‹ Les ChauffeursChapitre 12 sur 28 · LE PALÀIS-DE- JUSTICE · texte numérisé non relu

LE PALÀIS-DE- JUSTICE

Grâce aux renseignements fournis par mademoiselle de Mérèville Daniel n'eut pas de peine à trouver la maison où logeait la mendiante. C’était un cabaret de la plus mauvaise apparence et du plus mauvais renom, à demi caché dans des arbres et des buissons, au bord du chemin, comme un voleur en embuscade. Ladrange pénétra dans un rez-de-chaussée noir et sale, meublé de tables boiteuses et de bancs éclopés. Il n y avait pas en ce moment de consommateurs dans cette pièce. L ne vieil le femme, aux vêtements sordides, sans deute la maîtresse du logis*, était assise devant une fenêtre et ravaudait du mauvais linge. À la vue d'un visiteur si différent des gens qu’ellerecevaitd ordinaire, elle se leva d'un air empressé; et comme Daniel, révolté par l’odeur de ce lieu, s’était arrêté après avoir fait quelques pas, elle lui dit, en donnant ù ses traits ignobles une expression

caressante *•

— Entrez, entrez, citoyen ; que faut-il vous servirP Asseyez-

vous donc, ie vous en prie. .. . ,

Mais Daniel s’y refusa, et, surmontant son dégoût, il se hâta de demander à la cabaretière si elle ne logeait pas chez elle, depuis plusieurs jours, une femme qu’il dépeignit et que l’on supposait exercer la mendicité. La cabaretière, déçue dans son gspoir ne parut pas disposée à comprendre ce qu’on deaian-

«lait. Reprenant sa place et son ouvrage, elle répondit d’un ton maussade:

— Est-ce que je sais, moi ! Nous voyons ici tant de monde !

Daniel insista, et ajouta des particularités très-précises sur la

personne qu'il cherchait. Ses efforts échouèrent devant le mauvais vouloir de la vieille. Alors, changeant de ton, il déclina sa qualité de magistrat, et annonça que si l'on ne répondait pas avec franchise à ses questions, il se verrait obligé d'agir de rigueur. Ces menaces eurent un plein succès ; la vieille recouvra subitement l'intelligence et la mémoire.

— Ah! ah! je sais qui vous voulez dire, reprit-elle avec un embarras mal dissimulé, c’est cette femme qu'on appelle la Grêlée, et qui loge eu effet chez nous depuis la semaine dernière... Mais elle n’a pas fait de mal, j’espère ; et l’on n’a rien â lui dire pour avoir honnêtement demandé l'aumône aux passants et aux voyageurs?

— C'est possible; mais si vraiment elle n’a rien à redouter de la justice, pourquoi donc avez-vous feint d’abord de ne pas la connaître?

— Dame! citoyen, on craint toujours de mettre une pratique dans l'embarras... Et puis comment s’imaginer qu'un grand monsieur tel que vous eût affaire à la Grêlée?

Ladrange dut se contenter de cette excuse, et recommença ses questions sur nouveaux frais ; mais il ne put tirer de la vieille que des détails sans intérêt. La Grêlée sortait quelquefois dans la journée pour aller mendier, mais la plupart du temps elle demeurait enfermée dans une petite chambre dont elle avait payé le loyer d’avance jusqu'à ce jour; du reste, nul ne savait qui elle était.

De son côté, Daniel, comme on peut croire, n’avait garde de soupçonner, dans 13 pauvresse qu'on appelait la Grêlée, Fancbette Bernard, la fille déshonorée de l’ancien fermier de son oncle. 11 n’avait fait qu'entrevoir Fanchette, ei il ne l'avait jamais entendu appeler par son sobriquet. Maria elle-même, qui avait reçu la mendiante à la villa le matin, ne l’avait pas reconnue; 0»r, ainsi que son cousin, elle n'avait vu la fille de Bernard tyt'une fois, dans une salle faiblement éclairée, et au milieu de ïirconstances bien capables de troubler son esprit. Cependant le jeune magistrat poursuivit ses investigations sans se laisser déjourager par ce premier échec.

— Maintenant, bonne femme, reprit-il avec sévérité, réfléchissez bien à ce que vous allez répondre... Personne n’est-il venu chez vous demander la Grêlée? Ne l'avez-vous jamais vu« s'entretenir avec quelqu'un, soit ici, soit ailleurs?

Lu caburetière éluda la question.

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— Ah! citoyen, reprit-elle, comment saurais-je ce qu’elle fait, quand elle va de droite et de gauche demander son pain? Mais, voyez-vous, quoique jeune encore, la pauvre Grêlée n'est pas belle, et il n'y a pas de danger que les hommes lui adres- ! sent la parole.

Et la mégère se mit à ricaner.

— Suit ; mais ne recevait-elle la visite d’aucune femme? N’es- \ savez pas de nier, citoyenne; j’ai des raisons de croire...

Lh bien! puisque vous le savez... oui, oui, je crois avoir vu deux ou trois fois une femme de la ville venir demander la Grêlée.

— Une femme encore jeune, fort jolie, et vêtue avec une certaine recherche?

— C'est bien cela; notre pensionnaire disait que c’était une colporteuse, et elles s’enfermaient dans la chambre pour causer ensemble.

Daniel venait d’éclaircir un point important jsansaucun doute, la colporteuse qui visitait la Grêlée était celle qui avait joué un rôle dans les événements du bac de Grandmaison.

