LA LOGE DE LA MUETTE
Deux heures s'écoulèrent. Le Pelit-Gars-d'Etrechy, rassuré pour le moment au sujet de, sa mère, qui avait excité, il ne savait trop pourquoi, le mécontentement du chef, était aller sc mêler avec l'insouciance de son ûgeaux plaisirs de la fête. Rose resta donc seule devant le feu, qui, n’étant plus alimenté par les soins de l'enfant, finit par s'éteindre. La tète cachée dans sa manie, «elle était tombée ;dans une profonde rêverie. Personne n’osait troubler sa solitude, et elle demeurait à l'écart, indifférente aux chants et aux danses de la turbulente assemblée.
C’est qu’en effet la belle colporteuse, malgré l'assurance qu'elle avait montrée à Fanchette, commençait à se délier de son pouvoir. A la vérité, le Beau-François lui avait plusieurs fois déjà pardonné ses actes de jalousie, notamment la nuit où elle avait renvoyé les dames de Méré ville et Daniel de la maison du franc. Mais’ Rose ne se dissimu'ait pas que depuis ce temps elle avait beaucoup perdu dans l'affection deson mari : il ne la voyait plus aussi souvent et avec ajtant de plaisir qu'autrefois, il lui avait témoigné en diverses urconstances une froideur de mauvais augure. Qu'allait-il donc arriver si le Beau-François tournait contre elle cette colère impitoyable qu'elle avait vue si souvent frapper les autres autour d'elle ? A cette pensée, elle frissonnait, en dépit de son courage; mais bientôt son orgueil se ranimait, et la conscience de son amour lui rendait sa force.
— Bahl répétait-elle, il faudra bien qu’il m’écoute, et s'il m’écoute, il sera désarmé.
Pendant qu elle se livrait à ses réflexions, il se fit un grand cri de l’autre côté de la clairière.
— Voici leMegî disait-on; il arrive avec le Rougc-d'Auneau et le Chirurgien.
Les danses furent interrompues, les chanls cessèrent, ci presque tous les assistants coururent vers la portion du bois où l’on venait de signaler les voyageurs.
Rose, en apprenant cette nouvelle, avait bondi comme un( biche sauvage. Elle ne songea plus qu'au bonheur de revoir ce( homme qu elle aimait, et partit de toute sa vitesse en criant :
— François! mon cher François!
Mais le Meg était entouré degens qui demandaient des ordres ou qui faisaient fête aux nouveaux venus. Les paroles de Rose, se perdirent au milieu du bruit; elle-même ne pouvait percer la
foule. Elle finit néanmoins par se rapprocher du Beau-François, qui continuait d'avancer en causant avec les dignitaires de la bande, et elle voulut lui prendre le bras.
— Ah ! François, dit-elle d'un ton joyeux, te voilà donc enfin ! Pourquoi viens-tu si tard? Je commençais à m'inquiéter.
François la repoussa et lui dit froidement, sans la regarder:
— Je viens encore trop tôt pour toi, Rose; et tu en àuras.la preuve tout à l'heure.
— Allons! mon ami, quitte cette air farouche qui me fait peur : ne me parle pas ainsi... à moi, ta Rose bien-aimée. Écoute, je devine pourquoi tu m’en veux ; mais laisse-moi t'expliquer...
— Paix! c'est inutile ; tu sauras bientôt ce qu’il en coûte de m'offenser... Mais où est celle misérable Grêlée? Je ne la vois pas.
— La Grêlée! répéta Rose. Eh! qui s’inquiète de cette pauvre laide créature ? Elle était là tout à l'heure... Mais c’est de moi que je veux te parler d'abord, mon François; je veux te dire...
— Paix! encore une fois; tu parlerais en vain, la mesure est comblée. Quant à cette autre traîtresse, je la trouverai; elle ne saurait être loin, car j'aperçois son maudit avorton de fils.
En effet, le Petit-Gars-d’Étrechy s'était glissé curieusement dans la foule pour voir ce qui sê passait. Quand il s'aperçut qu'il avait attiré l'attention du chef.il s’empressa de s'esquiver; mais il était déjà trop tard.
Pendant la conversation précédente, on s’était approché des feux de bivouac. L'affluence ne diminuait pas autour du Meg. Rose comprit que le moment n'était pas favorable pour une explication intime, et elle se contenta de dire d’un ton cajoleur:
— Nous reviendrons sur *.out cela, mon cher François : tu me juges mal... Et puis, comment pourrais-tu refuser de me pardonner? Ne sais-tu pas combien je t'aime?
Le Meg ne l'avait pas écoutée et s’était tourné d’un autre côté pour répondre à Jacques-de-Pithiviers qui lui faisait un rapport à voix basse. Rose n’avait jamais été traitée mari avec cetle froideur insultante, et quoiqu'elle cy— sourire, elle était cruellement alarmée.
-- Il ne m'a pas tuée dès le premier abord v ciel ! que me réserve -t-il donc P
Le Beau-François s’était assis sur ur principal et disait gaîment à Jacqueg
— Tonnerre! qu • me chantej quent ? La belle affaire! on eu a. J'entends que l'on s'
mariage ici ce soir... et autre chose encore peut-être. Le Curédes-Pégres a-t-il pris soin de préparer la loge P
Oui, oui, Meg, dit en s'approchant le Borgne-de-Jouy,
S ui avait le teint empourpré par les danses effrénées auxquelles venait de se livrer; le Curé travaille encore avec plusieurs femmes à orner la loge, et j’ai vu la bonne mi re d'Apreux apporter une balle de chandelles de résine qu elle ?. volées je ne sais où... Ça sera superbe! et Longjumeau pourra se vanterd’avoir une noce fièrement distinguée !
