LE PORTEFEUILLE
Le lendemain matin, Daniel, en pantoufles et en robe de dhambre, était au travail dans la grande chambre à coucher qui composait tout son appartement particulier au château de Méréville. Assis devant une table de chêne chargée d'actes de procédure, il lisait les procès - verbaux que lui avait remis la veille l'officier de gendarmerie et expédiait les ordres les plus urgents.
Il était absorbé par son travail, quand on frappa doucement à la porte, et, sur son invitation, le visiteur entra. C’était le Beau -François, son manteau sur le bras, comme s’il eût été prêt â partir.
Daniel l’accueillit non moins amicalement que la veille ; après les compliments d'usage, il le Ht asseoir.
— Excusez-raoi, cousin Ladrange, dit le Beau-François avec sa bonhomie doucereuse, mais je ne saurais demeurer longtemps auprès de vous. Je suis résolu à quitter le château ca matin.
< — Quoi! si tôt ! reprit le magistrat d’un air de reproche; voyons, monsieur Gauthier, pourquoi ne resteriez -vous pas avec nous au moins jusqu'à demain? Ce soir, nous signons la contrat.
— Ne me pressez pas à ce sujet, je vous prie, mon cher Daniel, reprit le Beau-François en soupirant et en détournant la tête; soyez heureux avec Maria, je ie souhaite sincèrement; mais n’insistez pas pour que je reste.
Daniel crut deviner un sentiment délicat dans ce refus , et i! ne renouvela pas ses instances. Le Beau-François reprit après une pause :
— Vous savez, Ladrange, que j’ai certains intérêts à régie! >vec le notaire Lat'orèl; ne pourrais-je, avant mon départ, m’expliquer avec lui en votre présence? Je voudrais vous avoir pour témoin de ma franchise et de ma loyauté.
— Eh bien ! pourquoi cette explication u'aurait-elle pas lieu ici, à l'instant même ? Je suis fort curieux aussi de savoir pour quels motifs le notaire s’obstine à refuser de vous mettre en possession de votre héritage; des vices de forme et des subtilités de chicane ne sauraient excuser sa conduite... Le ferai-je appeler? Maintenant, sans doute, il est remis de ses frayeurs d hier au soir.
— On m’a dit que sa chambre était voisine de la mienne, répondit le Beau-François avec un calme parfait ; et il a dû dormir d’un bon sommeil, car je ne l’ai pas entendu souffler de toute la nuit.
— Nous allons le savoir, répliqua Daniel.
11 se leva et sortit de la chambre pour aller appeler Comtois dans le corridor voisin.
Pendant cette courte absence, le Beau-François demeura seul dans la chambre du magistral et promena un regard avide sur les objets qui couvraient la table. Au milieu des papiers timbrés, des dossiers épars sur le lapis, un porteteuille de maroquin attira son attention. 11 se pencha en avant et aperçut le chiffre de Laforèi gravé en or sur le fermoir. Aussitôt un soupçon traversa son esprit. Ne se pouvait-il pas que la veille, en arrivant, le notaire eût mis en dépôt cet objet entre les mains de Daniel? Cet étui ne renfermait-il pas les pièces accusatrices que le Beau François avait cherchées vainement la nuit précédente? Cette pensée, une fois entrée dans son cerveau, prit ra-
R idement les proportions d'une certitude. L’œil fixe, la poitrine aletante, il contemplait ce portefeuille et songeait à s en emparer. Incapable de résister à de pareilles tentations, il avança ta main vers l'objet de sa convoitise; mais, comme il allait s’en saisir, Daniel rentra.
— Morbleu! dit le jeune magistrat sans remarquer le mouvement suspect de son hôte, Laforèt n’a qu'à bien se tenir! A nous deux nous aurons raison de lui, mon cher Gauthier, et nous le mettrons au pied du mur, je vous le promets. Je connais aussi les lois cl Sa chicane, que diable !
— Ne vous montez pas la tête contre ce pauvre homme avant de l’avoir entendu, répliqua le Beau-François les yeux attachés sur le portefeuille , parole d’honneur ! cousin Daniel, je ne lui veux
pas de mal, et je suis sûr que, grâce à voire bienveillante intervention , les affaires vont s'arranger à la satisfaction commune.
Un pas précipité se üt entendre dans le corridor voisin, et la porte s'étant ouverte brusquement, Comtois entra pâle et défait.
— Eh bien ? demanda Ladrange.
— Ab ! monsieur Daniel, monsieur Daniel, dit le domestique d’un air bouleversé, quel malheur! et cela justement la veille » de votre mariage... Que le bon Dieu ait pitié de nous!
— Qu'est-ce donc, Comtois? demanda Ladrange effrayé; le notaire serait- il plus malade ?
