‹ Les ChauffeursChapitre 19 sur 28 · LE LOUP DANS LA BERGERIE · texte numérisé non relu

LE LOUP DANS LA BERGERIE

Le Beau-François n’avait plus ce costume de muscadin qu’il portait lors de ses visites à la maison de Saint-Maurice. li avait repris ses vêtements de colporteur, veste et gilet de drap bleu de Berri, culotte de ratine avec des bas de raliue blaa-

che : il tenait d’une main son chapeau à larges bords et de l’autre un bâton de voyage. Sa contenance était modeste, humble, presque inquiète. En entrant, il jeta un regard rapide autour du salon; ne voyant que des visages souriants, il parut se rassurer un peu, et sa taille se redressa imperceptiblement. Néanmoins il salua d'un air cérémonieux et embarrassé.

Daniel accourut au-devant de lui et lui tendit la main.

— Vous avez prévenu mes désirs, monsieur Gauthier, lui dit-il amicalement, en nous rendaut visite dans les circonstances actuelles. Soyez donc le bienvenu.

Les dames n’accueillirent pas le visiteur avec moins de cordialité. Cependant la marquise, quelles que fussent ses préventions en faveur du Beau-François, fie paraissait nullement pressée d'avouer devant le fournisseur un parent si mal vêtu.

— Bon Dieu! mon cher! comme vous voilà singulièrement accoutré 1 Je ne vous eusse pas recounu sous ce déguisement.

— Ce n’est pas un déguisement, madame, répliqua François avec une douceur hypocrite en soupirant, c’est l'habit qui convient à ma condition présente.

— Monsieur Gauthier, dit Daniel vivement, il est inutile d® vous coniraindre en présence de M. Leroux, qui est notre hôte et notre meilleur ami ; laissez-moi donc vous présenter à lui comme...

— Comme un obscur individu qui a eu le bonheur de vous rendre un service une fois, interrompit François; c’est mon seul titre à votre bienveillance, à la bienveillance de vos amis.

Daniel et les dames ne voulurent pas froisser ce qui semblait, de la part de leur parent, un scrupule de délicatesse, et l’on n'insista plus.

— Babl dit gaîment le fournisseur, qui songe, surtout au temps où nous vivons, à juger les gens sur l'habit ? Ne vois-je pas tous les jours des gens couverts d’or et de bijoux qui ne sont, en détitiilive, que des pieds-plats? Et, d'autre part, ne rencontre-t-on pas à chaque instant, sous des vètemenis simples et souvent grossiers, des personnes... qüi ont connu de meilleurs temps ?

— A qui le dites-vous? monsieur Leroux? reprit la marquise; pendant plus d'une année, mademoiselle de Mérévillff et moi, n'avons nous pas porté des vêtements de paysanne, et filé la quenouille du matin au soir? Voilà ce que produisent les révolutions, et ni vous ni Daniel, ne parviendrez jamais à me faire approuver...

Lad range se hâta d’interrompre un entrelien qui prenait un tour dangereux :

— Pardon, ma lante, dit-il, mais noos oublions que M. Gauthier vient sans doute de faire une longue route et qu'il doit

avoir besoki. ... . ...

— Je vous remercie, monsieur Ladrange, répliqua le Beau-

François- à vrai dire, je me suis arrêté là-bas, à l'auberge du bourg, où j'ai laissé mon bagage, et j'ai pris quelques rafraî- - vhissements Mais, ajouta-t-il en promenant de. nouveau son >«ard cauteleux autour de lui, on m’avait annoncé que je trouverais ici le notaire Laforêt, et je ne le vois pas.

— Le pauvre homme est déjà couché, répondit Daniel , la fraveur l’a rendu malade: cest à peine si nous avons pu tirer de lut quelques paroles raisonnables.

Cette circonstance, bienquesans doute il la connut d avance, acheva de rassurer le Beau-François j cependant il demanda d’un air d étonnement bien joué :

— La fraveur? Que lui est-il donc armé?

Daniel raconta brièvement 1 arrestation du notaire. Le Beau-

François souriait. . ‘ . . ,

— Ah ça ! dit-il avec ironie, il y a donc encore des voleurs de grandes routes! Eh bien! l'aventure arrivée à Latorèt est peut-être uue punition de Dieu pour ses torts envers moi. Ne m’avez vous pas dit qu’on lui avait pris les vingt md.e ecus

dont il était porteur ? . . . . T „

— Mais non, mais non, répliqua Daniel en riant. Le pauvre notaire est parvenu à soustraire celte somme aux bandits avec certains papiers qu'il assure être fort importants.

