d’une femme malpropre et recliignée qui devait être la maîtresse du logis, il ouvrit une porte intérieure et lit passer son hôte devant lui avec l’appa- ‘ rencedu plus grand respect. i
Ils traversèrent une cour délabrée, et se mirent à descendre un escalier de pii rre qui semblait conduire à une cave. L'étrangeté des abords du cabinet particulier ne surprit nullement le Beau-François. 1
— Eli bien ! Doublet, qu'y a-t-il de nouveau ? demanda-t-il.
— Rien, Meg; seulement vos gens sont arrivés, cl, si nombreux cette fois, que je ne sais vraiment où les plaeer.
— Bon! ils ne resteront pas longtemps ici... Ah ça! Doublet, attention!... on va sans doute faire des recherches pour trouver ma demeure; tiens- toi bien sur les gardes.
— Vous pouvez être tranquille, Meg, répliqua le gargotier en clignant ses veux rougis par la fumée; depuis longtemps je sais la manière de dépister les coquins de la police, et je serais le dernier des aubergistes de la ville dont on s'aviserait de se délier. Mon excellente réputation couvre tout.
Pendant cette conversation, ils avaient descendu l’escalier, qu’un soupirail éclairait d'une manière insuffisante; bientôt un bruit sourd, au milieu duquel on distinguait des èclarsde voix, sembla monter des entrailles de la terre; en même temps une odeur nauséabonde, où se confondaient des exhalaisons de tabac, de boissonset de viandes, vint frapper leur odorat. Doublet, ou le lranc de Chartres, comme on appelait le logeur, saisit la main du chef pour le guider dans les ténèbres, et poursuivit d'un ton jovial :
— Nos gaillards se réjouissent, car ils ont ramassé du bu- ' tin la nuit dernière ; mais ils vous attendent pour tirer au sort j les partages... En votre absence, ils ont toujours des querelles.
; et ils se battent jusqu'à se tuer... Tenez, vraiment, Meg, sans i vous l'on ne pourrait rien faire avec eux; ils ne sont pas raisonnables!
Il s’arrêta devant une porte basse en chêne qui barrait le chemin, et frappa d'une façon particulière. Au premier coup, il se lit un grand silence dans l'intérieur du souterrain; mais quand le signal d'appel eut été complété, le brouhaha et l’agitation recommencèrent, comme si l’on eût su qu’il arrivait des
amis. Puis de groi verrous de fer grincèrent T’un après l'autre, et, la porte tournant sur ses gonds, laissa voir le plus bizarre et le plus repoussant tableau.
On se trouvait dans une espèce de caveau où ne pénétrait aucune lumière; l'air se renouvelait seulement par le tuyau (l une cheminée construite à l'un des angles. Un grand feu combattait l'humidité de la salle souterraine, dont les murs nus étaient couverts de moisissures et argentés par la bave des limaçons. Une table, formée de tonneaux vides et de planches vermoulues, s'étendait sur toute la longueur; de mauvais bancs et des billots de boig composaient le reste du mobilier. Tout cela était disposé de telle sorte qu'on pouvait instantanément, à la première alerte, entasser dans un coin ccs bois pourris, et rendre au caveau l'apparence d’un cellier ou d'une buanderie, sa destination primitive.
Mais en ce moment il avait un air de fête. Sur la table im- * provisée, ornée de serviettes jadis blanches qui reproduisaient les inégalités des tréteaux inférieurs, on voyait les divers éléments d'un grossier mais abondanl festin, lies pains énormes, d’homériques morceaux de viande froide, des brocs de vin ou de cidre, des llucons d’cau-de-vie semblaient à la disposition de tous venants ; et les verres renversés, les assiettes brisées, témoignaient, aussi bien que les brèches faites aux mets, que ce repas avait déjà reçu l'assaut de nombreux convives. Des chandelles fumeuses, lichécs dans des goulots de bouteilles cassées, éclairaient ce somptueux couvert.
Trente ou quarante personnes, hommes, femmes et enfants étaient dans le souterrain, les uns proprement et même richement vêtus, les autres couverts de haillons. Quelques-uns buvaient et mangeaient encore avec voracité ; d autres dormaient la tête appuyée contre la muraille; d'autres formaient des groupes bruyants d'où parlaient des jurons, des délis et des rires. Çà et ià un brigand à mine féroce racontait en argot à ses camarades attentifs Sme sanglante expédition dont il avait é é le héros. Amour d une table particulière, formée d’une porte en équilibre sur deux escabeaux, on voyait quatre ou cinq enfants misérablement habillés, dont le plus âgé avait douze ans à peine. Un grand coquin à ligure sombre et brutale, était assis au milieu d'eux; il leur débitait gravement, en fumant sa pipe, des axiomes de voleur, et les excitait par intervalles à vider de petits verres d'eau de-vie. Cet homme, remarquable à ses cheveux noirs noués en queue, à sa barbe noire, à son pan' talon garni de cuir, était Jacques-de-Pithiviers, le m itre des mioches, c’est-à-dire le précepteur des enfants de la bande. Scs élèves, dout plusieurs avaient des ligures charmantes, quoique
LES CHAUFFEL’ItS
bâves et déjà flétries, l’écoutaient avec un mélange d’esplèglerie et de terreur. Celte terreur semblait entretenue surtout par la vue d'une lanière de cuir que ce professeur de vols et d’assassinats portait à sa ceinture, et dont il semblait toujours prêt à Taire usage. Des bissacs et des paquets enveloppés de toiles étaient entassés sur des planches; ils contenaient le butin, qui devait être partagé en présence du chef, et on eût pu trouver sur ces effets, produit des derniers vols de la troupe, lie nombreuses taches de sang. Il régnait dans le souterrain rue vapeur ardente qui donnait le vertige. Ces voûtes graisseuses, ces lumières éparses, ces figures sauvages, ces imprécations, ces rires formaient un effroyable ensemble, qui eût rappelé à la fois l’enfer du Dante et les scènes nocturnes de la cour des Miracies.
