LA REVANCHE DE VASSBOH
Le Borgne-de-Jouy revenait de Guendreville, où il était allé porter au Rouge-d'Auneau les ordres du Beau-François, et il se dirigeait vers le rendez-vous commun de la Muette quand il s’était laissé surprendre par les gendarmes. Un moment il avait espéré leur échapper par sou agilité, par son adresse à proliter de tous les accidents du terrain; mais les cavaliers étaient patients autant qu'opiniâtres, et le fugitif, relancé de gîte en gîte, épuisé, hors d'haleine, n'avait plus songé, comme une hèle aux abois, qu'à se réfugier dans le premier asile qui s était trouvé sur son chemin.
Sa contenance était donc assez piteuse tandis que l’officier l’examinait d'un air narquois. Néanmoins le Borgne, malgré son apparente soumission, rêvait peut-être encore à quelque moyen de tromper la surveillance de Vasseur; mais son espérance à cet égard ne dura pas longtemps. Les deux portes qui donnaient, l'une sur la route, ! autre sur la campagne, s'ouvrirent presque simultanément, et à chaque ouverture apparut la ligure d’un gendarme.
— Est-il pris, mon lieutenant ? demanda l’un d'eux.
— L'avez-vous pincé ? demanda l'autre.
— Nous le tenons, répliqua Vasseur ; que chacun de vous garde sa porte et ne laisse sortir personne sans mon ordre exprès. J’ai dans l'idée que nous venons de faire une excellente capture.
— Compris, mon officier.
— Suffit, mon lieutenant.
Les deux portes se refermèrent, et l’on pouvait être sûr qu3 les militaires ne manqueraient pas à leur consigne.
11 n'en fallait pas tant ; le B..rgne-de-Jouy, de complexion faible et délicate, sentait très-bien que le robuste Vasseur eût suffi seul pour le tenir en respect. Il n'avait plus désor mais de ressources que dans cette subtilité d'esprit qui l'avait tait surnommer général Finfin parmi ses égaux. Il s'assit sur un escabeau, près du leu, avec une résignation feinte, et dit tranquillement :
— Bon Dieu ! citoyen officier, que me voulez-vous donc ? Je suis un pauvre diable tout à fait inolTeusif, et je ne devine pas ' pourquoi l’on me persécute ainsi.
Vasseur sourit, et posant son doigt sur l’épaule du prisonnier:
— Vous vous appelez Germain Bonscaut, surnommé le Borgne-de-Jouv, dit-il froidement \ vous êtes journalier, mendiant, vagabond...’ et ce que l'on voudra; nous nous sommes déjà rencontrés, n’esl-il pas vrai, l'ami ?
Le Burgne-de-Jouyrasta stupéfait en se voyant si bien connu.
— Vous avez bonne mémoire, citoyen, dit-ii avec amertume.
— Oui, oui, ma mémoire est assez bonne, et vous êtes de ,
;es gens que l’on n’oublie pas. D'ailleurs, il y a longtemps que je vous cherche, citoyen Borgne-de-Jouy, et je suis enchanté de pouvoir enfin renouer connaissance avec vous. .>
Ce désir ne paraissait pas réciproque de la part du Borgnede-Jouy, qui fit une triste grimace. 1
— Mats enfin, citoyen officier, reprit-il en essayant de montrer quelque fermeté, qu'attendez-vous de moi ? L'a justice n'a rien à me dire, et si vous désirez voir mon passe-port.
Il tira de sa poche un papier crasseux et le lendit à Vasseur; celui-ci jeta uu regard distrait sur dette pièce, qui était en bonne forme.
— Oui, oui, je sais, murmura-t-il; des gens d’une certaine espèce ont toujours des papiers parfaitement en règle... C'est fort bien, poursuivit-il en rendant le passe port au prisonnier; mais alors pourquoi vous êtes vous enfui quand vous nous avez aperçus de loin ?
' — Dame ! ciloyen lieutenant, sans vous offenser, il arrive souvent que vous chicanez sur ceci et sur cela ; et, ma foi ! le plus sûr est de ne pas entrer en conversation avec vous... Mais on n'a rien à me reprocher, vous pouvez m’en croire; et si vous voulez me fouiller...
