‹ Les ChauffeursChapitre 14 sur 28 · DANS LES BOIS · texte numérisé non relu

DANS LES BOIS

Le pays où le Beau-François et ses compagnons venaient d’enlrer était une espèce de terre franche où la bande pouvait Impunément se livrer à tous les excès. Cette contrée, comprise entre Autruys et Arceville, était peu fréquentée, montueuse, entrecouoèe de ruisseaux et de ravins qui en rendaient l'abord très-difficile. Des bois considérables, qui communiquaient entre eux, présentaient des retraites sûres aux malfaiteurs; aussi, depuis plus de quarante ans ces bois avaient - ils le plus mauvais renom, justifié suffisamment par les vols et les assassinats dont ils avaient été le théâtre. Depuis l’avénement de Beau- Francois au commandement de la bande d’Orgères, ils éiaient surtout devenus redoutables aux populations d alentour. Là, en effet, comme nous l’avons dit, se faisaient les rassemblements généraux delà troupe; c'était là qu'affluaient de trente lieues à la ronde, à certaines époques, les scélérats de tout sexe et de tout âge qui désolaient une des plus riches portions de la France. Nul vovageur n’osait traverser ces endroits dangereux; nul cultivateur ri'osait s’y risquer après le soleil couché. La force armée elle même se fût trouvée impuissante contre les groupes sinistres qui s’y montraient par intervalles.

Aussi les brigands d'Orgères en avaient-ils pris ouvertement possession comme de leur domaine. Le Beau-François, parodiant la délimitation territoriale que le gouvernement venait d’établir, avait divisé ces vastes forêts en départements, districts et cantons, sur chacun desquels ses lieutenants exerçaient une juridiction particulière. Ainsi , par exemple, les bois de Liferneau et Pussin formaient des districts ; ceux d'Escobille , de Coltainville et de Letourville formaient des cantons. Les chefslieux étaient les bois de la Muette et de Chambeaudoin, qui se touchent : à la Muette se trouvait le bâtiment qui servait de quartier -général aux dignitaires de la troupe. Afin que personne n’ignorât ces diverses circonscriptions, leurs noms étaient gravés, de distance en distance , sur le tronc des arbres de la forêt, et ces noms pouvaient être lus par les gens du pays que la nécessité forçait de traverser furtivement ces lieux maudite ( t ).

En effet, les malfaiteurs inspiraient une telle, terreur , qu'ils croyaient à peu près inutile de se cacher ici. Les fermiers du voisinage , on en eut la certitude plus tard , connaissaient la

(1) Historique.

profession réelle de ces mendiants et vagabonds qui venaient souvent leur demander l'hospitalité ; ils savaient leurs noms, leur organisation secrète ; ils eussent pu à la rigueur énumérer les crimes que chacun d'eux avait commis. Continuellement pressurés par les exactions de ces misérablesqui les obligeaient à les héberger pendant plusieurs jours, ils n’osaient ni les repousser ni se plaindre, ils se soumettaient humblement à leurs exigences, sans songer que, par celle faiblesse, ils devenaient presque leurs complices. Ce fut seulement après la dispersion de la bande qu'ils retrouvèrent le courage de parler, et les juges constatèrent avec tristesse tout ce qu'il peut y avoir d’ égoïsme et de lâcheté, même chez d'honnètes gens.

Les voyageurs eurent une preuve nouvelle de la basse servilité que la crainte inspirait aux paysans. Us avaient fait dans la journée plus de douze lieues , et depuis une heure ils marchaient, embarrassés de leurs manteaux, sur un sol raboteux et difficile. La fatigue commençait à les gagner ; ils ressentaient une soif ardente. Quoiqu ils n'eussent plus guère qu'une heure de marche pour arriver au lieu du rendez-vous, ils éprouvèrent le besoin de se reposer un peu , de prendre quelques rafraîchissements. Le Beau-François s'arrêta au sommet d'un tertre d’où l'on dominait la campagne environnante. La nuit était venue depuis longtemps, mais un beau clair de lune permettait de distinguer les objets à une grande distance. Après un moment d’examen , le Meg étendit le bras vers une ferme assez considérable qui s'élevait sur la lisière du bois :

— Voiii la demeure de ce vieux ladre de Marchon, dit-il laconiquement ; allons-y.