__ Des papiers importants? demanda lcBcuu-rrançois avec

vivacité.

Puis se reprenant aussitôt :

Ainsi donc, je ne puis voir M. Laforêt? J en suis d j soIé,

car il me faut repartir, et j’avais un pressant besoin de lui parler dès ce soir. Mais, voyons! ne saurais-je aller le trouver dans sa chambre ? je ne le retiendrais pas longtemps.

— Ce serait de l'inhumanité, dit Daniel ; il dort sans doute déjà, et je ne puis permettre qu’on 1 éveille pour lui parler d’affaires

— Eh quoi! monsieur Gauthier, demanda Maria d'un ton de reproche, est-ce donc seulement pour voir le notaire Laforêt que vous êtes venu à Mérêville?

— Non, sans doute, mademoiselle, balbutia Gauthier en baissant les yeux ; toutefois, j’avoue que si un intérêt urgent j ne m'eût appelé chez vous, peut-être le respect, la conscience

! de mon I umililé... . . . . „„

— Oli ! c’est mal, monsieur Gauthier, répliqua la jeune fille avec candeur ; pourquoi ne pas nous considérer comme des

. amis? Allons, je vous en prie, restez quelques jours ici aveo ; nous, pour être témoin de notre bonheur, qui est en paitie votre ouvrage.

Ma fille a raison, dit la marquise ; j’espère , monsieur, que vous voudrez bien assister à notre petite fête de famille ; à mon tour, je vous en prie. *

Le Beau-François répondit avec un accent mélancolique, toujours sans lever les yeux.

— Excusez-moi, mesdames ; je suis pénétré de vos bontés, mais décidément ma place ne saurait être dans le beau monde Où vous vivez ; j’en ai déjà fait l’expérience , et je ne voudrais pas que vous eussiez à rougir de moi devant les personnages dislinpés qui se réuniront sans doute à Mérèvillc à l’occasion de cette fête.

— Voyons! mon cher Gauthier, dit Daniel avec cordialité , vous ne pouvez nous refuser cet acte de complaisance. Mais ajournons, si vous le voulez bien, la question principale d'assister ou non au mariage ; en attendant, pourquoi ne passeriezvous pas la nuit au château ? Vous avez besoin de causer avec le notaire Laforêt : demain malin vous le trouverez frais et reposé ; et je vous promets de vous soutenir contre ce digne homme, qui est, je l’avoue, très formaliste et très pointilleux. Eh bien ! est-ce convenu ? Je vais vous faire préparer une chambre aussi commode que possible, ce qui n’est pas dire beaucoup, je vous en avertis.

Le Beau-François éleva mille objections de détail, et, en consentant à rester jusqu’au lendemain matin, il eut l’art de paraître uniquement céder aux instances de ses hôtes.

Daniel s'empressa d'appeler l’universel Comtois, et lui donna des ordres à voix basse; ces ordres, sans doute, n’étaient pas entièrement du goût du factotum de Mérèville , car il laissa échapper des signes d’inquiétude, presque de désespoir. Cependant il sortit aussitôt, aQn de pourvoir aux nécessités bré-

J t sentes, et, la compagnie s'étant établie autour d'un grand feu,*' le conversation devint générale. * 1

Alors le Beau-François , débarrassé peut-être de certaines préoccupations , montra ce caractère modeste, jovial, bon vivant qu’il savait prendre à l’occasion. Il était surtout sympathique à Leroux, qui riait à gorge déployée de ses saillies naïves. Cependant le fournisseur ne tarda pas à s'apercevoir que sa presence gênait ses interlocuteurs, qui semblaient avoir quel-

Î iuechoseàsedire en particulier. Prétextant la fatiguedu voyage, àtigne fort réelle du reste, il exprima le désir de se retirer; et, en effet après avoir pris affectueusement congé, il gagna son appariement.

Le Beau-François , demeuré seul avec les dames et Daniel , vint s’appuyer sur le marbre de la cheminée ; il était rêveur et regardait avec une distraction apparente les diamants qui brillaient aux lumières.

— Ainsi donc, Gauthier, demanda Daniel en poursuivant 1 l’entretien commencé, Laforêt a refusé jusqu'ici de vous mettre ' en possession de l’héritage de votre père ? Mais pourquoi cet étrange refus ?

— Je l’ignore encore, monsieur Ladrange. Comme vous l’avez dit, le notaire est pointilleux, chicaneur même... 11 faudra pourtant bien qu’il s'explique.