— 11 suftil, reprit il; quand cette colporteuse est-elle venue chez votre pensionnaire pour ia dernière lois ?

— Pas plus tard que ce malin, etil n’y a pas une heure qu’elles

sont sorties.

— Sorties! répliqua Daniel alarmé; mais sans doute la Grêlée va revenir?

— Je ne sais trop, citoyen ; elle a payé sa dépense hier au soir, et je viens de m'apercevoir quelle avait emporté ses effets. Ce n’est pas bien lourd, allez! le tout tiendrait dans les poches d'une honnête femme. Mais, reviendra-t-elle ou non? Elle n'a rien dit, tant elle était pressée; sa compagne et elle se sont dirigées du côté de la ville.

Daniel éprouva une violente contrariété en voyant se rompre dans sa main le lit de cette intrigue. Cependant il ne dit rien qui put trahir ses impressions secrètes, et, après avoir recommandé très sévèrement à ia vieille de ne parler à personne de sa visite, il quitta le cabaret.

11 marchait tout pensif et d'un pas rapide; telle était sa préoccupation, qu'il n'aperçut pas, à vingt pas de lui, un homme < bien vêtu qui venait en sens inverse; ect homme, en le reconnaissant, se jeta derrière un buisson, au bord de la route. Daniel passa ; quand il fut à une certaine distance, le personnage qui avait fui à son approche, et qui n’était autre que le Beau- François, éleva doucement la tète au-dessus du feuillage et le suivit des yeux jusqu'au détour de !a route. Alors, entin, il

quitta sa cachette, et se dirigea vers le cabaret, où il entra, non sans s'être retourné plusieurs fois.

Lejeune magistrat continua d'avancer vers la ville, en réfléchissant aux moyens les plus sûrs de déjouer les machinations dont il avait constaté l'existence. Les choses en étaient venues û ce point qu’il ne devait plus hésiter à user de l’autorité que lui donnait sa charge. La mort du chien de garde à la suite de la visite de la Grêlée, l’avis menaçant transmis à mademoiselle de Méréville, et la disparition subite de la mendiante justifiaient suffisamment l' intervention de l'autorité judiciaire. Daniel s’arrêta donc à la pensée de lancer un mandat de comparution contre la Grêlée et contre la colporteuse, sauf à les relâcher aussitôt si elles fournissaient des explications satisfaisantes. Quant au cabaret où avait logé la Grêlée, il devenait urgent d’y établir une surveillance occulte, d’autant plus que, de ce poste, les agents de la force publique pourraient également veiller à la Sûreté des dames de Méréville qui demeuraient en face.

Ces déterminations une fois prises, on ne sera pas étonné dte retrouver, une heure plus tard, le jeune magistrat rédigeant les ordres nécessaires dans le grand cabinet officiel qu’il occupait au Palais de Justice de Chartres. Comme il apposait les derniers cachets sur ces mandais, et comme il allait sonner pour qu’ils fussent expédiés sur-le-champ à qui de droit, on vint lui annoncer que le lieutenant de gendarmerie de la ville demandait à le voir pour affaire de service. Cet officier ne pouvait arriver plus à propos, et Daniel donna l’ordre de l'introduire sur-lechamp : c’était l’ex-brigadier Vasseur.

Ladrange ne l’avait pas revu depuis la fameuse soirée où il avait trompé la surveillance du brave militaire. Pendant ces dernières années, Vasseur était resté à sa résidence de N***, à l’autre extrémité du département; c’était seulement depuis quelques jours qu'il avait été envoyé à Chartres avec un grade supérieur, récompense mèrilée de ses services, et il venait pour la première fois prendre les ordres du magistrat chargé de l'administration de la justice départementale.

Nous connaissons déjà sa haute taille, sa belle tournure, sa grosse moustache noire et sa figure mâle; mais il semblait qu’en ce moment, malgré son épaulette d'argent toute neuve, il eût perdu l’air d’assurance et de fierté qui le caractérisait ha- f bitueilement. Quand il enfra.il marchait avec embarras, la tète baissée, en tortillant son chapeau galonné; il salua timidement.

Daniel, au contraire, s'était levé avec empressement, et avait fait quelques pas au-devant de lui.

— Enchanté de vous voir, lieutenant Vasseur, dit-il en souriant; eh quoi! ne me reconnaissez- vous pas? Nous nous sont-

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mes pourtant vus autrefois, et dans des circonstances asse* critiques pour l’un et pour l'autre.

— Je vous reconnais, citoyen Ladrange, je vous reconnais parfaitement, répliqua Vasseur en jouant avec la dragonne de son sabre.

— Eh bien! alors, ne saurions-nous, en dehors du service, nous considérer comme de bons amis P

L’officier, d'abord étonné, finit par reprendre quelque assurance.

— Ainsi, citoyen Ladrange, demanda-t-il en attachant son œil noir sur Daniel, vous me pardonnez... là, bien vrai ?

— Quoi donc ? De nous avoir arrêtés, mes parentes et moi, et d’avoir voulu nous conduire devant le tribunal révolutionnaire? Pourquoi vous garderais-je rancune, Vasseur? vous remplissiez votre devoir.

— Non, non, ce n’est pas cela, citoyen, répliqua l'officier avec confusion ; je vous demande si vous pourrez jamais oublier la faute que j'ai commise en vous laissant échapper, vous et vos dames, et si vous pourrez avoir désormais confiance en moi, quand je me suis laissé bercer si ridiculement en votre présence?