— Cest bon, répliqua le Beau -François un peu sèchement, on te trouve toujours, général Finfin, là où tu n as que faire... Mais voyons, Jacques, poursuivit- il en s’adressant au Maître- Ides-Mioches, que manque-t-il donc ?
— Un peu de tout, Meg ; du pain, du vin, du lard. Cette chaumière contient seulement une douzaine de canards, et deux ou trois oies ; il nous en faudrait le double.
Bah i vous êtes embarrasses de peu de chose. U existe de
bonnes maisons dans le voisinage ; que n’allez-vous à la ferme de Polv, par exemple? C’est la plus proche.
— Voilà pourquoi. Meg, on ua pas voulu aller à Poly sans vos ordres. Vous n’aimez pas que i on moleste trop les voisins
de -El ,e en e cela, dit le Beau -François, j’imite la prudence du loup et du renard qui se gardent bien de commettre des ravages près de leur demeure, car ils seraient trop tôt et trop facilement découverts. Mais une fois n’est pas coutume. Allez à 1 oly et prenez ce qui vous conviendra... sans bruit pourtant, si la
chose est ^^‘ b l ( .; cria nvr og nc Gros-Normand ; nous y trouverons là bas du vin et de 1 eau-de-vie. .
— Oui reprit le Borgne-de-Jouy en ricanant, mais outre les garçons de la ferme, vous y trouverez sept ou huit bùdierons et scieurs de long qu’on a pris dernièrement pour exploiter la garenne et vous serez reçus à coups de fourches.
— Bah ! les bûcherons ont déjà quitte Poly.
— Je te dis que non.
ÎT s^élèva une contestation animée sur ce point. Comme chacun des disputeurs maintenait son opinion, le doyen des voleurs, le père Provenchere, vieillard fort peu respectoble. quoiqu’il eût plus de quatre-vingts ans, une barbe blanche et la tête chauve ouvrit d'une voix cassée 1 avis suivant .
1 Faïï de la prudence, mes enfants, et. ne pas se risquer sans savoir... J ai vécu longtemps, et j ai toujours reconnu qu’on ne pouvait prendre trop de précautions dans les affaires...
Eh bien! pourquoi n’enverriez -vous pas un de vos mioches
f our s’informer si, oui ou non, ces bûcherons sont encore à oiy.
— Le père Provenchère a raison, dit le Beau-François avec un. empressement marqué. Jacques, amène-moi le Petit- Garsd'Étrechy qui rôdait par-là tout à l'heure.
— Le Petit-Gars-d Étrecliy ! répliqua Jacques-de-Pilhiviers avec étonnement; y songez -vous, Meg? Il fera certainement quelque maladresse; c’est le plus indocile, le plus stupide de tous mes mioches... Je ne puis rien obtenir de lui quà force de coups. Il me désole par sa sottise et son mauvais vouloir.
— N importe! amène-le-moi.
Jacques-de-Pilhiviers n’eut pas de peine à découvrir le pauvre petit diable qui s’était réfugié derrière un buisson voisin pour grignoter une croûte de pain dur. Il le prit sans façon
{ »ar l’oreille et l’introduisit ainsi dans le cercle que formaient es dignitaires de la troupe autour du feu.
L'enfant, ébloui par la clarté des flammes, terrifié de se trouver en présence de son rude précepteur et du Beau-François, semblait vouloir se cacher dans les entrailles de la terre. Il se •reposait tantôt sur l’un, tantôt sur l'autre de ses pieds nus, n'osant lever lesyeux, et une de ses mains agrandissait machinalement une trouée faite par le temps à son méchant pantalon de toile.
Le Beau-François fixa sur lui un regard perçant.
— Eb bien! petit drôle, dit-il, tu continues donc à lasser notre patience? Ça ne peut pas aller ainsi; il faut que cela finisse... Où est la pécore de mère ?
Une rougeur subite colora les traits maigres du Petit-Gars, comme s'il eût ressenti vivement l'injure adressée à la pauvre Fanchelte.
Cependant il baissa la tête et répondit à demi-voix :
— Je ne sais pas.
— Elle est pourtant arrivée ici ce soir ?
— Je ne sais pas.
— Enfin, où l'as-tu vue pour la dernière fois?
— Je ne sais pas.
Le Meg frappa du pied. Jacques-de-Pithiviers dit avec ud sourire sinistre :
— Vous voyez bien... on n’en peut rien tirer... Lui donnerai-je quelques coups de ma férule pour lui apprendre la politesse ?
Et il portait la main à la lanière de cuir qu’il avait toujours à sa ceinture.
Le Beau-François paraissait tout disposé à donner l’autorisa
lion demandée. Mais Rose, qui était restée debout derrière lui, sans que personne prît garde à elle, se souvint alors quelle avait promis à la Grêlée de protéger son fils dans l'occasion; et, quoique incertaine elle-même du sort qui l’attendait, elle osa intervenir en faveur de la chétive créature, j — François, dit-elle doucement en se penchant sur l'épaule de son mari, ce pauvre enfant est - il digue de ta colère? Que pensera-t-on de loi?
— Paix ! dit brutalement le Megsans se retourner.
Cependant il lit signe à Jacques-de-Pithiviers de laisser sa lanière; puis, s’adressant au Pelit-Gars-d Elréchy :
— On t’a sans doute appris ta leçon, reprit-il; mais je sau, rai bien retrouver cette traîtresse de Grêlée... Maintenant, écoute-moi. Tu connais la ferme dePoly.
