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LE PORTEFEUILLE

(Suite.)

Le Beau- François avait habilement calculé l'effet que cer- # laines considérations de prudence devraient produire sur son parent, le premier moment passé. Aussi Ladrange ne tarda-t-il pas à entrevoir tontes les conséquences d’un acte irréfléchi <ians des circonstances aussi graves.

Sans doute il devait remplir avec rigueur ses devoirs de magistrat; mais n’avait-il pas aussi des devoirs envers sa famille, et lui était-il interdit de chercher à concilier les uns avec les a’ très?

j 11 se mit à se promener à pas rapides dans la chambre, sans 'prononcer une parole. La responsabilité qui pesait sur lui faisait découler de son front une sueur glacée. Le Beau François, au contraire, conservait son atlitude nonchalante; on l'eût pris pour le juge, tandis que Daniel paraissait être le coupable.

Enfin un bruit de pas annonça le retour de Comtois. Le vieux domes'ique vint prévenir que le médecin et le maire du village attendaient au salon.

— Dites-'eur que je les rejoins à l’instant, répliqua Ladrange.

11 fit rapidement quelques préparatifsde toilette ; puis ils’emparades sceaux et des divers papiers qui se trouvaient sur la table, et les enferma dans un meuble solide dont il prit la clé. Ces dispositions terminées, il se tourna vers le Beau François :

— Monsieur, lui dit-il, je ne saurais décider de votre sort avant de connaître précisément les causes de la mort de ce malheureux La foret. L’enquête que je vais commencer déterminera la conduite que je devrai désormais tenir à votre égard. En attendant, vous demeurerez ici ; et n’essayez pas de m’échap per, car maint, nant je serai toujours sûr de vous atteindre.

— Je reste, mon cher cousin, parce que telle est ma fan" taisie, répliqua le Meg tranquillement; mais si je voulais vous fausser compagnie, croyez-le bien, ni vous, ni personne ici ne saurait m’en empêcher.

Daniel sortit et enferma le Beau-François à double tour; comme il s’éloignait, il entendit un ricanement de défi partir de l’intérieur de la chambre.

L’absence du jeune magistrat dura plus d’une heure. Apres que les constations judiciaires eurent été faites selon les plus minu'ieuses prescriptions de la loi, il congédia le maire et le médecin, et al la rejoindre son prisonnier.il était beaucoup plus calme, et il semblait avoir pris une grande résolution.

11 retrouva le Beau-François tranquille et indifférent en apparence, comme il l’avait laissé. Après avoir soigneuse ment refermé la porte, afin que personne ne pût les entendre, il dit d’un ton ferme :

— Grâce au ciel, monsieur, je n’ai pas du moins à vous reprocher le crime dont je vous avais soupçonné d’abord. 11 résulte des observations de l’homme de l’ai t aue la mort de Laforêt est due à une cause naturelle, une apoplexie foudroyante ; le fait a paru indubitable, et aucune trace de violence n’a pu

être reconnue snrle corps. Celte circonstance me décide à user CDCore d'indulgence envers vous.

Le Beau-François sourit.

— Bah! je m'eu doutais, murmura-t-il.

— Peut-être, reprit Daniel d’un ton solennel, devrais-je vous faire arrêter sur-le-champ, peut-être aussi devrais-je m'assurer avant tout que. depuis votre évasion de prison, vous n'avez pas commis de nouveaux crimes Mais ie ne saurais me montrer impitoyable envers ie tus ae mon oncie, sans avoir au moins tenté quelques efforts pour le faire entrer dans la voie du repentir. Écoutez donc ce que j'ai résolu et sachez à quelles conditions je suis prêt à vous rendre la liberté.

Et comme le Beau-François souriait encore à ce mot, Daniel ajouta :

— Ne comptez plus que je serais hors d'état d’assurer l'exécution de mes ordres. Tout à l'heure, en sortant, j'ai pris mes précautions. Deux gendarmes qui se trouvaient à l'auberge du village et tous les domestiques de M. Leroux sont en ce moment dans le vestibule, à portée de ma voix.

Le Beau-François se leva d’un bond; il n'avait pas prévu cette mesure.

