LA POURSUITE
Il était environ deux heures de l’après-midi , et le lieutenant Vasseur, après avoir battu le pays, à plusieurs lieues à la ronde, revenait vers Mèrèville, accompagné seulement de deux de ses gendarmes. Cavaliers et chevaux paraissaient également rendus de fatigue. Cependant cette expédition pénible n'avait pas eu le résultat que le brave officier s'en était promis. Vainement avaitil visité toutes les auberges, tous les cabarets mal famés du canton, vainement avait-il pris des informations sur le compte des scélérats qui, la veille, avaient attaqué le notaire Laforèt ; vainement avait-il arrêté les mendiants et les vagabonds qui s'étaient trouvés sur son chemin Certes, parmi ceux-là il s'en trouvait de singulièrement suspects, et la plupart, en effet, appartenaient à la bande d'Orgères; mais leurs papiers étaient parfaitement en règle, leurs expl calions simples et naturelles. En cas de nécessité, ils pouvaient toujours se réclamer de quelques personnes connues du voisinage; force avait donc été à l’officier de les relâcher, en dépit des soupçons qu'ils lui inspiraient.
Ce résultat négatif de tant d’efforts et de tant de fatigues consternait Vasseur. 11 considérait comme des insultes personnelles les actes criminels commis sur le territoire dont la garde lui était confiée, et il songeait avec confusion qu'il ne pourrait tenir l la promesse qu’il avait faite à Daniel Ladrange. D'autre part , j les détachements de cavalerie annoncés pouvaient arriver d'un moment à l’autre et dérober à la gendarmerie l'honneur de quelque grande découverte. La considération du corps auquel il appartenait lui paraissait donc engagée dans ce conflit ; et a tous les autres stimulauls se joignait ainsi la jalousie du métier, pour exalter ses regrets et sa colère.
11 marchait en avant de ses compagnons, enveloppé de son grand manteau , qui lui couvrait une partie du visage. Ne voulant pas, sans une nécessité absolue, presser sou pauvre cheval
fpnisé, !1 Te laissait aller au pas, d’autant mieux que cette allure douce t'asorisait ses propres méditations. Cependant la réflexion ne nuisait en rien à sa vigilance; par intervalles il relevait la tête et promenait sur la campagne son regard inquisiteur.
Le temps était sombre et froid : les fers des chevaux résonnaient sur un sol sec, durci par la gelée. Un vent Apre soufflait par bouffées, apportant des grains de neige line et serrée, qui produisaient sur la chair nue l'effet d’autant d'aiguilles. Mais cette neige , sans mollesse et sans adhérence, 11e couvrait pas uniformément la terre; elle formait une espèce de poussière blanche et mobile qui s’accumulait seulement dans certains enfoncements du sol.
L’endroit où se trouvaient les voyageurs, à une lieue environ deMéréville, était une plaine que la route, bordée d'arbres, partageait à peu près en deux parties égales. Quelques buissons, quelques bouquets de bois, rompaient la monotonie de cette campagne solitaire , mais «'empêchaient pas de découvrir les Objets à une assez grande distance.
Au moment dont nous parlons, deux personnes seulement étaient en vue des cavaliers. L’une suivait la même route , et elle leur était apparue d'abord comme un point noir sur la surface blanchâtre du chemin. .Mais, en dépit de la lenteur de leurs chevaux, ils gagnaient rapidement sur elle, et ils purent bientôt reconnaî're une femme mal vêtue, marchant lentement, appuyée sur un bâton. Peu de minutes devaient s’écouler avant qu'ils se trouvassent côte â côte avec l'inconnue.
L'autre personnage était habillé en paysan et coiffé d'un chapeau à trois cornes. Il se dirigeait vers la grande route par un sentier qui la coupait. Il s’avançait d'un pas délibéré, et Vasseur avait combiné sa marche de telle sorte qu’il dût se rencontrer face à face avec ce quidam à l'angle des deux chemins.
