LE VOYAGE
C’est ici le lieu de donner au lecteur quelques détails puisés à des sources officielles, sur la bande descélèrats dont le Beau- François était le chef.
Cette association, qu’on a nommée plus tard la bande d’ Orgères, avait ses traditions et son histoire, histoire lugubre dont chaque page était écrite avec du sang, traditions effroyables qui perpétuaient les crimes de la barbarie primitive. De temps immémorial, en effet, la forêt d’Orgères et les immenses carrières du même nom dont on avait extrait la pierre pour la construction de la magnifique cathédrale de Cbartres.semblaient avoir servi de retraite à des malfaiteurs qui s’y étaient succédé de génération en génération.
Au moyen âge, des partis politiques, vaincus et réduits au bandilisme, y avaient trouvé un asile. Quand, à la suite du procès criminel de la troupe, on fouilla les vastes souterrains fl’Orgères, on découvrit des caches secrètes qui contenaientdcs monnaies d’or et d'argent à l’effigie de Charles IX, de Charles V «même de Philippe- Auguste ; des vases sacrés qui semblaient ; provenir du pillage des églises au temps des albigeois ou des ; calvinistes ; une croix en diamants qui avait appartenu à la duchesse d’Étampes, et jusqu’à la livrée galonnée d’uu courrier de M. de Pontchartrain, ministre de Louis XIV. Ces monuments historiques du vol ne laissent donc aucun doute surl'ancieuucté de la redoutable compagnie.
Mais les investigations de la justice n'eurent pas à remonter si haut, et l’on n’a rien su de bien positif au sujet de ces malfaiteurs jusqu'à Poulailler et Fleur-dTiine . les deux chefs dont le
Beau-François fut le successeur immédiat. Poulailler, scélérat vulgaire, dont l'histoire est fort connue, fut roué à Paris, et Fleur-d'Épine fut choisi pour lui succéder, malgré sa jeunesse, à peu près au moment où éclatait la révolution.
Ces temps de troubles ne furent que trop favorables au développement de la bande. La nation éprouvait les convulsions jd’une rénovation sociale; toutes ses forces vives étaient employées à combattre les partis qui la déchiraient; l’action de la Jjustice était incessamment paralysée par l’instabilité du pouvoir. D'ailleurs la guerre civile et la guerre étrangère, la crise financière, la misère, la faim étaient pour la troupe des causes de progrès. Outre les repris de justice, elle se recrutait continuellement de déserteurs, de mendiants.de vagabonds qui pullulaient dans le pays. Les vieillards, les femmes, les enfants eux-mêmes étaient admis, comme nous l'avons vu, dans l'association, et contribuaient pour leur part à la perpétration des méfaits communs. Au moment où la justice put enlin sévir contre ces scélérats, la bande se composait de trois cents personnes, sans compter un nombre encore plus considérable d'afiidés ou de complices contre lesquels on ne put réunir des charges suffisantes. Depuis huit ans, elle avait commis plus de deux cents assassinats, vols, arrestations é main armée sur les grands chemins, sans qu’aucun indice eût pu faire deviner b» terrible organisation qui faisait sa force.
Cette organisation elle-même n'est pas moins étonnante. Oh ignore si elle était due en entier à l'initiative du Beau-François; mais il est certain , si toutefois elle existait avant lui , qu'il la modifia profondément et qu’il en appliqua les règles avec une sévérité nouvelle. Le pouvoir du chel élait absolu ; il avait droit de \ie et de mort sur tous les associés; il pouvait les condamner correctionnellement à la bastonnade pour infraction à la discipline. Les expéditions à fuirç se discutaient dans le grand conseil de la bande, sous la présidence du chef ; mais la détermination une fois prise, le chef seul dirigeait l’exécution. Il indiquait le lieu du rassemblement, il désignait nominativement ceux qui devaient prendre part à l'action, et personne ne pouvait refuser le rôle qui lui était assigné. En •■evanehe, le crime accompli , le dictateur n’avait pas droit à une plus g-ande part que les autres dans le partage du butin, et il devenait le primus inter pares de ses associés. Mais ce qu'il y avait surtout de bizarre dans cette réunion d hommes et de femmes , perdus de vices, c’était la surveillance que le chef exerçait sur les mœurs. Un homme et une femme de la troupe ne pouvaient s’unir sansavoir obtenu son consentement. L'autorisation étant accordée, ils devaient comparaître devant le Curé-des-Pègres,
qui les mariait avec des cérémonies particulières que nous connaîtrons bientôt. De même les divorces étaient admis, mais toujours avec la permission du supérieur ; et si , pendant la durée de ces unions temporaires, l'un des deux conjoints avait à se plaindre de l’autre, il portait sa plainte au chef, qui ne 1 manquait jamais de condamner le coupable à la bastonnade.