— Oui, Meg.
— Tu vas y aller sur-le-champ ; tu demanderas le gîte, et comme on ne se défiera pas de toi, tu t'informeras si les bûcherons sont encore à la ferme. Quand tu sauras cela, tu le sauveras adroitement, et tu viendras rendre compte À Jacques de ta commission... Me comprends-tu bien?
— Oui, Meg.
— Alors, pars; et si tu restes plus d’une heure absent, tu auras affaire à moi... si tu commets quelque sottise, il t’en cuira... File maintenant!
Le Petit-Gars-d'Élréchy semblait avoir de nombreuses objections à faire contre les ordres du chef; mais il ne pouvait ou n'osait les exprimer, et il demeurait dans une anxiété visible sans bouger. Rose en eut pitié, et elle intervint de nouveau en sa faveur.
— François, dit-elle à voix basse, cet enfant est bien jeune pour une pareille tâche ! Ne vaudrait il pas mieux...
François ne dit rien cette fois: mais se retournant vers la suppliante, il lui lança un regard qui la glaça d'effroi. En même temps, il menaça de la main le fils de Fanchette, qui, surmontant ses hésitations, décampa lestement aj milieu des risées.
Cependant le Petit-Gars-d’Étrechyne s’éloigna guère. Voyant que personne ne s’occupait plus de lui, il s arrêta sur le bord de la clairière ; là, tout en agrandissant outre mesure la déchirure de son vêlement, sans doute afin d’aider le travail de sa pensée, il se disait à part lui:
— Si je vais à la ferme de Poly, on ne voudra pas me rece-' voir, et les chiens me mangeront; il vaut mieux aller voir ma mère à la hutte du Charbonnier. Je ne lui dirai rien de ce qu’on m’a commandé; puis je reviendrai et je soutiendrai qu’il n’y a
plus personne à Poly... ils iront s'en assurer s’ils veulent! Quand on les tuerait tous, qu'est-ce que cela me ferait à moi ? Ils me battent toujours et ils obligent ma mère à se cacher. Je les attraperai bien...
Et le pauvre enfant, enchanté de son projet, qu’il considérait corne une excellente espièglerie, se glissa d'un pas agile dans les buissons pour se rendre à la hutte du Charbonnier.
Cependant le Meg, après avoir donné les ordres pour l’expédition projetée, s'était levé de son siège.
— Eh bien ! dit-il avec enjouement, qu’attendons-nous pour commencer la cérémonie du mariage ? Ce maudit Curé-des- Pègres n’en finira-t-il pas avec ses préparatifs ? Je gage que les futurs se meurent d'impatience.
En ce moment, comme si le voeu du chef eût été entendu, la porte de la loge s'ouvrit, et une femme vint annoncer que tout était prêt.
— A la bonne heure ! dit le Beau-François; eh bien 1 donc mes amis, allons marier ces gaillards de la bonne manière !
Dos acclamations joyeuses accueillirent celte invitation, et la plupart des brigands se hâtèrent de se former en corlège pour se rendre à la loge, les mariés en tête. Dans ce cortège, tous . les costumes, t< us les grades étaient confondus. Un cavalier, en sarrau de toi'e et en sabots, donnait le bras à une élégante voleuse, couverte de bijoux, tandis qu’un peu plus loin une mendiante en h; illons s’appuyait sur un incroyable erirubané. Cependant, tout ce monde paraissait également fier, également content; on é< hnngait é distance des lazzi moqueurs, on riait, on chantait. Un nu nélrier boiteux, qui faisait partie de la bande, vint se placer au premier rang, attaqua de son archet crasseux les cordes grinçantes de son violon cassé, et surexcita la gaîté - générale en jouant des airs grivois.
1 Comme on allait se mettre en marche, le Beau-François sa retourna tout à coup vers sa femme.
— Eh bien ! ma chère, dit-il d'un ton doucereux en lui offrant le bras, ne vieus-tu pas aussi? il faut pourtant que tu assistes à celte tète, j'y liens.
Rose, frappée de ce retour subit, regarda fixement le Meg pour essayer de deviner sa pensée; mais rien dans le ton et dans les manières de son mari ne pouvait justifier une espérance. £He prit le bras qu'on lui offrait et dit en soupirant :
— Je ferai ce que tu voudras, François; mais j'aimerais mille fois mie ux ta colère que celle douceur ironique dont je ne comprends pas le but.
Le Be an-François sourit sans répondre, et le cortège se di- !
LES CHAEFFEUBf 263
rlgea vers la loge, aux sons aigres du violon qui Jouait l'air populaire de : Bon voyage, cher üumoilet.
La loge ne contenait aucune espè ‘.e de meuble ; elie n avait d’autre plancher que le sol battu, portant encore les traces de la pluie qui tiltrait habituellement à travers le toit délabré; mais Lima; inat ion des femmes de la bande s'était ingéniée à parer te vaste hangar. La nudité des murs disparaissait sous des branchages de buis, de sapin, de boux et d'autres arbres toujours verts. Des guirlandes de lierre qu'on avait parsemées de quelques fleurs d automne parlaient des qualie angles et venaient se réunir au centre pour soutenir une volumineuse couronne de verdure. Une grande quantité de bougies de résine, disposées dans des chandeliers rustiques en bois de sureau, formaient autour de la salie une éblouissante ceinture de feu. Outre ces bougies, quatre grosses torches de sanin brûlaient en pétillant et répandaient autour d'elles une fumée blanche et aromatique. Ces lumières, cette verdure, ces fleurs, composaient un ensemble bizarre mais pittoresque et d’un effet saisissant.