Mais cette combinaison ne tarda pas à se trouver déjouée par l’événement. Sans doute le paysan qui recevait la neige et le vent en plein visage n'avait pas vu jusqu'alors les cavaliers qui le gue'taient au passage ; mais quand il fut à une centaine de pas de la route , il parut enfin les apercevoir. Cette rencontre n'avait certainement aucun charme pour lui , car il s'arrêta tout â coup, et, après cette courte hésitation, il se baissa derrière un pli du terrain , espérant peut-être n'avoir pas encore été remarqué.
Ce mouvement suspect n’échappa pas à l’œil de Yasseur. Le lieutenant étendit le bras vers l’endroit où le paysan venait de disparaître.
— Voici un particulier, dit-il à ses compagnons, qui ne doit pas avoir ia conscience bien nette; donnez-lui la chasse, vous
LES CHAUFFEUM
autres, et, si vous le prenez, ne le lâchez pas sans l’avoir bien confessé... Pour moi, je vais accoster cette espèce de mendiante qui marche là-bas devant nous, et m'informer de ce quelle peut être.
A peine cet ordre était-il donné que les gendarmes partaient au grand trot. Se voyant découvert, le paysan ne ji gea pas nécessaire d'attendre les cavaliers ; il se releva donc et prit lestement la fuite, à travers des terres labourées, où les chevaux harassés devaient avoir beaucoup de peine à l'atteindre.
Il s'ensuivit une chasse très-chaude et qui promettait des péripéties variées ; mais Vasseur ne s'amusa pas longtemps à ce spdctacle. Convaincu que ses hommes ne tarderaient pas à s'emparer du fugitif, malgré son agilité, au milieu de cette campagne découverte, il se mit en devoir, à son tour, de rejoindre la mendiante.
Mais quel fut son étonnement ! Pendant cette petite halte , la voyageuse était subitement devenue invisible. La route paraissait absolument déserte; rien ne se mouvait dans son immense étendue.
Où se trouvait donc la mendiante ? Comment cette femme, si faible et si chancelante tout à l'heure, était-elle parvenue à s'esquiver si promptement ? Dans tous les cas, elle ne pouvait être encore bien loin, et Vasseur, mettant son cheval au galop, essaya de retrouver ses traces.
Mais vainement dépassa-t-il la portion de la route où il l’avait aperçue la dernière fois et scruta-t-il du regard les champs et les haies du voisinage, la mendiante demeurait invisible.
— Morbleu! murmurait le brave militaire avec impatience, le diable ne peut pourtant l'avoir emportée!
Et, tournant bride, il revint sur ses pas afin d’examiner avec plus de soin les localités.
Cette fois ses recherches furent couronnées de succès. Au bord du chemin, sous une touffe de pruneliers épineux , il entrevit une personne couchée et immobile. Le grésil couvrait déjà ses vêtements ; on la confondait à distance avec le sol, et cette circonstance avait sans doute empêché Vasseur de la distinguer plus tôt.
11 arrêta son cheval en face d’elle et appela d'une voix forte :
— Ilolà! bonne femme !... Eh bien! est-ce que vous dormez î
On ne répondit pas, on ne bougea pas. Vasseur renouvela
son appel ; toujours même silence, même immobilité. Alors la soupçon lui vint que la mendiante, épuisée de lassitude et de besoin, avait été prise par le froid et avait perdu connaissance. Il s’empressa de mettre pied à terre , et il acquit la certitude que scs craintes étaient fondées.
LFS CHAUFFEURS
Celte femme avait l'Aspect le plus pitoyable. Ses pieds nus , déchirés par les cailJjux du chemin, étaient saignants sur la neige. Par-dessus le'* haillons qui la couvraient, elle portait un pauvre petit mantelr.t de laine, insuffisant pour la garantir contre les rigueurs de ',a saison. Son bâton était tombé à côté d’elle, et l'un de ses bras était comme raidi autour d'un léger paquet composant son bagage. Du reste, elle avait perdu tout sentiment, ses yeux étaient fermés , et le grésil s'amassait déjà , sans se fondre, sur sa figure glacée.
