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LA PARURE EN RUBIS

A quelques lieues seulement des bois de la Muette était situé

(i) L’assassinat du Petit-Gars-d’Etrecliy par le Beau-François est également historique.

le château de Méréville, rjui restait inhabité depuis le commencement de la révolution. Ce vieil édilice, autrefois le séjour de l'opulence et de la joie, avait bien souffert, pendant ces dernières années, des injures du temps et des injures des hommes. Le vent avait brisé les vitres des fenêtres ; la pluie avait percé le toit d'ardoises ; les cheminées étaient renversées, les girouettes tordues, les murs lézardés. De leur côté, les gens du pays, ne comptant plus revoiries anciens possesseurs, avaient usé sans façon des terres et de l’habitation comme de biens leur appartenant. L'un avait obtenu de la commune l'autorisation de loger ses bestiaux dans les écuries , un autre de serrer ses récoltes dans les pièces du rez-de-chaussée. L’administration locale, sous le Directoire, avait fait en partie disparaître ces abus : mais le ma! étaii arrivé à son comble, et l'aristocratique demeure se trouvait dans le plus complet délabrement.

Aussi quel avait été l’étonnement général, quand tout à coup une lettre du chef-lieu du département était venue apprendre au maire rie la commune qu'un décret du pouvoir central avait restitué la terre et le château à la veuve et à la fille du ci-devant marquis de Méréville ? On ne pouvait croire d’abord à cette nouvelle, qui réjouissait les uns et consternait les autres. Mais on ne douta plus, quand on vit sortir d'un coin inconnu de cette vaste habitation un vieux domestique de contianee qui s'était caché là pendant les mauvais jours, vivant on ne savait de quoi et attendant un changement qui paraissait impossible. Ce brave homme, qui, malgré le danger de pareilles relations, n'iivait jamais cessé d'être en correspondance secrète avec la marquise , se promena, revêtu d une antique livrée, dans tout le village et conlirma la grande nouvelle, il annonça qu'il avait reçu luimême des ordres ; que ses maîtresses allaient enfin revenir, plus riches que jamais, dans leurs domaines. Il menaça les uns de sa colère, promit sa protection aux autres, et linit par se griser à crédit dans le cabaret du bourg, en l’honneur de l'événement prochain.

Un fait plus significatif encore que les vanteries de maître Comtois (ainsi s’appelait le domestique) fut l'arrivée subite de Daniel Ladrange à Méréville, deux jours après les dépêches re- jr çues par l'autorité municipale. Daniel était bien connu dans le, pays, et ses hautes fonctions judiciaires lui donnaient une importance nouvelle. Après une courte visite au maire, pour justilier des pleins pouvoirs dont sa tante l'avait chargé, il se rendit au château, où le vieux Comtois, pleurant d'allégresse, lui montra dans le plus grand détail ce qui restait de l’antique demeure des marquis de Méréville. Daniel fut très-aflligé de l’état de dégradation où il la trouva ; il eût fallu beaucoup de

temps et des sommes considérables pour la reparer complète* ment. Toutefois, se conformant à ses instructions , il annonça l’intention de fa>-î commencer immédiatement les réparations les plus urgente»?-^,, en effet, grâce à son activité, archiiectes et ouvriers étaient à l'œuvre dès le lendemain ; on travaillait nuit et jour pour mettre le château en état de recevoir dans le plus bref délai ses légitimes propriétaires ,

On devine la cause de celle excessive précipitation ; la mar. cuise, rentrée enfin par le crédit de son neveu dans la propriété / iece domaine de famille, éprouvait une mortelle impatience de quitter la petite maison de Saint-Maurice, pour venir s’installer dans cette maison où elle avait été si heureuse. Un mois, dhaiton, était nécessaire pour l'achèvement des travaux les plus pressants ; mais marquise n'eut pas la force d’attendre que le mois fût expiré. En apprenant qu’eniin un appartement était à peu près habitable et à peu près meublé, elle ne put tarder davantage. Elle monta dans une voiture de poste avec Maria et Daniel, et elle arriva inopinément à Méréville, au milieu des moellons et des échafaudages qui semblaient devoir rendre le château inabordable pour longtemps encore.

