LE SALON DU CHATEAU
Madame de Mêréville, malgré scs préjugés aristocratiques,
s’était levée courtoisement pour recevoir les vojageurs, tandis
que Maria, avec son aménité naturelle, leur faisait le plus gra-
cioux accueil. Le notaire Laforét avait seulement bégayé quelques paroles de politesse; pnis, comme accablé de fatigue, il s'éiait laissé tomber dan^ un fauteuil en poussant un faible gémissement. Quant à Leroux, il se confondait en démonstrations de respect envers les dames de Méréville et envers Daniel, auxquels pourtant il avait rendu de grands services.
Leroux, en effet, bien différent des autres fournisseurs généraux de son époque et des parvenus de tous les temps, ne méconnaissait pas, au milieu de l’opulence, l'humilité de ses commencements. Dans la société choisie où il sc trouvait, il s’étudiait à faire oublier, par la simplicité de ses manières et la modestie de ses paroles, l’immense fortune qu’on lui attribuait. Malgré le pompeux appareil avec lequel il voyageait, son costume était celui du plus obscur bourgeois, grande redingote bleue, gilet de velours rayé et culotte de soie noire. Toutefois, en l'examinant de près, on eût pu s’apercevoir que les bouclesde ses souliers, de ses jarretières et de son chapeau étaient en diamants, et que l’épingle qui ornait son jabot valait au moins vingt mlile livres. Le manteau de voyage, qu'il avait remis en entrant au domestique, était fourré en martre zibeline d’un prix considérable. Mais ce luxe n’avait rien de ■choquant, et le bonhomme semblait n’en tirer aucune vatrtfé.
La marquise, qui s'attendait û la morgue et aux airs impertinents d'un nouvel enrichi, fut en partie désarmée. Cependant elle ne put s’empêcher de s’excuser avec quelque ironie sur son installation imparfaite et sur le mauvais état du château, qui ne lui permettaient pas de recevoir convenablement ses hôtes et leur suite.
Leroux comprit très-bien le sarcasme déguisé sous ces formes de politesse; mais il répondit avec douceur:
— Tout ici sera certainement bon pour moi, madame. Quoique j'aie dû prendre à Paris certaines habitudes", je me souviens toujours du temps où je dînais-fort bien d'une croûte de pain et d'un morceau de fromage, et je pourrais encore, au besoin , me contenter de cet ordinaire... Quant à ma suite, commevous appelez mes valets, ils ne vous causeront aucun embarras, car, sauf un seul, ils sont tous retournés à l'auberge du bourg, Avec la voiture et les gendarmes d'escorte; et si j’ai eu tort de me faire accompagner ainsi, vous songerez, madame, que lorsque je reçois un si grand honneur d’une illustre famille, je ne saurais m'en montrer’trop lier.
Cette excuse, qui ne manquait pas d’habileté, acheva de vaincre les préjugés de la marquise. Cet abaissement volontaire de la puissance tinancière devant le principe vaincu de l'aristocratie de naissance, chatouillait délicieusement son orgueil.
— D’ailleurs, poursuivit Leroux d'un ton différent, vous habitez un pays, madame, où ii ne serait pas prudent de voyager seul. Bien m’en a pris d'être suivi de ces six grands fainéants, dont je me passerais volontiers en temps ordinaire, et surtout d'être escorté par quatre vigoureux gendarmes que mon cher Daniel avait voulu charger de veiller à ma sûreté, sans compter le brave lieutenant Vasseur, qui en vaut quatre à lui seul. Celt» nombreuse compagnie ne nous a pas été inutile, et sans elle je ne sais trop comment M. Laforèt se fût tiré des mains des brigands qui s'étaient emparés de lui.
— Des brigands ! répéta la marquise tcrrrifiée.
Alors seulement Daniel remarqua la pâleur et la prostration du pauvre notaire.
— Quoi donc ! monsieur, demanda-t-il avec étonnement, auriez-vous été arrêté ?
— U n'est que trop vrai, monsieur Ladrange, mais les fonds dont je suis porteur sont intacts, répliqua le notaire avec effort; tenez, prenez-les, poursuivit-il en lui remettant un portefeuille rempli de billets de caisse, les vingt mille écus sont là, et j'ai bâte de me débarrasser de cet argent. Que Dieu me pardonne de m'en être chargé] une minute plus tard, il allait me coûter la vie.
Et il retomba dans son accablement...
— Je vois avec plaisir, nion cher Laforèt, que vous en serez quitte pour la peur; cependant je désirerais savoir...