Le vieux domestique se détourna tout tremblant sans répondre.
— Voyons ! parlerez - vous ? Je vous demande si vous avez VU M. Laforèt et si vous lui avez dit de ma part...
— Seigneur Dieu! monsieur Daniel, balbutia Comtois avec angoisse, comment vous apprendre cela ? Il faut pourtant bien que vous le sachiez. Un évènement si subit, si imprévu, quand j’espérais qu’il n’y aurait plus que joie et prospérité dans cette maison !
— Mais enfin, apprenez-moi...
— Eh bien ! donc, monsieur Daniel, tout à l’heure je suis allé frapper à la porte du notaire Laforèt pour lui porter votre message; on ne ma pas répondu J’ai frappé plus fort, et comme je ne recevais toujours pas de rt ponse, j'ai conçu quelques inquiétudes et je suis entré dans la chambre. Alors j'ai appelé ; même silence. Ne sachant plus que penser, je me suis approché du lit, j’ai écarté les rideaux... Le vieux monsieur avait l'air de dormir tranquillement ; mais il était mort.
— Grand Dieu! s’écria Daniel en pâlissant.
— Tiens! tiens! dit le Beau-François avec indifférence.
Mais revenant aussitôt à son rôle :
— Comment cela est-il possible? demanda-t-il chaleureusement; ce malheureux vieillard a dû se débattre, pousser des gémissements, appeler du secours; et moi, qui n'étais séparé de lui que par une porte, je n'ai pas entendu le moindre bruit.
— Le fait n’a rien d'extraordinaire, reprit Comtois, si le notaire est mort d'une attaque d'apoplexie. En pareil cas, le mal frappe comme la foudre, et l’on n'a même pas le temps de recommander son âme â Dieu... Tout prouve qu'il en a été ainsi celte fois. Monsieur Daniel peut s’en souvenir : hier au soir le notaire avait la figure décomposée : il semblait même par moments que sa raison ne lût pas bien nette. Sans doute, dans la nuit, une nouvelle crise...
— Qui pouvait croire que cette émotion aurait des surtes si funestes? dit Ladrange eu se laissant tomber sur un siège, les lai mes aux yeux. Pauvre Laforêt! n'avoir échappé aux assassins que pour venir mourir quelques heures plus tard sous le toit d'un ami!... Mais au moins, Comtois, poursuivit-il, êtes-vous sûr que celte mort soit bien réelle, et qu’aucun secours...
Le vieux domestique secoua tristement la tète.
— Ah! monsieur, répondit-il, j ai eu souvent, trop souvent, l’occasion de reconnaître les signes certains de la mort. Quand j'ai toudiè ce pauvre homme, tout était Uni depuis longtemps; il éüiil roide et froid.
Ladrange demeurait absorbé dans sa douleur. Le Beau-François composait hypocritement son maintien sur celui de son parent, tout en observant du coin de l’œil le portefeuille du défunt et en cherchant les moyens de s’en rendre maître.
Enfin Daniel se leva.
— L’affliction, reprit-il, ne doit pas me faire oublier mes devoirs de magistrat et de chef de maison ; une mort aussi subitfe exige certaines formalités légales. Comtois, vous allez descendre au bourg, et vous irez de ma part requérir le docteur Delmas de se rendre ici sur-le-champ. En même temps, vous préviendrez Riiflîn, le mair,e de la commune, que j’aurai besoin de son ministère, et vous le prierez de venir avec le docteur. Jusquelà, la chambre où se trouve le corps sera fermée, et personttB n’y pénétrera; allez m’en chercher la clé.
Le domestique sortait déjà pour exécuter ces ordres, quand Daniel le rappela :
— Comtois, lui dit-il, ne vous pressez pas de répandre celtb triste nouvelle dans le chateau. Laissez-moi le soin de rapprendre, avec les ménagements couvenables.à matante, et sur» tout à ma chère Maria. Si l’on vous interroge, parlez seulement d’une grave indisposition qui nécessite les secours du médecin.
Comtois approuva par un signe ces sages dispositions et sortit. Après un moment d’absence il reviutavec la clé, qu’il remit au jeune magistrat, puis il s’empressa de courir au village»
Il y eut un nouveau silence. Daniel était toujours rêveur ef accablé. Le Beau-François imitait son attitude, l’air sombre, U tête penchée ; cependant ses yeux a demi-clos ne. quittaient paj le portefeuille convoité, et, par un mouvement insensible.il rapprochait son siège de la table, pour être à portée de le saisir au premier moment propice.
Pendant qu’il exécutait celle manœuvre, comptant toujours sur la douleur qui aDsorbait les facultés de Daniel, celui-ci se tourna distraitement vers lui et remarqua l’étrange expression de ses traits. En suivant la direction du regard presque ma-
gnétique du Beau-François, ses yeux, à leur tour, rencontrèrent le portefeuille que le notaire lui avait confie la veille.