— Oui dà ! fit-il avec un geste menaçant; mais avant qu'ils fussent accourus, je pourrais...

Daniel resta impassible, et soutint avec une froide intrépidité le regard qu’on lui lançait. Le Beau-François se mit à ricaner de nouveau.

— Ne craignez rien, poursuivit-il avec ironie. Moi user de violence contre mon protecteur, ma sauvegarde! fi doncl léserais plutôt capable de vous défendre si vous étiez en péril, car je ne croirai jamais avoir quelque chose à craindre, mon généreux parent, tant que vous conserverez de l'autorité.

Ces protestations quasi-bienveillantes alarmèrent le jeune magistrat. Comme ileherehait à en deviner la portée, le Beau-Fcaor çois reprit ;

— Voyons vos conditions.

— C’est juste. Voici donc ce que je vous propose : Votre condamnation sous le nom de Girodot vous ayant frappé de mort civile, vous a enlevé le droit de recueillir la succession de votre père. Par suite, cette succession revient, selon la toi, aux plus proches parents de Michel Ladrange, c’pst-à-dire à madame ds Mérèville sa sœur, et à moi son neveu. Or, je m'engage sur l’honneur, tant en mon nom qu'au nom des dames de Mérèville, à vous faire parvenir dans le plus bref délai, à l'étranger, les sommes importantes provenant de la fortune de votre père, pourvu que vous ayez quitté le sol français d’ici é trois jours.

LES CHAEFFEEnS 31 !

Celte proposition, par sa générosité même, excita la défiance du Beau François. Il devint pensif, et croyant enfin avoir trouvé la cause réelle de ce désintéressement, if dit d'un ton railleur :

— Hein! cousin, vous commencez à comprendre que votre position est passablement embarrassante?

— Ne vous méprenez pas sur les motifs de ma conduite, reprit Ladrange avec chaleur; aucune considération exclusivement personnelle n’eût pu me décider à vous poser ces conditions; je cède à des sentiments d’une autre nature. Voüs avez fcté bien coupable. François Gauthier, plus coupable peut-être que je ne le supp- /e; mais en ce moment je suis seulement occupé des excuses que vous pourriez alléguer à vos désordres et à vos crimes. Enfant illégitime, abandonné par vos parents, livré à toutes les suggestions de l’ignorance et de la misère, à toutes les tentations d’une vie vagabonde, vous avez pu faillir one fois, puis subir les entraînements d’une première faute. Peut-être n'êtes-vous pas encore complètement corrompu ; peutêtre l’isolement, le bien-être, la conscience de vos- torts, détermineront-ils en vous-même un changement salutaire; peutêtre éprouverez-vous le besoin de vous réhabiliter par le repentir, le travail et ledévoùment. Tels sont, monsieur, les motifs principaux de mon indulgence envers vous. D autre part,

t ’’ai conservé des sentiments de reconnaissance pour votre maleureux père, mon tuteur et le soutien de mon enfance. Il u’avait pas prévu que ses erreurs auraient de si funestes résultats, et que Dieu le punirait si cruellement dans la personne de son enfant abandonné; mais je me souviens encore des recommandations qu’il me faisait à votre égard peu d’heures avant sa mort tragique, et ce souvenir me désarme. Je vous adjure donc, s’il en est temps eucore, de revenir au bien et de profiter de l’occasion qne Dieu vous donne d’expier vos fautes passées.

Le Beau-François demeura impassible.

— Et dans le cas où je n’accepterais pas ces propositions, demanda-t-il, quel parti prendriez vous, cousin Daniel ?

— Je vous accorderais trois jours pour vousmettre en sûreté fie l’autre côté de la frontière, répondit le magistrat avec fermeté; ce délai passé, J’enverrais votre signalement à tous les agentsde la force publique, à toutes les gendarmeries de France, avec ordre d’arrêter, partout où ii serait rencontré, le nommé François Girodot...

— El si l’on parvenait à le prendre, il se parerait aussitôt de son vrai nom de François Gauthier, le parent et l’ami du magistrat qui aurait signé le mandat. Prenez garde, monsieur, de commettre une imprudence; vous réfléchirez, j’espère, avant d’accomplir vos menaces.