Daniel crut qu'il plaisantait, et le regarda fixement à son tour ; mais voyant l'air contrit et sérieux du pauvre homme, il partit d un éclat de rire.

— Morbleu! dit-il, la question est impayable! Savez-vous bien que si vous ne vous étiez pas laissé berner, comme voudites, nous eussions pu nous tirer fort mal de cette aventure, « que, selon toute apparence, je ne seiais pas aujourd'hui directeur du jury de ce département ? Allons, mon cher Vasseur, asseyez-vous... Je vous pardonne très-aisément la faute dont vous parlez, je vous assure.

Lui-même reprit sa place, et l'officier de gendarmerie obéit machinalement.

— Vous êtes un digne jeune homme, citoyen Ladrange, ditil d'un ton de reconnaissance; mais moi je me reprocherai toujours mon inconcevable stupidité dans la circonstance dont il s’agit. Avec quelle facilité ces gens se sont moqués de moi ! Mc persuader que le pont avait été emporté par une inondation quand j'aurais pu reconnaître le mensonge en faisant une centaine de pas de plus! Et ce médecin-vétérinaire, qui vint me farcir la tète de sornettes pendant que les autres préparaient leur coup !... Le coquin! si jamais je remettais la main sur lui... Mais vainement ai-je battu le pays dans tous les sens depuis cette époque; le drôle n y a pas reparu, et personne n’a pu rne donner de ses nouvelles... Oui, oui. i'ai été un niais, un imbè*

cile, un âne bâté, et je ne me pardonnerai pas ma sottise, que je n’aie tiré vengeance de ce tour sanglant !

— Allons, mon cher Vasseur, cette ancienne affaire est aujourd’hui tombée dans l’oubli, il n'y faut plus revenir... Quant à moi, je vous en ai voulu si peu de votre conduite passée que vous me devez votre nouveau grade et votre nomination à la résidence de Chartres. Je vous connais de longue date ; je sais .combien vous êtes brave, énergique, vigilant; j'ai souhaité de îyous avoir près de moi afin que vous m’aidassiez dans une œuvre /difficile.

— Quoi! citoyen Ladrange, c’est vous ! s'écria Vasseur avee impétuosité; c’est à votre bonté que je dois cet avancement inespéré dont je me croyais indigne... Merci , merci!... je vous promels, sur mon honneur, de réparer bientôt l'unique faute que l’on puisse me reprocher.

— Encore une fois, lieutenant Vasseur, personne plus que moi n’est disposé à excuser la faute dont il s’agit... N’en parlons plus. Je compte vous fournir des occasions oü votre sagacité si connue pourra prendre sa revanche.

— Oui, oui, mettez-moi à l'épreuve, citoyen Ladrange! s’écria chaleureusement l’officier, et vous verrez si je me laisserai encore jouer par les malins... Pourvu toutefois, ajouta-t-il aussitôt avec une sorte de timidité, que vous ne nous employiez pas à la politique; dans ces temps de révolutions, c'est la politique qui nous perd, nous autres agents de l'autorité. Sans elle, les malfaiteurs seuls devraient nous détester et nous craindre. Tenez, citoyen Ladrange, quand je songe que vous, si bon, si juste, si honorable, vous qui en ce moment occupez un poste éminent, j’ai été chargé de vous conduire dans cette maison même, il y a quatre ans, avec des chaînes aux pieds et aux mains,

I 'e ne puis m’empêcher de songer parfois que les affaires de ce las monde ont l’air d'aller à tous les diables.

— Ceci, Vasseur, reprit Daniel en souriant, est un retour fort . ordinaire des choses humaines... Toutelois vous êtes soldat, [ et je vous conseille de ne pas trop vous arrêter à de pareilles "éilexions. \

— Sans doute, mais on peut bien être soldat et exprimer dans l'occasion une préférence. Aussi, je vous le répète, don- * lez-moi des malfaiteurs à tarabuster, et vous verrez si je reiiigne à la besogne.

— Et c’est aussi contre les malfaiteurs que je vais me serv ir de vous, mon cher Vasseur. Vous savez combien les crimes se multiplient depuis quelque. temps dans ce pays; j’ai reçu les pouvoirs les plus étendus pour arriver à leur répression, et j’esuère avec voire concours remplir dignement ma tâche.

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— A la bonne heure, citoyen Ladrange, vousverrez, en pareil cas, de quoi je suis capable... Eli Lieu ! avez-vous quelques révélations, quelques indices, au sujet des crimes commis récemment au moulin de Saint- Avit et sur la route de Rambouillet? Il faudrait si peu de chose pour nous mettre sur la voie de la vérité :

— Malheureusement, mon cher Vasseur, les premières données nous manquent absolument. L’infernale habileté de cea scélérats déjoue toutes les suppositions, annule tous les etforls.

— On y arrivera, citoyen Ladrange, on y arrivera, répliqua l’officier de gendarmerie d'un air pensif; nous finirons bien par avoir notre tour, que diable! Et tenez, poursuivit-il, je songe toujours, malgré moi, à ce qui se passa la nuit que vous savez, à la ferme du Breuil. Ça vous afflige de revenir sur cette vilaine affaire, où votre oncle et sa servante périrent d'une manière si effroyable ; maisplus j'y réfléchis, plus je suis persuadé que j'avais là sous la main les deux principaux coupables, deux meneurs de la bande.

Daniel tressaillit et releva vivement la tète.

