‹ Les ChauffeursChapitre 9 sur 28 · LES VENDANGEURS · texte numérisé non relu

LES VENDANGEURS

Nous laisserons passer un intervalle de quatre années environ entre les incidents qui précèdent et ceux qu'il nous reste à raconter.

Pendant cette période, si féconde en grands événements politiques, un peu de sécurité était revenue sur le sol français pour ceux qu'on appelait encore les aristocrates. Le 9 thermidor avait changé bien des choses; la liste des émigrés était close, les prisons s'étaient rouvertes, et, sous le gouvernement du Directoire, les partis vaincus éprouvaient enfin une espèce de calme relatif.

Cependant, les quatre ou cinq départements compris entre Orléans, Chartres et Paris, ne jouissaient pas d'une tranquillité complète. Leur territoire, surtout dans les campagnes, était continuellement le théâtre de vols, d'incendies, d'assassinats accomplis dans des circonstances vraiment atroces. On ne parlait partout que de fermes pillées, de voyageurs détroussés et égorgés, de chautTeurs impitoyables qui torturaient leurs victimes, et l’alarme se propageait de proche en proche, bien au delà des lieux où s'exerçaient ces cruautés. Elles semblaient' être l’oeuvre d'une bande de scélérats merveilleusement orga-j nisée et dirigée avec une habileté remarquable; mais c’était! vainement que la force publique avait fait tous ses efforts poul la connaître et pour l’atteindre. Quelques-uns de ses membres avaient bien été pris et exécutés soit à Chartres, soit à Paris, et chaque fois on avait cru que ces malheureuses contrées allaient pouvoir enfin respirer; mais bientôt de nouveaux forfaits éclataient simultanément sur divers points, et venaient donner la preuve que l’existence de ia monstrueuse association ne tenait pas à une eeute tête. Les individus condamnés ai) dernier

supplice n'avalent pas dit un mot qui pût compromettre leurs complices, et ils étaient morts avec leur affreux secret. L'heure n'était pas arrivée encore où cette troupe de brigands, la plus nombreuse qui ait épouvanté la France, devait payer sa dette à la justice. |

A l’époque où nous reprenons ce récit, c’est à-dire au mois , de vendémiaire an Y, ou si l'on aime mieux en octobre 4796, il y avait au village de Saint-Maurice, à une demi-lieue de Char- ; très, une petite maison blanche à volets verts, comme les aimait Rousseau. Celte maison n’était pas située sur la voie publique, mais à l'extrémité d’un joli verger qu'un mur élevé et une grille en bois protégeaient contre la curiosité des passants. Une tonnelle de vigne, alors chargée de raisins vermeils, servait d’avenue à l'habitation. A droite et à gauche du mur de clôture s’élevaient deux pavillons : l'un était destiné à l'habitation du jardinier et de sa femme, presque centenaires tous deux, et qui vivaient là de temps immémorial : l'autre, dont l’entrée se trouvait de plain-pied avec une terrasse plantée de tilleuls, semblait être un cabinet de plaisance où les habitants du cottage intérieur venaient prendre le frais et s’amuser du mouvement de la grande route. Tout cela avait un aspect paisible ef riant qui faisait plaisir à voir.

Pendant longtemps cette maison de campagne, qui pouvait être du bien d'émigré, n’avait eu d’autres occupants que le Philémon et la Baucis de la loge d’entrée; mais, depuis trois années environ, elle était habitée par deux dames qui vivaient fort retirées. Qaund ces dames sortaient d’aventure, elles avaient une mise modeste qui ne pouvait attirer l’attention. L’une était jeune et charmante, l’autre âgée, à figure maladive : la mère et la fille sans doute. Une petite servante, fort discrète comme ses maîtresses, prenait soin, avec la jardinière, de leur ménage. Excepté un jeune homme vêtu de noir, qui venait chaque jour de Chartres pour passer une heure avec elles, les recluses ne recevaient personne; elles faisaient si peu de bruit que les gens du voisinage les connaissaient à peine» On les rencontrait parfois le soir, pendant les beaux jours, se promenant dans les sentiers solitaires de la campagne environnante; mais la plupart du temps elles se contentaient de se promener dans leur jardin, soigneusement entretenu et rempli de fleurs. Souvent aussi elles venaient s'asseoir dans le cabinet de plaisancï situé au bord de la route, et là elles employaient le temps à lire, à causer, à travailler ; mais les personnes étaient toujours fermées, et le faible murmure de leurs voix, parfois un éclat de rire argentin, révélaient seuls leur présence aux passants.