— Citoyen directeprdu jury, interrompit le lieutenant Vasseur, qui pendant cette conversation était resté debout, appuyé sur son sabre près de la porte, soyez assez bon pour écouter mon rapport ; j'ai bâte de remonter a cheval pour mon service.
— Hé quoi! mon cher Vasseur, dit Daniel en venant amicalement à lui, ne partagerez-vous pas notre souper? J’entendrais votre rapport en quittant la table... Vous savez , Vasseur, que j’ai à faire votre paix avec ces dames à propos d'une ancienne histoire...
— Chut! Daniel,. interrompit mademoiselle de Méréville en désignant sa mère du doigt.
Cependant elle s’approcha de l’officier de gendarmerie et lui dit bas avec malice:
— Nous devons, en effet, des excuses à M. Vasseur, pour la manière assez... leste dont nous primes congé de lui dans cette circonstance; c’était de l'ingratitude après tous les égards dont il nous avait comblés.
— Eh bien ! si l’on est à s’excuser auprès du lieutenant Vasseur, reprit Leroux de même, je le prierai aussi de me pardonner une petite promenade que je lui fis faire jusqu'à Uambouil-
let, en compagnie de quatre énormes chariots de blé qui ne pouvaient marcher qu'au petit pas. La vérité est, citoyen officier, que je redoutais fort votre œil pénétrant, et que je voulais vous éloigner ù tout prix, car je cachais alors chez moi M. Daniel Ladrange, votre chef actuel, et ces aimables dames.
Le fournisseur partit d'un éclat de rire qui fit danser sur son large ventre ses breloques de perles. Vasseur souriait avec un . peu de confusion, mais sans colère.
— C'est bon, c'est bon, reprit-il; raillez-moi tant que vous voudrez ; Je ne regrette pas d'avoir été joué par des honnêtes gens. Par malheur, certains coquins peuvent se vanter de s’ètre aussi moqués de moi, et cela me désole. Patience, pourtant, rira bien qui rira le dernier.... Mais j'oublie que mes hommes m'attendent, et qu'il y a de l'ouvrage en plaine. Ainsi donc, citoyen Ladrange, je me vois dans la nécessité de refuser votre obligeante invitation et d'insister pour que vous m’expédiiez au plus tôt.
— Voyons donc de quoi il s’agit, dit Daniel.
Il entraîna Vasseur dans une embrasure de fenêtre ; mais
J uoiqu ils parlassent à demi-voix, aucun des assistants ne périt un mol de leur conversation.. Heureusement la marquise venait de sortir du salon pour aller presser elle-même les préparations du souper.
— D'abord, reprit l'officier de gendarmerie en remettant au magistrat une liasse de ptpiers, voici le procès-verbal d'un nouveau vol commis, il y a trois jonrs, dans les environs d'Elampes, avec l'énumération des objets précieux enlevés par les brigands
— Encore un vol ! interrompit Daniel avec un étonnement douloureux; cette fois du moins n’a-t-ou pas arrêté les coupables ?
— On n’a arrêté personne, répliqua Vasseur avec une sorte de colère; on n'arrête plus, est-ce qu’on arrête? C'est ù se manger les poings... Enfin, vous examinerez ces pièces à loisir, et vous donnerez des ordres en conséquence. Ce qu'il me reste à dire concerne le citoyen Laforêt, qui a couru ce soir un si grand danger.
— Èh bierr! Vasseur, interrompit Daniel d’un ton de reproche, ne vous avais-je pas chargé spécialement de veiller j sa sûreté?
— Je suis victime de ma propre imprudence dans cette affaire, monsieur Ladrange, dit le notaire, qui vint se mêler à cet entretien ; j'aurais dû, en passant, aller demander une escorte à la brigade de J**‘, suivant vos instructions. Une sotte téxnèrité m'a poussé à continuer seul mon chemin. Je comptais
arriver ici avant la chute du jour ; mais la nuit m’a surpris ,
Ï uanû le me trou\ais encore à plus d’une lieue de Mêréville.
inquiétude commençait pourtant à me gagner; te bruit d’une voiture de poste qui venait derrière moi m'a un peu rassuré; j'ai ralenti le pas de ma monture. Tout à coup, sans que rien m’eût donné alarme, une troupe d'hommes a surgi de terre au-i tour de moi. Ils étaient huit ou dix ; l’un d’eux a dit : « C’est! lui, je le reconna’s! » Aussitôt ils se sont jetés sur moi. Mon cheval s’est cabré, et, de mon côté, je me suis mis à pousser des cris de détresse. Cependant les scélérats allaient me désarçonner, quand iis ont entendu derrière nous un galop de chevaux. Le citoyen Vasseur et deux de ses gens accouraient à notre secours. Les coquins ont disparu subitement comme ils étaient venus, en emportant ma valise. L un d eux, en s'éloignant, m’a dit : « Nous nous reverrons, * ou quelque chose d’approchant; mais je n’oserais rien affirmer. J’étais plus mort que vif, et si M. Leroux n’avait eu la bonté de m'offrir une place dans sa voiture, je n'aurais pu continuer mon voyage. Daniel avait écouté ce récit avec une grande attention.