Vasseur , par tempérament comme par profession , ne s'émouvait pas facilement ; cependant il ne put se défendre d'une grande compassion en reconnaissant à quel déplorable état cette malheureuse créature était réduite. 11 se pencha vers elle avec intérêt, la secoua doucement et l’appela de nouveau. Elle resta longtemps sans donner signe de vie ; entin elle poussa un son faible et inarticulé, puis elle ouvrit les yeux. Mais son regant était terne, sans intelligence; bientôt même ses paupières se refermèrent, et elle retomba dans cet engourdissement profond qui, en pareil cas, est le signe d'une mort prochaine.
Cependant l'ofticier savait maintenant que cette femme respirait encore, et c’était un point important , car avec de prompts secours ils serait possible de la sauver. Il se dépouilla de son manteau et couvrit la mendiante de cet ample, et lourd vêtement. Puis tirant de sa poche un flacon qui contenait un peu d'eaude-vie, il en fit glisser deux ou trois gouttes entre les lèvres violettes de l'inconnue. Comme ses soins paraissaient insuffisants pour la rappeler à la vie. , il réfléchit aux moyens de lui procurer promptement des secours plus sérieux.
Il ne devait pas compter sur ses deux compagnons ; il les voyait en ce moment, à une grande distance, poursuivant toujours l’homme au tricorne, qui s'ingéniait à se faire battre dans les terrains les plus raboteux et les plus difficiles. I) ailleurs de quelle utilité auraient-ils elè dans les circonstances actuelles ? Le meilleur parti à prendre était de transporter l'inconnue dans une maison où l’on trouverait du feu et des aliments.
Heureusement, non loin de l’endroit où ils étaient, s’élevait au bord de la mute une petite habitation, isolée, avec un enclos et un jardin potager entourés de haies. Cette habitation, couverte en chaume, n'annonçait pas une grande aisance ; cependant Vasseur n'hésita pas. Il souleva la vagabonde enveloppée du manteau et la posa sur son épaule a'ec précaution ; puis traînant son cheval par la bride, il se dirigea vers la chaumière, aussi rapidement que le permettaient sou fardeau et ses lourdes bottes éperounées.
L'habitation , malgré son exiguïté , paraissait plus conforta-
Lie à mesure que l’on en approchait ; le jardin était bien cultivé ; des ruclies, soigneusement garnies avec de la paille aün de les préserver du froid, s’abritaient contre une muraille élevée; une chèvre, attachée à un arbre de l'enclos, bêlait en agitant sa lourde mamelle; une vache piétinait dans l'étable voisine. La maison elle-même paraissait propre , bien tenue , et véritablement son aspect n'avait rien qui pût repousser le voyageur.
Vasseur entortilla la bride, de son cheval autour d‘un anneaa de fer scellé dans la muraille; puis, sans prendre la peine de frapper, il leva ie loquet de la porte et entra.
La chaumière en dedans était simple et proprette, comme le promettait l'extéiieur, mais l’aisance s’y montrait d'une manière plus marquée encore. La planche au pain était bien garnie; un jambon et un quartier de lard pendaient au plafond. Le lit de serge verte , placé dans un coin, avait fort bonne mine, et un gros feu brûlait dans la cheminée. Au fond de la pièce, une seconde porte donnait sur la campagne; mais des bourrelets de paille empêchaient l’air de pénétrer par les fentes, en sorte qu’une température très-douce régnait dans cette salle.
Vasseur s'arrêta sur le seuil pour reconnaître à qui il avait affaire. Deux femmes composaient tout le personnel de l'habitation. L'une, jeune, active, robuste, était en train d'égoutter des fromages, produit de son industrie, et paraissait être la servaute. L'autre, beaucoup plus âgèe,avait une ligure douceet mélancolique; assise près d une fenêtre, elle tilait au rouet, quand cet envahissement subit de son domicile était venu l’interrompre ; c’était la maîtresse du logis.