Dans ce repaire des truands qui avaient pour chef le Beau- Franço<s, nous retrouverons des personnages déjà connus du lecteur. C'était d’abord le Rouge-D'Aimeau qui, assis à l'écart, près de la cheminée, semblait plongé dans ses lugubres rêveries. Son costume, pour être moins riche que la première lois, témoignait cependant encore une certaine élégance; mais ses cheveux rouges étaient épars sur son front, et son jabot de dentelles flouait déchiré sur son gilet écarlate à boutons d’or. Muet, l'œil hagard, il restait insensible aux sarcasmes du Borgne-de-Jouy, qui, une pipe à la bouche et un verre à la main, rôdait autour de lui, suivant son habitude. Au bas bout de la table, une malheureuse femme déguenillée, les pieds nus et meurtris, la lête couverte d’une coiffe en lambeaux, mangeait avec une avidité extraordinaire. A côté d'elle, sur le banc, était déposé un mouchoir troué renfermant tout son pauvre bagage. On a devine la Grêlée, cette tille de l'honnête fermier Bernard. Elle semblait encore peu habituée à de pareilles réunions; on eût dit que la nécessité seule avait pu lui faire surmonter l'horreur qu elle éprouvait de se trouver en semblable lieu. De temps en temps, elle s'interrompait pour embrasser un enfant de huit ou neuf ans qui se tenait debout devant elle, ou pour lui adresser un sourire. Ce jeune garçon était son 2!$. 11 était vêtu misérablement d'une chemise et d'un pantalon de toile grossière. Sa ligure douce et intelligente, mais pâle et chétive, reUélait aussi une vive satisfaction ; cependant le plaisir qu'il ressentait de retrouver sa mère après une assez longue séparation, semblait combattu par la présence de Jaeques-de-i'itlnviers, vers lequel il jetait par intervalles des regards timides. Enfin, dans un coin obscur du caveau, une femme immobile, enveloppée d'une mante noire, s'isolait du reste de la troupe, et attendait en silence le moment d'attirer l'attention sur elle.
Le Beau-François, qui, si peu de temps auparavant, avait quitté la charmante et tranquille demeure des dames de MérévUle, ne montra ni étonnement ni dégoût eu pénétrant dans cet horrible bouge. Il congédia Doublet, qui retourna bien vite à ses fourneaux, et il s'avança d'un pas ferme au milieu de l'assemblée.
Dès qu’on l’eut reconnu, la plupart des assistants se levèrent, les conversations particulières lurent interrompues ; cependant, pas un chapeau ne fuL ôté, pas une main ne se tendit vers lui : ces gens s ciaient mis au-dessus des préjugés de politesse. Luimême ne salua personne; mais en. reconnaissant dans la foule ceux qu'il cherchait, ses traits exprimaient une sorte de contentement.
— Ah! te voici, le Rouge-dAuneau,et toi aussi, Jacques-de- Pithiviers, dit-il en s'asseyant majestueusement sur un billot. Déjà de retour, et la peau intacte, à ce que je vois? Eh” bien ! avez-vous réussi? Chacun de vous me doii un rapport détaillé sur l'expédition qu il commandait... Toi d'abord, le Rouged'Auneau, comment t'es-tu tiré d'affaire au moulin de Saint- Avit?
Et comme le Rouge d’Auneau, troublé dans ses réflexions; relevait lentement la tête sans savoir encore ce qu’on lui voulait, le Borgue-de-Jouy s'avança d’un air empressé en ricanant.
— Bonues nouvelles, Meg! s'écria-t-il. Le Rouge-d'Auneau et ses hommes ont rapporté de Saiut-Avit quinze mille francs d'argent et un sac plein de bijoux, sans compter le linge elles effets... Mais, comme vous pouvez le voir ù la mine renversée du Rouge-d’Auneau, il a eu de l'ouvrage là-bas!
— Ah çà, le Borgne, tu étais donc de l'affaire?
— Non, mais...
— Je m'en doutais, Interrompit sèchement le Beau-François ; mais ici, le Rouge, à quoi penses-tu donc?
Ainsi pressé, le brigand répondit d'un air égaré.
. — lia fallu cluiujfer la vieille grand'mère... et comme la petite fille criait, je l’ai étranglée
Le Borgne lit entendre un nouvel éclat de rire,
— aiuis enlin, reprit le Beau-François, comment la chose s'est-elle passée? Voyons, explique-toi, que diable:
) Le Rouge-d'Auneau parut luire de nouveaux efforts pou?
• rassembler ses idées.
— Attendez, balbulia-t-il : le valet qui avait voulu résister ', , élait par terre, avec une large entaille au col, et le sang coulait, coulait... il y en avait partout.
— Du sang!.. Ah! ah ! ah ! du sang! s’écria le Borgnc-de-Jouy.
Le Beau-François frappa du pied avec impatience.
— Allons , le Rouge-d’Aunesu pst encore oans ses lubies, dit-il, et nous n entirerons pas un mot raisonnable pour le moment... Nous reviendrons plus tard là-dessus... A ton tour, Jacques, poursuivit-il en s’adressant au Maître-des-Miocbes , qu'as-tu lait sur le grand chemin ?
Pas un muscle du visage de Jacques ne bougea, et il répondit d’une voix sèche et dure :
— J’ai arrêté la diligence de Rambouillet et pris une vingtaine de mille francs aux voyageurs... J’avais avec moi le Grand -Dragon, Sans-Pouces, Marahou , le Borgne-du-Mans et le petit Lapoupèe, mon élève, qui s’est très bien conduit.
— A la bonne heure! voilà ce que j’appelle répondre nettement. Avons-nous des blessés ?
— Le Grand-Dragon a reçu une bail* dans l’épaule , ce qui
nous a obligés de le porter chez un franc du voisinage... Mais il a été bien vengé; outre le coquin de vovagpur qui avait tiré sur lui, nous en avons tué deux autres qui faisaient mine de vouloir se défendre. .
— C’était la règle... Allons ! voilà une affaire bien conduite. Ma foi ! le Rouge-d’Auneau n’a pas si bien réussi... 11 baisse beaucoup, «le Rouge, avec ses petites simagrées de femmelette !
Ce reproche tira enlin le Rouge-d’Auneau de sa torpeur ; il se leva d’un bond :
— Je baisse , moi ! s'écria-t-il ; triple démon ! ne voilà-t-il pas une belle affaire que d’arrêter une diligence et de tuer des voyageurs qui se défendent? Mais brûler une vieille femme qui se lamente ou étrangler un enfant qui pleure, je voudrais vous y voir vous autres l... Ah ! je baisse ! Eh bien ! Meg, chargezxnoi de la première affaire où il y aura de !a besogne et l’on saura si je baisse. Je vous délie tous d’être de plus grands scélérats que moi !
En même temps son visage s’était enflammé, et ses yeux fauves versaient des larmes de honte (I).