Ce retour était donc prématuré ; les dames, habiluéesau bienêtre, allaient être déplorablement logées pour passer tin.hiver qui s'annonçait déjà comme rigoureux. Mais la marquise, dans sa joie, avait réponse à toutes les plaintes, s'accommodait de tout. Les murs du parc et du jardin avaient de larges brèches qui livraient passage aux rôdeurs et aux animaux errants ; on lermerait provisoirement ces brèches avec des épines. Les appartements étaient humides : on couperait du bois et l'on ferait de grands feux pour combattre le froid et i humidité. Les meubles étaient vieux, vermoulus, peu commodes : Comtois, devenu maintenant un factotum affairé, promettait d’y pourvoir. Marie, heureuse du bonheur de sa mère et de sa propre satisfaction à se retrouver dans cette maison où elle était née, paraissait ellemême très-disposée à passer par-dessus les inconvénients de cette installation ; mais la petite Jeannette, qui avait accompagné ses maîtresses, ne se pliait pas aussi facilement aux exigences î de la position. Elle se lamentait sans cesse, et chaque jour, à i chaque heure, le vieux manoir retentissait du bruit de ses <or>- 'testations avec le majordome Comtois, qui naturellement trou- , trait que tout était pour ie mieux dans le meilleur des châteaux ■ possibles.

Daniel, de sa part, ne se dissimulait pas les incommodiléi * auxquelles ses bien-aimées parentes étaient exposées à Méréville, et il y remédiait de tout son pouvoir. Quoique les devoirs de sa charge le retinssent habituellement à Chartres, il s'éohap-

pait de temps en temps, pour venir, à cheval, passer quelques heures auprès des dames et surveiller les travaux. Mais le .jeune magistral avait des raisons particulières pour ne pas trop blâmer le retour précipité de sa tante au manoir.

La marquise, renonçant enfin au projet de marier sa fdle avec François Gauthier, suivant les prescriptions du testament de' son frère, consentait à sanctionner l’affection si ancienne et si constante de son neveu pour Marie. Seulement, elle avait mis pour condition que la cérémonie du mariage aurait lieu à Méréville même, et il résultait de celte décision que plus Daniel hâtait l’établissement définitif de ses parentes au château, plus il hâtait la conclusion de son propre bonheur.

Aussi cet établissement était-il à peu près complet, et tous les obstacles du mariage étaient-ils levés, deux mois environ après les événements qui ont été l’objet de notre dernier chapitre. On avait fait venir secrètement des dispenses de Rome, en raison du degré de parenté qui existait entre les futurs époux, et un prêtre, caché dans les environs, devait donner la bénédiction nuptiale. En même temps , les publications exigées par la loi nouvelle avaient eu lieu à la mairie de Méréville. 11 ne restait donc plus de formalités à remplir, et le jour de la cérémonie était fixé déjà : mais, at> grand regret de la marquise, qui eût voulu célébrer les noces de sa fille avec la splendeur d’autrefois, il avait été convenu que , vu les circonstances , tout se passerait en famille et sans bruit. Les témoins , le notaire , et deux ou trois anciens amis devaient seuls prendre part à cette fête intime.

L’avant-veille de ce jour tant désiré, Daniel se trouvait àMérèville; il axait obtenu, à l'occasion de son prochain mariage, un congé d’une semaine, et à l'expiration de ce congé il devait revenir s’établir à Chartresavec sa femme. Cependant le séjour du jeune magistrat au château ne devait pas être entièrement perdu pour lesdevoirs desa charge. Méréville était situé, comme f nous l'avons dit, au centre des contrées particulièrement ravagées parles malfaiteurs ; et Daniel s'était promis de profiter de ' sa présence sur les lieux pour activer les recherches. Les brigades de gendarmerie, les agents de la force publique, les magistrats cantonaux avaient ordre de s’en référer à lui pour ia répression de tous actes criminels qui pourraient se produire.