— De qui parlez-vous, lieutenant Vasseur? demanda-t-il, et qui soupçonnez -vous ?

— Avez-vous donc oublié, citoyen Ladrange, ces deux particuliers qui prétendirent avoir été enfermés dans la grange du Breuil tandis que le mcurlre se commettait au château? Pour moi, je les ai toujours présents à la mémoire, et leur nom, comme leur signalement, est gravé dans ma cervelle... L’un d eux, qu'on appelle Jean Auger, est un grand gaillard bien bâli, qui se dit colporteur; l'autre est un borgne à mine fùlée, qui s'appelle le Borgne-de-Jouy de son nom de plaine; je les reconnaîtrais l’un et l'autre entre mille.

— Et d'où vous vient celte opinion, Vasseur, que ces deux tommes nélaient pas étrangers au crime ? Ne fûtes-vous pas le premier à dunnerl'ordre de les relâcher après un interrogatoire?

— Oui, citoyen, j'ai fait cela, et en pareille circonstance je le ferais peut-être encore, attendu que leurs réponses ne donnaient pas prise sur eux : et pourtant je jurerais bien que ces deux gaillards avaient joué un rôle important dans les abominations de la nuit.

— Mais, encore une fois, sur quoi basez-vous cette croyance ? demanda Daniel, qui, comme on le peut croire, prenait un vif intérêt à cette conversation ; auriez-\ousrevu ces deux hommes, OU bien des faits nouveaux venus à votre connaissance...

— ■ Je ne les ai pas revus, et de leur côté, selon toute apparence, ils ne tiennent pas beaucoup à se retrouver sur mon ekemiu. Mais, que voulez-vous ! c'est chez moi de l'instinct,

et cet instinct ne me trompe pas. Si donc jamais l’on ou l’autre , de ces drôles venait à être conduit devant vous, examinez-le . minutieusement, et je vous garantis...

Il s'interrompit tout à coup. Une sourde rumeur qui s'élevait depuis un instant de l'antichambre voisine devint olus bruyante, et l'on distingua une voix qui disait:

— Je vous répète qu'il est toujours visible pour moi, que diable ! J'ai à l'entretenir d'affaires de famille.

Et la porte s’ouvrant avec fracas, le Beau-François, toujours en costume d’incroyable, entra fièrement, le sourire sur les lèvres.

Daniel s’était levé d’un bond. Cette visite inattendue, juste au moment où la conviction énergique de Vasseur confirmait les soupçons du jeune magistrat contre son parent, le troublait au dernier point. Il regarda l’officier de gerdarmerie pour s'assurer s'il avait reconnu dans le brillant muscadin le colporteur de la ferme du Breuil ; l'air grave et contenu de Vasseur ne lui laissa plus de doutes à cet égard ; le Beau-François avait été reconnu du premier coup d'œil.

Pendant que Ladrange pris à l'imprcvfste demeurait stupéfait, François s'était avancé sans montrer ni hésitation, ni crainte.

— Parole panachée ! Daniel, dit-il avec gaîté en se jetant dans un fauteuil qu’il trouva vide, on n’arrive pas facilement jusqu’à vous ! Il m’a fallu emporter d’assaut l’entrée de votre cabinet... Dites donc à ces braves gens (et il montrait les garçons de bureau qui se tenaient sur le seuil de la salle), que depuis longtemps vous avez le désir de me voir, et qu’ils ne doivent pas me refuser la porte quand je viens enfin causer amicalement avec vous.

Telle était l’aisance de Gauthier, que Vasseur lui-même ne savait plus que penser ; mais Daniel, excité par la grave res- [ ponsabilitéqui pesait sur lui, recouvra bientôt sa présence d’es- ! prit.

— En effet, citoyen, dit-il froidement au Beau-François, nous avons à nous entretenir de choses graves, et je suis enchanté de vous voir... Laissez-nous, dit- il aux garçons de service, qui se retirèrent aussitôt. Quant à vous, lieutenant Vasseur, excusez-moi un instant, et veuillez m’attendre dans la pièce voisine ; je vous rappellerai bientôt pour vous donner des ordres. Avez-vous ici quelques-uns de vos hommes ?

— Deux de mes gendarmes sont en bas dans la cour, répliqua Vasseur avec empressement, faut-il les appeler ?

— Oui, qu’ils montent et qu’ils restent avec vous ; soyez prêts au moindre signal.

— 11 suffit, citoyen; cependant, ajouta-t-il plus bas en dè-

signant le Beau-François par un signe de tète, s’il ne s’agissait que de ce particulier-là, nous n'aurions pas besoin de tant de inonde; je me ferais fort, tout seul...

Un geste impatient de Daniel lui coupa la parole. Rappelé au sentiment de son infériorité.Vasseur salua profondément, fit, après avoir jeté un derniercoup d'œil sur le visiteur, ii sortit.

Quelle que fût la force d âme du Beau-François, sa position actuelle semblait être des plus critiques et mériter des réflexions sérieuses. Il se trouvait seul en présence d'un magistrat tout-puissant dans l'exercice de ses fonctions et qui, sans aucun doute, avait des soupçons sur son véritable caractère. II avait eutendu les ordres donnés au lieutenant Vasseur ; la porte était gardée ; il paraissait impossible de s'échapper par force tu par adresse. Cependant il ne se montrait pas inquiet; nonchalamment étendu dans son fauteuil, ii fredonnait une chanson nouvelle.