Au fond de la loge, le Curé-des-Pègres se tenait debout, dans une altitude majestueuse.
Il avait revêtu pour la circonstance la vieille soutane noire qu'il avait usurpée ; il tenait à la main un gros livre ouvert qui paraissait être un livre de liturgie, et il feignait de lire tout bas, atin de compléter cette ignoble parodie d'un respectable ministère (1). A ses pieds, sur la terre nue, étaient déposés deux bâtons normands à crosse, comme ceux que portaient la plupart des hommes de la bande; ces bâtons semblaient avoir une destination symbolique.
Les gens du cortège, en entrant dans la salle ainsi décorée,' firent entendre un murmure de surprise et d’admiration. Les rires bruyants cessèrent, le violon se tut. Celle décoration prestigieuse imposait à ces êtres dépravés, qui ne reculaient devant aucun crime. Peut-être aussi la présence du Beau-François , très-pointilleux sur l’observance des usages traditionnels, les maintenait-elle dans la réserve. Quoi qu il en fût, le silence s’établit peu à peu, et les assislants semblèrent éprouver une sorte de recueillement qui les étonnait eux-mêmes.
On se plaça sur un triple rang autour de la loge, de manière â ne laisser au milieu qu’un étroit espace pour le célébrant et pour les acteurs principaux de la cérémonie. Comme tous les
(1) Tous ces détails et ceux qui vont suivre sur la cérémonie des mariages parmi les brigands d’Orgères sont historiques. Voir tes pièces du procès.
brigands Devaient pu trouver place dans la salle, un certain nombre, groupés devant la porte, admiraient du dehors ce brillant appareil. Au loin, les feux de bivouac qui brûlaient toujours, et les grands arbres de la forêt, éclairés par la lune; formaient le fond du tableau.
Quand tout le monde fut placé et immobile, le Curè-des- Pègresdit gravement en élevant la voix:
— Où sont les futurs époux?
Aussitôt Longjumeau et la Belle-Victoire sortirent de la foule et entrèrent dans le cercle en se donnant le bras.
Pierre Beaumont, dit Longjumeau, était un jeune homme de dix-huit ans, gros, court, au visage sanguin. 11 avait été garçon marchand de vin dans la baidieue de Paris, et, malgré sa jeunesse, il passait pour un des plus féroces de la bande. ll portail une carmagnole de drap bleu, un chapeau à cornes et une culotte de velours rayé. Tout fier de cet équipage quasi neuf et de la solennité de la fête dont il était le héros, il se rengorgeait, un poing posé sur la hanche, tandis que l'autre bras s’arrondissait prétentieusement pour soutenir sa flaneée. Celle-ci, ancienne blanchisseuse, ancienne servante à Paris, et dont le vrai nom était Victoire Laverlu (les noms sont parfois bien trompeurs), paraissait de six ou sept ans plus âgée que le fulur. C'était une grande brune, au visage long et maigre, à l’air maussade ; elle était mise avec une recherche de mauvais goût, des boucles d'or pendaient à ses oreilles, et une croix d'or à la Jeannette reposait sur sa poitrine un peu hâlée. Elle ne s’embarrassait nullement des regards braqués sur elle ; elle marchait d'un pas assuré, à côté de son futur qu elle dépassait de toute la tête, et si l'on apercevait une teinte rouge sur ses joues creuses, ce n'était certes pas le rouge de la modestie.
Cependant, ils furent l'un et l’autre accueillis avec faveur par rassemblée, et le ménétrier,* saisissant son violon criard, les salua de l'air populaire : Gai, gai, marions-nous, qui lui semblait de circonstance.
Quand la dernière ritournelle se fut éteinte, le Curé-des-Pè« grès dit aux futurs à voix haute :
— Gueux et toi gueuse, vous êtes-vous pourvus du consentement du Meg des pègres ?
Le meg répondit avec une sorte d'impatience :
— Oui ! oui ! ce consentement, je l’ai donné et je le donne.
— Alors que les témoins et les pat rains s'avancent, reprit le Curé.
Le Beau-François et sôn lieutenant le Rouge-d'Auneau avaient voulu eux-mêmes servir de parrains à Longjumeau, pour hotorer davantage un des principaux officiers de la bande. Ils
'approchèrent donc, et chacun d’eux saisit un des bâtons posés aux pieds du célébrant.
Celui-ci iil placer les parrains devant lui, et ils tinrent chacun par un bout, à la hauteur de deux pieds de terre, les bidons normands dont les crosses se joignaient. Puis il plaça le futur d'un côté et la future de l’autre, séparés seulement par les bâtons étendus.
Ces dispositions prises, le Curé ouvrit de nouveau son livre et marmotta une sorte de formule inintelligible. Enfin, il se retourna vers Longjumeau et lui dit à haute voix :
— Gueux, veux-tu de la gueuse pour ta largue (femme) ?
— Oui, gueux, répondit Longjumeau.
— Et toi, gueuse, poursuivit le Curé-des-Pègres en s'adressant à la Belle Victoire, veux-tu du gueux pour ton mari et ton meg ?
— Oui, gueux, répondit la Belle Victoire.
Alors le célébrant revenant au marié -,
— Saute, gueux, lui dit-il.
. Longjumeau, quoique peu leste par nature, fit un effort désespéré et franchit les bâtons que tenaient le Rouge-d’Auneau et le Beau-François.
— Saute, gueuse, lui dit le Curé en s’adressant à la Belle- Victoire.