— Je tiendrai rigoureusement mes promesses.

— Vous réfléchirez, je vous le répète. Quant à moi. Je désire peser mûrement vos propositions avant de les accepter ou de les refuser ; bientôt je vous ferai connaître ma décision. Jusque-là, ajouta-t-il d'un air hautain, dois-je me considérer comme 3n décernent libre de quitter celle maison et d'aller où il me plaît ?

— Vous êtes libre; et pendant trois jours je m'abstiendrai de prendre contre vous des mesures de rigueur, mais à une condition...

— Laquelle ?

— - C'est que, pendant ces trois jours, vous vous abstiendrez a votre tour de toute machination coupable, de tout acte réprouvé par les lois; dans le cas contraire, je me considérerais comme dégagé de ma parole... Mais laissez-moi croire, François Gauthier, que tous les bons sentiments ne sont pas encore éteints dans votre cœur. Je vous en conjure, au nom de votre père, au nom de toute une famille estimable menacée du déshonneur, ne vous détournez pas de la voie qui s ouvre devant vous. Dieu, aussi bien que la société...

— H suffit, interrompit le Beau-François avec rudesse, comme

s il ne jugeait même plus nécessaire de se draper dans sa détesUble hypocrisie ; je n’ai jamais aimé les sermons ni les belles phrases. Maintenant, monsieur Ladrange, j'ai hâte de partirêtes-vous sûr que ces gens du vestibule ne me feront aucune avanie ?

— Ils ignorent pourquoi on les a L.andés, et ils vous regardent comme un hôte de ma famille. 6

— Alors rien ne s oppose à ce que vous m'accompagniez jusqu à la porte de la maison, cela écartera tout soupçon d'une mésintelligence entre nous.

— Soit, répliqua Ladrange, qui n’était pas fâché de surveiller lui-même tous les mouvements de son dangereux parent dans 1 enceinte du château.

Le Beau-François prit son manteau ; puis tous les deux sortirent de la chambre et gagnèrent le grand escalier. Comme ils approchaient du vestibule, iis rencontrèrent Maria qui accourait tout effarée, en robe du matin, les yeux humides de larmes tille venait d apprendre, par l'indiscrétion d'un domestique lé tragique évènement de la nuit, et elle cherchait Daniel pour’lui demander quelques détails. Elle n'aperçut pas d'abord le Beau- François, qui restait un peu en arriére et dans l'ombre — Ah ! mon ami, quel affreux accident î dit-elle à Ladrange avec tristesse. Qui se serait attendu hier au soir... Daniel Da-

ciel, n’est-ce pas un présage funeste, le jour même de notre mariage ?

— Il n'y a pas là de présage, ma chère Maria, répliqua Daniel en prenant la main de la jeune Tille, mais un de ces coups imprévus qu'il faut savoir supporter avec résignation... Allons !... rentrez dans votre chambre, ma bien-aimèe, et demeurez auprès de votre mère, que cette' nouvelle pourrait affecter d'une manière dangereuse; je vous rejoindrai l’une et l’autre dans un instant.

Maria poussa un soupir, et allait s’éloigner, quand on lui dit d’uue voix mélancolique :

— Adieu, mademoiselle ; puisse le ciel vous accorder toutes sortes de prospérités.

Mademoiselle de Méréville se retourna vivement et reconnut Gauthier.

— Quoi donc, monsieur, demanda-t-elle d’un ton d'étonnement et de reproche, allez-vous nous quitter aussi ? Ma mère et moi nous espérions...

— il le faut, mademoiselle; voici monsieur Ladrange qui vous dira que je ne saurais rester un instant de plus.

Daniel était indigné de l'effronterie du scélérat, il lui lança on regard de colère. Maria s’en aperçut, et elle ne put s'empêcher d’attribuer à quelque sentiment de jalousie de son fiancé la contrainte que laissait deviner le Beau-François.

— Daniel n’approuve certainement pas ce départ subit, reprit-elle; comme vous il a su apprécier vi tre délicatesse, votre désintéressement ; mais nous nous reverrons bientôt sans doute ?