Du reste, une hiérarchie rigoureuse était établie dans la batide ; outre le Beau-François , chef suprême , et le Rouged’Auneau , son lieutenant*, il y avait de nombreux officiers et dignitaires qui exerçaient l’autorité en sous-œuvre. Chacun de ces ofliciers avait un canton spècial où il résidait plus habituellement avec les brigands de son escouade et où il exerçait ses ravages. Quand il s’agissait d'une expédition importante nécessitant de grandes forces , plusieurs escouades se réunissaient sous les ordres du chef lui-même ou de son lieutenant. Les officiers seuls avaient le droit d'assister au conseil, où se traitaient les intérêts généraux de l’association et où l’on discutait les affaires qui exigeaient le secret.
Les associés subalternes, disséminés sur le territoire de plusieurs départements , ne se connaissaient pas toujours entre eux ; aussi existait-il des signes de ralliement, une espèce de franc-maçonnerie , au moyen desquels ils ne risquaient pas de s’attaquer les uns les autres. Des mots de passe convenus d’avance, une manière particulière déposer leurs chapeaux, d’arranger leurs vêtements, un argot compris seulement des affiliés, leur permettaient de communiquer ensemble sans difficultés.
La plupart du temps ils battaient le pays par troupe de cinq ou six, évitant les grands centres de population ; ils préféraient assaillir les habitations isolées, où iis se présentaient la nuit et à ('improviste. Ordinairement ils avaient l'apparence de mendiants, et ils exerçaient la mendicité dans l’occasion ; parfois aussi ils se montraient richement vêtus, mais ce cas était rare, vu que les costumes élégants devenaient un grave embarras dans leur vie nomade. En effet, ils ne s’arrêtaient pas volontiers l dans les auberges, soumises comme aujourd'hui à une active surveillance, mais bien dans les fermes , où ils allaient deinan- : der le gîte , comme cela se pratique encore maintenant dans nos campagnes ; souvent même ils couchaient dans les bois, où ils se réunissaient pour se divertir. Ils ne portaient d'autres armes que des bâtons, hors le cas où ils allaient commettre un crime , et alors ils avaient des fusils, des pistolets et des sabres ; mais le coup terminé, les armes, les costumes et jusqu'aux chevaux qui avaient servi à l'expédition étaient mis en dépôt, comme nous l'avons vu, chez les francs ou recèleurs
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les plus voisins , qui se chargeaient de vendre les produits du vol.
Ces francs étaient nombreux ; il y en avait à Orléans, à Char» très, à Paris et dans toutes les localités où les brigands exer-' çaient leurs déprédations. On trouvait chez eux une retraite sûre, et ils jouissaient pour la plupart , comme le traiteur Doublet, d’une excellente réputation qui leur garantissait l'impunité.
Nous savons qu'aucun membre de l'association ne devait rester inactif ; aussi les plus faibles servaient-ils la cause coramune suivant leur pouvoir. Les enfants ou mioches, placés sous la surveillance du farouche Jacques-de-Pilhiviers, étaient lancés en éclaireurs quand on voulait connaître la force d'une har bitation et ses moyens de résistance ; c’étaient les espions de la troupe.