Celle-ci s’avança pour franchir les bâtons à son tour ; mais les deux parrains les retirèrent à eux avec galanterie, et la mariée passa librement. La cérémonie était terminée et le mariage conclu.
Des vivat ironiques et des plaisanteries saluèrent les nouveaux époux. L’ordre qui avait régné jusque-là dans l’assemblée fut rompu ; on allait, on venait ; l’espace réservé au centre de la loge était envahi.
— A la noce maintenant! disait-on; allons boire et allons danser !
Les mariés, pour obéir au vœu général, se dirigèrent vers la porte, et le ménétrier attaqua victorieusement l’air de la Boulangère.
— Halte ! cria tout à coup le farouche François, d’une voix forte qui domina cet infernal vacarme ; nous n'avons pas encore fini.
Aussitôt tout le monde s’arrêta. Il se fit un profond silence.
— Non, tout n’est pas fini, répéta le Beau-François avec un sourire sardonique; nous venons de procéder à un mariage; par la même occasion, ne procéderons-nous pas à quelque divorce ? Voyons, qui de vous n’est pas content de son lot?
Des rires s’élevèrent, mais personne ne se présenta ; l’epoux
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mameureux, qui avait demandé le divorce dans une autre circonstance, avant sans doute fait des réflexions.
— Bah ! dit un des assistants d'un ton railleur, on ne gagne rien au change et l'on a les coups de bâton en plus.
— Changer un boiieux pour un borgne, dit une femme à son tour, ou bien un ivrogne pour un fainéant, ce n'est, ma foi ! pas la peine.
i Due explosion de quolibets accueillit ces observations ; mais le silence se rétablit sur un signe impérieux du chef.
’ — Eh bien donc, reprit le Beau-François, si personne ne demande le divorce, je le demande, moi !
11 alla chercher au milieu de la foule Rose, éperdue, la saisit par le bras et l’entraîna devant le Curè-des-Pègres en disant avec autorité :
— Curé, démarie-nous sur-le-champ; je le veux !
line grande stupéfaction se peignit sur tous les visages à ce coup de théâtre. On connaissait la vive et ancienne affection du chef pour Rose, et l'on s'était habitué â leur montrer la même déférence, ie même respect. Rien n'avait annoncé une brouille * entre eux, et l'on eût cru que le ciel tomberait sur la terre avant qu’une pareille rupture devînt possible.
De son côté, Rose était anéantie; plus blanche que son fichu de linon, elle attachait sur le Beau-François son œil hagard et terrifié. De tous les châtiments que le Megeût pu inventer afin de la punir de sa jalousie, il avait deviné par une sorte d’instinct te plus douloureux, le plus poignant pour elle. Cette humiliation en présence de la troupe assemblée brisait son âme naturellement hautaine; mais ce n’était rien encore: Rose aimait ce farouche François malgré ses crimes; elle l'aimait jusqu'à l’absurdité, jusqu'à la folie. L’amour de François lui compensait tons ses sacrifices, la justifiait de toutes ses fautes: et voilà que cet homme la reniait, la repoussait, la rejetait seule dans celte fange sanglante où elle avait osé descendre pour le suivre! ■
Rose demeura muette pendant quelques secondes, comme si, dans l'excès de son désespoir, elle eût dû se soumettre sans protestation à ce châtiment. Plusieurs fois elle ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortait de ses lèvres. Le Beau-François semblait jouir de sa douleur.
— Pas cela, François, pas cela, je t’en conjure! bégaya-t-elle enfin d'une vuix vibrante qui fut entendue distinctement au dohors de la loge. Je suis coupable envers toi puisque tu le dis; punis-moi, mais pas cela... par pitié, ne me condamne pas à ce supplice!
il y avait tant de souffrance dans l'accent de Rose, que les
assistants, quoique habitués à des scènes plus terribles, en furent émus. Seul, le Beau-François resta impassible.
— Oui, dit-il avec son infernal sourire, je pourrais en effet te frapper et te tuer, comme tous ceux ici qui m'auraient désobéi; mais je ne le veux pas... J'aime mieux me séparer de toi, qui m’es devenue odieuse, qui m'as trahi... Il faut en finir!
Puis, se tournant vers leCuré-des-I’ègres, il commanda brm talement :
— Allons, fais ton office!
Ces cruelles paroles,» tu m'es devenue odieuse,» avaient ajouté une nouvelle torture aux angoisses de la pauvre femme. Mais quand elle vit le Curé tout tremblant ramasser un des bâtons pour le briser au-dessus de sa tète, ce qui était la principale cérémonie du divorce daus la bande d'Orgères, ftose retrouva un de ces mouvements de sauvage énergie qu'elle avait autrefois.
— Curé! dit-elle impétueusement, je puis avoir encore mon jour d'autorité, et je te le jure, si tu ne me laisses pas le temps de m'expliquer, je deviendrai pour toi une mortelle ennemie... François, poursuivit-elle aussitôt d’un ton suppliant et en joignant les mains, ne me traite pas avec cette dureté. Je t'ai toujours aimé, je l’aime encore ; cet amour seul m’a poussée à faire quelque chose qui te déplaise. Mais je ne suis pas aussi coupable que lu le penses. Cette femme pour laquelle tu m'abandonnes...
— Silence! s’écria le Beau-François en fureur; ne prononce pas ce nom... Yas-tu donc divulguer mes secrets? Malheur à toi s'il t’échappe une parole trop hardie!