Et ils se dirigèrent de ce côté.

Bientôt une lumière qui brillait dans l'habitation leur apprit que, malgré l’heure avancée , les gens de la ferme n’élaient pas encore couchés. Sans doute le voisinage d’un grand rassemblement les tenait en éveil ; cependant , aucun signe apparent ne trahissait leurs alarmes. Ils n'avaient fait aucun préparatif de détense ; loin de là , les chiens étaient enchaînés, la porte extérieure n était pas fermée. Peut-être craignaient-ils que le moindre signe de défiance n'appelât sur eux les périls qu'ils voulaient éviter.

Le Beau-François n'eut donc qu’à pousser la porte pour pénétrer dans une salle basse où ils étaient réunis C'était l’heure du souper ; autour d'une grande table chargée de mets rustiques, ie fermier, sa femme, ses enfants, ses domestiques, prenaient leur repas du soir. Des bougies de résine et le feu delà cheminée éclairaient la famille. Au moment où entrèrent les trois voyageurs, qui étaient bieu connus des assistants, on cessa

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de manger, on n’acheva pas la phrase commencée ; i! se fil un grand silence. Tous les convives devinrent pâles ; quelques- uns se levèrent par un mouvement automatique.

Le Beau-François, de l'air d'un homme qui savait que nul ne serait assez hardi pour s'offenser de ses relions, s'approchade la table; saisissant un verre et un pot de cidre, il se versa £ une rasade qu'il but avidement. Ses camarades en firent autant, sans s’excuser, sans même adresser une parole û ceux dont iis partageaient ainsi le repas.

11 y avait pourtant là six grands jeunes gens robustes et bien découplés, qui eussent pu facilement tenir tête à ces intrus, sans compter de robustes filles de ferme dont le secours n’eût pas été à dédaigner en cas de collision. De plus on voyait, suspendus au manteau de la cheminée, plusieurs fusils dé braconniers qui devaient être chargés à l'intention des lièvres et des lapins du voisinage. Mais personne ne songeait à la résistance; les convives demeuraient immobiles, tremblants, muets de terreur.

Cependant le fermier Marchon, d'abord anéanti par celte formidable apparition, était revenu de son saisissement. 11 recouvra enfin la parole , et dit en se livrant à des démonstrations exagérées de politesse :

— Eh! c’est le citoyen Beau-François... et ce bon Rouged’Auneau, et puis le Sirurgien... Vous voici donc revenus dan? nos pays ? C’est très-bien cela... Mais asseyez-vous, morbleuvous mangerez un moiceau en buvant un coup... Voyons, 1; maîtresse, et vous, sottes fainéantes, ajouta-t-il en s’adressant aux femmes qui l'entouraient, remuez-vous, que diable! apportez du jambon, du salé , du vin... Je parie que le Beau-François et ses braves amis boiront volontiers un verre de vin !

Les pauvres femmes, électrisées par cet appel , se levèrent à la fois et se mirent à courir de eà et de là en chancelant, sans savoir ce qu’elles faisaient. D'un geste impérieux le Bcau-Fran- / çois leur rendit une immobilité de statue.

— C’est inutile , dit-il avec mépris ; nous ne pouvons nous

arrêter ici qu’un instant .. nous sommes attendus. i

Ses compagnons, toujours debout, se versèrent de nouveaux \ verres de cidre.

— Quoi donc! allez-vous nous quitter si vite? demanda le fermier d'un ton patelin, quoique la frayeur lui donnât un léger bêgalment. Ah ! citoyen Beau- François, vous êtes bien pressé aujourd'hui ! Ensuite , me direz-vous , vous avez des amis qui attendent dans le bois, et il ne faut pas faire attendre les amis.. Ma foi ! ils s’on donnent joliment , à ce qu’il paraît. Tout à l’heure, du bout de noire clos, on les entendait chauler, quoi-

qu'ils soient quelque pan du côté de la Muette. Mais ce n’est pas dommage que les bonnes gens s’amusent ; il y a bien assez de misère comme ça !