Les femmes, qui suivaient d’ordinaire leur maris, étaient employées au même usage ; leur présence avait surtout pour but d’endormir les soupçons que la vue des hommes seuls n'eût pas manqué d’exciter dans certaines circonstances ; quelques-unes pourtant, revêtues d'un costume masculin, avaient pris une part
1 >lus active aux crimes de la bande et trempé leurs mains dans e sang.
Du reste, il ne faut pas croire que toutes ces expéditions s» fissent avec un grand appareil et qu’elles eussent toutes pour résultat un butin considérable , comme au château du Breuil ; la chaumière, aussi bien que le château, devait redouter l'attaque de ces brigands , et de grands excès étaient commis pour le plus misérable gain.
Parmi les deux cents vols et assassinats qui furent constatés plus tard dans l’acte d’accusation de la bande d’Orgères, un certain nombre avaient eu pour prétexte de pauvres hardes , de chétives provisions , de la volaille dérobée dans la basse-cour d'un petit cultivateur. Le moindre objet avait du prix pour ces scélérats , et les poussait aux plus cruelles extrémités. Dans l’affaire du bedeau d’Allaines , qui fut assassiné avec sa femme par six hommes de la troupe , un des coupables avoua devant le juge instructeur , que chacun d'eux avait reçu seulement, pour sa part de butin, quatre sous en argent et quelques vieux • effets de lingerie.
Malgré cela, peut-être même à cause de cela , une inexprima- v ble terreur s’était répandue dans les campagnes. On était sans cesse en armes; on ne voulait plus coucher dans les rez-dechaussée; on passait les nuits à garder sa demeure et ses biens (1)- Cependant les dévastations continuaient, le nombre
(1) Historique,
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des victimes augmentait sans cesse. Les pauvres campagnards ne savaient à qui s’en prendre, et ils tombaient dans l'hébétement du désespoir. Pouvaient-ils penser, en effet, que ces ennemis invisibles , qui massacraient leurs amis , pillaient leurs maisons incendiaient leurs récoltes, étaient ces mômes men- \ cianls qui venaient avec humilité demander du pam et un gîte \
qu’on ne leur refusait jamais P , . ^
Mais ce qui méritait autant d attention que 1 organisation de la bande c était le chef lui-même, la tête de ce corps hideux, l'intelligence qui faisait mouvoir tous ses bras impitoyables; c’était le Beau-François, le Meg, comme on l’appelait.
Nous connaissons l’origine du Beau-François. Enfant illégitime d’un homme sans cœur, qui l’avait abandonné par avarice il avait vécu jusqu’à quatorze ou quinze ans dans un état voisin de la pauvreté. Dès son enfance, il avait eu conscience de l'irrégularité de sa position au milieu des hommes, et celte brutale épithète de bâtard que lui jetaient à la face les enfants du village semblait avoir ulcéré son âme. L’instruction élémentaire qu’il reçut d’un curé du voisinage, et que la nécessité de ea-mer son pain le força bientôt d'interrompre, n'eut sur lui aucune action favorable; au contraire, ce sol préparé par la culture n’ayant pu recevoir la semence, n’en produisit qu’avec plus de force des orties et des ronces; les instincts mauvais germèrent avec une vigueur nouvelle.
Toutefois, il ne paraît pas que jusqu a 1 âge dont nous parlons le Beau-François eût laissé deviner en lui un ennemi futur de la société. Sauf un caractère taciturne et contraint, saut quelques escapades de garnement campagnard, ses parents adoptifs n’eurent rien de grave à lui reprocher. Mais ù cette époque, dégoûté de la vie monotone qu'il menait auprès d’eux, il les quitta brusquement pour se joindre à des marchands ambulants qui avaient consenti à se charger de son sort, et dont l'existence aventureuse l’avait séduit.