— C’est une indignité ! s'écria la marquise, et je n’aurais pas attendu pareille chose de ce vieux Laforèt... Mais sans doute, Daniel , vous allez intervenir dans cette affaire, et vous ferez rendre justice à notre parent ?

— Vous pouvez y compter, ma tante, et le notaire devra me donner de bonnes raisons pour excuser son inconcevable conduite. Vous, Gauthier, ne le soupconnez-vous pas ?

— Aucunement ; à moins que des calomnies, des bruits absurdes... Enfin nous saurons bientôt la vérité. Quoi qu’il arrive, ajouta le Beau-François avec une feinte résignation, je suis prêt à tout , je saurai me soumettre, s’il le finit, à la pauvreté, qui est déjà pour moi une ancienne connaissance.

— La pauvreté ! s'écria Maria vivement , que dites-vous là, cousin Gauthier? Penspz-vous que nous souffririons... Mais, poursuivit-elle en souriant, comment vous croire pauvre quand vous prenez soin vous-même de démontrer le contraire?

— Je ne vous’comprends pas, mademoiselle.

Mademoiselle de Méréville alla chercher la boîte qui contetenait la parure en rubis, l’ouvrit et la remit au Beau -François.

— Connaissez-vous ceci ? demanda-t-elle.

Gauthier eut l’air d’examiner attentivement les pierreries.

— Ce sont de fort beaux rubis, dit-il enfin 'froidement ; et comme je fais, par occasion, le commerce des pierres fines, je puis affirmer que celles-ci doivent avoir quelque valeur.

— Et c’est là tout ce que vous inspire la vue de celte parure, f

— Tout, répliqua le Beau-François en refermant la boîte. 1

Maria resta stupéfaite.

— Allons! Gauthier, dit Daniel, vous ne pouvez nier que cer bijoux viennent de vous ?

— Je le nie pourtant, monsieur Ladrange.

11 y eut un nouveau silence.

— S'il en est ainsi, reprit Maria, je ne saurais accepter ce présent et me parer d’objet précieux dont j’ignore l’origine... Dans l'impossibilité de les restituer à la personne qui les a en-

voyés , je les mettrai entre les mains du directeur de l'hospice le plus voisin, pour qu’ils soient vendus au protit des pauvres.

— üli ! ne faiies pas cela, mademoiselle ! dit le Beau-François avec une vivacité mélancolique. Pourquoi refuser cet hommage timide d'un inconnu qui n’ose vous I offrir ouvertement, quoiqu'il soit pénétré d’admiration pour vous PM. Daniel, votre heureux fiancé, ne peut être jaloux de cette condescendance ; il serait cruel de refuser ce présent d’un malheureux... Consentez à vous en parer le jour de vos noces, mademoisei'e, et ce sera une bonne action... Peut-être eevui qui vous l’offre aura-t-il un moyen de vous le voir porter, et ce sera un soulagement à des regrets bien amers !

Ces mots, prononcés d'une voix vibrante , émurent tous les assistants. Maria baissa la tête comme si elle eût été près de pleurer.

— Et vous persistez , monsieur Gauthier, dit Daniel après une pause, à nier que vous connaissez l’auteur de ce présent ?

— Je persiste.

— Brave garçon ! noble cœur, murmura la marquise.

Tout à coup le Beau-François quitta l’attitude langoureuse qu'il avait prise jusque-là, et dit en souriant :

— Pardon ! je vous afflige là sur les souffrances de quelque pauvre diable, indigne peut-être de votre pitié... Encore une fois, pardon... J'ai trop peu de droit à être admis dans votre intimité pour jouer ici le rôle de trouble-Sète.

il se faisait lard ; l’heure de se retirer était venue. Gauthier serra la main de Daniel et prit congé des dames.

— Cousin Gauthier , dit Maria d'une voix altérée quand il passa près d'elle, votre éloquence m'a convaincue. J'accepte le présent, et je porterai les bijoux le jour de mon mariage.

François s'inclina et sortit. Comtois, qui l'attendait dans le vestibule , le guida silencieusement, un bougeoir à la main. Il lui lit monter un escalier de pierre, et, à l'extrémité d'une longue galerie humide et glaciale, il l'introduisit dans une chambre dont les tapisseries étaient en lambeaux. Quelques meubles misérables et un lit plus misérable encore garnissaient cette vaste pièce. On avait pourtant essayé de la rendre quelque peu confortable. Un grand feu était allumé dans la cheminée ; des serviettes blanches cachaient les tables trop vermoulues ; des bougies , qu'on avait en abondance , formaient une véritable illumination. Enfin, le vieux domestique avait fait de son mieux; son mérite ét,ail d'autant plus grand qu'il cédait sa propre chambre à l'hôte de ses maîtres, et qu'à défaut d'autre gîte il lui faudrait aller coucher lui- même dans l'écurie.