On ne l’écoutait pas, et les trois sombres visiteurs, leur soit apaisée, se dirigeaient déjà vers la porte. Le fermier, voyant qu'il en serait quitte à bon marché pour cette fois , reprit un peu courage , et, en vrai paysan , essaya de tirer parti de la circonstance.

— Ah ! Sirurgien, dit-il d’un ton cauteleux en les reconduisant, il y a notre vache blonde qui est toujours malade... ne pourriez-vous lui donner quelque chose pour la soulager? Vous savez tant de beaux secrets pour guérir les vaches !

Baptiste, flatté dans son amour-propre de praticien , promit de visiter, en repassant par la ferme , la bête malade. Ce point obtenu, Marchon ne parut pas encore satisfait ; au moment oft les voyageurs venaient de sortir , il s’arrêta sur le seuil de la

f orte , son bonnet à la main , et il s'enhardit jusqu’à dire en levant la voix :

— Et vous , citoyen Beau-François , vous seriez bien gentil de dire à vos gens de ne pas dévaster mon poulailler, comme la dernière fois... Ne faut pas être dur avec ses voisins... A la moisson dernière , ils ne me laissèrent qu’un vieux coq dont le renard lui-mème n’aurait pas voulu !

Mais le fermier par scs demandes imprudentes avait épuisé la patience des scélérats.

— Allons ! rentre chez toi , vieux bavard, dit une voix formidable qui sortait des ténèbres : couchez-vous tous et ne vous avisez pas de nous épier, ou vous serez traités comme vos poulets à la moisson dernière.

Le pauvre homme recula jusqu’au fond de la salle, et vint tomber sur un siège au milieu de sa famille glacée d’épouvante.

Quelques minutes après, quand le Beau-François, qui continuait son chemin, se retourna vers la ferme, la porte et les volets étaient clos, les lumières étaient éteintes et tout semblait endormi déjà dans l'habitation.

Après avoir quitté la ferme de Marchon, les trois voyageurs atteignirent le bois oü ils s'engagèrent sans hésitation, malgré l’obscurité. Comme ils traversaient un carrefour, une voixrauque lit entendre une espèce de qui vi"e.

— A la bonne heure, dit le Beau-François ; je croyais que le Borgne-du-Mans avait oublié de mettre un ga/fre (sentinelle) à cette place, et nous aurions vu beau jeu !

La sentinelle, en reconnaissant le Meg, vint respectueusement i prendre le mot d’ordre, et après de. rapides pourparlers, on continua d’avancer vers la Muette. Mais, pour l'intelligence de

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ce qui doit suivre, nous allons précéder les voyageurs de quelques moments au rendez-vous général de la Lande.

. Le Lois de la Muette, si célèLre dans l'histoire de? brigands ji’Orgères, s'étendait sur le penchant de plusieurs collines élejvées. Entre ces collines se trouve un vallon étroit au fond duquel jaillit une source abondante qui forme la rivière de Juines. Le pays était âpre, inculte, solitaire, éloigné des grandes routes et, en beaucoup d'endroits , inaccessible aux chevaux. La forêt couvrait les hauteurs comme d’un tapis irrégulier de feuillage et se rattachait par plusieurs de ses ramitications à tout le système des forêts de la contrée. Une troupe d'individus, traqués dans ce bois, pouvait, sans jamais se découvrir en plaine, gagner les bois voisins et se dérober facilement aux poursuites. Ce poste était donc bien choisi; les difficultés locales y rendaient une surprise à peu près impossible, et, pour l'emporter de vive force, il eût fallu presque une armée.