— Oui, oui, je vous le promets, charmante cousine, et peutêtre alors...

Daniel n’y tint plus, il se jeta brusquement entre cette belle et pure enfant et ce misérable que la justice avait flétri.

— Maria ! Maria! dit-il avec une véhémence irrésistible, priez Dieu de ne le revoir jamais.

11 saisit avec impétuosité le Beau-François par le bras et l’entraîna vivement vers le vestibule, laissant mademoiselle de Mérèviile stupéfaite de cette violence inexplicable pour elle.

Ils traversèrent la salle où se trouvaient les gendarmes et les domestiques. Tous se levèrent et saluèrent avec respect. Le Beau-François, s'appuvant avec affectation sur le bras du maître du logis, passa cette fois encore, d un air triomphant, au milieu des gens appelés pour l’arrêter. Daniel frémissait d'indignation, mais il ne dit rien et continua d'avancer.

Ils s’arrêtèrent à l’extrémité de la cour. Là se trouvait jadis une belle grille en fer, chef-d'œuvre de serrurerie ; cette grille, ayant été enlevée lors de la révolution, avait été remplacée pro-

visoirement par une clôture en bois du plus misérable aspect. Daniel ouvrit la barrière, solide quoique grossière, qui servait de porte.

— Partez, partez, dit-il au Beau-François d’une voix étouffée, et n'essayez pas de tenir votre promesse insensée à mademoiselle de Mèrèvil'e ! Si jamais vous osiez vous présenter ici / sous quelque prétexte que ce fût, vous seriez arrêté sur-le » cbamp.

Mais le Beau-François avait repris son assurance railleuse :

— Cousin Daniel, dit-il, vous ferez bien d'y regarder à deux fois avant d’en venir là ; réfléchissez, je vous le répète... Et, tenez, on peut parler ici plus librement que là-haut, dans voire chambre, où l’on avait une douzaine d'escogriiîes à portée de la voix ; eh bien ! vous êtes aussi intéressé que moi-mènie li ce qu'on ne me moleste pas.

— Moi ! s'écria Daniel rouge d'indignation ; ne répétez pas rette insolente parole, ou, je vous le jure, aucune considération ne m'empêchera de vous livrer à la justice.

— Mais vous ne comprenez donc pas ? dit le Beau François. Tenez, cousin Daniel, avant de nous séparer, causons encore une fois comme de bons amis, si la chose est possible. Je suppose que je sois un évadé, comme vous avez l'air de le croire, et que vous me fassiez coffrer ; c'est bien. Mais alors, mon premier mot serait pour dévoiler mes complices, et je pourrais en citer de tous les états, de toutes conditions. Qui m'empêcherail alors de menitonner parmi eux un homme de ma propre famille, qui aurait consenti bénévolement à lermer les yeux et à me donner dans l’occasion un coup d’épauie, parce qu'il y trouvait son avantage ?

— Moi ? c'est de la démence !

— Vous croyez ? Souvenez-vous donc un peu du passé, et songez si l'on ne pourrait pas l'interpréter contre vous... Serait-ce pour rien que des gens de ma connaissance vous auraient délivré, vous et vos parentes, des mains des gendarmes, au bac de Grandmaison ? Serait-ce pour rien qu'un pauvre diable de colporteur, tel que je parais être, aurait abandonné dix mille écus au profit de mademoiselle de Meréville, votre future îpouse ? Serait-ce pour rien que vous auriez reçu, à votre insu, peut-être, certains autres dons précieux ? Non, mon cher La- Srange, on ne le croirait jamais. Aussi avez-vous eu l'air do vouloir reconnaître mes services par une protection constante ti sérieuse. En effet, n'est-ce pas vous, au palais de justice de Chartres, qui m’avez sauvé des griffes de cet enragé V asseur ? N’est-ce pas vous, tout à l’heure encore, qui venez de me faire passer en sûreté à travers des gens fort disposés à me bapper P

Considérez tout cela, cousin Daniel, et voyez si je n’ai pas sujet fle croire que vous risqueriez beaucoup en agissant de rigueur avec moi.