Toutefois, malgré ses efforts pour cacher la détresse de la

maison, Comtois reconnut sans doute leur impuissance, car il *Ut avec, embarras, en déposant sa bougie sur la table :

— M. Ladrange a sans doute prévenu monsieur qu’il ne serait pas bien logé pour cette nuit ? Nous sommes à peine installés, et il y a déjà tant de monde au château...

— C’est bon, c'est bon, répliqua le Beau-FranC^ avec insouciance.

Si monsieur avait besoin de quelque chose, continua le valet obséquieux, il lui faudrait aller tout au bout du corridor pour appeler les gens, car cette aile du château est ordinairement inhabitée, et l'on n’a pas eu le temps encore de rétablir les sonnettes.

— Il suffit, dit le Beau-François avec un geste d’impatience.

Mais comme Comtois se retirait, il demanda en désignant une

forte basse près de son lit:

— Où va-t-on par là?

— C’est la chambre du vieux nofaire, qui est mal portant. Pavais placé ce pauvre monsieur près de moi afin de lui donner des secours en cas de nécessité; mais il va mieux, je crois. Tout à l’heure je me suis glissé dans sa chambre et je l'ai trouvé endormi. La nuit sera bonne, sans doute; cependant si le notaire appelait, je prierais monsieur de vouloir bien m’avertir, à moins qu’il ne préférât venir lui-même en aidsà son voisin. La Clé est là sur la table de toilette.

Le Beau-François se retourna pour cacher une vive expression de joie; Comtois, se méprenant sur le sens de ce mouvement, crut que ie voyageur avait bâte de se coucher, et, après avoir salué respectueusement, il se relira.

Aussitôt que le bruit des pas du domestique eut cessé de se faire entendre, le Beau-François ne se contint plus et se mit à rire d'un rire silencieux, comme si le succès de ses manœuvres eût dépassé son espérance. Il s'était jeté dans un fauteuil, et se disait avec orgueil :

— A la bonne heure! voilà ce que c'est que d’être audacieux; fout vous réussit à souhait. 11 n’y a rien de tel que de saisir le taureau par les cornes, et c’est ma manière... Cet imbécile de Laforêt n’avait encore rien dit; quelle chance! J'avais bien vu à travers la vitre que ce vieux poltron n’était pas en état de bavarder, mais une parole est si vite lâchée! Enfin tout marche à merveille ; Ladrange ne se doute de rien, et j'ai pu jouer encore mon rôle d’amoureux transi avec la jolie petite cousine qui vraiment ne me regarde pas de mauvais œil. Fort bien ! mais à présent que je suis dans la place, quel parti prendre? Attendre encore? Mais demain malin ce vieux fou de Laforèt sera frais et dispos, et sa première action sera d'apprendre ce

qu'il sait au directeur du jury, de lui montrer les pièces maudites qu'ilapporte sans doute' avec lui. l.adrange, malgré ses protestations amicales , a toujours un fond de déliant e ron- ( tre moi ; il s’enflammera au premier mot, et peut-être... Diable! il faut empêcher cela! t

Il fit un mouvement comme pour se lever, mais une nouvelle réflexion l’arrèia :

i — C'est dommage ! reprit-il tout pensif ; £avais si bien combiné mon plan ! Compromettre cet insolent Daniel et s'arranger pour qu'il pût paraître mon complice en cas de malheur. Puis, le soir des noces, quand toute la maison aurait été dans la joie, je serais apparu avec mon monde; on aurait rafle les bijoux, les diamants , les portefeuilles. Moi, j'aurais eu pour ma part la ravissante Maria en robe d épousée; je I aurais em-

f torlée dans les bois de la Muette, et je me serais moqué des ureurs de Ladrange, dont j aurais ainsi paye en une fois toutes les insultes passées... Oui, c'était là un projet magnifique, et si j’avais pu attendre deux jours encore... Mais comment faire avec cet enragé de I.aforèt ?

Il demeura un moment absorbé dans ses réflexions; tout à coup il releva la tète:

— Bah ! dit-il, avant de prendre un parti, il faut savoir si j’ai encore le choix des moyens... Voyons donc où sont nos drôles.