— Pauvre Laforêt! répéta-t-il avec tristesse; ne semble-t-il pas qu’il ait obéi à de tristes pressentiments en me remettant ces papiers? Jusqu’ici je n’ai pas voulu m’assurer par moimême de. la nal ure de ce dépôt ; mais les circonstances actuelles exigent impérieusement que je ne tarde pas davantage.
11 prit le portefeuille et en ouvrit le fermoir.
Le Beau-François fit un mouvement < omme pour s’élancer sur son purent, lui arracher ce qu’il tenait à la main et s’enfuir dans la campagne. Qui l’en eût empêché? Daniel n'était pas de taille à lutter contre lui; personne au château ne pouvait lui disputer le passage, et les détours de cette vieille habitation lui étaient déjà familiers. Ce fut la conscience même de sa torce qui l'arrêta. Le péril venu, il se plaisait à le braver.
\ Aussi demeura-t-il immobile sur son siège; mais au lieu de conserver son masque de douleur hypocrite, son visage prit franchement le caractère de férocité et d’audace qui lui était naturel. Son attitude était fière, provocatrice ; son regard hardi et son sourire hautain semblaient délier le monde.
Cependant le jeune magistrat avait ouvert le portefeuille de Laforêt et en examinait attentivement le contenu. Tout à coup, il tressaillit et darda un regard de feu sur le Beau-François: celui-ci ne bougea pas, et son sourire devint encore plus amer. Mais déjà Daniel, sollicité par un intérêt puissant, avait repris sa lecture.
Enfin il rejeta les papiers sur la table, et se penchant vers François, il lui dit d’une voix sourde et profonde :
— C’est vous, misérable L . c’est vous qui l'avez assassiné !... Mais je le vengerai!
Cette fois, le chef des brigands d’Orgères ne semblait plus arvoir de ressource que dans la force ouverte; heureusement pour Daniel, il ne songea qu’à jouer l’étonnement et l’ironie:
— Eh ! mon cher cousin, dit-il d’un ton jovial, qu’est-ce qui vous prend donc? Quelle mouche vous pique? Le chagrin de voir mourir ce vieux gratte-papier dans votre maison vous aurait-il troublé l’esprit?
•— Ne prêtiez pas ce ton léger et insultant, qui ne convient pas à votre situation actuelle, reprit le magistral avec énergie; w vous ne m’abuserez plus maintenant... Je vous connais, François Girodot, échappé des prisons de üourdan.
— Je suis pourtant toujours votre parent Gauthier, répliqua le Beau-François; si les diiflons que vous venez de lire sont au complet, vou^ ne pouvez pas plus douter de l'une que de l’autre de ces vérités.
308 LES CüAVFFEUnS
— Quelle fionte pour notre famille !... dit Daniel avec désespoir ; faut-il que, par la faute du frère du mon père, nos traditions de vertu et d'honneur soient si cruellement démenties! lilais, quoi qu il arrive, je saurai me senir de l’autorité que la société m'a remise pour la défendre... Je connais mon devoir et je le remplirai.
— Comme vous voudrez, répliqua le Beau-François avec insouciance ; mais le pourrez -vous et l'oserez-vous? J'en doute encore, mon excellent cousin.
— Si je l’oserai! s'écria Daniel hors de lui; quoi! vous auriez impunément commis dans ma maison un crimeabominable? Oui, je m'explique tout maintenant, poursuivit-il d'un air de réflexion ; vous aviez le plus grand intérêt à empêcher les révélations du notaire; vous étiez irrité contre lui parce qu'il hésitait à vous payer une somme énorme à laquelle vous n'aviez plus de droits." Aussi peut-être n'ètes-vous pas étranger à cette arrestation Ü'hier au soir, sur le grand chemin; et sans doute pour assurer votre secret, vous avez été capable, la nuit dernière...
— Oh! pour cela non! dit le Beau-François; parole panachée, cousin Ladrange! le bonhomme a tout fait de bonne volonté. Vraiment ! ajouta-t-il avec une sorte de cynisme sauvage, je ne chicanerais pas pour si peu.
Ces épouvantables paroles portèrent au comble l’exaspération du jeune magistrat.
— Scéèral! s'écria-t-il, osez-vous bien vous vanter de vos crimes en ma présence ? Je vais...
il s'arrêta luut ù coup.
— Eh bien! demanda François en croisant les jambes avec aisance, qu'allez-vous faire, je vous prie ?
Daniel se lut ; il èlait seul au château avec des femmes et un vieillard, il n avait pas d'armes, et l'attitude de son adversaire annonçait une énergique détermination.