Evhardi par ce qu’il voyait. Vasseur n’hésita plus à présenter sa requête d’humanité.
— Eh ! mes braves citoyennes, demanda-t-il avec assurance, ne pourriez- vous donner quelques secours à une pauvre créature que je viens de trouver mourante de froid et de besoin à «uelques pas d’ici?
El, sans attendre de réponse, il déposa délicatement son farieau devant le foyer.
Les deux femmes, en apprenant de quoi il s’agissait, se levèrent précipitamment.
— Bien soloniiers, citoyen, dit la maîtresse; allons, Marguerite, jette une autre bourrée dans ie feu. 11 reste une bouteille de vin; tu vas la faire chauffer et...
Elle s’interrompit brusquement.
— Citoyen Vasseur, reprit-elle avec émotion, est-ce bien vous ?
Vasseur, en s’entendant appeler par son nom, considéra l’hôtesse à son tour, et parut rassembler des souveuirs confus.
— Eh ! mais je ne me trompe pas, dit-il enfin d’un ton cordial ; c'est maîtresse Bernard, l'ancienne fermier# du Breuil. Ah ! maîtresse Bernard, nous nous sommes connus dans des temps Bien tri.- tes pour vous!... Ce fut une terrible nuit que celle où je vous vis pour la première fois dans votre maison pillée et dévastée par les bandits !
— Tous les temps ont été tristes pour moi, citoyen, répliqua la fermière avec mélancolie, et chaque jour amène sa douleur. A l'époque dont vous pariez, je croyais avoir épuisé toutes les souffrances, tous les dégoûts de la vie; il n'en était rien pourtant. Je venais alors de perdre une tille que j'aimais malgré ses fautes ; d’autres maux non moins cruels sont venus oepuis fondre sur moi. Le vol dent nous avions été victimes au Breuil, nous jeta dans une gêne extrême; une mauvaise année acheva de nous ruiner; il nous fallut quitter la ferme. Mon pauvre Bernard mourut de chagrin. Quant à moi, restée seule et sans ressources, je ne savais plus que devenir, quand les bonnes dames de Méréville et M. Daniel Ladrange, apprenant ma détresse, vinrent à mon secours. Ils ont racheté cette petite maison, qui appartenait autrefois à la nourrice du défunt marquis, ils l'ont munie de tout ce qui pouvait être nécessaire; j'y vivrais tranquille, maintenant surtout que mes bienfaiteurs se sont établis près de moi, si mes souvenirs pouvaient me laisser aucun bonheur, aucun repos.
Elle poussa un soupir.
— Allons! allons! maîtresse Bernard, il ne faut pas se plaindre, dit l’otBcier distraitement ; si malheureuse que vous soyez, vous pouvez encore, vous le voyez bien, rctiure service à plus malheureuse que vous !
— C'est vrai, citoyen Vasseur ; nous devons savoir nous résigner à la volonté de Dieu.
Pendant ce dialogue, les deux femmes n’étaient pas demeurées inactives. La servante s’occupait de raviver le feu et de faire chauffer du vin , tandis que la maîtresse frictionnait les mains et les pieds de la mendiante, afin de rétablir la circula- Tion du sang. Tout à coup elle examina la voyageuse, dont la flamme du loyer éclairait en plein le visage, et poussa un cri perçant.
— C’est Fanehette!,.. c’est ma fille! s’écria-t-elle en tombant à genoux.
C’était en effet la Grêlée, comme le lecteur l’a deviné sans doute, et la pauvre mère dévorait de caresses son enfant inanimée.
Vasseur et la servante contemplaient avec un respect mêlé
de pitié cette scène touchante. Enfin le militaire s’approcha de madame Bernard et lui dit amicalement: .
— (Test donc là cette tille que vous aviez perdue et que vous avez pleurée si longtemps?