Il ôta ses souliers qui eussent fait du bruit dans cette chambre délabrée où tout craquait au moindre mouvement, et alla barricader avec soin la porte du corridor ; puis il éteignit les bougies et n'en conserva qu'une allumée. Ouvrant la fenêtre, qui donnait sur le parc, il agita trois fois la lumière du haut en bas, puis il l’éteignit comme les autres.

A peine ces signaux étaient ils achevés qu’il entendit à quelque distance un cri d'oiseau de nuit parfaitement imité.

— C’est bien, dit le Beau-François.

Malgré le froid, il se pencha sur l’appui de la fenêtre et attendit. ' ;

A quelques pieds seulement de cette fenêtre, étaient dressées d'énormes poutres; elles soutenaient un échafaudage destiné aux réparations de cette partie du château. Le Beau-François les regardait en souriant.

— Vraiment! murmura-t-il, on nous donne toute facilités possibles pour nous rendre maîtres de cette vieille masure quand nous voudrons.

Une espèce de. grognement qui partit d’en bas attira son attention.

— Lst-ee toi, Longjumeau? demanda-t-il avec précaution. — Oui, Meg.

— Eli bien ! monterons causerons plus à l’aise.

Aussitôt, la poutre principale parut légèrement ébranlée, et

Ton eût dit qu'un corps pesant s'élevait avec effort le long de sa surface rugueuse. Enlin, on entendit le bruit d'une respiration oppressée, et une masse noire demeura immobile en face de la fenêtre où se irouvait le Beau- François.

— Me voici, Meg, reprit une voix haletante, quels sont les ordres?

Celui qui parlait semblait être assez empêché et avoir un vif désir de terminer la conférence au plus vite, mais le Beau- François feignit de ne pas s'en apercevoir.

— Nous ne sommes pas pressés, reprit-il avec malice. Tudieu ! Longjumeau, comme te voilà devenu leste depuis ton mariage! Tu grimpes, ma foi! comme un écureuil... Mais réponds, combien êtes-vous en bas?

— Meg, répliqua Longjumeau, dont un malaise moral semblait augmenter le malaise physique, je ne voudrais pas faire tort à des camarades, cependant...

— Hein! qu’est-ce ceci? demanda leterribleclief, dont les yeux lancèrent dans la nuit des lueurs phosphorescentes ; combien êtes-vous, encore une fois?

— Eh bien! cinq hommes seulement, puisqu'il faut l’avouer, et je compte dans ce nombre le Borgne-de-Jouy , qui, vous le savez, n’est pas bon à grand' chose.

— Cinq ! vous devriez être huit... Que sont devenus les trois autres ?

— Je.,, je ne sais pas. Mais, pardon. Meg, la posture est fort incommode , je ne saurais me maintenir ainsi plus longtemps.

Et Longjumeau se laissait glisser déjà le long de la poutre, quand une effroyable imprécation de son chef le rendit de nouveau immobile.

— Qui sont les trois manquants? demanda le Beau-François.

Longjumeau, malgré une répugnance évidente, fui forcé de les

nommée ; c’étaient le Gros-Normand , Sans-Orteaux et Sans* Pouces.

— El où peuvent-ils être maintenant? reprit le Beau-François,

— Écoutez , Meg , il ne faut peut-être pas trop les blâmer, dit Longjumeau, qui, en bon camarade, ne voulait pas charget les coupables ; il fait un froid de loup dans ce maudit parc, e{ la journée a été rude. Nos gens ont vu tout d’abord qu'il n’j aurait pas d’expédition cette nuit. Nous ne sommes pas en nombre pour essayer de forcer le château , et l'on pourrait nom entendre du village, ou se irouvenv, encore deux gendarmes du lieutenant Vasseur , sans compter les paysans , qui pourraient vouloir se mettre de la partie. Alors, connaissant votre prudence,

LES CHAUEFEDRS

les autres se sont dit : * Il n'y aura rien ce soir. » Et comme lli étaient gelés, Gros -Normand et Sans-Orteaux sont allés se réchauffer dans quelque cabaret du voisinage, où, selon toule apparence, ils se seront enivrés. Quant à Sans-Pouces, il paraît qu’il a des connaissances dans une terme de ce canton , et je suppose...

— C’est bon, répliqua le Beau-François , j'apprendrai à ces coquins ù déserter leur poste. Ils auront la bastonnade, et je la leur appliquerai moi-même.

Cependant, tout en prononçant cette sentence, le Meg ne paraissait pas si furieux qu'on aurait pu s'y attendre vu la gravité de la faute. Longjumeau, qui était à la torture sur sa poutre, reprit d'une voix gémissante :

— FJ) bien ! Meg, que ferons-nous ?