Le Beau-François s’attendait à ce mouvement de féroce émulation, et il souriait en agitant sa badine. '
— Allons, le Rouge, je plaisantais, reprit-il d’un ton amical ;
Ë lc connais de longue date et je sais bien ce que tu vaux... ais tout est pour le mieux l Maintenant, vous autres, commen-
(1) Nous avons besoin de rappeler ici que le caractère que nous donnons au Rouge-d’Auueau est rigoureusement historique. Les pièces du procès que nous avons sous les yeux couslr.leut que ce scélérat se faisait un plaisir de s’accuser devant ses juges d’épouvantables forfaits qu’il n’avait pas commis, et d’exagerer encore ceux dont il était l'auteur.
LES CHAUFFEURS i>05
cez à faire les paris, puis vous tirerez les lots au sort ; surtout qu'uu ne joue pas des poings et des couteaux !
Aussitôt tous les intéressés se mirent en mouvement pour procéder à l'importante opération des partages. Au milieu de te dérangement général , le chef demeura immobile sur sou siège, prêt à réprimer toute infraction aux règlements qui régissaient cette association abominable. Plusieurs assistants, hommes et femmes, prolifèrent de ce moment pour s’approcher île lui.
— Meg, dit un jeune élégant, qui donnait le bras à une femme assez jolie, mais très-effrontée, voici ta Belle-Victoire qui consent à m'épouser selon nos rites particuliers ; me permettez-vous de ta prendre pour femme ?
— Ah ! c'est loi, Longjumeau, répondit le Beau-François en bâillant; eh bien! puisque vouS êtes d’accord, le Curé-des-' Pègres vous mariera, ta première fois que nous nous réunirons I à la Loge de ta Muette... En attendant, allez au diable ! 1
■ Les deux futurs époux se retirèrent.
— Et moi, Meg, dit un autre à son- tour, je voudrais, au contraire, me séparer de Nannelle, avec qui je fais mauvais ménage.
— Fort bien ; on pourra vous démarier, toujours à ta première réunioh de 1a Muette... Seulement, tu connais notre loi; comme je n'aime pas qu'on fasse mauvais ménage, Nannelle et toi vous recevrez chacun vingt coups de bâton au moment du divorce. Ça te convient-il ?
— Vingt coups de bâton , diable ! dit l'aulre en se grattant l’oreille; cependant, pour être débarrassé de Nannelle... Et puis , elle eu recevra autant que moi... Allons, Meg, puisqu’il le faut, ce sera comme vous voudrez.
L'époux mécontent s'étant éloigné, quelques autres brigands * vinrent encore invoquer ta justice distributive du Meg ; mais aussitôt que le Beau-François eut prononcé sur les différents cas en litige, ils se hâtèrent à leur tour de se perdre dans ta foule , comme si aucun d'eux ne se lût soucié d'attirer trop longtemps l’attention du redoutable chef.
Le Beau-François resta donc isolé de nouveau sur le billot qui lui servait de trône ou de tribunal, et il se remit à passer, en revue les assistants. Bientôt son regard inquisiteur tomba sur 1a Grêlée et sur son enfant , qui étaient encore à table. D'abord, il ne reconnut pas cette créature dégradée qu’il avait vuejadis si belle et si pure; mais bientôt les souvenirs lui revinrent. 11 se leva , et s'approchant de la pauvre mère qui pal-
E ilait d'épouvante et serrait instinctivement son Uls dans ses ras, il lui dit d'un ton railleur :
— Eli! Fanchette! Fanchette la Grêlée ! tu nous es donc re-
venue, après nous avoir boudé si longtemps? On disait que ta t'élais placée dans une ferme, à Etrechy, et que tu nous reniais. L'honnêteté ne t'a pas conduite à grand'chose, à- ce que je vois, ma pauvre Grêlée ; aussi as-tu grandement raison de ne plus compter que sur nous.
— Il l'a bien fallu , Meg, reprit la malheureuse femme ; des hommes de la bande m'avaient reconnue ; ils venaient sans ' cesse me relancer à la ferme ; ils firent tant que mes maîtres! me renvoyèrent. Je me misé mendier avec mon fils, cet enfarüf que tu vois là, et que les autres, à cause du lieu oü nous avons demeuré , appellent maintenant le Petit-Gars-d Etrechy. Nous étions fort misérables; Jacques-do-Pithiviers, que nous rencontrâmes au gîte, dans les environs d’Orléans, me proposa de se charger de mon fils et de l’emmener a\ec les autres enfants dont il prend soin. Je refusai, je refusai de toutes mes forces; j’aurais préféré le savoir mort. On ne m’écouta pas ; la nuit, pendant que je dormais dans la grange , on emmena le petit gars. Le lendemain, à mon réveil, je ne le trouvai plus. Je pensai devenir folle ; je pleurai , je criai , je courus de tous côtés ; il avait disparu. Alors je n’ai plus hésité ; autant je cherchais autrefois à éviter les gens de la troupe, autant j’ai mis d’ardeur à me rapprocher d’eux. J’ai appris ainsi que mon tils devait se trouvera Chartres aujourd'hui avec les autres mioches. Je me suis fait donner les indications nécessaires ; j'ai promis, j’ai juré tout ce qu’on a voulu. Eutin , me voici ; je retrouve mon cher enfant... Oh! n’est-ce pas, Meg, vous ne m’en séparerez plus ?
En même temps elle fondait en larmes , et elle embrassait avec transport le jeune garçon qui pleurait lui-même. Le Beau- François restait impassible en présence de ces souffrances, de cette détresse, de ce désespoir.
— Morbleu ! dit-il , ton gars et toi vous devez vous rendre
utiles si vous voulez qu’on vous aide ; nous ne pouvons pas nourrir des fainéants. Tu ne nous a pas encore servi à grand’ chose , la Grêlée, et on t’accuse de n’avoir pas marché bien droit dans l’affaire du Breuil... Quant à ton gars, je vais savoir j s'il vaut la peine qu’on s'intéresse à lui. . . »
Et s’adressant au Muitre-drs-Mioches , qui comptait en ce 1 moment des pièces d’or sur le fond d'un tonneau :
— Approche, Jacques, lui dit-il.
Jacques empocha son argent, puis il s’avança d’un pas raide et compassé. * •
— Que penses-tu du Petit-Gars-d’Elrechy ? demanda le Beau-François.
La farouche dignitaire fronça le sourcil et porta la main à îa lanière de cuir qui pendait à sa ceinture.