— Ta colère me fait plus peur que tes menaces , François, répliqua Rose en tombant à genoux et en donnant libre cours à ses sanglots. O mon François! prends pitié de moi, pardonnemoi... Eh bien! je te le promets, je ri foulerai dans mon cœut , cette funeste jalousie qui t'irrite. Tu n’entendras plus mes re* ! proches, tu ne verras plus mes larmes; je souffrirai tout pourvu que tu me regardes quelquefois sans haine... Et vous , mes amis, oontinua-t- elle en se tournant vers les assistants, je vous en supplie, aidez-moi à le fléchir... Je vous ai blessés souvent par des paroles hautaines; que voulez-vous? sa tendresse m’avait rendue si Gère! Mais je n'ai jamais été injuste ni méchante; j’ai assisté beaucoup d'entre vous dans leurs misères, dans leurs chagrins. Joignez-vous donc àmoi pour le conjurer de m'épargner cette douleur et celte honte!
Chose étrange! parmi les gens qui avaient entendu vingt fois sans s’émouvoir les derniers cris des malheureux qu'on égor-
geait, il en était qui avaient les larmes aux yeux en écoutant les lamentations de Rose. , , , ,
Mais le Beau-François, sans rien repondre, fit au Curé-des- Pègres un signe menaçant. Aussitôt le bàlm fut rompu au-dessus de la tète de Rose, et le Curé en jeta les fragments aux deux extrémités de la loge, en prononçant des paroles bizarres. Le divorce était consommé.
Rose, au craquement sinistre du bois qui se brisait, avait poussé un cri déchirant et s’était affaissée mourante sur elleinème.
11 y eut encore une courte pause.
— Bah! reprit enfin le Beau-François d’un ton sombre, tout" estdit... Allons nous divertir!
Comme la foule commençait à s’écouler en silence, l’épouse répudiée se souleva péuiblement sur le coude et dit au Meg avec un accent de navrante humilité:
— Tu as été sans pitié, François, mais j’ai pu t'aimer tel que tu es et je te pardonne. Quoique tu m'aies chassée , je t'aime toujours et je suis à toi seul... Tu auras beau faire, je le suivrait partout; je te servirai, je le protégerai ma'gré toi, malgré le monde entier, jusqu'à ce que la mon nous sépare.
Le Beau-François lui tourna le dos et se dirigea vers la porte. Rose, frappée au cœur, poussa un faible gémissement et retomba sans connaissance sur la terre nue.
Personne n’osa s’approcher pour la secourir, pour lui donner une marque de sympathie, tant on redoutait d'attirer sur soi la colère de celui dont elle avait encouru la disgrâce, mais aucun des assistants n’eut le triste courage d'insulter par actions ou par paroles au malheur de la femme délaissée; ni rires ni plaisanteries ne se firent entendre autour d’elle. A la vérité, cette réserve était imposée par la prudence, car nul ne savait comment le chef aurait pu prendre la chose. Quoi qu’il en fût, le ménétrier de la bande asant eu la malice de jouer, en sortant de la loge, l’air de Père' capucin, confisscz via femme, une main inconnue mais vigoureuse, lui enfonça jusqu'au menton son vieux feutre à longs poils, et le morceau fut brusquement in- •vrrompu par une note du plus agaçant caractère
Le Beau- François marcha d'un pas ferme, sans s arrêter et sans retourner la tête, jusqu’à l’autre extrémité de la clairière. La foule le suivait, mais elle ne tarda pas à demeurer en arrière et à former de nouveaux groupes autour des feux du bivouac ; bientôt les chants et les danses recommencèrent, timidement d’abord, puisavec plusde hardiesse. Alors, et seulement alors, il fut possible de soupçonner que le Meg avait été fortement impressionné de la scène précédente. Le petit nombre de fami-
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liers qui ne s’étaient pas éloignés de lui le virent plusieurs fois essuyer son front baigné de sueur. Il se promenait d'un air égaré dans un étroit espace, à l’ombre d’un chérie à demi dépouillé. Des gens de la bande ayant eu des ordres à demander, il répondit tout de travers, avec une voix saccadée et un ton de fureur qui ne donnaient pas envie de recommencer la question.
Comme le chef était dans ces dispositions redoutables, un des brigands posés en vedette autour du campement lit entendre son Qui vive ! à quelque distance ; aussitôt plusieurs voix lui répondirent et annoncèrent une troupe amie.
— Voilà nos gens qui reviennent de Poly, dit le Rouge-d'Aur.eau assez haut pour attirer l'attention du Meg qui continuait à se promener en long et en large ; nous allons avoir des pro- ■ visions.
— Tant mieux, dit le Borgne-de-Jouy, qui accourait avec sa curiosité ordinaire; on ne peut guère s’amuser quand on a le gosier sec et l’estomac vide. C'est de la joie qui nous arrive.
Le bruit se rapprochait, et on ne tarda pas à distinguer des vociférations, des jurements auxquels se mêlaient des plaintes douloureuses. Enfin plusieurs hommes parurent chargés d’un fardeau qu’ils déposèrent avec précaution sur le gazon. Au même instant Jacques-de-Pilhiviers cria :
— Où est Baptiste? Où est donc ce maudit chirurgien? Qu’il vienne bien vite panser un blessé.
— Un blessé! répéta le Beau-François que ce mot tira brusquement de sa fiévreuse rêverie; mille démons! ne saurait-on avoir un instant de repos? Qui donc est blessé?
— Ça m'a tout l’air du Gros-Normand qui est là-bas étendu sur l’iîerbe, geignant comme un pourceau, dit le Borgne-de- Jouy. Si.r ma foi ! on dirait qu’il a son compte... Ce doit être drôle!... Allons voir.