A partir de ce moment, tout devenait obscur et mystérieux dans son histoire. On supposait seulement que les col porteurs, ses nouveaux patrons, étaient affiliés à une bande de scélérats, et qu’ils l'avaient fait admettre dans la troupe. Il faut croire que le jeune homme, tout préparé qu’il fût à cette initiation, résista d’abord aux entraînements du crime; mais la force des choses, la contagion de l’exemple, finirent par triompher sans doute de ces scrupules. . ...
Seul au monde peut-être, le Beau-François connaissait le secret de la multiple existence qu’il avait menée pendant cette période. Changeant sans cesse de nom et de personnage, de profession et (le pays, c’était une espèce de Protée dont les trans-
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S'iO
formations successives semblaient surtout avoir pour dui cfe V dérober aux regards la filiation de ses crimes nombreux. Tour à tour Jean Auger, François Girodot, François Pelletier, car il avait porté ces divers noms, et il était muni de papiers en règle sous chacune de ces dénominations, il avait travaillé constamment à embrouiller le fil de ses aventures. Entouré de dangers, il ne vivait que de ruses et de duplicité; jamais il n'avait dit la vérité qu’il n eût un intérêt direct et immédiat à la dire ; encore possédait-il au plus haut point, comme nous l avons vu, l'art perfide de la combiner avec le mensonge, de telle sorte qu'on ne pût plus les distinguer l'un de l'autre. 11 n’avait pas de confident; ceux qui le connaissaient le mieux eussent trouvé dans sa vie des lacunes impossibles à remplir. Cependant l’astuce n’excluait pas chez lui l'audace dans l’action et l’énergie dans je commandement. Nommé chef de la bande après la mort de Fieur-d’Épine, il avait montré tout d’abord la fermeté nécessaire dans son nouveau poste. Quoiqu’il affectât parfois de traiter ses intérieurs comme ses égaux, il était inflexible pour l’exécution de ses ordres, et il n’avait jamais fait grâce. Les plus féroces redoutaient son mécontentement et tremblaient devant lui, parce qu'ils le savaient capable de les surpasser en férocité.
Quel était donc le mobile qui poussait incessamment l'impitoyable chef à des cruautés dont la liste épouvanta ses contem-
£ drains ? C’est encore là une énigme qui est restée insoluble.
c Beau-François n’était pas un fanfaron d’assassinat, comme son lieutenant le Rouge-d'Auneau, ni un lâche aimant le sang par tempérament comme le Borgne-de-Jouy, ni une brute cruelle comme la plupart de ceux qu’il commandait. Ses passions étaient violentes, mais contenues ; aucune ne semblait dominer assez pour rompre l’équilibre de cette effroyable nature. Toujours maître de lui, il marchait sans pitié comme sans remords vers le but qu’il s'était marqué. Aussi peut-on dire seulement du Beau-François que soit caractère, soit habitude du crime, il manquait de ï instinct humain, cette faculté commune à l’espèce, dont l'absence, bien plus encore que les passions violentes, produit les grands scélérats.
Jeune et bien fait, d’une figure agréable qui ne trahissait pas j la perversité de son âme, le chef ae la bande d’Orgères avait dû, dans le courant de savieerrante, contracter de ces liaisons éphémères que la morale réprouve. Plusieurs fois, en effet, il avait aimé avec la fiévreuse ardeur de la jeunesse, mais ces amours ne duraient pas plus qu’un accès de fièvre, et ses malheureuses victimes, abandonnées et oubliées, comme Fanchette Bernard, n'avaient pris aucune place dans son existence. Seule,
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Rose Bignon, qu’il avait épousée selon les formes de l’association, exerçait une certaine influence sur celle àme indomptable. Depuis plusieurs années, il demeurait attaché à elle; il lui manifestait, par intervalles, une affection qu’il n'avait jamais éprouvée pour personne.
Cependant les plus clairvoyants de la troupe avaient pu observer que l'ascendant de Rose allait toujours en déclinant depuis l'affaire du château du Breuil. Maintenant, le Beau-François restait plusieurs mois sans la voir, et quand il la retrouvait, sa froideur était visible. On concluait de là qu’une autre femme avait dû faire impression sur lui ; mais cette femme, personne ne la connaissait, et nul n'eût été assez hardi pour l’interroger à ce sujet.