Un gouffre immense qui se serait ouvert tout à coup devant ses pas, eût moins surpris et moins terrifié Daniel que cet aspect nouveau sous lequel on lui montrait les événements accomplis. Sa loyauté, sa droiture ne lui avaient pas permis de soupçonner I interprétation que l'on pouvait donner à ses procédés généreux envers son indigne cousin. Maintenant ses yeux étaient dessillés, et loin de méconnaître le danger, il était tout disposé, dans le premier moment, à se l’exagérer encore. Néanmoins, sou iudiguation d'honnête homme offensé l'empêcha de se contenir.

— Misérable! reprit-il, ne me tentez pas trop violemment... En appelant sur vous la vengeance des lois, ne donnerais-je pas une preuve indubitable que j ai pour vous autant de mépris que d'horreur ?

— C’est ce qui vous trompe, cousin Daniel ; on saurait que vous êtes mon héritier, et si vous me faisiez prendre, si vous me faisiez condamner, on ne manquerait pas de dire que vous vous êtes brouillé avec moi à seule lin de recueillir mou héritage.

Ce dernier argument, dont Ladrange ne comprenait que trop la portée réelle, acheva de le jeter dans lcdesespoir. Il se voyait déshonoré, perdu, accusé de complicité avec son criminel parent, et, de quelque côté qu'il se tournât, le danger paraissait également inévitable. Cependant sa douleur ne fut ni muette ni résignée. Tout à coup il dit avec une sorLe de frénésie:

— Va-t’en, va-t'en, scélérat, et que je ne te revoie plus

Je tiendrai ma promesse, puisque j'ai le malheur d'être du même sang que toi. Maissi tu remeltais jamais le pied dans cette maison, je serais le premier à le démasquer, dusse-je en mourir de douleur, de colère et de honte!

II fut heureux pour Daniel qu’en prononçant ces dernières paroles il eût violemment repoussé le Beau-François et refermé la barrière sur lui. Le Meg était en proie à une colère effroyable ; il écumait, il grinçait des dents. 11 se retourna contre la porte et l'attaqua des pieds et des mains avec la rage aveugle d’une bè:e féroce. Il rappelait Ladrange d’une voix rauque, et si le jeune magistrat avait eu l’imprudence de revenir sur ses pas, certainement le scélérat se fût rué sur lui et l'eût tué sans pitié.

Mais Daniel était déjà rentré au château, et le Beau-François ne tarda pas lui-mème à reconnaître le danger et l’inutilité de ces démonstrations menaçantes. Il cessa de s'acharner contra

la porre et s’éloigna d’un pas rapide. Cependant, lorsqu'il fut à quelque distance, il s'arrêta de nouveau, et murmura en serrant les poings :

— Je reviendrai, oui, je reviendrai, et je ne laisserai pas pierre sur pierre de cette bicoque en ruines... Ils m'ont invité à leur mariage ; je serai de la tête. Plus de ménagements ! Je les ai comblés d’or et de bienfaits jusqu'ici, moi, moi !.. Ils ne savent pas que c'est afin de leur reprendre tout en une fois, el le moment de reprendre est venu... L'insolent! comme il m’a traité ! mais je vais avoir mon tour ; je lui enlèverai cette charmante enfant, et quant à lui... Il ne connaît pas mon pouvoir; je lui apprendrai à le connaître. Croit-il donc que je m inquiète de ses soldats, de ses gendarmes? Désormais je veux aitaquer ouvertement, les armes à la main ; je suis assez fort pour cela.

Tout en méditant ses projets d’extermination, il atteignit le village et se rendit à l’auberge où la veille il avait laissé sa balle de colporteur qui lui permettait d'aller et de venir dans le pays sans éveiller les soupçons, il la chargeasur ses robustes épaules et partit.

Comme il sortait de Méréville, il rencontra un piéton qui paraissait suivre la même route et qui tournait fréquemment la tète de son côté. Mais ce fut seulement quand un coude de la route cacha les dernières habitations du village que le Beau- François s'approcha de son compagnon. — Le Borgne, dit-il brusquement, comment te trouves-tu seul ici? Où sont les autres?

Le Borgne-de Jouy, car c'était lui, remarqua les traits bouleversés de son chef.