Daniel ne savait plus que penser en voyant l’attitude calme et insouciante de cet homme qui se mettait ainsi de lui-même en son pouvoir. 11 vint reprendre sa place, derrière un bureau chargé de papiers, et demanda d un air un peu embarrassé :

— Vous vous êtes donc enfin décidé à me rendre visite, monsieur ? Sur ma foi ! je commençais à croire que vous aviez quelque raison d'éviter nta présence.

— Ce n'est pas ma faute, cousin Daniel, répliqua le Beau- François en approchant familièrement son fauteuil de manière à n’ètre séparé de Ladrange que par la largeur du bureau ; un hasard extraordinaire a fuit que nous ne nous sommes jamais rencontrés.

— Est-ce la faute du hasard, monsieur? Mais soit... Il n'est pas moins inconcevable que les dames de Mèréville et moi nous n’ayons pas eu connaissance jusqu'ici de votre demeure.

— A quoi bon, puisque j’allais chaque jour à Saint-Maurice? répliqua nonchalamment le Beau-François en croisant les jambes. Du reste, ce n'est pas un mystère ; depuis le lendemain de mon arrivée, je loge à l'auberge des Quaire-Naiions, bien connue à Charlpes, et j'y logerai jusqu'à mon départ, qui ne tar-

(l era

— Vraiment, vous auriez l’intention de quitter sitôt la ville?

— Peut-être, et vous conviendrez, cousin Daniel, que mon départ ne vous causerait pas un chagrin excessif.

— Monsieur il s’agit de savoir...

— - Tenez, Ladrange, poursuivit François dont la voix devenait mélancolique, quoi que j aie fait pour mériter l affeclion de. la famille de mon père, je suis loin d'avoir réussi. Excepté madame de Mèréville qiu m'a montré un peu de bon vouloir, je

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n’ai trouvé que froideur chez Maria, et citez vous, Daniel» qu'une inimitié mai déguisée. Je me rends bien justice ; mes manières, mon langage ont pu vous déplaire ; mais devais-je penser que vos préventions contre moi iraient jusqu'aux plus outrageantes suppositions?

— De quelles préventions parlez-vous, monsieur ?

— Ne cherchez pas à les nier ; vous me les avez manifestées v dès notre première entrevue. Aussi, avant de nous séparer, suis-je résolu à vous prouver de la manière la plus positive que j je ne méritais pas vos défiances.

! Ce ton de franchise frappa le jeune magistrat. Ne se pouvait- 1 il pas qu'il eût manqué de justice envers ce parent dont la con- \ dilion jusqu'alors avait été si rude et si précaire? Il se disposa donc à l'écouter sans passion et avec l’attention la plus scrupuleuse.

— Je crois connaître, Daniel, poursuivit le Beau-François, la cause première de votre inimitié à mon égard. Vous avez craint qu'abusant de la faiblesse de madame de Méréville et de ma position particulière, je n’exigeasse la main de notre cousine qui vous aime et que vous aimez. Je l'avouerai, en ai rivant ici, il y a huit jours, j'espérais pouvoir suivre à la lettre les prescriptions de mon père, et la vue de Maria était jiien de nature à confirmer ce désir. Mais, dès ma première visite, je soupçonnai la nature de l'affection qui existait entre vous et mademoiselle de Méréville; et, trop généreux pour troubler ces arrangements secrets, j’essayai de vous rassurer par de bonnes paroles. Ces bonnes paroles, vous n'y avez pas cru sans doute ; or, savez-vous à quoi j'étais occupé à Chartres pendant que vous ne vous gêniez pas peut-être pour nr.e desservir auprès de nos parentes de Saint-Maurice ? Je faisais rédiger les pièces que voici : elles vous convaincront peut-être enfin de mon désintéressement et de ma loyauté.

Il tira de sa poche deux actes en bonne forme, dressés par un notaire de la ville, et les remit à Daniel. L'un autorisait l’exécuteur testamentaire de feu Michel Ladrange àpayerimmédialement le legs de Daniel. L’autre était une renonciation au bénéfice de l’article du testament qui déboutait Marie de Méréville de toute prétention à la fortune de son oncle, dans le cas où la jeune fille refuserait d'épouser François Gauthier.

Daniel n’eut besoin que d'un coup d'œil pour apprécier la parfaite authenticité de ces actes ; néanmoins il demeurait grave et pensif en froissant les papiers entre ses doigts.

— Vous voyez, reprit François, que vous pouvez dès à présent, et sans conditions, réclamer du notaire Laforèt les vingt mille écus montant des deux legs réunis. Peut-être cette somme

suffira-t-elle pour racheter Méréville; dans le cas contraire, je serais heureux et fier de contribuer de mes deniers au rachat d un bien de famille ; mais sans doute, Daniel, vous refuserez de m’admettre à celte œuvre de réparation ; vous voulez avoir seul le monopole du dévoûment auprès de nos chères parentes.

— J’espère, monsieur, répliqua froidement Ladrangc, que madame de Méréville n'aura besoin ni de vos secours ni des miens pour rentrer en possession de ses propriétés. Eh bien ! je reconnais que votre conduite est honorable dans cette affaire;! et que, sur ce point du moins, je vous avais mal jugé... Puisséje avoir d'autres erreurs du même genre à me faire pardonner!

Peut-être le Beau-François avait-il compté que son désintéressement produirait une impression plus profonde ; mais il ne laissa rien paraître de son désappointement.