— Es-tu bien sûr que les deux gendarmes de Vasseur soient encore dans le village ?

— Très-sûr, Meg, le Borgne les a vus. Déplus, Vasseur, qui est en campagne dans les environs, peut revenir au bourg d’un moment à l'autre, à ce que nous a dit le franc de Mèréviltei

— Les choses étant ainsi, dit le Beau-François, comme à lui-même, nous ne devons plus en effet songer à employer la force ouverte celte nuit ; ce serait une folie eu égard à notre petit nombre... Eh bien ! ajouta-t-il en pinçant les lèvres , j’aime autant cela... Je ferai tout seul et sans bruit ce qu'il faudra faire pour le moment ; le reste viendra plus tard.

Puis s’adressant à Longjumeau qui soufflait comme un cachalot :

— Vous allez tous rester cachés au pied de cet échafaudage, reprit-il, et vous tenir immobiles et silencieux jusqu'à nouvel ordre. Si je vous montreunebougie allumée, comme toutà l'heure, ce sera une preuve que je n'aurai plus besoin de vos services, et vous pourrez aller vous chauffer et dormir où vous voudrez... Jusque-là, ne bougez pas, et soyez attentifs. Demain, nous nous retrouverons au rendez-vous ordinaire. Est-ce entendu.

— Oui, Meg, répliqua Longjumeau en se laissant glisser avec rapidité jusqu'à terre.

Un soupir de soulagement annonça bientôt qu'il était arrivé à bon port.

Le Beau-François referma doucrment la fenêtre.

— Allons! dit-il, puisque je n’ai pas le choix, «dirons an plus pressé.., A nous deux, maître Laforêt t

Il vint appuyer l’oreille contre la porte de la chambre du notaire, et écouta longtemps en silence.

Plus de la moitié de la nuit élait passée; les lumières s'étaient éteintes successivement à toutes les fenêtres du château.

et un calme profond régnait dans cette vieille demeure. Par intervalles seulement , le vent du nord faisait grincer , avec un bruit siniSTTe, les girouettes rouillées sur les toits.

Le notaire Laforêt dormait d’un sommeil léger, raalalif, plein de rêves; son teint rouge et fiévreux, sa respiration entrecoupée, témoignaient de l'impression funeste que les évènements de la soirée avaient produite sur lui.

11 fut tiré de sa pénible somnolence par un bruit de meubles qui se faisait près de son lit. Il se leva convulsivement sur son séant et bégaya d’une voix eteinte ;

— Qui est là ? que me veut-on ?

— Ah ! ah ! vous voici enfin réveillé , maître Laforêt ? dit quelqu'un avec précaution ; eh bien ! je ne suis pas fâché que nous puissions causer un peu.

Le pauvre notaire , dont les idées n’êtai'mt pas encore bp' nettes, écarta vivement les rideaux pour chercher à reconnaît le personnage qui venait causer à pareille heure. Une pîA veilleuse tremblotait sur un guéridon et ne faisait que rendre visibles les ténèbres de cette vaste chambre. Tout à coup, entre lui et cette étincelle lumineuse, se dressa un homme do haute taille, qui lui dit avec un accent d’ironie :

— Eh quoi 1 le plus hosmête et le plus scrupuleux des notaires, ne reconnaissez-vous pas un de vos clients P

Cette fois, le vieux légiste recouvra toute sa présence d’esprit.

— Monsieur Gauthier! dit-il avec terreur; François Girodot, fei, dans ma chambre !... Je suis perdu !

Et il retomba sur sa couche.

— Ne pariez pas si haut, dit le Beau-François durement, ou sinon... Qu’y a-t-il d’ètonnant, poursuivit-il en reprenant son ton d'ironie, que je me trouve ici, chez mes affectionnés parents ? Grâce au ciel ! vous n'avez pas eu le temps encore de . m'aiiéoer leur amitié , et ils sont tout prêts à se joindre à moi pour vous obliger à me restituer mon héritage que vous me retenez injustement. ,

— Pitié 1 monsieur Gauthier, interrompit le vieillard enjoignant les mains , ne me faites pas de mal , et je vous rendrai tout... Je vous le promets, je vous le jure !

— Nous allons voir si vous files sincère, 1 ami ; il faut d abord nous euiendre sur certaines choses, et si vous cherchiez à me tromper, vous auriez lieu de vous en repentir, vous ea savez sa.is doute assez sur mon compte pour être assuré que je lie pLisaiîfe guère !

Il s’assit au chevet de Laforêt.