Sur le penchant d'une des collines qui dominaientle vallon, au centre d une haute futaie, s’étendait une clairière dont le sol uni était couvert de bruyères et de genêts. A l'extrémité de cette esplanade, sous des chênes séculaires, on voyait une grande loge, construite en pierre, qui pouvait contenir cinquante ou soixante

E ersonnes. Elle servait de lieu de réunion au conseil de la ande, etl’on y contractait les mariages suivant le cérémonial usité parmi ces scélérats. Aussi était-elle considérée comme un lieu privilégié par le vulgaire de la troupe, et les chefs seuls avaient le droit d’y pénétrer.

C'est dans cette clairière et devant la porte de celte loge, encore soigneusement fermée, que s’ôtaient rêunisles brigands d'Orgères dans la soirée dont nous parlons. Bien que de bruyants cris de joie saluassent à chaque instant de nouveaux venus, rassemblée se com|>osail déjà de cent cinquante ù deux cents personnes, hommes, femmes, enfantset vieillards, les uns demi-nus et portant sur leurs épaules le bissac du mendiant, les autres revêtus, pour la solennité, d'habits propres et même élégants. Cependant tous, en dépit de la différence des coslumes, semblaient être sur le pied d’une égalité parfaite; te Irap lin et tes dentelles fraternisaient sans vergogne avec les guenilles. Au milieu de figures bourgeoises et débonnaires, de Quelques jolis visages de femmes ou de petits garçons, on apercevait des physionomies basses, féroces, sinistres, qui inspiraient l’effroi. Un certain nombre de ces gens étaient estropiés ou atteints d'infirmités; cinq ou six étaient borgnes ; les boiteux, les manchots, les épileptiques ne manquaient pas. On eût dit d’une scène de malingreux eu milieu des bois.

Toute cette société, si misérables que fussent certains de set

membres, ne songeait en ce moment qua se divertir. Plusteu?* grands feux avaient été allumés dans la clairière et des groupes animés étaient formés à l'entoor. Là, des vieillards à barbe blanche, Nestors du brigandage, assis gravement sur leurs sacs, leurs bâtons à la main, racontaient les exploits de leur jeunesse. Plus loin, des bandits affamés lorgnaient une vaste cbaudièi : qui,poséesurun brasier ardent, contenait les poules, les oiesti les dindons de plusieurs basses-cours, et il fallait qu’un maît, ë cuisinier les écartât à grands coups de gaule pour les empêcher de prélever une dîme exorbitante sur le repas commun. Cette lutte, sans cesse renouvelée, excitait continuellement de nouveaux rires, de nouvelles huées. Les plus jeunes elles plus ingambes de la compagnie, filles et garçons, se tenaient par la main et dansaient autour d'un autre feu, en chantant des rondes en argot, tandis que les mioches, piètrement vêtus, se

Î oursuivaient sur la bruyère et se battaient pour se réchauffer.

a flamme des bivouacs, constamment ravivée parles branches que les brigands allaient couper aux arbres voisins^ éclairait ces groupes d’une manière pittoresque, et, à mesure que le jour tombait, elle projetait, jusqu'à la cime des chênes les plus hauts, celle lueur rougeâtre qui ressemblait de loin à un incendie.

Un peu à l'écart, derrière une touffe de houx et de nerpruns, trois personnes étaient réunies autour de quelques sarments embrasés ; c’étaient deux femmes et un enfant. Rose Bignon, Fanchelte la Grêlée, et le tils de celte dernière, le I'etit-Garsd'Elrechy. Le jeune garçon, un genou en terre , alimentait le feu avec des brochettes de bois ramassées à droite et à gauche, tandis que sa mère et Rose, assises sur des feuilles sèches, causaient à demi voix. Sa besogne n’absorbait pas assez l’enfant qu’il n’observât du coin de l’œil, avec inquiétude, ses camarades, qui continuaient de se poursuivre sur la fougère à quelque distance, et dont les jeux effrontés se rapprochaient souvent de lui pour le narguer. Le Petit-Gars-d’Élrechy, comme ie pius faible et le plus timide, paraissait être le souffre-douleur de ces démons impitoyables, et quoiqu’il fût en ce mo- ■ meut sous la protection de madame Hose , ainsi qu’on appe- ; lait la femme du Beau-François, il craignait tout du mauvais \ vouloir et de la turbulence de ses petits compagnons. Ccpen- • dant, par intervalle, il oubliait ses craintes pour venir appuyer sa tète pâle sur l'épaule de sa mère, et celle-ci, interrompant sa conversation, le couvrait de baisers et de caresses.