Ces dames inconnues, comme le lecteur l’a deviné sans (haute.

étaient la marquise de Méréville et sa fille Maria. La maison do Saint-Maurice appartenait au marchand de blé Leroux, maintenant I un des plus opulents fournisseurs des armées de la ' république. Il y avait installé les parentes de Daniel aussitôt que Itls temps étaient devenus plus tranquilles; et, grâce au crédit dont il jouissait, il avait pu les mettre à l'abri de toutes persécutions nouvelles. Le calme, le bien-être, la sécurité de cette existence n'avaient pas tardé à influer d'une manière favorable sur la mère et sur la tille, mademoiselle de Méréville avait repris sa santé, sa fraîcheur et presque sa gaieté d'autrefois; les effrayantes images du pas^é s'étaient peu à peu effacées de sdn esprit par le privilège heureux de la jeunesse; de à ces rires joyeux qui s'entendaient parfois du dehors. La marquise elle-même semblait avoir comp élément recouvré la raison ; les bons soins, la tranquillité d'esprit avaient triomphé de cette aliénation mentale résultant de secousses violentes et multipliées. Le seul vestige qui lui fût resté de sa funeste maladie était une fiévreuse activité, une humeur irritable et chagrine que la gaîté de sa tille ne parvenait pas toujours à dissiper.

Le jour dont nous parlons, par une belle matinée d'automne, il y avait une sorte de petite fêle intime dans la villa de Saint- Maurice ; il s'agissait de vendanger la tonnelle de vigne qui traversait le jardin, et tous les habitants de la maison s’étaient réunis pour cette solennité. Seule, madame de Méréville n'avait pas voulu prendre part à ce divertissement. Réfugiée dans le cabiifet de plaisance, elle lisait attentivement plusieurs lettres arrivées le matin. La porte ouverte lui permettait de voir les vendangeurs, et souvent leurs cris joyeux parvenaient jusqu'à elle; mais elle ne s'en occupait pas cl demeurait absorbée dans sa lecture.

.En revanche, Maria semblait tout entière à son innocent bonheur; vêtue d’un léger déshabillé de couleur claire, ses beaux cheveux retenus autour de la tète par un simple ruban, elle s'effurcait,«des ciseaux à la main, d’enlever les plus belles grappes à sa camériste Jeannette. Celle-ci, fraîche brunette à .jupons courts, dont les traits exprimaient autant de malice que le vivacité, avait l'air, la flatteuse ! de disputer ces trophées j appétissants à sa maîtresse, taudis qu'en réalité elle récol- » lait seulement les raisins verts ou déjà rongés par les frelons. Cette rivali é divertissait fort les jeunes filles, et elles riaient à qui mieux mieux, tout en picorant les grains les plus mûrs. Un peu plus loin, le vieux Jean-Pierre, le Philémon de céans, monté sur une échelle, branlante comme lui, vendangeait plus consciencieusement et jetait les grappes dans un ample panier

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que sa vieille compagne tenait ouvert au-dessous de lui. Un gros chien dogue, au collier armé de pointes de fer, dirait d’un air indolent au milieu de cemonde alfaiié. Cette jolie scène, éclairée par un doux soleil, eût appelé le sourire sur les lèvres les plus revêches et réjoui le cœur le plus froid.

Jeunes ei vieux trouvaient un tel plaisir â ces occupations, qu'ils n'avaient pas entendu la grille extérieure s'ouvrir et le sable lin des allées crier sous les pas d'un visiteur. Tout à coup surgit au milieu d’eux le jeune homme vêtu de noir qui seul était admis dans la demeure des dames de Mérèville; nous n’avons pas besoin de dire que c’était Daniel Ladrange. Jeannette l'aperçut la première, et, de saisissement, elle laissa tomber un beau grain de muscat qu’elle portait à ses lèvres.