— Monsieur, reprit Ladrange après une pause, il me faut vous demander quelques éclaircissements sur un fait qui s’est passé aujourd'hui chez les dames de Méréville et dont, je pense, vous êtes informé déjà.

Il fit en peu de mots le récit des événements de la matinée,

E uis, présentant au Beau- François le billet rtmisà Maria par i mendiante et qu'il avait conservé :

— Connaissez- vous ce papier ? demanda-t-il.

François lut le billet avec attention, le retourna deux ou trois fois, et le rendit en souriant.

— Parfaitement, mon cousin, répliqua-t-il.

— Ainsi, vous convenez...

— Que je sais d’ott part cette ridicule accusation, hélas! oui, et le moment est venu de tout vous dire. Mais vous serez indulgent, mon cher Daniel; vous excuserez sans doute des faiblesses dont je veux vous faire l'aveu le plus complet. Par la même occasion, vous comprendrez bien des choses obscures pour vous jusqu'à présent et qui ont pu entretenir vos déplorables préjugés. Écoutez donc.

« 11 y a plusieurs années que je rencontrai dans ma vie nomade une jeune et jolie fille dont je parvins à me faire aimer. Elle s'attacha si bien à moi, qu'elle quitta pour me suivre, ses parents, son pays, et quelle accepta sa part dans les fati- f gués de ma profession. Nous ne sommes point mariés, et cette [ liaison vous paraîtra blâmable; mais songez qu'abandonné par' , mon père dès ma première jeunesse, livré sans guide aux hasards de l'existence, je suis peut-être moins coupable qu'ua autre de m’être laissé aller à de pareils entraînements. Celte liaison donc s'est prolongée jusqu'à ce jour, et la femme dont je vous parle, forte de ses propres sacrifices et du respect qu'ils m'imposent , du teste fière, impétueuse, et d'une jalou-

sie poussée aux dernières limites, prétend sur mol à tous les droits d’une épouse. C’est elle qui a écrit ce billet à mademoiselle de Méréville.

« Déjà une fois, il y a quatrG ans, vous pouvez vous souvenir de l’avoir vue dans la maison où vous trouvâtes un asile temporaire après votre délivrance au bac de Grandmaison. Rose, c'est son nom , connaissait mes rapports avec cette bande de chouans qui vous rendit un si grand service ; elle apprit, je ne sais comment, l’entreprise où je devais jouer un rôle, et quoiqu’elle fût alors à plusieurs lieues de là , elle fit diligence pour venir me surprendre à l'endroit du rendez-vous. La beauté de mademoiselle de Méréville ne manqua pas d’éveiller son aveugle jalousie. Rose, dans son exaltation presque sauvage, ne pouvait comprendre l’immense distance qui séparait une demoiselle de condition d’un simple colporteur. Une démarche mal interprétée d’un de nos hommes servit de prétexte à ses emportements. D’ailleurs, je n’en disconviens pas, les personnes que j’employais à votre service laissaient beaucoup à désirer sous certains rapports. Vous comprenez fort bien, Ladrange, q te, pour de pareils coups de main, on n’est pas libre de choisir les gens les plus honnêtes et les plus délicats ! Véritablement, il se trouvait parmi ces chouans plusieurs mauvais sujets : je puis le dire aujourd’hui qu’ils sont protégés par une amnistie du gouvernement contre toute poursuite relative à leurs méfaits passés. Leurs allures suspectes pouvaient donc, en mon absence, vous inspirer des craintes; les folies de Rose achevèrent ce que la maladresse des autres avait commencé. Vos parentes, et vous-même, vous crûtes ù quelque mauvaise intention, quand on avait seulement pour but de vous sauver d’une mort inévitable. Obéissant aux inspirations de Rose, vous consentîtes à chercher ailleurs une retraite douteuse, au lieu d’atteoure paisiblement mon retour dans la maison où vous étiez eu sûreté, où j’avais un pouvoir suffisant pour vous protéger. A la suite de cette démarche inutile, mademoiselle de Méréville. dans un transport de reconnaissance, fil remettre à Rose la bague qui lui est revenue aujourd'hui d'uue manière si bizarre. »

A mesure que Daniel écoutait, son front s’éclaircissait visiblement. Le Beau-François, voyant son avantage, poursuivit avec assurance :

* — Voilà, mon cher Ladrange, les détails que je ne pus vous donner, lors de notre première entrevue àSsint-Maurice, en présence des dames de Méré.ville ; il m’eùt trop coûté d’avouer devant notre cousine, si chaste et si pure, la liaison coupable qui se trouvait au fond de cette aventure. Malheureuse- \

ment, depuis quaire ans, il ne m’a pas été possible de rompre d’une mauière complète avec Rose ; elle me poursuit en quelque endroit que j’aille. Fiêre, audacieuse, ne reculant devant aucun moyen pour assurer son pouvoir sur moi, elle m'épie sans relâche.