Nous savons que Rose Bignon et la Grêlée avaient quitté Chartres le matin, aussitôt après la remise, du billet mystérieux qui avait jeté l’alarme chez les dames de Mérèvilie. Elles avaient

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voyagé rapidement dans le petit fourgon qui servait à Rose pour le transport de ses marchandises ; puis, laissant la voiture chez un franc du voisinage, elles étaient parvenues à pied au rendez-vous de la Muette, où elles se trouvaient depuis quelques instants seulement.

Rose, par-dessous la mante épaisse dont elle s’enveloppait pour se garantir du froid, était vêtue avec plus de coquetterie et plus de recherche encore qu’à l’ordinaire. Sa robe de siamoise, d'une grande fraîcheur, avait les reflets d’une robe de soie; ses pieds mignons, quelle avançait vers le feu, ne portaient plus les gros souliers lacés de sa profession, mais de fins escarpins qui en faisaient ressortir la petitesse. Ses mains étaient chargées de bagues; une chaîne d’or avec sa croix s'arrondissait sur son col, conjointement avec un tour de gorge en magnifique dentelle. Tout en causant, elle avait tiré de sa poche un petit miroir, et, à la lueur du feu, elle lissait du plat de la main les belles boucles brunes qui s'échappaient de son bonnet de malines.

La Grêlée, au contraire, avait toujours cet aspect pauvre, - chétif, souffreteux, que nous lui connaissons, et le mantelet d’indienne troué qui couvrait ses autres vêtements la garantissait mal contre la brise de novembre. Mais elle ne semblait pas songer que ses membres étaient engourdis, que son visage était bleui par le froid. Une inquiétude croissante la dévorait; des larmes coulaient de ses yeux, et les caresses de son fils ne parvenaient pas à la distraire de sa douleur.

— Ah ! madame Rose, disait-elle en s’efforçant de contenir ses sanglots qui pouvaient importuner sa compagne, vous avez eu bien tort de me pousser à faire ce que j’ai fait ! Que nous importaient ces grandes dames dont il fréquentait la maison ? Il est terrible quand on veut pénétrer ses secrets ou déranger ses plans ! U ne me pardonnera jamais... jamais !

— Bah ! répliqua Rose en inclinant la tête devant son miroir ; tu n'es même pas sûre qu’il sache déjà le bon tour que nous lui avons joué.

— N’espérez pas cela, madame Rose ; on n’aura pas manqué ce matin de lui montrer la bague et le billet ; il n’en aura pas fallu davantage pour qu’il comprît toute l’intrigue. Il ne pourra me pardonner cette trahison, à moi qu’il n'aime pas... Il va venir d’un moment à l’autre, et sa colère tombera sur moi comme la foudre...

1 — Allons! calme-toi, ma pauvre Grêlée, répliqua Rose dis-

* traitement en arrangeant une boucle rebelle; je te dis que je prends tout sur moi. Sa colère est violente, en effet, mais elle passe vile; dans le trajet de Chartres ici, elle aura le temps de

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s’user. Je lui ai fait d'autres plaisanteries de ce genre et il a toujours fini par me pardonner; il pardonnera cette fois encore, je te promets de tout arranger avec lui ; quelques bonnes paroles sulliront.

La belle colporteuse, satisfaite d'elle-même, sourit encore une fois â son image et remit le miroir dans sa poche. Fancbette la regarda d'un air d’admiration et de crainte.