— Un mauvais sujet, dit-il avec rudesse ; aucune disposition. Sa mère lui a fourré de soties idées dans la cervelle. 11 faut le fouelter pour qu'il aille voler le linge sur l’étendoir ou pour qu'il attrape une poule égarée dans les champs. Si je n’avais que des élèves comme lui, ce serait à renoncer au métier. Heureusement, pour ma répulation, je puis citer des mioches qui protitent mieux de mes leçons : Lapoupée, Lamarmotte, le Petit-Rouge-de-Chartres, par exemple ; mais je ne ferai jamais rien de celui-ci.
Puis le précepteur tourna sur ses talons et rejoignit gravement ses camarades.
La pauvre mère, en entendant ce rapport défavorable, avait été sur le point de prendre son tils dans ses bras et de le dévorer de caresses ; mais elle n'osa pas se livrer à ses transports en présence du Beau-François, qui paraissait fort irrité. Le Meg posa la main sur l’épaule du chétif enfant, et, iixant sur lui son œil noir dont peu de personnes pouvaient soutenir l’éclat, il lui dit brutalement :
— Nous n’aimonspas les paresseux, entends-tu, petit drôle? Je prendrai soin qu’on te fournisse bienlôt une occasion de montrer ta bonne volonté, et nous verrons comment tu te tireras d'affaire. Si tu bronches, ce sera moi qui me chargerai de te corriger, souviens-t'en !
Le Petit-Gars-d Elrechy, comme on l'appelait, frémissait de tons ses membres, et une sueur froide coulait sur son visage blême. La mère fut prisé de nouvelles alarmes.
Meg, Meg, reprit-elle, vous ne lui ferez pas de mal... Je vous connais, et je sais combien votre colère est terrible... François, poursuivit-elle plus bas, je le conjure de ne pas être trop sévère ; c'est l'entant d’une pauvre femme qui te doit tous ses malheurs... Toi, toi surtout, lu devrais être bon pour lui. Si tu savais...
Elle s’arrêta.
— üuoi donc? demanda le Beau-François.
— Rien, rien. Mais écoute : si mon tils, malgré sa jeunesse, ne peut se façonner au... à votre métier, consens à me le ren-i dre... Lui et moi nous partirons, nous irons aussi loin que nos jambes pourront nous porter ; tu n'entendras plus jamais parler de nous. Oh! François, dis-moi que lu me lé rends, et je te bénirai, malgré tout le mal que lu m'as fait. Rcnds-le moi ; je t’en supplie, rends-le moi !
' Le cher sourit dédaigneusement.
— Allons ! ma pauvre Grêlée, répliqua-t-il, -ce que ludeman-
des est impossible ; Ion (ils et loi, vous connaissez trop bien nos secrets maintenant pour qu'il nie soit permis tle vous renvoyer : si je le faisais, le premier homme de la bande que vous rencontreriez dans les chemins serait en droitde vous luer l'un et l'autre... Tiens, laissons cela ; ton (ils, s'il est docile, sera bien traité, et j’espère qu’il ne m'obligera pas à le punir... Pour toi, il m'est venu une idée, et je sais comment t employer dès à présent.
Puis, s'adressant au Gars-d'Elrecliy :
— Va-t’en avec les autres mioches, là-bas à la petite table, dit-il, et tu boiras un ou deux verres d'eau-de-vie, alin de devenir sage et robuste.
— De l’eau-de-vie ! Meg, répliqua timidement la Grêlée : ii est si jeune I
Un geste impérieux lui ferma la bouche, et le gars, échappant avec bonheur à cette cruelle contrainte, se glissa vers les autres enfants qui l'accueillirent par des jurons et des coups.
Mais la Grêlée était à présent tout entière au danger qui la menaçait elle-même. Comme le chef restait pensif, elle demanda timidement :
— Eh bien ! Meg, qu’attendez-vous de moi ?
— On dirait que tu as peur! rassure-toi. Je sais que tu as des scrupules ; on les respectera pour commencer. Ta besogne si ra des plus innocentes. Écoute : il y a dans le villagede Saint- Maurice une maison où nous comptons faire un bon coup... Presque en face se trouve un cabaret d'où l'on peut voir ce qui s’y passe. Tu vas aller le loger dans le cabaret, et tu observeras aveg grand soin ceux qui en sortiront ; chaque jour tu rue rendras compte de tes remarques... Ilein ! voi à de l'ouvrage facile, j'espère ! tu seras bien logée, bien nourrie, et tu n'auras qu à ouvrir les yeux. Du reste, cette affaire me regarde seul, et tu n'en souilleras mot au reste de la bande.
— Et c'est bien là tout ce que vous exigerez de moi ? demanda la Grêlée avec hésitation.
— Oui ; je te l'ai dit, je ne voudrais pas t’employer pour (on début à quelque chose qui te répugnerait trop ; cela viendra peu à peu.
— Et vous me promettez que je verrai mon fils ?
— Tu le verras souvent. *-
Eh bien! répliqua la malheureuse en versant quelques larmes, puisqu'il le faut! Mais je. n'ai pas d'argent et je suis bien pauvrement mi>e : le cabarelier refusera de me recevoir.
— Je te remettrai un peu d'argent, et l'on trouvera dans les effets que l'on va partager de quoi te vêtir décemment.
LES CilAUFFEUHS 209
— Des effets... volés! dit la Grêlée avec une horreur involontaire.
— Allons, ne fais pas l’enfant. Quand tu seras prêt» 1 , je te donnerai mes dernières instructions; mais n’oublie pas que personne, excepté toi et moi, ne doit savoir de quelle mission tu vas être chargée.
— Et moi, François, dit une voix douce mais ferme, derrière lui: ne le saurais-je aussi?
En même temps la femme, soigneusement enveloppée d’une mante, qui s’était tenue cachée jusque-là dans un coin sombre, à quelques pas des interlocuteurs, s'avança vers eux. Le Beau- " François, toujours sur ses gardes, lit un mouvement pour se mettre en défense, mais l'inconnue, rejetant sa mante sur son bras, montra tout-à-coup une taille svelte et bien prise, un minois j u une et frais que surmontait un petit bonnet posé avec coquetterie. C'était Rose Bignon, la femme du Beau-François.
Le mari parut plus étouué que réjoui de cette apparition inattendue.
— Encore toi, Rose? demanda-t-il avec embarras? en vérité, j’étais loin de penser... Laisse-nous, la Grêlée, dit-il à Fanchette, qui regardait avec une ardente curiosité la nouvelle venue; va-t’en avec ton (Us.
La Grêlée ne bougeait pas.
— C’est là madame Rose?dit-elled’unaird’admiraUon naïves oh! comme elle est belle! et je ne m’étonne plus...
— Va-l'en donc, mille tonnerres!