« Bien des fois j’ai voulu me révolter contre ses obsessions ; elle me désarme par la sincérité de son affection, par son dévoûment. Elle m'a suivi à Chartres malgré moi, et, obéissant à ses instincts jaloux, elle a voulu savoir quel motif m’amenait si fréquemment à Sain'-Maurice. Sans doute, en rôdant autour de la maison, elle au a reconnu mademoiselle de Mércville, et aussitôt son ardent imagination se sera exaltée. Toujours est-il quelle a placé en embuscade, dans un cabaret voisin de la maison, une merdiante appelée la Grêlée, avec ordre de lui rendre compte de mes démarches. Furieuse d'apprendre par son espionne que je multipliais mes visites chez ces dames, elle aura cherché un moyen de les frapper de terreur, afin de les décider à quitter la place, ou tout au moins à me donner congé. Pour cola, on a rédigé l’avis alarmant que vous avez lu, et on y a joint cette bague qui, en éveillant de sombres souvenirs, devait donner à la lettre une plus grande portée. Vous avez vu comment l'intrigue de ces deux maudites femmes a réussi, et tout à l'heure, quand Maria m'a fait part de ce qui s'était passé, je n’ai pas eu de peine à reconnaître d'où partait le coup. >

Ces explications étaient arrangées avec une habileté perfide ; le mensonge et la vérité s’y mêlaient avec tant d'art, elles s’accordaient si bien avec les événements déjà connus de Daniel, que le jeune magistrat sentait toutes ses préventions se dissiper une à une. Au point de vue où l’on venait de le placer, tout semblait clair et innocent. Cependant, avant de reprendre la parole, il réfléchit pour s’assurer si dans le récit de son interlocuteur ne se trouvait pas quelque ambiguité, quelque circonstance omise. Après une minute d'examen, il reprit d'un ton ouvert et presque cordial :

— C’est avec bonheur, monsieur Gauthier, que j’ai entendu "te tte justification. Si dès notre première entrevue, vous m’aviez •>a rlé avec celte franchise, vous m'eussiez épargné des suppositions fâcheuses, qui provenaient seulement de vos hésitaiions dans la voie de la vérité. Cependant, une circonstance encore :a e paraît devoir être éclaircie. Quel intérêt la mendiante et c* ette autre femmedont elle sert les passions jalouses pouvaientelles avoir à faire périr par le poison le chien de garde de Saint-Maurice?

— Est-il sûr que cette bête soit morte en effet par le poison?

répliqua le Beau-François avec beaucoup d’assurance; et puis, si mon pauvre ami César a été vraiment empoisonné, la Grêiéû est-elle coupable de cette mèchancelé? N'a-t-on pu jeter lenoison par-dessus le mur du jardin? aucune autre personne du dehors n’a-t-elle pénétré dans l’habitation? Du reste, je n’ai pu questionner la Grêlée sur ce point; aussitôt après avoir remis la lettre de mademoiselle Méréville, elle a deviné sans doute l'esclandre qui allait suivre. Saisie de frayeur, elle a quitté définitivement le cabaret oü elle logeait; elle est allée rejoindre sa patronne Rose, et je viens d’acquérir la certitude que l'une et l'autre étaient parties ensemble.

— Vous croyez donc quelles ont quitté le pays ? J’en suis fàclié, dit Daniel avec réflexion. Je ne conserve aucun doute sur la sincérité de votre récit, monsieur Gauthier; mais j'aurais voulu moi-même interroger ces deux femmes, et j’avais préparé des ordres en conséquence.

En même temps il désignait les mandats signés et paraphés qui se trouvaient sur son bureau. Le Beau-François y jeta un coup d’œil et il ne chercha pas à cacher un vif déplaisir.

— Yousne ferez pas cela, cousin Ladrange, dit-il humblement-; vous ne punirez pas ainsi une simple espièglerie. Je vous demande grâce pour ces pauvres femmes... ltose est une folle étourdie; quant à sa compagne, c’est une malheureuse créature inoffensive. Far respect pour mademoiselle de Méréville, dont le nom serait compromis par un semblable éclat, je vous prie de ne pas donner suite ù cette affaire.

— Au fait, vous avez raison, reprit le magistrat, en présence de vos loyales explications ces mandats deviennent sans objet.

Et il déchirales ordres relatifs à Rose et à la Grêlée.

— Eh bien! et cet ordre du surveillance, reprit François en examinant l’autre pièce restée sur le bureau, allez-vous donc effrayer nos chères parentes par un appareil de protection peutêtre ii utile?

— Celte fois, je ne prendrai conseil de personne, répliqua Daniel d’un ton péremptoire ; je ne dois rien négliger quand il s'agit d’un aussi grand intérêt. L’accident arrivé au chien de j garde mérite une sérieuse ntenlion. Peut-être des malfaiteurs J comptent-ils profiter de l'isolement de la maison, de la faiblesse des personnes qui l'habitent... Je serais inexcusable si je m'abandonnais à une entière sécurilè. Dans une heure, ur,e surveillance rigoureuse, quoique inaperçue, sera établie autourde l'habitation, et cette surveillance durera indéfiniment.

Le Beau-François éprouvait la plus violente contrariété, comme si ces précautions eussent déconcerté quelque projet

secret; mais il sentit qu'il np parviendrait pas à persuader Daniel; il reprit donc d'un air d acquiescement:

— Bon! bon! vous savez mieux que moi ce qu’il convient da faire, Ladrange; peut-être avez-vous raison: l’on ne saurait être trop vigiiant quand il s’agit de de la sûreté de nos bien-aimées parentes... D'autant plus, Daniel, que vous serez seul désormais à veiller sur elles et à les protéger. Tout bien considéré, je vais quitter Chartres, et je vous prie de recevoir mes adieux, j — Quoi! vous voulez partir?

— Que me reste-t-il à faire ici? J’ai rempli mon devoir autant que j'ai pu envers la famille de mon père; mais je le vois bien, ni mes manières ni mon éducation ne me permettent de fréquenter des parents qui appartiennent à une classe supérieure de la société, et je suis résolu à ne plus me rapprocher d'eux sans y être invité très-expressément.