— Sainte Vierge! citoyen ^adrange, dit-elle d'un air un peu confus, comment êtes-vous entré ici ?

— Eh! par la porte, étourdie que vous «êtes! parla porte, qui n'était pas fermée à clé, malgré mes recommandations pressantes... Mais je n'ai pas le courage de gronder aujourd'hui; aussi bun les précautions commencent à devenir moins nécessaires

Au bruit des voix, Maria s’était retournée.

— Mon cousin Daniel ! s'écria-t-elle en rougissant de plaisir. Eh bien! Daniel, vous allez vendanger avec nous. Allons! venez ici ; sur'out ne vous avisez pas de mutiler ces belles grappes, que je veux conserver pour ma mère.

Tout en parlant, elle avait mis un panier à moitié plein de raisins entre les mains de son parent, dont la gravité naturelle semblait déconcertée par celte pétulance. Elle allait continuer sa récolte, quand Daniel lui dit avec embarras, sans toutefois oser déposer le fardeau dont il avait plu à la vive jeune fille de le charger :

— Je vous demande grâce, chère Maria. J'ai des choses importantes à vous apprendre aujourd'hui , et je ne saurais m'arrêter longtemps ici... Où est madame de Mérèville?

— Ma mère est là dans le pavillon ; voulez-vous la voir ?

— Tout à l'heure. Auparavant, je désirerais m'entretenir avec vous.

— Avec moi? Bon Dieu ! qu'avez-vous donc à me dire ?

— Beaucoup de choses; j'apporte une fraude nouvelle.

— Venez donc, nous pourrons nous asseoir là-bas, dans le berceau de clématite. Mais tenez, l’impatience me gagne déjà. Avant d'aller plus loin, un mot, je vous prie. La nouvelle que vous apportez est-elle bonne, est-elle mauvaise ?

— Elle est bonne pour moi et pour ceux qui m’aiment?

— Merci, mais j'aurais cru le contraire à voir votre mine sè-

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rieuse. Maintenant, vous pouvez laisser là ce panier, et allons au berceau de clématite.

Daniel déposa son fardeau avec empressement, et prenant le. bras de sa cousine, ils se dirigèrent vers un petit bosquet* touffu. Maria s'assit sur un banc de pierre.

— Allons ! ne me faites pas languir, reprit-elle avec sa vivacité ordinaire; ma mère sans doute n'ignore pas votre arrivée, et elle pourrait s'offenser de votre retard à vous rendre auprès d’eile. Vous savez combien elle est rigoureuse sur le chapitre des convenances ?

— C’est surtout envers moi qu'elle est sévère, Maria; sa froideur m'afflige et m’alarme chaque jour encore davantage, je crains que vous ne finissiez par éprouver aussi les fâcheux préjugés que ma tante semble avoir conçus à mon égard ; et c'est pour obtehir de votre bouche une réponse précise sur ce point que j'ai désiré vous entretenir.

Maria se mit à rire

— Quoi donc! reprit-elle d’un (on railleur, est-ce pour me dire cela que vous effarouchez notre joie avec votre figure austère, que vous interrompez notre vendange ? Est-ce là votre grande nouvelle ? En vérité, Daniel, je veux vous donner un avis. Voire profession d’avocat, que vous avez reprise au barreau de Chartres, votre habitude de parler devant les cours de justice, donnent à vos paroles et à vos manières je ne sais quoi d'emphatique et de bizarre.

— Vous ne m'avez pas compris, chère Maria; ma question n’est pas aussi inopportune que vous paraissez le croire, et vous ne sauriez trouver de l'emphase de palais dans mes paroles, quand je vous adjure de me dire si vou^avez pour moi une affection sincère, profonde^ à toute épreuve, semblable enfin â celle que je ressens pour vous ? t

— En pouvez-vous douter, Daniel ? répliqua mademoiselle de Méréville, et cette fois avec émotion ; n'etes-vous pas notre ami le meilleur, le plus dévoué ? Je n'aime pas à rappeler les souvenirs d'une époque encore récente ; mais quanti une mort tragique est venue m’enlever mon malheureux père, n’est-ce pas vous qui nous avez protégées, ma mère et moi, qui avez veillé sur nous avec une sollicitude, un dêvoùment sans bornes ? Que fussions-nous devenuls sans vousPDa liberté, la vie, nous vous devons tout, Daniel ; croyez-vous que nous puissions l’oublier ?