Fanchette, terriliée, s’enfuit vers l’autre extrémité du caveau. Les deux époux s’assirent alors sur un banc, et le Meg reprit d'un ton mécontent :
— Morbleu! Rose, que signifias cette nouvelle frasque? Pourquoi n'es-tu pas restée à Orléans, comme je te l'avais recommandé? Manquais-tu de quelque chose? n'étais-lu pas heureuse? Pourquoi ne pas attendre patiemment mon retour? m — J'aurais pu attendre longtemps, François, répliqua Rose avec une tendresse farouche; non, je ne manquais de rien, mais je n'étais pas heureuse : je ne puis être heureuse loin de toi. Voyant que tu m’oubliais, je n'y ai plus tenu ; j'ai désiré m’assurer par moi-même... François, tu ne parais pas Joyeux de me revoir?
— Allons donc! Mais tu sais que je veux être obéi, et lu mériterais...
— Parle; c; ois-tu donc m’effrayer? Que pourrais-tu faire P Je me suis préparée à tout, le jour où j’ai abandonné ma famille poi r le suivre. Je t'aime, François, et, tant que je serai vivante, lu ne me délaisseras pas pour une autre femme.
— Une autre femme! Qui donc a pu le dire...
— Personne, mais je le devine, je le sens, j'en suis sûre. Comment as-tu employé le temps depuis un mois que tu n'as donné de tes nouvelles ?
— Eh! de par le diable! je me suis occupé des affaires de la bande.
— Cela est faux, tu as disparu pendant un mois entier, et personne ne t'a vu ; ton lieutenant le Rouge-d'Auneau et les autres ont conduit les expéditions. Tout à l'heure encore, cette arrestation de la diligence de Rambouillet, ce pillage du moulin de Saint-Av(t, tu n'y étais pas : les autres ont tout mené... François, n’essaie pas de le nier, tu es occupé d une femme!
— Je te dis que non, je suis en train de manigancer une grande affaire, que tu connaîtras plus tard.
‘ — Il n’est pas d'affaire que tu hésiterais à me confier; tu pourrais mettre le feu au monde entier, que je le le pardonnerais pourvu que tu m’aimasses !... Et, tiens, cette malheureuse à qui tu viens de donner je ne sais quelle commission pour Saint-Maurice, n'est-ce pas pour une intrigue de femme que tu vas te servir d'elle ?
— Eh! mille démons! s’écria le Beau-François exaspéré, quand cela serait ?
— Je ne le souffrirais pas, répliqua Rose avec exaltation ; ton amour, ton terrible amour, François, n'appartient qu’à moi seule, et je saurai le défendre... tu peux y compter!
Le visage du chef de brigands exprimait les passions les ’ plus redoutables ; des rides profondes sillonnaient son front. Mais tout à coup ses traits se détendirent, son regard s’adoucit, et il reprit en souriant :
— Tiens! ma jolie Rose, fais ce que tu voudras. Tu es une folle, une jalouse; mais je n’aime et ne puis aimer que toi. Reste donc, si tu le veux ; tu jugeras par toi-mème que tes soupçons n’ont pas le sens commun.
Et il l'embrassa. Ce retour subit parut exciter la défiance de Rose.
— François, reprit-elle, je me trompe peut-être ; mais je veillerai... et malheur à nous deux si tu me trahissais !
, — Quoi donc, Rose, serais-tu capable de nous dénoncer P ! — Tu sais bien que non, répliqua h jeune femme; mais, quoique tu m’aimes encore, je te forcerais bien à me tuer.
— En effet, répliqua le Beau-François d'un ton moitié léger, moitié menaçant ; tu ne crains pas la mort; mais, prends-y yarde ; pour toi, je pourrais peut-être trgûvba mieux !
l'alarme.
Une semaine s’était écoulée, et pendant cet espace de temps Daniel avait fait plusieurs vi .îles à la petite maison de Sainl- Maurice; mais, par un hasard in'explieable, il n'y avait jamais rencontré Gauthier, qui pourtant y venait aussi presque tous les jours. D'autre part, Ladrange avait pris des informations pour découvrir la di meure de François à Chartres ; et toutes ses recherches avaient été inutiles, il lui répugnait cependant de mettre m campagne la police, qui était à ses ordres ; les pièces authentiques restées entre les mains de madame de Méréville prouvaient d'une manière précise que le colporteur Gauthier était bien le fils et l'héritier de Michel Ladrange du Breuil, et le jeune magistrat rse voulait pas employer à I égard d’une personne de sa famille de pareils moyens d'investigation.
La conduite de François devait être le résultat d'un calcul,' et l'on ne pouvait rien eu augurer d'honorable. Néanmoins, quand Daniel avait voulu connaître l’avis des dames de Méré- \ille sur cette circonstance singulière, il les avait trouvées d’une entière sécurité. Elles n’en savaient pas plus que Daniel luimême sur la demeure comme sur les projets de Gauthier; celuici avait toujours éludé leurs questions, et s'élait borné à de belles promesses. Mais ses flatteries envers la marquise, sa franchise apparente et sa simplicité joyeuse envers Maria, avaient comme fasciné la mère et la tille ; la bienveillance qu elles éprouvaient déjà pour lui ne laissait place à aucun doute outrageant, si bien que Daniel n’osait exprimer les soupçons qui commençaient à se réveiller dans son esprit.
Cependant, un matin qu'il franchissait en se promenant la distance qui sépare Chartres de Saint-Maurice, il songeait à la nécessité de troubler Wnconcevable tranquillité de ces dames aa sujet de leur nouvel ami. Déterminé à brusquer le jour même une explication, il atteignit la maison de campagne, dont il trouva la porte extérieure entr'ouverte. Cette circonstance ne l’effraya pas, car, depuis que la situation politique s'était détendue, ses parentes n'avaient plus les mêmes motifs qu'aulrefois pour se dérober à la curiosité de leurs voisins. Il ne tarda pas à connaître la cause de celle négligence apparente.
Dans la cour d'entrée, la chambrière Jeannette, le vieux jardinier et la vieille jardinière, le3 maîtresses du logis ellesmêmes. faisaient tristement cercle autour de la niche de César, le robuste dogue préposé à la garde de l’habitation. La mal-
LES CITAÜFFEURS
heureuse hfite ne semblait plus être en état de remp lir son office. On l'avait débarrassée de sa chaîne et de son lour d collier de fer; couchée sur le côté, la tète inerte, les flancs soulevés par des .-spasmes, elle conservait à peine la force de p ousser un râlement douloureux qui allait toujours en s'affaiblis sanf. Son œil terne, déjà vitreux, se tournait tour à tour vers les personnes amies qui l'environnaient comme pour leur dem ander du secours. Jeannette, à genoux près d’elle, s'efforçait en ! pleurant de lui faire avaler quelques gouttes de lait qui procu raient au pauvre César un soulagement passager; mais bientôt les convulsions revenaient avec violence, et le lidèle animai ce semblait plus avoir que peu d'instants ù vivre.