Et il partit avec la rapidité de la bête de proie qui a flairé le sang. La plupart des brigands, même le Beau-François, s’em-
f tressèrent de le suivre. On accourait de toutes les parties de a clairière; quelques danseurs obstinés seulement continuaient de se trémousser au son du crin-crin.
C'était en effet le Gros-Normand qui gisait à terre , jurant et se lamentant tour à tour. 11 avait reçu dans la poitrine et dans le visage un coup de fusil qui semblait chargé de gros plomb. Il était couvert de sang, et ses blessures lui causaient de trèsvives souffrances. Ceux qui l’avaient accompagné dans cette expédition malheureuse, et qui l’avaient porté pendant plus d'une demi-lieue à travers les bois, se tenaient autour de lui et reprenaient haleine, incapables de répondre aux questions dont on les accablait.
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LeBorgne-de-Jouy s'était penché avidement vers le blessé et le contemplait avec une joie méchante.
— Ah ! ali! ah! mon pauvre Gros Normand, dit-il en ricanant selon son habitude, te voilà donc pincé à ton tour, toi qui as si souvent pincé les autres? En effet, tu parais bien bas, et je ne crois pas que tu en reviennes cette fois. Tu perds tout ton sang, mon ami, et si tu continues ainsi, dans cinq minutes il 8e l'en restera plus une goutte... Ce sera bien dommage!
Le Gros-Normand voulut répondre par un coup de poing à tes charitables paroles ; mais une violente douleur l'en empêcha, et le bras qu’il avait levé retomba inerte auprès de lui.
Baptiste accourut et ordonna d’apporter le blessé près du feu afin qu'il pût l'examiner. On obéit, et le Chirurgien, jetant bas son habit, ouvrit sa trousse et se mit en devoir d'extraire les plombs qui sans doute étaient restés dans les plaies.
Cependant le Beau-François s'efforçait d'obtenir des autres hommes de l'expédition un récit exact de l’accident. Tous parlaient à la lois avec exaspération, et il était impossible de comprendre de quoi il s’agissait. Enfin, le chef leur imposa silence d'un ton ferme; puis, s'adressant à Jacques-de-Pilhiviers, qui paraissait plus calme, il lui demanda un rapport sur l'événement.
— Ah! Meg, répliqua le Maître-des-Miochesd'un ton dolent, je vous disais bien qu'il n'y avait rien de bon à attendre de cet abominable drôle, le Petit-Gars-d’Etrechy ! Il est cause de ce malheur, et si nous ne sommes pas tous restés là-bas, ce n’est pas sa faute, je vous jure !
Comment cela? demanda le Beau- François, dont le visage s’était rembruni dès qu’on avait prononcé le nom du fils de la Grêlée.
— Vous allez voir. Après une heure au plus d’absence, il est venu m'annoncer qu’il s'était rendu à Poly, qu'il avait été bien reçu par les fermiers, et qu’il y avait un bon coup à faire de ce côté, parce que les bùcheronsétaient partis, l/effronté petit menteur! J’en ai la certitude maintenant, il n’était pas allé à Poly, il n'avait pas quitté les bois, il ne parlait ainsi que pour nous pousser dans un affreux guêpier.
— C’est bon, dit le Meg d une voix sourde, continue.
— Donc, poursuivit Jacques-de Pitliiviers, je me suis mis et route pour Poly avec quatre camarades. Nous allions d'assurance, et nous n’avions d'autres armes que nos bâtons. En arrivant à la ferme, nous n’avons pas vu de lumières ; tout semblait endormi. Sans nous inquiéter des chiens qui aboyaient avec fureur dans la cour, nous avons enfoncé la première porte; mais comme nous nous avancions pour jeter bas la porte de la maison, celle-ci s’est ouverte tout àcoup, et dix ou douze hommes
an moins, armés de fléaux, de haches et de faucilles se sont élancés sur nous comme des enragés. Que pouvions-nous contre tant de monde? Aussi, ai-je crié A ta raille.' et nous nous sommes enfuis. Le Gros-Normand s'éiant arrêté pour faire résistance, un des bûcherons, qui avait un fusil, a tiré sur lui. Notre pauvre camarade a pu gagner le bois; mais il perdait son sang et s’affaiblissait de moment en moment; alors nous l'avons pris dans nos bras et nous l’avons porté jusqu’ici.
— Et penses-tu que les gens de la ferme vous aient recon- ÎUS? demanda le beau-François.
— Non, non, Meg, nous ne leur avons pas donné le temps de nous dévisager, comme vous pouvez le croire. En reconnaissant qu’on nous avait trompés et que les fermiers étaient en force, nous avons détalé au plus vile; il était pourtant encore trop tard pour le Gros-Normand.
Comme il achevait ces mots, il s’éleva une grande rumeur du côté où Baptiste-le-Chirurgien était en train de panser le biessé. Bientôt on distingua des éclats de rire, des huées. Enfin, à l’étonnement général, on vit le Gros Normand se lever sur ses pieds et courir à demi nu sur ceux qui se moquaient de lui. Le Chirurgien lui-même, ses instruments à la main, semblait partager l'hilarité commune.
■ — Ah ça ! qu’est-ce que tout cela signifie ? demanda le Beau- François en s’avançant précipitamment.
— Cela signifie, Meg, dit Bapliste en haussant les épaules, que le fusil avec lequel on a tiré sur le Gros-Normand était Chargé de sel au lieu de plomb. La douleur a dû être très-cuisante; mais il n’y a pas le moindre danger, et le Gros-Normand a plus de peur que de mal.
Une nouvelle bordée de rires et de brocards accueillit cette annonce. Le blessé, honteux de cette humiliation en présence du chef, balbutia des explications incohérentes qui ne faisaient que redoubler les moqueries.