— Il ne s'agit pas de reconnaissance , Maria , répliqua Ladrange avec quelque impatience, et vous le savez bien ; l'affection dont je parle est d'une autre nature. En deux mots, chère

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Maria, car les moments sont précieux, me permettrez-vous de demander votre main à votre mère, .aujourd'hui même ?

La jeune tille détourna la tête avec une grâce pudique*

— Est-il donc besoin de cette permission ? balbutia-t-elle : ne sommes-nous pas depuis longtemps tiaucés l'un à l'autre par le malheur ? Ne sommes-nous pas , depuis notre enfance» comme frère et sœur t» N'avons-nous pas eu de communes joies, de communs chagrins ? Il me semble à moi que dès à présent rien ne pourrait plus nous séparer.

Ladrange éprouvait une sorte de ravissement ; il pressa contre ses livres une main qu'on ne retirait pas.

— Merci, Maria, répliqua-t-il ; j’attendais, ou plutôt je souhaitais, sans oser y croire , cet acquiescement de votre part.

Ce n’est pas d'aujourd'hui, vous le savez , que j'aspire à ce bonheur ; mais, naguère encore , proscrit comme vous, réduit à me cacher, sans état lixe, sans fortune, de quel front auraisje osé vous demander d'unir votre sort au mien ? Aujourd’hui, enfin, ma hien-aimèe Maria, les circonstances viennent de chan- . ger; celui qui sollicite votre main n'est plus un pauvre avocat obscur, incapable de vous donner un rang dans le monde ; il est le directeur du jury (t) de Chartres, un des premiers magistrats de ce département.

— Serait-il possible, Daniel ? Quoi ! cette place importante dont la vacance mettait en émoi toutes les ambiiions locales.. .

— Celte place , c’est moi qui l'ai obtenue , ma chère Maria, et en voici la preuve, répliqua Ladrange en tirant de sa poche un parchemin scellé du sceau de l'État.

i’uis remarquant la profonde stupéfaction de sa cousine :

— Vous voyez, Maria, poursuivit- il avec un sourire mélancolique , un effet très-ordinaire des révolutions ; tel se trouve au bas de la roue qui remonte subitement au sommet, souvent pour retomber encore. Un de mes amis politiques , échappé comme nous avec peine au dernier supplice , jouit maintenant d'un crédit presque illimité auprès du gouvernement. Les crimes horribles commis autour de nous par des malfaiteurs inconnus ont fait sentir la nécessité de mettre à la tête de la justice, dans ce département, un homme jeune, actif, infatigable, qui dépistât enfin ces assassins Invisibles et les poursuivît avec une inflexible rigueur. L ami dont je parlais a jeté les yeux sur moi pour remplir cette lâche, il ni écrit qu'il a répondu corps pour corps au ministre de mon énergie, de fha sagacité, et vous pouvez croire, chère Maria, que je m'efforcerai de mériter cette

(1) Les fonctions de directeur du jury correspondaient alors A celles d’un procureur général de nos jours.

confiance. J’arracherai enfin le voile dont secouvrent ces scélérats, et je les poursuivrai sans paix ni trêve jusqu’au dernier.

Il s'exprimait avec une chaleur qui effraya mademoiselle de MérAville.

— Prenez garde, Daniel ! répliqua-t-elle; le poste qu’on vous donne est dangereux . Les gens dont il s'agit, et dont la pensée seule me fait frémir, sont nombreux, capables de tout. Ils pourront vouloir punir votre zèle passionné...

— Rassurez-vous ; il y aura trop loin de moi à cette horde de misérables. Vous ne connaîtrez, je l'espère , ma nouvelle charge que par la considération qu elle attirera sur ma bienaimée compagne.

\ Ils gardèrent un moment l’un et l’autre un silence plein de I charme.

1 — Ainsi donc, Maria, reprit enfin Daniel , nos cœurs s'entendent, et nous pourrons être heureux après tant de traverses et de souffrances ; mais êtes-vous sûre que votre mère ne s'opposera pas...