Tpus les assistants étaient douloureusement impressionnés par ce pénible spectacle, et Daniel lui-même ne put se. défendre d’un vif chagrin en voyant l’état désespéré de ce vigilant serviteur.
— Bon Dieu! s'écria-t-il, qu’cst-il donc arrivé à César
On ne répondait pas et l’on se regardait avec consternation.
— Je n'y comprends riqn, dit enfin la vieille jardinière; il n'y a pas plus d'une heure que ie chien était bien portant! Ça l’a pris tout à coup... Il faut qu'on l'ait empoisonné.
— Hum ! hum ! marmottait le mari en hochant sa tête blanche, ce n'est pas bon signe pour la maison... Ceux qui ont fait cette méchanceté doivent avoir leurs motifs, voyez-vous !
La marquise ne partageait pas cette opinion.
— Empoisonné! îépèta-t-eile, et d'où vous vient cette idée ? Personne neutre ici; qui donc aurait pu donner du poison à notre chien ?
— Je le sais bien, moi, dit Jeannette, qui se. releva en soupirant; le coup a été fait, je le gagerais, par cette mendiante qui est entrée ici ce matin, et qui a parlé un moment à mademoiselle. J ai cru la voir jeter quelque chose dans la niche du chien quand elle est sortie, et, moins d'un quart d heure après, César a été pris de ces grandes douleurs... Oui, c'est elle, et si je la retrouve jamais, je me promets bien de la dévisager, l'ef* frontée coureuse ! avec ça qu elle est laide comme le péché.
Maria rougit légèrement.
— Fi ! Jeannettr, dit-elle d’un ton de reproche, pouvez-vous accuser ainsi une femme que vous ne connaissez pas ?... C'est une pauvre voisine, poursuivit-elle avec embarras, comme si elle eût senti que ses paroles nécessitaient une explication ; elle est entrée dans le jardin tout à l'heure, pcfldant que je m'y
t >rom<mais seule. Elle m'a demaudé de vieux eflels pour habiler son entant qui est presque nu. Je lui ai remis quelques as-
LES CHAUFFEURS . 2 i 3^
signais, et elle est partie en me comblant de remercîments. Je la crois tout à fait incapable de cette mauvaise action.
Peut-être Maria avait-elle d'autres raisons secrètes pour protester ainsi en faveur de la mendiante ; quoi qu'il en fut, la marquise se rang» a du parti de sa fille.
— Oui, oui, reprit-elle, il n'y a pas de poison là-dedans ; les chiens sont sujets à des maladies subites qui les emportent en peu d'heures , et tel paraît être le cas de César. Mais décidément la pauvre bête va rendre le' dernier soupir , et cela méfait mal... Partons, Maria... Venez aussi , Daniel... Je ne saurais rester ici davantage.
Et tous les trois s'éloignèrent en laissant les domestiques prodiguera l'animal mourant des soins probablement inutiles.
On fit quelques tours dans le jardin, -jonché déjà des feuilles sèches de l'automne. La marquise et sa tille ét.iient tristes ; Daniel, tout pensif, cherchait à rattacher, sans savoir pourquoi, l’altentîtt contre le chien de garde à d'autres événements qui occupaient son esprit.
— Nous ne devons pas négliger cette affaire, reprit-il enfin ; ne croyez-vous pas, Maria , qu il serait prudent de rechercher cette femme, celic mendiante qui s'est introduite ici, et de l'obliger à faire connaître...
— Vraiment, Daniel, interrompit mademoiselle deMérévilIe avec un peu d'humeur , depuis que vous êtes redevenu magistrat, vous ne voyez partout que crimes et criminels ! Allezvous écouler les’ sots propos de cette étourdie de Jeannette ? Tenez , mon cousin , ajouta-t-elle d'un ton plus doux, laissez cette pauvresse tranquille ; je la connais assez pour être sùrequ'elle n'a pi is aucune part à ce. fâcheux accident.
— Il suffit. Maria ; j'aurais cru quelques précautions nécessaires... Mais n’en parlons plus... Avez-vous reçu la visite de M François Gauthier aujourd'hui?
— Pas encore , répliqua la marquise avec empressement ; il est en retard ce matin.
— il va donc venir ? Eu ce cas, tant mieux: je pourrai enfin le voir.
— Le fait est, mon pauvre Daniel, dit Maria en souriant avec malice, que vous semblez vous éviter 1 un l’autre de dessein prémédité. A peine avez-vous quitté la maison que Gauthier sonne à la grille , ou bien vous n’arrivtz qu apiès son départ - t ainsi vous ne vous rencontrerez jamais.
— S'il y a préméditation d'une part dans ce perpétuent chassé-croisé, ce n'est certainement pas de la mienne.
— Et pourquoi y en aurait-il de la part de M. Gauthier 2 demanda la marquise sèchement.
— Mais, ma tante, sans doute parce qu'il craint ma présence.
— Vous craindre! c'esllà, mon cher, une étrange présomption , et certes , cet honnête jeune homme ne se douie pas que vous soyez un personnage si redoutable ! Il vient ici voir des
f tarentes qu’il aime et qu'il honore, envers lesquelles il a seuement dos intentions louables ; que pourrait-on craindre de vous, je vous prie ?
— Rien, ma tante , sinon le désir ardent que j’ai de savoir Cü il loge , d oit il vient , ce qu'il veut , et de l’interroger de nouveau sur certaines particularités de sa vie passée.
— Ceci est odieux , monsieur , reprit la marquise avec colère, cl vous me dormez la plus détestable idée de votre caracraeière, que, jusqu'ici, j’avais cru juste et droit. Dans un but que je ne veux pas connaître, vous vous efforcez de perdre votre cousin dans mon esprit et dans l'esprit de ma fille ; mais vous n’y parviendrez pas , et vos insinuations malveillantes ne pourront rien sur nous.
Daniel ne s’attendait pas à celle violence , et il en était tout interdit.
— Ma tante, reprit-il avec douceur, je vous prie d’écouter.. — Paix ! interrompit la marquise, je. ne saurais souffrir que l'on parle mal en ma présence du Ois de mon frère... Laissezmoi.