A partir de la môme époque, un changement non mois remarquable s’était manifesté dans les manières et les allures du Beau-François. Lui jusque-là indifférent sur sa mise, brutal dans son langage, grossier dans ses goûts, comme ses compagnons, avait insensiblement montré quelque recherche dans son extérieur, une sorte de délicatesse dans scs préférences. Entre tous les costumes dont sa criminelle profession l’obligeait à se revêtir, il portait plus volontiers cl plus longtemps ce costume d’incroyable sous lequel il s’était présenté chez les dames de Mèrévillë. Sa balle de colporteur, garnie autrefois de menues merceries, se composait maintenant de bijouterie et d’orfèvrerie, comme s’il eût voulu par la valeur de ses marchandises rehausser l’importance de son apparente profession. Il allait souvent à l’aris, et il y faisait de longs séjours afin d’étudier, dans les promenades et les lieux publics, les manières des gens de distinction. Il avait de fréquentes et intimes conférences avec Baptiste-le-Chirurgien, homme de science avorté, sorte de praticien de bas étage, qui, seul de la bande, connaissait un peu les classes élevées de la société, et il prenait de lui des leçons pour apprendre àmodérer sa rudesse native. Nous avons vu que, malgré ses efforts, il n’avait pu soutenir devant les dames de Meréville son rôle mondain et qu’il avait dû bientôt revenir à la feinte bonhomie, qui convenait mieux à ses habitudes et à son caractère. Toutefois, une transformation importante s’opérait dans le Beau-François; et que cette transformation fût due à la conscience de la grande fortune et du nom honorable qui allaient lui échoir, ou Lien à une passion réelle pour ! i belle et délicate Maria, elle pouvait, dans un terme rapproche, amener des changements inattendus.
Mais nous en avons assez dit, pour le moment, sur cette sombre individualité que la suite de cette histoire fera mieux connaître, et nous allons poursuivre le récit des événements .
En nui (tant le palais de justice de Chartres, le Beau-François (L’éull^dirigê vers la demeure du iralleur Doublet 11 pêoêtr» dans la maison, après avoir pris les précautions ordinaires, et il trouva le franc au milieu de ses casserolles et de ses four- Sa 1X En reconnaissant le Meg, Doublet ôta respec ueusemenk son bonnet de coton et salua tres-bas. François lui adressa?
qU !lS vau^voT ordres, tout le monde est parti, Meg, repli-; nua Doublet avec un sourire doucereux, et vous savez mieux que moioù vous pouvez les retrouver. Un y a plus ici queBap- Uste-le-Oiirureien et le Rouge-d Auneau, qui doivent fairp ïoulo ™ns S ™s sont dans.Ia ,1, ambre ,1'cn liant à jouer et à boire en vous attendant. Faut-il les prévenir r ,
Tout à l’heure. Mais parle-moi de Rose, de ma femme,
oui m'as-tu dit, est partie ce malin précipitamment.
^ — Je croyais déjà vous avoir conté toute la chose, Meg ; mais e vais vous la répéter : madame Rose est donc arrivée ici sur , es neuf heures avec cette pleurnicheuse qu ion app e {le la Grêlée nui pleurnichait plus que de coutume... Madame Rose s impatientait à la consoler, mais je n'ai pas entendu leurs paroles. Infin votre dame a fait mettre le cheval à sa petite carriole, et elles sont parties ensemble.
— Et sais-tu où elles sont allées ? , , . , .
— Mais où sont déjà tous les autres... dans les bois de la Muette, où la nuit prochaine Longjumeau doit epouser helleiVictoire... Ah! Meg, quelle ripaille vous allez faire là-bas Quelles belles fricassées ! et je n y serai pas. q Le Beau-François réfléchit, puis il sourit avec satisfaction.