— Allons ! disait le Borgne-de-Jouy de son ton gouailleur , si nous n'avons pas d’autres provisions pour la noce de Long-' jumeau, nous aurons du moins du Normand au gros sel.
— J'aimerais mieux du jambon, dit un autre.
— Un baquet d'eau ! criait une femme ; un baquet d'eau pour iessaler le Gros-Normand... ce ne sera pas plus difficile qu'un partier de merluche, j'imagine!
Ces grosses plaisanteries n’appelèrent pas un sourire sur les lèvres du Beau-François. Il quitta le pusillanime Gros-Normand, et sc retira de nouveau à l’écart avec deux ou trois de ses familiers.
— Ce lâche imbécile en sera quitte à bon marché, reprit-il ,
néanmoins, une faute grave a été commise, et il faut un exempte... Jacques, continua-t-il en s’adressant au Maître-des-Mioclies, es-tu bien sûr que l'insuccès de votre expédition doive être uniquement attribué à cet odieux garnement, le Pelit-Gars-
d'Elrechy? ,
— Très-sûr , Mpg. Il a fait un faux rapport ; il n avait pas mis le pied à la ferme de Poly, car aucune de nos gaff* es (sentinelles) ne l’avait vu passer. Il est certain que ce rejeton du diable a voulu nous attirer dans un piège, et ce n’est pas sa faute s’il n’a pas mieux réussi.
Le Beau-François rêvait d’un air sombre.
— Jacques, dit-il enfin, cherche-moi le Pelit-Gars-d Etrechy.
Jacques-de-Pithiviers n’eut pas de peine à découvrir son indocile élève. Le pauvre enfant , enchanté de l'excellent tour qu’il croyait avoir joué à ses persécuteurs, était à quelques pas de là. Blotti dans la bruyère, il riait à gorge déployée des brocards dont on continuait d'accabler le Gros-Normand. Ce fut • seulement quand il sentit sur son épaule la lourde main du précepteur qu'il parut commencer à craindre les suites de son espièglerie ; cependant il ne prononça pas une parole et se laissa conduire sans résistance devant le Meg. 11 était habitué aux corrections et endurci aux coups. Le Betiu-François darda sur lui
un regard étincelant.
— Tu m’as désobéi, dit-il, tu as menti, et lu es cause qu’il a failli, ce soir, arriver un grand malheur... Avoues-tu cela?
Le Petit-Gars tremblait; cependant il essaya de payer d’effronterie.
— Bah! c’était pour rire, répliqua-t-il.
— Pour rire?... Tu conviens donc que tu n’es pas allé à Poly, comme je te l'avais ordonné, et que tu as fait un faux rapport?
— Une farce que je vous dis, puisqu’on n’a tiré sur le Gros- Normand qu'avec du sel!
— On pouvait le tuer, et tu mériterais... Mais je consens encore à te traiter avec indulgence si tu me dis où est ta mère.
— Je ne sais pas, répliqua l'enfant, qui retomba subitement dans sa stupidité affectée.
— Voyons, parle avec franchise, ou sinon...
Le Petit-Gars, poussé à bout, releva vivement la tête et fit au Meg une grimace d'écolier en révolte. Mais à peine eut-il cédé à ce premier mouvement, qu'il fut épouvanté des conséquences possibles de sa témérité. Le Meg devint livide, poussa une sorte de rugissement et chercha dans sa poche un pistolet qu’il arma.
Se sentant perdu, l’enfant fut pris comme de vertige ; il échappa des mains de Jacques stupéfait, tourna deux ou trois fois sur
lui-mê me, puis il se mit à courir avec agilité vers le plus épais du bois, en criant d'une voix éclatante :
— Ma mère! au secours!... nia mère! au secours!
Le Rouge-d'Auneau, le Borgne-de-Jouy, Jacques-de-Pithiviers qui étaient à portée, ne bougèrent pas, déconcertés parla rapidité de ses mouvements; le Beau-François, toujours grondant comme un tigre en fureur, se mit à la poursuite du fugitif; ils disparurent l’un et l'autre dans la profondeur des bois.
Tout léger que fût le terrible cher, peut-être n'aurait-il pu atteindre au milieu des ténèbres, à travers les ravinset les buissons, ce jeune drôle aux pieds nus à qui la frayeur donnait des ailes. Si le fils de Fanchette avait eu la pensée de se cacher en silence dans une toufTe de feuillage, il eût échappé, pour le moment du moins, à la colère du Beau-François. Mais comme nous l'avons dit, le Petit-Gars-d'F.tréchy était pris de vertige; tout en courant avec une vitesse effrénée, il continuait à crier de sa voix grêle et perçante :
— Ma mère, au secours!... ma mère, au secours!
Une explosion d'arme à feu retentit dans l'intérieur de la forêt, et fut suivie d’un cri déchirant ; puis les appels cessèrent, et on n'entendit plus rien (1)
Au milieu d’une clairière éclairée par la lunp, à une centaine de pas de la clairière principale, le Beau-François, son arme encore fumante à la main, regardait un corps inanimé étendu sur l’herbe à ses pieds.
Tout à coup, une femme, les cheveux épars, les vêtements déchirés, sortit impétueusement du hallier, et s'écria d’une voix qui n’avait plus rien d'humain:
— François, c’est ton fils quetu viens de tuer!
Et elle tomba sans mouvement sûr le cadavre sanglant du Pelit-Gars-d'Etrechy.
On entendait par intervalles, dans l'éloignement, le violon du ménétrier qui jouait un air égrillard.