Et elle s'éloigna d'un pas rapide, comme si elle eût craint de ' ne pouvoir contenir son indignation.
Daniel était resté seul avec sa cousine.
— Suis- je donc si coupable , ma chère Maria, demanda-t-il, et désapprouvez-vous aussi les craintes dont je ne nuis me défendre au sujet de M. François?
— En bonne conscience , oui , Daniel, répliqua la jeune fille avec un accent de franchise , et je ne vois pas ce qui peut, dans la conduite de notre parent , vous inspirer de pareilles défiances. Il nous a rendu à tous un signalé service. Abandonné longtemps par sa famille, livré aux suggestions de la misère, il n'a éprouvé ni colère ni haine contre la société ; le jour où la fortune l'a favorisé, il est venu à nous sans rancuue et sans fiel, il s’est moulré bon, simple, désintéressé...
Daniel ne put retenir un -geste de colère.
— Maria, murmura-t-il d une voix sourde ; Maria, vous l’aimez... oui, vous t’aimez, j’en suis certaiu!
Elje ne répondit rien, et sourit.
— N’essayez pas de me tromper , poursuivit Ladrange avec véhémence ; sans vous en douter , vous avez subi l'influence puissante de madame de Méréville, et cette influence m’est contraire. D'ailleurs , ce jeune homme est pourvu d'avantages
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qui peuvent sans doute compenser ce qui lui manque sous le rapport de l'éducation et de la naissance. Maria, vous n’oserez pas soutenir qu'il ne vous a pas parlé déjà d'amour et de mariage ?
— Et pourquoi ne m’en aurait-il pas parlé? répliqua la jeune fille qui paraissait s'amuser de l'agitation de Daniel ; aux termes où nous en sommes, il lui eût été bien difficile, sinon impossible, de ne pas parler de l’un et de l’autre.
— Et vous ne l'avez pas arrêté au premier mot ? vous ne lui avez pas signifié que des engagements antérieurs...
— Quels engagements ? Ne m'avez-vous pas solennellement rendu ma parole? J'aurais eu fort mauvaise grâce de ne pas écouter avec patience l’expression d une affection honnête appuyée sur des convenances de famille.
Mais , voyant aux traits décomposés de Daniel qu’elle avait poussé le badinage trop loin, mademoiselle de Méréville reprit d’un tan indifférent :
— Pouvez-vous donc douter ainsi de moi , vilain jaloux? Quelqu’un au monde serait-il capable de me faire oublier notre vive et sainte affection d’enfance ?... Je vous l’ai dit pourtant une fois, et vous n’eussiez pas dû l’oublier : Daniel, à vous ou à personne!
Ces paroles étaient accompagnées d’un regard humide qui leur donnait plus de prix. Mais le démon de la jalousie s’était glissé dans le cœur de Ladrange.
— Et cependant , Maria , reprit-il , vous convenez que vous avez écoulé patiemment les propos d’amour et de mariage de ce François Gauthier ?
— J’en conviens, Daniel. . .
— Mais comment se fait-il, puisque vous ne l’aimez pas...
Mademoiselle de Méréville rougit et détourna la tète d’un air
d’embarras.
— Vous êtes sans pitié pour certains scrupules, certaines obligations auquelles on n’ose se soustraire. Eh bien! s’il faut le dire, je n’ai pas découragé M. Gaulbierparun refus péremptoire, d'abord parce que, dans nos positions respectives, il a droit de ma part à quelques ménagements, ensuite.., eh bien 1 ; ensuite parce que ma mère m’a recommandé avec instance d'agir de cette manière.
> — Mais alors quel motif peut avoir madame de Méréville...
— Tenez, Daniel, répliqua la jeune tille avec une répugnance croissante, j’ose à peine scruter les causes de cette recommandation, quand je songe que mon devoir est avant tout de m'y soumettre... Avez-vous donc oublié les clauses de ce bizarre testament de l’oncle Ladra-z*? U est dit dans cet acte que, si
216 LES CnA.CFFF.UES
François fiait marié, ou bien si le refus de consentir au mariage venait de lui, dans ce cas, et dans ce cas seul ment, un legs de dix mille écus me serait payé par la succession ; mais dans le cas contraire, c’est-à-dire si le refus venait de moi, je n’aurais rien à réclamer dans la fortune de notre oncle. Comprenez-vous maintenant pourquoi ma mère exige que je ne paraisse pas, jusqu'au dernier moment, repousser la demande... Mais, Daniel, je suis honteuse de pareils détails, et vous eussiez tfù me les épargner.
— Oui, oui, ce doit être cela! reprit Ladrange avec un mou- f Tement de joie ; je reconnais la politique ordinaire de ma tante! depuis... depuis que des circonstances funestes ont si singu-j lierement modifié son caractère d'autrefois. Cependant, Maria,! je vous conjure à mon tour de ne pas pousser trop loin l'obèissancc.
— C’est assez, Daniel ; ne revenons plus sur des doutes qui m'offensent, et changeonsd'entretien. Je suis restée avec vous, mon ami, pour vous apprendra un fait dont je n'ai osé encore m'ouvrir à personne et qui confond ma raison.
— De quoi s'agit- il donc, nia chère Maria?
— Vous souvenez-vous qu'après avoir échappé aux gendarmes, lors du passage du hae de Gramlm lison, nous fûmes conduits dans une habitation où nous trouvâmes une femme, jeune et jolie, qui semblait exaltée par des passions violentes? J’ignore encore ce quelle nous voulait et pourquoi sa colore se tournait particulièrement contre moi, mais il me par.ut qu’e'ie~in-terveuait d'une manière favorable dans nos affaires, et. pour l'en remercier, je lui lis remettre le seul bijou qui me fût resté de notre opulence passée, une bague de quelque prix venant de mon père... Avez-vous oublié cela?
— Je me souviens de tous les incidents de cette cruelle nuit. Ma ria ; et comme à vous, ils me semblent bien mystérieux.
— Ce que je vais vous dire ne l'est pas moins. Tout à l’heure Jeannette a raconté devant vous qu'une pauvresse dit voisinage 1 trouvant ce malin la grille ouverte, s'était introduite dans le ! jardin pour me demander l'aumône. Cette femme m'a d'abord parlé de ses peines, de sa misère, mais, on me parlant, elle avait uu air inquiet, distrait. Enfin, quand elle n’a plus aperçu Jeannette, qui rôdait autour de nous, elle m'a glissé un papier dans la main et elle s'est sauvée.