— Oui, oui; c'est ma tille, c'est ma pauvre Fancbelte, répliqua la fermière avec transport; Dieu, qui savait combien je me reprochais mes rigueurs envers elle, a daigné enfin me la ren dre; Dieu soit béni! Si coupable qu’elle ait été, je lui pardonne ses fautes, comme son père les lui a pardonnées avant de mourir... La souffrance et le repentir purifient tout.
— Coupable! répéta le lieutenant de gendarmerie, dont ce mot venait de réveiller les instincts professionnels ; que voulez-vous dire, maîtresse Bernard?
A son tour, la fermière comprit l'interprétation fâcheuse que l’on pouvait tirer de ses paroles; elle répondit avec une présence d'esprit singulière:
— Quoi ! n’ est-elle pas coupable d’avoir écouté un séducteur, Savoir déshonoré notre nom ?
— Et ce séducteur, le connaissez-vous, citoyenne Bernard?
— Je n’ai jamais pu questionner Fanchette à ce sujet; son père, la voyant flétrie, l'a chassée par deux fois de chez lui sans vouloir l'entendre. Depuis ce temps elle a vécu misérablement, à en juger par l'état où je la trouve. Peut-être en apprenant que je vivais seule ici a t-elle voulu venir implorer encore mon pardon. Elle s’est mise en route par celte saison rigoureuse; mais, au moment d'arriver, la force et le courage lui auront manqué sans doute, et elle sera tombée d'épuisement à l'endroit où vous l'avez rencontrée. Voilà ce que je suppose, citoyen Vasseurl et ne m’endemandez pas davantage, car je ne sais plus rien sinon que ma fille m’est rendue... Et voyez , ajouta-t-elle avec une explosion de joie, elle reprend connaissance, elle rouvre les yeux... elle vivra pour être la consolation tfg ma vieillesse!
En effet, pendant celte conversation, à laquelle maîtresse Bernard n’était pas fâchée d'échapper, les soins des deux femmes ne s’étaient pas ralentis. Les traits de Fanchette se coloraient peu à peu ; le sang recommençait à circuler dans ses membres îngourdis. Cependant ses yeux hagards n'annonçaient encore aucune pensée, et ses lèvres ne pouvaient formuler aucun son.
— Portons-la sur le lit, maîtresse, dit Marguerite.
Fanchette, déjà réchauffée, fut installée dans le lit de sa
mère; elle se ranimait de plus en plus. Seulement il était à craindre que la réaction violente qui venait de s'opérer dans son organisation chétive ne déterminât la lièvre et peut-être le délire.
Vasseur, quoique touché de la position de la bonne maîtresse Bernard, n’étaitnar complètement édifié sur le comp'q >ie celte fille retrouvée d une manière si miraculeuse. 11 i.'OL-uIt, dans ce moment de crise, exprimer ses soupçons, mais i! ramassa le petit paquet de la mendiante et 1 ouvrit, espérant y trouver quelques papiers qui le renseigneraient sur la vie passée elles relations de la Grêlée. Le paquet contenait de pauvres vêtements d'enfant, enveloppés aveè un soin particulier comme de précieuses reliques.
D'où provenaient ces vêtements et comment étaient-ils en la possession de Fanchette? Tout d'abord, l’officier* de gendarmerie pensa qu'ils avaient pu être volés, et pendant que maîtresse Bernard allait et venait dans la chambre, il lui demanda si elle en soupçonnait l'origine.
— Ce sont peut-être les vêtements de son enfant, répliqua la fermière avec confusion.
— Elle a donc un enfant ? Mais alors, où est-il P
— Que sais-je! Elle n’aura pu le faire voyager par ce froid rigoureux; elle l'aura confié à quelque âme charitable, ou pputêtre, poussée par la misère, l’aura-t-elle placé dans un hospice, où nous irons le réclamer.
— Non, non, mère, il n’est pas à l’hospice, dit tout à coup une voix faible d,u fond de l'alcôve ; ils me l’ont tué parce qu’il ne voulait pas voler. Ah! mère! pourquoi m’as-tu repoussée autrefois avec mon fils?... il vivrait encore; ils n’eussent pas tué, sous mes yeux, mon pauvre petit gars bien-aimè!