— A merveille, dit-il ; je les retrouverai 1 une et 1 autre, c» ievais partir aussi. Dis au Rouge-d'Auneau et à Baptiste d aller m'attendre sur la route à deux cents pas de la porte Guillaume : ie les rejoindrai dans un quart d heure.
Et il' sortit pour se rendre à l’auberge, ou il demeurait osten»
siblement afin de dérouter les soupçons.
' Le quart d’heure n'était pas écoulé que le Beau-François, monté sur un excellent cheval et enveloppé d'une ample roquelaure franchissait la porte Guillaume. A londr°d. convenu, il trouva le Rouge-d'Auneau et Baptiste- le-Clnrurgien à cheval comme lui. Aucune parole ne fut échangée entre eux : sèment, le Meg leur adressa un signe imperceptible en passant et les autres le suivirent. Bientôt on gagna la route d Orléans et on chemina bon train dans cette direction.
Les compagnons du Beau-François étaient enveloppes de grands manteaux qui cachaient la redingote râpée i et la cu otte mûre du Chirurgien, comme le gilet écarlate, 1 habit à boulons
d’or et tout le costume riche mais de mauvais goût du Rouged’Auneau. Baptiste n’avait plus son cher Bucèphale, mort de vieillesse deux ans auparavant, mais une bête qui, avec moins d’apparence, pouvait encore le tirer d'embarras en cas de nécessité. À voir les trois voyageurs sur le grand chemin, on eût dit plutôt d honnêtes propriétaires que des brigands féroces qui, plus d’une fois en pareille circonstance, avaient demandé au passant la bourse ou la vie.
On marcha plusieurs heures en silence, et l’on devait ayolir fait déjà sept ou huit lieues. La journée s’avançait, mais le ciel était clair, et une brise sèche et froide jouait avec les feuilles arrachées aux arbres de la roule. C'était un temps favorable pour voyager, et les montures ne semblaient pas trop fatiguées de cette longue traite; mais soit que le Beau-François.qui allait en avant, crût nécessaire de les laisser un peu reprendre haleine, soit que son isolement commençât à lui peser, il mit son cheval au pas et retourna la tête comme pour inviter ses compagnons à le rejoindre; en effet, au bout de quelques secondes, il étaient à ses côtés.
Cependant aucun des trois cavaliers ne se pressa de rompre le silence. Le Bouge, un pan de son manteau jeté sur son visage, éprouvait un de ces accès d’humeur noire auxquels il était sujet, et le Chirurgien, le sourcil froncé, semblait rêver à la composition dequelque merveilleux élixir. Le Beau-François les observa un moment à la dérobée, et il souriait avec un inexprimable dédain, comme, s’il eût su ce qui se passait dans leur âme. Enfin, après s'être assuré que la route était déserte aussi loin que la Tue pouvait s'étendre, il dit tout à coup à son lieutenant:
— Voyons, le Rouge-d’Auneau, que penserais-tu si je te faisais nommer Meg et chef unique de la bande à ma place ?
Le Rouge n'élait pas préparé à celte question, et il tressaillit comme si un coup de feu eût inopinément retenti à ses oreilles. Cependant son visage s’empourpra sous ses taches de rousseur et ses yeux larmoyants se desséchèrent tout à coup.
— Moi, s’écria-t-il, maître de tous les autres! Moi, je donnerais seul les ordres et...
li s’interrompit : le sourire moqueur du Beau-François lui faisait craindre un piège.
— ■ Bah! c’est impossible! poursuivit-il plus froidement. Comment, après avoir commande, vous décideriez-vous à obéir ?
— Ne t’occupe pas de cela. Suppose, qu’après t’avoir mis à ma place, je disparaisse tout à coup, et qu'on n’cutende plus parler de moi.
— Meg, vo-us savez bien que d’après nos lois, il ne saurait
LES ClfAUFFEURS
exister un autre chef que vous tant qu’il vous restera un souffle de vie...