— Quoi ! cette mendiante qu’on accuse d’avoir empoisonné le chien César...
— Attendez donc... Comme elle s'éloignait, j’at ouvert le .papier, qui était plié en forme de lettre, et qui contenait un
objet de petit volume. Lisez d'abord l'avis que l’on me donne, et voyez quel cas j'en dois faire.
Elle remit à son cousin un papier grossier et tout froissé, sur lequel étaient tracés par une main novice quelques mots mal orthographiés. Après un moment d’étude, Daniel parvint i pourtant à lire : « Prenez garde ! un grand malheur vous menace. »
Lejeune magistrat demeurait pensif.
— Ceci est bien vague, dit-il eufin, et cet écrit ne porte aucune signature.
— En effet. Daniel; mais j'ai lieu de penser que cet avertissement n'a pas été donné à la légère, et qu’il me vient d’une personne dont les intentions sont bonnes. Dans celle lettre se trouvait la bague de mon père, le bijou que j’ai fait remettre A la temme de la maison isolée; voyez.
Et elle relira de son doigt la bague bien connue de Daniel. Celui-ci, après l’avoir examinée, la rendit à Maria.
— Je m'y perds, dit -il ; qui donc aurait intérêt à inquiéter de pauvres femmes inoffensives, et quel est l'ami inconnu qui, en dehors de moi, veille ainsi à votre sûreté? Comment vous est revenu ce bijou dont vous vous êtes séparée dans des circonstances si extraordinaires? En dépit de moi-même, j’imagine qu'une personne de notre connaissance n’est pas étrangère à ces machinations. Mais, vous le voyez, Maria, il est maintenant de la plus haute importance que je retrouve cette mendiante, que je l'interroge, et que je lui arrache le mol de l'énigme. Persistez-vous à croire quelle n’est pour rien dans la mort subite du chien de garde?
— Comment concilier celte mauvaise action avec l’intention évidemment bienveillante de la lettre et du bijou ? Pour avoir accompli ces deux actes contradictoires, i! faudrait que cette femme fût folle...
\ — Peut-être est-elle forcée d’obéir également à des influences opposées, répliqua Daniel d'un air de réflexion. Quoi qu’il en soit, Maria, je vous prie de me donner des renseignements sur cette mendiante : comment est-elle vêtue? oü demeure-telle? (
• Maria ne fit plus aucune difficulté pour répondre à ces questions. La pauvresse était irès-reconnaissable à ses traits cruellement ravagés par la petite vérole, et mademoiselle de Mèréville se souvenait de l’avoir vue plusieurs fois, du haut de la terrasse, passer devant la villa. Elle put même indiquer à son cousin la misérable auberge oü la mendiante semblaitavoir élu domicile.
— Il suffit, reprit le jeune magistrat eu faisant ses prépara-
lifs de départ, je vais sur-le-champ aller trouver celte femme. Dans l’incertitude où nous sommes sur les motifs de sa conduite, j'agirai d'abord envers elle avec, une grande douceur; je me présenterai seul et sans l'appareil dont ma charge me met eu droit de m'entourer. Mais si elle refuse de répondre, ou si elle cherche à m'égarer par des mensonges, elle peut s'attendre à une inflexible sévérité... Un mot encore, chère Maria; votre mère, m'avez -vous dit, ne connaît pas l'avis menaçant que vous venez de recevoir?
— Non, Daniel ; je craignais de l’effrayer outre mesure. Bien qu’elle ne se ressente plus de son ancienne maladie depuis plusieurs années, le médecin, vous le savez, recommande de lui épargner toute émotion forte.
— J’approuve votre sagesse, ma bien-airaée Marie, mais alors chargez-vous de prendre vous-mème les précautions exigées par la prudence. L’avis que vous donne cette lettre, et la mort du chien de garde, peuvent signifier une même chose ; ne négligez donc rien pour vous mettre ù l’abri de toute agression du dehors. Que les portes du jardin soient tenues soigneusement closes; ne laissez pénétrer ici aucune personne inconnue, et soyez attentive à la plus légère circonstance d’une nature douteuse.
— Allons! allons! fiez-vous à moi, Daniel ; nous veillerons, vous pouvez y compter... Mais, vraiment, mon ami, allez-vous ainsi nous quitter sans avoir fait votre paix avec ma mère? H faut être indulgent pour ses faiblesses; elle a tant soulfert! t
— Le temps me presse, je vous chargerai de plaider ma cause auprès de ma tante, ei de lui présenter mes excuses pour mon départ subit ; vous aurez plus de chance que moi d'être écoutée avec indulgence... Et, tenez, pour atténuer mes torts à son égard, faites-lui part d'une circonstance dont la discussion animée d'aujourd'hui et sa retraite brusque m’ont empêché de lui parler. J ai renouvelé mesdémarches, vous ne l'ignorez pas, afin que tous les biens de votre famille, déclarés biens nationaux, vous fussent restitués ; cette fois, j'ai été très énergiquement appuyé par des amis paissants, et j'ai tout espoir de réussir. Que votre mère, si désireuse de recouvrer son domaine de Méréville, ne se presse donc pas découler certaines propositions; elle pourra peut-être rentrer en possession de ses biens héréditaires sans exiger de sa tille unique des sacrifices pénibles.
— Que dites-vous, Daniel? demanda Maria d’un ton joyeux, votre crédit nous obtiendrait enfin celte restitution si ardemment souhaitée?
— Ce n'est encore qu'un espoir qui peut être déçu... Mats
vous aussi, Maria, attachez-vous donc tant d’importance à recouvrer votre opulence passée.
U ne s'agit pas de moi, Daniel ; certes, je n'affecterai pas une
in différence absolue pour les avantages que la fortune procure; mais je songe surtout que si vos efforts étaient couronnés du succès, bien des difficultés de noire situation actuelle seraient aplanies, bien des projets qui nous affligent l’un et l’autre sefuient abandonnés. Réussissez, mon cher Daniel; réussissez, fe ?t je vous réponds que ma mère... Mais je ne veux pas tarder
davantage à luidonner cette bonne nouvelle... Adieu, mon ami. *
Elle lui adressa un geste affectueux et alla rejoindre la marquise. Ladrange, de son côté, se disposa à quitter la villa pour se mettre à la recherche de la pauvresse.
11 passa près de Jeannette et des vieux époux qui se lamentaient autour du corps inanimé de César, et il s’arrêta pour leur recommander la plus rigoureuse vigilance dans la maison. Après avoir obtenu leur promesse d une incessante surveillance, il sortit précipitamment.