Le soir, à la chute du jour, Daniel et les dames de Méréville étaient réunis dans le salon du château, vaste pièce lambrissée en chêne, jadis peinte et dorée. Ce salon, malgré quelques réparations faites à la hâte, portait encore la trace de l’abandon Où il était resté pendant si longtemps. Le plafond était noir et crevassé; les lambris étaient fendus du haut en bas, et sous la

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vieille tapisserie ani te couvrait, le plancher formait mille monticules dangereux. Les meubles offraient le mèn.e aspect de désolation ; les grands fauteuils en tapisserie, rongés par les vers, laissaient voir leur canevas d'étoupe, les tables étaient boiteuses, les consoles écornées. Cependant un feu énorme qui brillait dans l'antique cheminée de marbre, et deux candélabres de cuivre argenté, chargés de bougies, qui flanquaient une •bruyante pendule de style Louis XV, répandaient dans la salie mne vive clarté. La marquise, vêtue d'une robe carmélite et les jtheveux poudrés, avait les pieds posés devantle foyer; étendue dans une bergère en velours d’Utrecht, dont chacun de ses mourements faisait jaillir le duvet , elle éprouvait une grande , béatitude à se retrouver enfin dans ces lieux connus, au milieu • de cesmeublesfamiliersetchers, malgrèleurétatdedégradation.

On était au mois de décembre ; une bise glacée soufflait au dehors et s’engouffrait avec un grondement sourd dans les corridors. Les arbres du parc s’enlre-ehoquaient bruyamment par intervalles.

Daniel, vêtu de noir, était assis dans un angle du salon, à côté de sa jolie fiancée, dont le costume élégant quoique simple semblait être un heureux compromis entre les misères du passé et la prospérité présente. Maria oubliait sa main dans celle de Daniel qui la pressait doucement, et ils causaient à voix basse. Ce murmure amoureux que variaient par moments les rires de l'heureuse Maria, s'harmoniait avec le pétillement du feu, le bruit cadencé de la pendule et les mugissements lointains du vent dans la campagne. Mais la marquise ne semblait pas songer aux deux jeunes gens; elle examinait avec attention une petite boîte qui contenait uo collier et des boucles d'oreilles en rubis, d'un merveilleux travail.

Un coup de vent plus violent que les autres parut ébranler la majson et vint arracher Daniel aux douceurs de cet entretien. Ladrange se leva, s'approchant d’une fenêtre dont il écarta le rideau, il dit avec inquiétude :

— Il se fait tard, le temps est affreux, et Leroux, qui devait être ici de bonne heure, n arrive pas. Aurait-il été retardé par . quelque accident ?

— Un accident! répliqua Maria, le croyez-vous possible, Daniel? On diteneffet que les routes des environs ne sont passùres.

— Petite méchante, reprit le jeune magistrat en souriant, je pourrais voir dans vos paroles une èpigramme à mon adresse, car mon devoir est précisément de veillerà la sûreté des routes. Vous ne m'avez pas compris : l'accident que je redoute, viendrait de l'obscurité de la nuit, du mauvais état des chemins, du manque de chevaux (le poste; et je serais déaglé que notre gè-

nèrenx ami, qui se rend ici pour être témoin de notre mariage, eût à regretter sa complaisance.

— Eli bien! moi, Daniel, ne vous en déplaise, ce que je redoute le plus pour lui, ce n'est p is le mauvais étal des chemins... vous savez qu'on a encore arrêté des voyageurs, il y a deux jours, sur la route d Orléans, non loin d’ici?

— Je le sais, je le sais, répliqua Daniel dont le front se rembrunit, et ces misérables doivent avoir de nombreux espions pour échapper ainsi à des recliercfies incessantes. Toutes les brigades du pays sont sur les dents; .j’ai été obligé de demander au gouvernement un escadron de cavalerie afin d'aider les gendarmes à opérer des battues... Mais, en ce qui concerne notre ami, ma chère Maria, n'ayez aucune inquiétude, j’ai prévu le cas. 'Os brigands, qui savent tout, pourraient avoir connaissance de la visite de Leroux, un des plus riches fournisseurs de la république, et tenter d interrompre désagréablement son voyage; aussi ai-je chargé le lieutenant Vasseur de surveiller la "route avec soin, et, s'il en était besoin, de donner à Leroux une escorte pour le protéger jusqu’ici.

— Très-bien, Daniel; vous ne pouviez faire moins pour l’excellent homme qui consent i quitter Paris dans cette rude saison, afin de répondre à notre invitation.