Ces paroles, qui annonçaient un retour d'intelligence, frappèrent de surpi ise tous les assistants.
— Quoi! Fanchette, ma pauvre tille, demanda madame Bernard transportée, encourantàelle, m’as-tu donc enfin reconnue?
Mais Fanchelie s’était levée sur son séant et regardait avec une fixité de malade ou de folle le lieutenant Vasseur, qui continuait d'inventorier le contenu du paquet.
— Laissez cela, monsieur, je vous en prie,, dit-elle d'un tO£ suppliant; c'est tontee qui me reste de mon cher peliî. gars; c'est mon seul trésor. Rendez-rnoi ces effets, je ne veux plus m'en séparer; rendez-les-moi, et, en récompense, je vous dirai...
Elle se tut brusquement.
— Que me direz-vous, ma chère? demanda Vasseur en posant le paquet sur le lit.
Mais il sembla que cette brusque sommation d'un homme rei étude l'uniforme de gendarme eût rappelé la malheureuse créature £ elle-même. Elle s’empressa dp faire disparaître le précieux paquet dans les couvertures, et eiie retomba sur sa couche en murmurant :
— Moi! je ne saie rien... que pourrais-je dire? Mère, mère, protégez-moi !
— Fanebetle Bernard, je vous invite à expliquer...
— Eh ! citoyen Vasseur, dit la fermière, ne voyez-vous pas que la raison est partie? ce serait de la cruauté de tourmenter ma pauvre enfant dans l'état où elle est.
— C'est juste, reprit l'officier; ses aveux en ce moment n’auraient aucune espèce de valeur légale. Nous attendrons qu'elle soit p'.-jscalme pour l’interroger, si toutefois ses paroles ne sont pas le résultat de la fièvre... Ainsi donc, maîtresse Bernard, maintenant que vous avez retrouvé votre tille, vous allez la garder auprès de vous ?
— Oui, oui, je la garde, dit la pauvre mère, et j’essayerai de lui faire oublier ses malheurs passés. Oh ! n'est-ce pas Fanchette, poursuivit-elle en se penchant vers la malade, n'est-ce pas que nous ne nous quitterons plus jamais... jamais?
— Nous nous quitterons bientôt, mère, balbutia Fanchette; je ne suis venue ici que pour obtenir votre pat don... et puis mourir.
— Allons! dit Vasseur en faisant ses préparatifs de départ, je laisse cette pauvre créature à vos soins maternels. Un peu plus tard, je lui ferai subir un interrogatoire. Sans doute ses aveux ne méritent pas plus d’attention que les rêves d’un malade, mais je ne dois rien négliger.
II remit son manteau, et il allait sortir, lorsqu'un bruit de pas précipités se lit entendre au dehors; puis la porte qui donnait sur la campagne s'ouvritimpétueusement, et un homme tout effaré entra dans la maison en disant d'une voix haletante :
— Bonnes gens, je suis poursuivi. .Ne me trahissez pas.
Sans attendre de réponse, il se dirigeait vers l'autre porte
qui donnait sur la route, quand Vasseur se plaça devant lui, le saisit au collet, et lui dit d un ton railleur :
— Un moment, l'ami ! Vous m'accorderez bien quelques minutes de conversation.
Rien n'égala la stupéfaction de l'inconnu quand i! s'aperçut que pour éviter un danger il s’était exposé à un danger plus grand ; mais prompt à recouvrer sa présence d esprit, il essaya de profiter du premier moment de surprise pour s'enfuir. Les mains vigoureuses de Vasseur, qui le serraient comme des étaux, le convainquirent de l'inutilité de ses efforts; cessant alors toute résistance, il annonça qu'il se rendait.
Le prisonnier était l'homme au chapeau à trois cornes à qui les gendarmes v enaient de donner la chasse dans la plaine ; c ètait le Borgue-de-Jouy.
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