— Meg, demanda-t-il curieusement, que vous est-il donc arrivé ?

Le Beau-François ne souffrait pas volontiers qu’on l’interrogeât, et il répéta sa question avec colère.

— Où ils sont, Meg ? répondit le Borgne, vous devez le savoir, puisque l'on n'afait qu exèc lier vos ordres. Hier au soir,

S uandnous avons vu votre signal à la fenêtre, nous nous sommes ispersès dans les environs. Les autres sont partis ce matin pour les bois de la Muette ; seul je suis resté daus le village à vous attendre.

— Bien. A-t-on des nouvelles du Rouge-d'Auneau ?

— Il a dû passer lanuil dernière, avec une Ireutai ne d'hommes, chez le père Pigolet, à Gueudreville; el comme il y a toujours bombance chez l’igolet, nos riboteurs sont sans doute encore à rire elà boire dans le souterrain du franede Gueudreville (t).

(1) Le père Pigolet, équarrisseur à Gueudreville (canton de Bazoche-lès-Golerandes), était un des doyens de la baade et un

— Eli bien! toi, général Finfin, tu vas te rendre sur-le-champ chez Pigolet ; tu recommanderas de ma part au Rouge et à son inonde de venir sans retard au bois de la Muette, où ils me trouveront. Les hommes devront être armés; ceux qui sont montés amèneront leurs chevaux. Si tu rencontres en chemin d’aulrés gens de bande, tu leur donneras les mêmes ordres ;l tu préviendras tous les francs sur la route. Pars donc et fais diligence; Gueudreville n’est qu'à deux lieues d'ici ; il faut que le ltouge-d'Auneau ail mon message dans une heure. i

— 61eg, demanda le Borgne, nous aurons donc une expédition importante pour la nuit prochaine?

— Une expédition comme ni toi, ni aucun de nos gens n’en aurez vu encore ! dit le Beau-François en s’animant ; il faut que l’on sache enfin de quoi nous sommes capables. Notre nombre, notre organisation nous rendent irrésistibles hors des grandes villes;quand nous voudrons.nous serons maîtres du département tout entier... Or, il existe, non loin d’ici, un château qui renferme plus de soixante mille livres en espèces, des écrins de diamants, des bijoux de quoi nous rendre tous riches, sans compter un fournisseur général que nous pourrons rançonner à notre aise. Nous viendrons attaquer celte habitation la nuit prochaine, et, si l’on se défend, nous mettrons le feu aux quatre coins du pays... On verra, cinq cent mille tonnerres ! on verra!

Jamais le chef, ordinairement si posé et si astucieux, n’avait montré une pareille agitation.

— Meg, dit le Borgne-de-Jouy avec réserve, prenez garde... ce château là-bas appartient au chef du jury de Chartres. Déjà toutes les brigades de gendarmerie du département sont sur pied. 11 serait à craindre...

Le Beau-François lui coupa la parole.

— Tais-loi, dit-il, comme s’il revenait à lui-môme ; j'oubliais à qui je parlais; j’ai eu tort de m'exprimer aussi librement en présence d’un couard de ton espèce. Mais veille sur la langue; je me suis toujours défié de toi, et si tu bronchaiy le moins du monde... Allons! exécute mes ordres; j'aurai l'œil sur toi.

En même temps il continua sa route, tandis que son subordonné s’éloignait dans une autre direction. Tout en marchant, le Borgne se disait en lui-même :

des francs les plu3 actifs. Il cachait habituellement nn grand nombre de voleurs dans un souterrain creusé au fond de son jardin. On trouvera dans les pièces du procès des brigands d’Orgères ime description détaillée de ce souterrain qui fut le théâtre de bien des crimes

— Il est décidément par trop brutal. Si l’on n'avait pas d# temps en temps un peu d'agrément avec les autres, on serait tenté d'envoyer tout promener. C'est qu en effet le Meg pourrait bien s'en prendre à plus fort que lui. Si je croyais cela... Mais non, non; il me traiterait comme il en a déjà traité d’autres. N'y pensons pas, et obéissons; c’est le plus sftr.

Et il pressa le pas afin d'arriver à Gueudreviile avant le temps fixé par le chef.

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