— Ce n'est pas seulement, pour lui, ma chère Maria, que j’ai pris ces précautions... Vous n'ignorez pas que j’attends aussi d'un moment à l'autre M. Laforèl, le notaire de N‘*\ et l'exécuteur testamentaire de notre oncle Ladrange. Depuis longtemps déjà j'aurais dû me rendre à N”' pour y toucher les vingt mille écus, montant de votre legs et du mien; mais la gravité de mes occupations m’a toujours empêché d'entrepreudrè ce voyage. Enfin, comme celte somme nous est fort nécessaire dans les circonstances actuelles, j'ai décidé Lalorèt à venir lui-même nous l'apporter, et sans doute nous le verrons ici ce soir. Or, ie bonhomme avec ses sacoches d’argent ou son por- • tcfeu'lle bourré de billets de caisse serait une proie trop facile pour les pillards de grand chemin, et j'ai dû y pourvoir.

— Laissons cela, Daniel, dit la jeune fille bas en désignant ! >a mère ; il pourrait être dangereux d'éveiller des souvenirs et lies craintes... Allons! allons! poursuivit-elle tout haut avec gaité. nos hèles vont nous arriver sans accident, et, selon * Joute apparence, avec un excellent appétit; aussi peut-être ne jerais-je pas mal d’aller un peu veiller aux apprêts du souper, car j'entends Comtois'et Jeannette qui se disputent dans la salle à manger, et c’est un mauvais signe.

Avant de sortir, elle s’approcha de la marquise, qui conti-

nuait d'examiner, devant le feu, le collier et les boucles d'oreilles en rubis.

— Eh bien ! nia clière maman, demanda-t-elle, avez-vous enfin deviné de quelle part me vient ce riche présent qui m'est oflert à l’occasion de mon mariage ?

— Non, ma fille, je m'y perds, répondit madame de Mêréville; cependant, ces bijoux sont fort beaux et d'un grand prix.

Et tu dis qu'ils ont été apportés cc soir par un messager â cheval qui n’a pas même voulu mettre pied à terre, et qui est reparti aussitôt sans donner aucune explication, sinon que cette boite était pour toi?

— C’est ainsi que Comtois m’a raconté l’histoire... Cc messager inconnu était enveloppé d un grand manteau qui laissait à peine voir ses yeux, et il ue s'est pas arrêté plus d'une minute à la porte du château.

— C'est inconcevable : évidemment l’intention est pleine de galanterie ; mais de qui donc peut provenir ce beau présent? Ceux de nos anciens amis qui résident encore dans le voisinage ont été complètement ruinés ; le comte d'Amoy n’a plus d'autre fortune que son mouliu de la Forge, et le chevalier vit d une petite r#ute que lui paye son ancien intendant. Décidément j’y renonce, et, comme disait madame de Sêvignè, je jette ma laugue aux chiens.

— Ne vous fatiguez pas l’esprit à chercher le mot de celte énigme, ma chère tante, reprit Daniel; pour moi, je sais de qui viennent ces bijoux.

— Et de qui donc, Daniel?

— Tout simplement de notre fidèle ami Leroux, qui ne voulant pas les offrir en personne^de peur d'un refus a pris ce moyen de les faire accepter bon gré malgré.

— Je partage l'avis dé Daniel, reprit Maria; nous avons déjà tant contracté d'obligations envers M. Leroux qu'il aura craint de m’offenser...

— Leroux! toujours Leroux! dit la marquise avec inipa< tience. Eh! bon Dieu! s'il nous a prêté de l'argent, il en serj bientôt remboursé, j'tspère ; la marquise de Mérèville est en état de payer ses dettes peut-être... Mais cherchez bien, l’un et l’autre; n’est-il personne qui nous ait aussi rendu de grands; services, et sans songer à s’en prévaloir comme.ce parvenu!'

— Vous êtes injuste envers cet obligeant Leroux, mutante; mais je vous comprends : vous voulez parler de noire cousin François-GaHlhier.

— Et pourquoi non? Il est sans doute moins riche que le * fournisseur; mais pourquoi n’aurail-il pas voulu vous punir parce généreux procédé de vos injustices passées ? Ce serait la

vengeance d'une Ame noble et fière, quand vous ne songez pas i à lui, quand, en dépit de notre parenté réelle, vous ne vous êtes \ même pas informés ae ce qu'il était devenu.

< , — Vous save? bien, ma tante, que ce jeune homme, malgré ses 4 iromesses, nç nous a pas fait connaître encore le lieu de sa résidence. J'ai écrit à ce sujet au notaire Laforêt , mais !« notaire m'a répondu qu'il ignorait comme moi le domicile actuel de M. G’auiliier, et qu'il n'avait pu encore solder à notre parent le montant de la succession de son père, pour des raisons que lui, Laforêt, me révélerait bientôt de vive voix. D’ailleurs, ma tante, peut-être n'eût- il pas été convenable, vu nos situations réciproques, d inviter M. Gauthier à notre mariage, et je votif aurais demandé votre avis pour...