— ■ Vous êtes bien jolie, il est vrai, madame Rose, dit-elle timi^ment, mais souvent les hommes ne se laissent toucher ni par ia beauté, ni par les larmes, ni par l'affection la plus vive et la plus éprouvée. Leur cœur devient tout à coup comme de la pierre ; plus nous les avons aimés, plus ils nous montrent de colère et de mépris I

— Eh ! mais vraiment, la Grêlée, répliqua Rose d’un air de pitié dédaigneuse, on dirait que tu en sais quelque chose pour ton compte ? mais, sans vouloir t'offenser, ma chère, il y a bien quelque différence entre nous.

Et elle se mità draper avec complaisance les plis de sa mante.

— Je u’ai pas toujours été aussi laide et aussi abandonnée que je le suis aujourd'hui, répliqua tristement la pauvre créature. J’ai été jeune, j'ai été belle; j’ai aimé avec un entier dévoûment ; à cet amour, j'ai sacrifié honneur, famille, tout, et maintenant on me repousse, on me méprise, on ne me connaît plus...

En dépit d’elle-même, la colporteuse était devenue pensive ; mais elle ne tarda pas à relever la tète avee fierté.

— Cela ne m'arrivera pas, à moi, dit-elle ; si cela m’arrivait...

— Que feriez-vous, madame Rose P

— Je ne sais; mais il me semble que je renverserais, que je briserais...

— Vous feriez comme moi, madame Rose ; vous vous résigneriez et vous pleureriez en secret.

Rose se taisait; elle avait les narines gonflées, le sourcil froncé. Enfin elle secoua la tète d'un air d’impatience.

— Bah ! reprit-elle, ce sont des enfantillages... Voyons, la Grêlée, sois donc raisonnable... J’ai eu tort, je l'avoue, dé te pousser à une démarche qui peut irriter mon mari contre toi j mais, que veux-tu P je perds la tète quand la jalousie me vient. Enfin, il n'y a pas de remède. I) ailleurs, que penx-tu craindra du Beau-François ? Il ne te tuera pas, peut-être !

— Ah! s'il ne s’agissait que de mourir! réptiquala Grêlée/ demiis longtemps la vie est un fardeau pour moi... Mais, madame Rose, madame Rose, poursuivit-elle avec use sombre terreur, ne croyez vous pas que pour se venger il pourrait s’eo prendre à mon enfant, mon pauvre enfant innocent ?

En même temps elle saisit son Sis avec une sorte defrénésie et le dévora tie baisers. La frivole Rose cile-mème fut émue par cet élan de tendresse maternelle; cependant elle dit avec un nouveau mouvement d'impatience :

— Sur ma toi ! ma chère, tu deviens complètement folle. Comment François, qui est juste, s'en prendrait il à ton fils d'une faute dont tu es coupable? Si le Pelit-Gars-d'Etrechy n’a rien f lit lui-même pour exciter la colère du Meg, il n’a pas sujet de la craindre.

— Malheureusement il n’en est pas ainsi, madame Rose, répliqua Fanchette en serrant toujours son fils contre sa poitrine ;; il paraît que Jacques-de-I’ilhiviers, le Maitre-des-M loches, à des plaintes à porter contre lui, et le Meg sera sans doute fort irrite.

Le Pelit-Gar-’-d'Elrecliy se dégagea de ses étreintes convulsives, et il dit les larmes'aux yeux :

— Je suis bien fâché de te causer du chagrin, mère ; mais ils veulent toujours m'obliger à voler, tu m'as dis que c'est mal... d'ailleurs, je ne veux pas boire de l'eau-de-vie, moi, parce que cela me rend malade ; et puis je ne veux pas aller avec les autres parce qu'ils me battent toujours.

Fancfielte posa vivement la main sur la bouche de son (ils.

— Tais-toi, tais-toi, dit-elle avec inquiétude. Ne l'écoutez pas, madame Rose ; c’est un enfant, il bavarde ù torl et ù travers... Tenez, madame Rose, peut-être ferait-on bien de nous laisser partir, mon fils et moi ; nous nous en irions jusqu’à l'autre bout de la France, et nous deviendrions ce que nous pourrions... Si vous vouliez demander pour nous cette grâce au Beau-François, il ne vous Ta refuserait pas, je le gage.