—Si j’ai bien compris la cause de vos refus quand je me suis présenté chez yous, à N”*, pour toucher le montant de la sue*

cession de mon père , poursuivit le Beau-François , vous paraissez avoir fait de curieuses découvertes à mon sujet. Vous ' avez auquis la preuve que le (ils illégitime de Michel Ladrange ’ n’était autre qu’un soi-disant François Gjrodot, qui avait été ! condamné à trente ans de travaux forces par le tribunal de Dourdan pour certaines peccadilles. Vous avez recueilli des témoignages tels qu’il ne vous reste plus aucun doute sur l’identité de François Gauthier et de François Girodot ; mais plein de respect pour une honnête famille que la révélation de cette circonstance pourrait déshonorer , vous avez religieusement jusqu’ici gardé le secret sur cette affaire. Or, ce François Girodot qui, d’après vos calculs, devait être encore en prison, et pour longtemps, se trouve être parfaitement libre; et, muni des pièces nécessaires , il s’est présenté comme le lits et l’héritier de feu Michel Ladrange. Vous l’aviez tout d’abord reconnu en cette qualité, et vous l’aviez fait reconnaître aux familles Ladrange et Mèrèville; mais, depuis votre découverte, vous refusez de lui payer les cent mille ècus dont il réclame la restitution;

« car, dites-vous, François Gauthier ayant été condamné, sous le nom de Girodot, à une peine infamante qui entraîne la mort civile, n’est plus apte à succéder. Tout ce qui lui revenait du chef de son père doit passer également à Daniel et à Maria de Mèrèville, ses héritiers naturels. * Dites, mon cher Laforèt, n’est-ce pas là exactement notre situation réciproque ? et , en venant dans ce pays, n’aviez-vous pas autant pour but d’en instruire mon puissant cousin que d’apporter les fonds provenant des legs de mon père ?

Le notaire semblait être en proie à d’atroces souffrances. Il eut à neine la force de répondre.

— C’est vrai... mais je vous rendrai l’argent... et... je ne dirai rien à M. Daniel Ladrange.

— Fort bien; mais croyez-vous que je puisse me contenter d’une affirmation ou même d'un serment de votre part? il me faut des garanties plus solides, je vous en avertis. Pour commencer, je soupçonne que vous devez avoiren votre possession: d abord un acte qui prouve l’identité de François Girodot et de François Gauthier; puis un extrait du jugement dudit Girodot par le tribunal de Dourdan. Vous avez dû prendre ces pièces avec vous pour les montrer à mon bien-aimè parent, dans l'espoir charitable peut-être qu'il userait de son autorité pour me faire arrêter, ce qui simplifierait singulièrement à son profit les affaires de la succession. ..Maître Laforèt, il me fait ces papiers; où sont-ils?

— Je... je ne les ai pas, balbutia le vieillard en s agitant convulsivement sur sa couche.

— Vous les avez, monsieur, j'en suis sûr. A la vérité, je ne les ai pas retrouvés d ms vos vêtements, que je viens de visiter avec le plus grand soin ; vous les avez donc cachés quelque part? Où sont-ils?

— Je ne lésai plus... Peut-être sont-ils restés dans ma valise dont se sont emparés les voleurs de la roule.

— Menteur! Les gens qui vous ont arrêté ce soir étaient à mes ordres, et j'ai ouvert moi-mème la valise où se trouvaient seulement quelques effets de rechange. Ne reconnaissez-vous pas nia voix? C'est moi qui vous ai dit que nous nous reverrions, et je tiens parole.

Laforèt sentit son tremblement redoubler, mais il ne put répondre.

— Il me semble, maître Laforêt, reprit le Beau-François avec un mélange d ironie et de menace, que vous ne savez pas encore bien de quoi je suis capable? Je viens pourtant de vous dire que je commandais la troupe nombreuse à laquelle ce soir vous avez échappé par miracle; d'après cela, ne frémissez-vous pas de vous trouver seul avec moi, dans cette chambre écartée d'où vos cris ne pourraient être entendus, où vous êtes entièrement à ma discrétion?

L'excès même de la frayeur dénoua la langue du malheureux notaire.

— Prenez garde! bégaya-t-il; vous n’oseriez pas... dans la maison d’un magistrat...

— Bah ! reprit le Beau-François avec un rire de mépris , croyez-vous que je craigne cetorgueilleux Daniel? Je l’ai tellement enlacé dans mes tilets, que le jour où nous en viendrions à une ruptureouverte.il n'oserait ni parler ni agir contre moi... Quant à celle maison , tout ce qui s'y trouve est en mon pouvoir. Je n'aurais qu'à ouvrir cette fenêtre, à donner un signal, et demain tous ses habitants n'existeraient plus, et la maisoa elle-même ne serait plus qu’un amas de cendres.