— Daniel a raison, interrompit Maria; mais si les suppositions de ma mère à l’égard de ces bijoux, se trouvaient vraies, je dois avouer que la conduite de notre parent en celte circonstance serait pleine de délicatesse.

Lad range était trop loyal pour ne pas convenir du fait, et il loua franchement les procédés de son cousin, dans le cas où ils viendraient à se confirmer.

— Il est bien temps de lui rendre justice! dit la maïquise en soupirant. *

11 v eut une pause. Daniel reprit enfin:

— Malgré tout cela, je persiste dans mon idée que Leroux est l'auteur de ce cadeau. La fortune de M. François est trop modeste pour lui permettre d'offrir des objets de cette valeur. Seul, un fournisseur serait capable, au temps où nous vivons, d’une pareille munificence. Et à ce propos, ma chère Maria, avez-vous pris la peine de donner vous-même un coup d'oeil ù la chambre de nolreami ! L’opulence l'a sans doute un peu gAté, et nous manquons encore ici de bien des choses.

— Eh! que manque-t-il donc, monsieur Daniel? demanda la dame du logis avec aigreur; ne faudrait-il pas pdur ce marchand de blés enrichi, mettre la maison à l'envers ? pourquoi serait-il plus diflroilc que la veuve etla tille du marquisde Méréville?

> — Ne vous fichez pas, ma bonne tante ; ai-je donc tort de

; vouloir que, malgré le malheur des temps, l'hospitalité des dames deMéréville ne soit pas indigne d'elles, quand il s’agit d’un ami qui nous a secourus, au péril de sa vie, dans notre infortune ? Voudriez-vous donc inspirer de la pitié à ce riche fournisseur qui possède des hôtels et des châteaux ? Les domestiques et les chevaux logeront là bas à l'auberge du bourg ; mais nous ne pouvons nous dispenser de recevoir ici le maitre, et.

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quoique f aie déjà réclamé son indulgence, notre réception lui paraîtra sans doute bien mesquine. ,

— Des châteaux ! des domestiques ! grondait la marquise, lui qui est né dans un moulin et qui a été élevé dans une ferme... Enfin, faites ce que vous voudrez ; tout est bouleversé aujourd'hui, et je n'y entends plus rien.

En ce moment, Jeannette entra en courant dans le salon ; v derrière elle venait Comtois, dont le maintien gourmé contrastait avec la vivacité de la jeune fille.

— Les voici ! les voici t s’écria-t-elle précipitamment; monsieur Ladrange, la voiture monte la côte... Il y a des postillons, des valets qui portent des torches... C'est superbe â voir. Dans cinq minutes ils serontici... Écoutez.

On prêta l'oreille, le galop des chevaux, les claquements de fouet, le fracas des roues retentissaient dans l’éloignement ; on voyait briller à travers les fenêtres les torches qui allaient et venaient, comme des feux follets, dans la campagne.

— Miséricorde ! dit le vieux Comtois consterné, où allons-nous placer tout ce monde? C'est à en perdre la tète.

— Si encore nous étions à Saint-Maurice! dit Jeannette; la maison était bien plus logeable, sans compter...

— Sans compter que vous aviez la satisfaction de montrer votre juli minois aux passants à travers la grille, n’cst-ce pas cela? interrompit Daniel en souriant. Allons, Jeannette, ne vous désolezpas, nous arrangerons tout pour le mieux. Et vous, mon pauvre Comtois, ne vous avisez pas de vous jeter sur votre couteau de cuisine, comme feu Yalel, si le souper laisse quelque chose à désirer. Que chacun retourne à son poste et redouble de zèle, afin de suppléer à ce qui nous manque. Pour moi, avec la permission decesdames, je vais recevoir nos hôtes.

Quelques instants aprèt$, Daniel faisait sa rentrée au salon avec le fournisseur Leroux et un vieux bourgeois fort pâle cl fort abattu qui n'était autre que le notaire Laforêt, l'exécuteur testamentaire de l’oncle Ladrange. Un peu derrière eux, dai s l’ombre, on entrevoyait la figure mâle du lieutenant de gendarmerie Yasseur.

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