— Eh! tonnerre! celui qui a fait la loi pourrait bien la défaire! Voyons, parle nettement: Dans le cas dont il s’agit, accepterais-tu ?
Ainsi pressé, le Rouge-d’Auneau parut réfléchir; il répondit
enfin:
— Si j'étais Meg, je voudrais laisser la réputation du plus terrible ravageur que la terre ait produit depuis mille ans. Cependant, tout bien considéré, peut-être ne conviendrais-je pas pour ce poste. LeMegdela barme doit avoir une poigne de fer ulin de maintenir ces diables incarnés; or, je ne m’abuse pas: quoique à certains moments je me sente l’ardeur d’un lion, il en est d'autres aussi où je suis faible comme un enfant. Quand mes maudites idées me viennent...
— Tu te rends mieux justice que je ne pensais, répliqua le Beau-François avec une espèce de pitié; cependant toi seul pourrais me remplacer s: je me décidais à prendre ma retraite... Et toi, Baptiste, poursuivit-il en s’adressant au Chirurgien, que penses-tu de mon idée ?
— Je devine votre projet tout entier, Meg, répliqua Baptiste en lui jetant un regard significatif, mais il me paraît dangereux et tout à fait impraticable. Nos gens ne souffriront jamais que vous les abandonniez ainsi pour rentrer dans la voie ordinaire; comme vous l’a dit le Rouge-d'Auneau, entre vous et eux, c'est à la vie et à la mort.
— - Tu crois, reprit le Beau-François, qu’un seul de ces drôles oserait me regarder en face ?
— Ils ne vous regarderaient pas en face, Meg, mais tous ensemble vous frapperaient par derrière. D'alleurs, si, contrairement à nos lois, ils vous laissaient partir, quelle retraite choisirezvousqu'ils ne découvrissent tôtoutard? Alors vous n’auriez plus ni paix ni sécurité, et malgré vous, vous seriez obligé de revenir à eux.
Ces considérations rendirent le Beau-François tout pensif. Baptiste continua:
— Et puis, comment vous soumettriez-vous maintenant à la règle commune? Habitué à commander, impatient de tout frein, de toute gêne, toujours prêt à punir quiconque vous offense, pourriez-vous supporter les mille liens qui embarrassent les mouvements de chaque individu dans la société? Je ne le crois pas, moi qui vous connais bien... Dès les premiers pas, vous vous insurgeriez de nouveau contre les institutions, et il vous faudrait reprendre votre premier genre de vie avec 1 humiliation de l'avoir un moment quitté.
La justesse de ces objections frappait le Beau-François, et il gardait toujours le silence. Bapliste-le-Chirurgien n'eut pas la sagesse d'user de son avantage avec modération.
— Croyez-moi, Meg, reprit- il de ce ton pédant auquel il re-
venait toujours volontiers, restez ce que vous êtes. César ai- 1 mait mieux être le premier dans un village que le second à Ro- : me ; Sy lia n'eut jamais à se louer d’avoir renoncé à la dictature; I et quand l'empereur Charles-Quint, après avoir aodiqué l'empire, se fut retiré à Saint-Juste... *
— Eh ! que diable avons-nous affaire avec tout cemonde-Ià? interrompit leBeau-Françoisavec un mélange d’impatience et de gaîté , César est mort... lu le sais bien, puisque c’est toi qui lu* as préparé une boulette. . Quant à Saint-Just le conventionnel^ il a été exécuté voilà bientôt quatre ans; ainsi, qu’on n’en parle plus. Mais voyons, en deux mots; tues d’avis, n'est-ce pas, que mon projet de quitter la bande n'est pas réalisable? Eli bien ! c’est justement cette impossibilité qui me donnerait envie de le réaliser.
— N'y songez plus, Meg, je vous en conjure, répliqua Baptiste doucereusement pour tenter de regagner le terrain perdu ; je n'ignore pas d'où vous viennent ces idées; mais ne l’oubliez pas, l’amour est le plus mauvais conseiller pour un homme de courage. Je pourrais vous citer la fable de ce lion amoureux qui se laissa rogner les ongles et les dents...