Mais l’esprit de Rose, singulier mélange de passion, d'égoïsme et de légèreté, était déjà fatigué de ces doléances.

— Je n’ai pas à m'occuper de tout cela, dit-elle sèchement; je ne me mêle jamais des affaires de la bande. François peut agir comme il 1 entendra; je ne veux pas le blâmer, je ne veux pas le juger; qu'il m'aime toujours, cela suffit... Cependant, poursuivit-elle d'un ton plus doux, comme je suis la cause de l'embarras où lu te trouves, je ne t’abandonnerai pas, suivant fil a promesse; ni toi, ni ton liis, vous n'aurez rieu à craindre pour cette malheureuse affaire de ce matin.

— Que Dieu vous entende, madame Rose! dit Fanchette en levant les yeux au ciel.

— Dieu! répliqua la jeune femme en tressaillant; tu penses donc encore à Dieu, toi ?

— Bien souvent, murmura Fanchette avec un soupir.

Bose resta quelques minutes silencieuse, le visage caché dans

ses mains ; enfin, elle fit un geste d’impatience comme pour repousser une pensée importune.

— Bah! laissons cela, dit-elle. Eh bien! la Grêlée, François ne peut larder d'arriver; je m'étonne même qu'il ne soit pas ici déjà. Toute réflexion faite, il ne sera pas mal peut-être qu’il ne te voie pas d'abord; il vaut mieux que j'aie eu le temps de lui parler, de l'adoucir. Je sais comment m'y prendre, et s'il consent à m’écouter, je réponds de lui. Quant à toi, tu devrais te cacher dans le bois jusqu’à ce que je te donnasse avis qut tu peux te présenter sans danger. Voyons, pourquoi ne te retirerais-tu pas, par exemple, à la hutte du Charbonnier qui est, à cinq ou six cents pas d’ici? L’endroit est désert; nos genj vont passer la nuit à chanter et à danser; aucun d'clix n'ira t'y déranger. Tu resteras là tranquille jusqu'à ce que je t’envoie prévenir.

Fanchette réfléchit.

— Vous avez raison, madame Rose, dit elle enfin; vous parviendrez à calmer le Meg; moi, je vais me rendre à la butte du Charbonnier. Mais, ajouta-t-elle en fondant en larmes de nouveau, je ne serai plus avec mon fils, que je n’ai pas vu depuis huit jours, et quand il faut me séparer de lui, même pour un moment... Pourquoi ne viendrait-il pas avec moi?

— Non, son absence pourrait être remarquée et inspirer des soupçons. D’ailleurs, dans la soirée, le mioche se glissera de temps en temps jusqu'à la cabane pour te tenir compagnie.

— Oui, oui, mère, dit le Petit-Gars avec empressement; cache-loi puisque l’on veut te faire du mal. Moi j'irai te voir à la hutte, et si l'on me donne du pain et de la viande, je t’en apporterai.

La Grêlée se leva lentement pour obéir ; mais, au moment de s'éloigner, elle eut un nouvel accès de douleur et d’cpouvante.

— Madame Rose, dit-elle en sanglotant, je fais ce que vous me conseillez; mais je ne sais pourquoi mon cœur se déchire ■en embrassant mon gars... il me semble que je ne dois plus le , revoir... Oh! vous me promettez de veiller sur lui, n'est-ce pas? I Vous me le rendrez, madame Rose; je vous le confie.

— L’insupportable pleureuse ! répliqua Rose avec colère. Oui, on te rendra ton fils; que veux-tu donc qu’on en fasse?

La pauvre Fanchette craignit d’avoir offensé son orgueilleuse protectrice; elle balbutia desexcuses; puis, après avoir encore recommandé au Petit-Gars-d’Etrechy de venir la voir dès qu’il pourrait s’échapper, elle l'embrassa rapidement, et disparut dans la profondeur des bois.

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