— Et pourquoi s’opposerait-elle à l'a, complissempnt de nos vœux , cher Daniel ? Ma mère , autrefois si entichée de sa noblesse, a reçu de rudes leçons de l'adversité ; ses bouffées d’orgueil se sont complètement dissipées. Aujourd hui, ce que l’on pourrait lui reprocher, ce serait le désir de posséder, le besoin impérieux de bien-être et de repos qui s'est emparé d'elle. Il ne faut pas l'en blâmer, Daniel, mais l'en plaindre. Habituée à l'opulence, elle a connu les privations, presque la pauvreté ; elle a dû recourir pour vivre à des cecours èlrangers. Ainsi, je ne vous ai pas caché qu'ejle éprouvait une peine secrète à demeurer ici , dans une maison appartenant A Leroux, le digne homme envers lequel nous avons contracte déjà trop d'obligations.

— Chère Maria , ce n'est pas du citoyen Leroux que vous êtes les hôtesses; vous êtes les miennes, je vous lai dit déjà bien des fois. Celte maison m’est louée par un bail authentique donl je me suis engagé à payer le fermage ; il n'y a donc rien de blessant pour voire fierté dans celle hospitalité que vous accorde un parent , un ami autrefois comblé lui-mtme de vos bienfaits.

— C'esl fort bien, Daniel, mais ma mère assure qne vous parlez ainsi uniquement pour apaiser nos scrupules de délicatesse, car vous avez été ruiné vous-même par la révolution. Quoi qu'il en soit, la charge importante dont vous venez d èlre revêtu, et dont les émoluments sont sans doute importants , va couper court à toutes les objections. Ma mère , j'en ai la certitude, ne craindra plus de devoir sa tranquillité à... à son fils.

Daniel était pensif.

— J'ai beau faire, reprit-il, je tremble à la pensée de demander à ma tante ce qui est l'objet de mes plus chers désirs. Elle ce eaelie de moi : elle a des manières mystérieuses ; elle paraît préoccupée de quelque grand projet. Elle entretient une correspondance active avec des agents éloignés, et je me demande dans quel but secret...

— Mon Dieu ! Daniel , il n'y a pas de mystère à cela ; ma mère, toujours poursuivie du désir de recouvrer sa fortune, s'est avisée d'écrire à son ancien intendant de Méréville , un lrès-honnète homme de loi qui avait jadis la confiance de la famille. Notre terre , vous le savez, n'a pas été vendue, peutêtre par suite de l'influence que vous avez exercée en temps opportun, et nos biens pourraient nous être restitués, si le mauvais vouloir de quelques personnes n'y faisait obstacle ; c'est ce mauvais vouloir que ma mère s'efforce de combattre en employant l'entremise de son homme de loi. Elle promet, elle intrigue, elle supplie, et elle espère ainsi arriver à la réalisation de ses plans ; voilà l'origine de celte active correspondance.

— Je doute que votre mère réussisse, car je sais contre quelles insurmontables difficultés elle viendra se heurter... Eh bien ! vous i’avouerai-je, chère Maria? quoique je n'aie rien négligé moi-même pour amener le résultat auquel elle aspire, j ai vu jusqu’ici, sans trop de chagrin , l'impuissance de nos efforts à ce sujet. Il me semblait que cette restitution de vos biens renverserait mes espérances, et que l'abîme existant autrefois entre le pauvre orphelin et la jeune héritière s'ouvrirait de nouveau. Je voulais, dans mon égoïsme, que vous et ma tante, vous ne dussiez rien qu'à moi...

— Grand merci, cousin Daniel, répliqua la jeune fille d’un ton moqueur, ma mère a bien raison de prendre elle-même le timon de ses affaires, car nous ne reverrions jamais peut-être les beaux ombrages du parc de Méréville... Mais, j'y songe, Daniel. Pourquoi, dans l ènumération de vos avantages futurs, ne rappelleriez-vous pas à ma mère (en vérité j'ai honte de vous donner un tel conseil ! ) les deux legs de chacun dix mille écus qui nous ont été faits par notre pauvre oncle Ladrange?

Le front du jeune magistrat s'assombrit.