— Vous vous piisez trop bas, monsieur Gauthier, répliqua Daniel qui paraissait lutter contre un sentiment intérieur. Mais quels sont donc vos projets pour l'avenir?

— Je ne sais trop; peut-être, quand j’aurai touché les sommes considérables provenant de la succession de mon père, me déciderai-je à m établir paisiblement dans quelque jolie propriété dont j’aurai fait l'acquisition et où je vivrai en bon bourgeois. Aussitôt que j'aurai pris une détermination, je vous en informerai ainsi que les dames de Méréville ; non pas que j’ose espérer avec vous ou avec elles des relations suivies ; mais peutêtre, dans la mesure de mes forces, pourrai-je un jour vous être utile, et, dans ce cas, vous devrez compter sur mon zèle, sur mon dévoûment... Ne l’oubliez pas, monsieur Ladrange, et rappelez-leen temps et lieu à nos dignes parentes.

— Mais avant de partir, monsieur Gauthier, ne verrez-vous pas ces dames encore une fois?

A quoi bon, Daniel? Après ce qui s’est passé, je rougirais trop en leur présence. A vrai dire, je leur ai déjà fait pressentir ce malin mon prochain départ... Aussi, mon cher cousin, c'est vous que je charge de!cur présenter mes adieux et mes vœux pour leur prospérité.

I En ce moment, il se leva.

Daniel était vaincu. Il avait beau examiner un à un ses anciens griefs contre son interlocuteur, ils s elaient tout subitement dissipés. Peut-être la certitude d'ètre débarrassé d'un rival dangereux et la pensée qu'aucun obstacle sérieux ne ; s'opposerait à son mariage avec sa cousine contribuaient-elles* à le coritirmer, à son insu, dans son optimisme. Toujours est-il que, se levant à son tour, il prit la main de son cousin avec émotion.

— J'avoue, monsieur Gauthier, dit-il, que dans nos courtes relations, vous avez eu le beau rôle ; maintenant que nous nous connaissons mieux, laissez-moi l’espoir que toutes relations amicales ne seront pas rompues entre nous. En quelque lieu que vous alliez, vous pourrez disposer de moi, de mon crédit, et je chercherai avidement une occasion de vous servir. •

— Bien, bien, Daniel, je vous remercie; votre crédit n’est pas chose à dédaigner, je le sais, et peut-être y aurais-je recours plus tôt que vous ne pensez.

Tout en causant, ils remontaient la salle, etils gagnèrent la

I iorte, que le Beau-François ouvrit pour sortir. Comme il alait traverser l'antichambre, il vit se dresser devant lui le lieutenant Vasseur et deux autres gendarmes, qui, la main sur la poignée de leurs sabres, semblaient vouloir lui disputer ie passage. En outre deux garçons de bureaux se disposaient à leur prêter main-forte.

Si vigoureux que fût le Beau-François, il ne pouvait résister, dans le cas où l'on eût tenté de l’arrêter. Mais il n'eut même pas l'air de remarquer l'attitude menaçante de l'officier et de son monde; se retournant verfc Ladrange, il lui dit haut avec un redoublement de familiarité :

— Assez, mon cher Daniel; je ne souffrirai pas que vous alliez plus loin. Je vous laisse à vos importantes occupations. Allons! adieu, encore une fois, et puissiez-vous réussir dans • tout ce que vous entreprendrez!

— Et vous, monsieur Gauthier, répliqua Daniel sans défiance, n’oubliez jamais que vous avez en moi maintenant un ami qui ne vous fera pas défaut au besoin.

Il se serrèrent la main de nouveau ; puis le Beau-François, enfonçant son chapeau sur ses yeux, passa fièrement au milieu des gendarmes ébahis et sortit d un pas assuré.

Comme Daniel rentrait dans son cabinet, Vasseur s'approcha de lui , et lui dit avec précipitation :

— Citoyen, connaissez-vous bien le personnage que vous v©. nez de laisser partir? Êtes-vous sûr qu il soit digne...

— Paix, lieutenant Vasseur, interrompit Daniel avec sévérité; je le connais assez pour être sùr qu ii a droit à l’estime des j honnêtes gens, et prenez soin qu’il ne puisse jamais se plaindre j d'une vexation, d'un abus d'autorité de votre part. Sacbez-le * bien, dans l'exercice de vos fonctions, ce que vous appelez votre instinct ne mérite aucune croyance, et épargnez-moi désormais des insinuations qui ne s'appuyent sur aucun fait positif. Vos erreurs pourraient avoir les plus graves conséquences, et je saurais bien vous en demander compte... Maintenant, venez recevoir mes ordres.

Et il rentra dans son cabinet. Vasseur, confondu par cette verte mercuriale, le suivit, l'oreille basse, sans oser ajouter

) ane parole.

i Pendant ce temps, le Beau-François était sorti du Palais de Justice, et en s'enfonçant, par mesure de précaution, dans les rues étroites de ce vieux quartier, il se disait à lui-même :

— 11 était temps! quelques minutes plus tard, tout était per* du. Bien m’a pris de m'être prècautionné d'avance. Mais ce n’est que parlie remise ; j’aurai mon tour contre cet orgueilleux Daniel et l’adorable petite cousine... En attendant, il faut que je me venge des misérables femmes qui ont fait manquer au dernier moment des projets si habilement combinés. De par l’enfer! elles vont payer cher leur trahison.

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