Le Beau-François l'arrêta par un effroyable blasphème.
— Tais-toi ! tais -toi ! dit -il avec violence, tu sais plus de mes secrets que je n’aurais dft t'en conlier peut être. C'est dangereux pour toi, Baptiste; très-dangereux, tu peux m'en croire... Je n'aime pas qu'on m'épie.
Ces paroles étaient prononcées d’un ton si farouche, que Baptiste et le Rouge-d Auneau lui-mème en frémirent.
— Allons, reprit-il brusquement après une pause, qu’il ne soit plus question de cela. J'ai v >ulu seulement vous éprouver l’un et l'autre. Veillez donc bie 1 sur votre langue, et malheur à celui de vous qui osera se souvenir de ce qu'il ferait mieux d'oublier l
En même temps il attaqua vivement son cheval de l'èpcron, et repartit avec une rapidité nouvelle. Ses compagnons l imitèronPsans rien répliquer, et l’on ne parut plus avoir d'autre pensée que celle d atteinte promptement le terme du voyage.
Cependant le Beau- François, tout en galopant, était fort préoccupé de l'objet de la conversation précédente et on eût pu l’entendre murmurer :
Ce cuisLre de Chirurgien a encore une fois raison. J’étais fou, archifou de songer à cela... 11 est trop tard maintenant ;
LES CtlAUFFEERS
n’y pensons plus... Le pouvoir que j'ai en mains n’est pas & dédaigner, et à quoi bon demander humblement ce que l’on peut prendre ? Je resterai ce que je suis.
Le soleil se couchait quand on atteignit Angerville. Si vigoureux que fussent les chevaux au départ , iis commençaient à donner des signes de lassitude. Mais leur tâche était finie pour ce jour-là; les voyageurs devaient, en raison de la difficulté des lieux, poursuivre leur route à pied. Évitant la grande rue où ils auraient pu être remarqués, il s’engagèrent dans une ruelle déserte et s'arrêtèrent devant une grange qui semblait dé-
{ endre d'une ferme importante. Là, ils mirent pied à terre, et le eau-François siffla doucement. Après deux ou trois minutes d’attente, la porte s’entr’ouvrit,et une personne qui se trouvait dans l’ombre prononça une espèce de mot de ralliement; le Beau-François y répondit, puis cavaliers et montures furent introduits dans l'habitation.
Toutefois les voyageurs ne s'y arrêtèrent pas longtemps'; moins d'un quart d'heure après, ils ressortaient par la même porte avpc de grandes précautions. Maintenant ils étaient à pied ; leurs éperons avaient disparu, et ils tenaient à la main des bâtons normands dont la poignée était en forme de crosse. “Après s’être assurés qu'il ne se trouvait personne dans la ruelle, ils partirent en silence, et la porte se referma derrière ! pux.
En peu d'instants ils eurent gagné la campagne, et, à la lueur du crépuscule, ils s'enfoncèrent dans un pays accidenté » qui leur était familier. Plus ils avançaient, plus les craintes ■\ qu’ils avaient habituellement pour leur sûreté semblaient se dissiper et plus leurs allures devenaient hardies. On eût dit qu'ils se sentaient maîtres et chez eux dans ce canton. Ils se Unirent à causer librement, à voix haute. Le Beau-François fit iremarquer à ses compagnons une lueur lointaine qui éclairait la cime des arbres comme le reflet d'un vaste incendie.
— Allons! dit-il joyeusement, voilà nos gens qui se divertissent là-bas; dans un quart d'heure nous les aurons rejoints. Il en est parmi eux qui ne se doutent pas de la fête que je leur prépare!... Tiens, Baptiste, tu disais vrai tout à l’heure: je ne pourrais, dans aucun cas, renoncerait plaisir de me’venger quand on m'aurait offensé... C'est si bon de se venger l li sourit d’un air farouche et doubla le pas.