Cette fois encore Laforèt put seulement pousser des sons faibles, inaiticulés. Le Beau-François, impatienté, repritavec ua J accent de sombre énergie:

! — Ah çà, en finirons-nous, mille tonnerres! Où sont ces pa» piers ? Il me les faut... à l'instant!

Mais vainement attendait-il une parole, un signe qui lui indiquassent l'objet de ses recherches; Laforèt éprouvait dei tressaillements convulsifs et continuait de gémir. Le Meg, au comble de la fureur et ne se possédant plus, levait le bras pour le frapper, quana un soupçon lui vint tout à coup. 11 se pencha vers le notaire, et, écartant les couvertures, il essaya d'examiner ses traits. Comme l'obscurité était trop grande, il s'em-

E ressa d'aller allumer une bougie à la veilleuse, et, revenant à a forêt, il lui porta son flambeau près du visage. Alors il reconnut que le pauvre vieillard, déjà ébranlé par les fatigues et les affreuses émotions de la soirée, se trouvait sous l'influence d'une congestion cérébrale. Son visage était boufli de sang, ses veux se tordaient dans leurs orbites; sa langue embarrassée témoignait d une paralysie imminente.

Le Beau-François l’observa un moment avec attention ; puis il partit d'un éclat de rire.

— Une attaque d’apoplexie! dit-il d'un ton gouailleur; une apoplexie naturelle et foudroyante ! C’est trop de char.ce en vé* rite, et l’on peut dire, mon cher Laforèt, que vous y mettez une extrême complaisance... Sur ma foi! je ne savais trop comment me débarrasser de vous sans exciter ks soupçon, et voilà que de vous-même, sans en être prié, vous preuei à tâche de me tirer d'embarras! On n’est pas plus aimable.

Ce terrible mot d'apoplexie parut arriver jusqu’à l’intelligence engourdie déjà du moribond. Sa langue se délia par un effort surhumain, et il articula lentement:

— Un médecin!... du se... cours!... une saignée!...

— Bon! il est déjà trop lard, répliqua le Beau-François avec un grand flegme. D ailleurs, mon cher notaire, si vous n'aviez

{ »as pris ainsi votre parti en brave, je me serais trouvé dans a nécessité d'en venir avec vous à des.extrémités fort dures; il vaut donc mieux que tout se soit passé de crtte manière. Quant à ces papiers, puisque vous ne voulez ou ne pouvez parler, je vais m'assurer si vous ne les auriez pas cachès.ici.

Eu même temps il se mit à faire une scrupuleuse perquisition dans l'appartement. Après avoir fouille les meubles l'un après l’autre et scruté les vêtements du moribond une seconde fois, il revint vers le lit, qu’il visita d’une façon minutieuse. Le malheureux vieillard ne paraissait plus en état de voir ni d'entendre; il était immobile, ses membres étaient affaissés; cependant, ses yeux brillaient par intervalles d’une vague intelligence, étincelle incertaine qui, d’une minute à l'autre, allait s’éteindre ; complètement.

Le Beau-François termina ses inutiles recherches.

— Allons! se dit-il, décidément il n'y a rieB. J'aurai mal compris les paroles de Daniel Ladrange, car si le notaire avait ces pièces importantes, je les eusse infailliblement retrouvées. Au fait, qu’ était-il besoin de paperasses ? Laforèt n'avait qu'à dire la chose au juge, qui se fût bien vite procuré les preuves à l’appui. Le danger venait d'une explication entre eux, et celle explication n’est plus à craindre maintenant Tout va bien.

Î1 s’étudia à temellre exactement les meubles en place; puis, revenant au mourant, il lui dit avec une politesse railleuse:

— Bonsoir, maître Laforèt; entre nous, vous vous êtes tiré en Gascou de cette entrevue... Mais je ne vous en veux pas, et je vous souhaite une bonne nuit.

Î1 s'éloigna sur la pointe du pied et rentra dans sa chambre, dont il referma la porte sans bruit.

Au bout d'un moment, il s’approcha de la fenêtre et fit avec son flambeau le signaUonvenupour congédier ses compagnons.

— Allez au diable! murmura-t-il d'un ton de bonne humeur; nous n'avons pas autre chose à faire pour le moment que de dormir.

Il vint se jeter sur sa couche, sans écouter les gémissements déplus en plus faibles qui s'élevaient encore de la pièce voisine.

Page 1