— Et vous ne soupçonnez pas, demanda-t-il, les auteurs de ce méfait?
— Non, monsieur ; excepté las clercs de/non étude, personne ue connaissait mon projet de voyage à Méreville, uul ne savait que j'étais chargé de valeurs considérables. Cependant il est évident maintenant que ces malfaiteurs n’ignoraient pas ces diverses circonstances ; c’était bien moi qu’ils cherchaient, et quand ils se sont emparés de ma valise, ils espéraient sans doute y trouver le portefeuille conlenajit les billets de caisse ; mais je l'avais caché dans mes vêtements, avec un autre portefeuille qui renferme aussi des papiers de grande importance.
— Voi'à de graves préoccupations. quand je voudrais être tout à la jpie de mon prochain mariage. N’importe ; je commencerai demain mon enquête... Lieutenant Vrsseur, avezvous quelque chose à ajouter ?
— Rien, citoyen Ladrange; je n’ai pas vu les malfaiteurs; je les ai seulement entendus se glisser dans les taillis qui bordent la roule. Je voulais d’abord leur donner la chasse, mais le tourrè était impénétrable à cheval, et Ja nuit si noire que je v n’avais aucune chance de les atteindre. D’ailleurs, il eût fallu laisser les voyageurs exposés sur la grande route à une nouvelle attaque ; j'ai préféré, avant tout, les mettre en sùrèté. Mais à présent que je suis redevenu libre de mes mouvements, je vais essayer de prendre ma revanche. Je sais que les coquins sont en campagne, je sais qu'ils rôdent dans le voisinage; cela me suflii ; nous allons parcourir les fermes, les ha-
bitalions des alentours, cl nous arrêterons tout ce qui nous paraîtra suspect. Ce sera bien le diable en fin décompta si nous ne pinçons pas un de ces brigands; je n'en demande qu'un, ua bon pour commencer; les autres viendront plus lard... Et tenez, avec votre permission, citoyen Ladrange, je vais examiner soigneusement ces mendiauis et ces vagabonds qui pullulent dans le pays. On a trop ménagé ces gens-là, et peut-ctre... hum ! j’ai mon idée. »
— Prenez garde. Vasseur, dit Daniel, de confondre des malheureux avec des coupables. Le pain est rare, la saison rigoureuse ; beaucoup de pauvres gens sont sans asile et courent le pays pour implorer la charité publique.
— C'est bon, c’est bon, citoyen, répliqua l’officier d'un air d’obstination, en passant la main sur sa grosse moustache, j'agirai sous ma responsabilité, et si je commets des bévues, j'en porterai la peine.
11 releva son sabre et voulut partir.
— Vasseur, reprit Daniel, décidément vous ne ferez rien par cette nuit noire. Consentez à souper avec nous, tandis que vos cavaliers boiront à la sanlé de ma chère tiancèe, là-bas, à l'auberge du bourg. Demain j’attends ici un détachement de hussaras que j’ai demandé au gouvernement pour prêter main forte à la gendarmerie; et naturellement ce sera vous qui dirigerez les battues.
Une profonde consternation était peinte sur la brune figure de l'ofticier.
— Des hussards ! dit-il avec une sorte de désespoir ; vous avez cru nécessaire d'appeler des hussards à notre secours? des militaires qui n’ont aucune expérience dans ce genre de service et qui seront seulement un embarras pour nous? Au fait, pourquoi nous plaindre?... En présence des crimes qui se multiplient, nous sommes frappés d'impuissance et nous nous agitons dans le vide... Eh bien ! morbleu, poursuivit-il en frappant du pied, je veux encore faire une tentative avant l'arrivée de ces fameux hussards, et peut-être la chance finira-t-elle par tourner en ma faveur! Je vous promets, citoyen Ladrange, un cadeau de ma façon pour votre mariage... Mille respects, mesdames... Adieu, citoyens; oq verra bientôt si nous avions besoin de hussards !
Et il quitta brusquement le château.
Après le départde Vasseur, une sorte de malaise régna dans le salon. Maria et surtout la marquise paraissaient effrayées ; le notaire Latorèl ne pouvait surmoutei; son accablement; Daniel et le fournisseur causaient à demi-voix des événements de la soirée. '
LES CIUUFFEFRS