— A mon tour. Maria, je n'aime pas à revenir sur cette lugubre affaire; il faut pourtant, quoi qu'il m’en coûte et quoi qu'il doive vous en coûter à vous-même, que je vous donne des explications sur le retard apporté à la délivrance de ce doubla • legs. Vous savez comment notre oncle, cédant à des scrupules i de conscience, s'est décidé à reconnaître, par son testament, un fils illégitime oublié depuis longtemps, et comment il l'a

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institué son héritier à la condition qu'il épouserait... une jeune personne peu disposée, je l’espère, 4 subir ces tyranniques exigences.

Maria lit un geste significatif.

— C'est l'absence de ce tils inconnu, poursuivit Daniel, qui

retarde l'exécution du testament de notre oncle. Le notaire, qui est dépositaire de ce testament, a vainement fait des recherches dans le village de l'Anjou autrefois habité par ce jeune homme; ces recherches ont été vaines jusqu'ici. Moi-même j’ai pris dés informations minutieuses, j'ai envoyé dep émissaires; je n'ai oas obtenu de meilleurs résultats. J'avais compté d'abord sur u.i colporteur du même pays, que nous rencontrâmes dans une funeste circonstance à la ferme du Breuil, et à qui j'ai toujours soupçonné que nous avions dû plus tard notre délivrance; mais cet homme, soit qu'il ait oublié ma commission, soitqu'il soit mort pendant ces dernières aunées, n'à plus donné de ses nouvelles. Tout espoir semble donc perdu de retrouver jamais le malheureux enfant à qui notre parent a rendu si tardivement justice ; et, puisque je suis en train de confesser mes mauvais sentiments, cbère Maria, je vous dirai encore à ma bonté que je me suis pris souvent à me féliciter de l'insuccès de mes démarches. En effet, si François Gauthier est encore vivant, qui sait à quel rang il aura pu parvenir? Et s'il était à la fois jeune, beau, riche, bien élevé, ne pensez-vous pas que, dans la situation d'esprit où se trouve voire mère,* elle ne s'opposerait peut-être point à la réalisation de la clause singulière portée dans le testament ? . •

Mademoiselle de Mérévilie partit d'un nouvel éclat de rire.

— Vous rêvez, mon pauvre Daniel, reprit-elle ; j’en demande pardon à votre gravité, mais vous rêvez tout éveillé. Bien que ma mèrê ne conserve plus rien aujourd'hui de ses préjugés d’autrefois contre la roture, elle ne consentirait jamais à de pareils arrangements, et fiit-ellé capable d'y consentir, je m’y opposerais, moi, de toute ma force... Mais, poursuivit-elle, puisque vous avez fait votre roman au sujet de ce M. François Gautier, il me sera bien permis de faire aussi le mien. J’imagine donc que ce cher cousin, s'il existe, aura épousé depuis longtemps quelque grosse paysanne angevine ou percheronne: qu’il sera devenu père de cinq ou six marmots mal débarbouillés qui barbotent, à l'heure présente, au milieu des

E ouïes ei des canards d’une ferme, 6e souciant fort peu de leur aut et puissant cousinage... Hein! pourquoi mon roman serait-il plus absurde que le vôtre?

Daniel lui-mèmé ne put se défendre de partager la gaîté de la malicieuse jeune fiiic. Comme ils riaient encore. Jeannette

accourut les provenir que madame de Mèréville désirait les voir sur-Ie-charop l'un et l'autre dans le pavillon.

— Elle sait donc que je suis ici? demanda Ladrange un peu alarmé. Et de quelle humeur est-elle. Jeannette?

— 1) assez bonne humeur, mMisieur Daniel. Elle a reçu eu matin des lettres qui paraissent lui faire plaisir.! Cependant, croyez-moi, ne lardez pas trop à vous rendre auprès d’elle, car son humeur aigrit aussi vite que le lait en, temps d'orage.

Et la jeune servante s'éloigna en sautillant ; Maria s'empressa de se lever :

— Allons ! Daniel, reprit-elle en adressant à son parent un sourire coquet, le moment est favorable... Oserez-vous cette fois en proliter ?

— J'oserai, chère Maria, j’oserai ; vous allez voirl

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