— Ban, hou! vous seriez trop prudent sans doute pour porter sur vous quelque chose de suspect. Nous verrons pourtant... En attendant, pourriez-vous me dire oit vous avez passé la nuit dernière ?
— A Méréville, mon officier, chez une vieille femme qui m’a donné le gîte dans son étable.
A quelle heure êtes- vous arrivé chez elle ?
— Je ne sais pas trop... 11 était peut-être un peu tard.
Et d'où veniez-vous, en dernier lieu ?
— D Orgères.
— Alors vous avez dû vous trouver sur la route à peu près fu moment où des malfaiteurs ont tenté d'arrêter le notaire Laforêt... Vous ne sauriez le nier.
Le Borgne fut confondu de l’adresse gvec laquelle on était arrivé à cette conclusion. Cependant il jura ses grands dieux qu’il n’avait eu connaissance de l’alteclat en question que par les propos des gens du pays.
— C'est ce que nous verrons, répéta Vasseur ; maintenant, antre chose... Vous rappelez-vous que je vous ai déjà rencontré à la terme du Breuil, le lendemain du criuie commis au château de >.e nom ?
— C’est une circonstance qu'il n'esl pas facile d'oublier, répliqua le Borgne d’un ton patelin; ah! citoyen, quel malheur que l'on m'eût enfermé dans l'étable avec un autre brave garçon qui se trouvait là! Nous serions allés au secours de ces pauvres gens... Mais ne m’a-t-on pas dit, poursuivit-il avec une ” apparente naïveté, que le crime avait été commis par des gendarmes ?
— Il a été commis par des scélérats déguisés en gendarmes. Retiens ta langue, drôle !
— Je croyais pourtant... Enfin, vous savez, citoyen, qu’aucune charge' ne s'éleva contre celui qui m'accompagnait.
— Un marchand forain à qui l'on donne dans la plaine le nom de Beau-François. Mais si je ne me trompe, vous disiez alors que vous ne le connaissiez pas?
— Nous avons fait connaissance depuis ce temps-là. Un digne homme, citoyen officier; un homme comme il faut, et de bonnes manières. Il est tort lié avec le directeur du jury dé Chartres, le citoyen Daniel Ladrange ; on les voit toujours ensemble... Aussi je crois pouvoir me réclamer du magistrat auprès de vous, car je suis au mieux avec le Beau-François, et vous savez le proverbe: « Les amis de nos amis sont nos amis.»
Vasseur n’ignorait pas que celle liaison de Daniel Ladrange et <ki personnage connu sous le nom de Beau-François était réelle, puisqu'elle avait été pour lui l'occasion d'une verte réprimande, quelques mois auparavant; cependant, il y avait dans ce rapprochement entre deux personnes, si différentes à tous égards, quelque chose qui froissait son esprit droit et loyal.
Il fronça le sourcil et mâchonna sa grosse moustache d uu air de réflexion. Enfin, il dit brusquement:
— Ne vous avisez plus de parler aussi familièrement d'un magistrat haut placé, qui est mon chef et qui bientôt prononcera sur votre sort... Quant à l'autre, votre ami, ce citoyen Beau- François, je ne serais pas fâché d'avoir quelques renseignements sur son compte... Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu?
— Pas plus tard que la nuit dernière, répliqua le Borgne-de Jouy.
— Ah ! ah ! est-ce que par hasard il aurait couché encore dans l'étable, comme vous?
— Non, lieutenant, car il a couché au château de Mérèviile, chez !e citoyen Ladrange.
Vasseur frappa du pied.
— Pour le coup, vous mentez, l’ami, j’en suis sûr! s’écriat-il ; j'étais hier au soir chez le citoyen Ladrange, et je n’y ai pas vu la personne dont vous parlez.
— Et pourquoi n’y serait-elle pas venue après votre départ ? Je ne pense pas que sa présence au chûieau fut un secret; prenez des informations, et vous verrez que le citoyen Beau-François a passé la uuil dernière au château de Mérèville, j'en suis sûr à mon tour.
Cette fois on eût dit que le brave Vasseur était complètement désorienté; il se mit à se promener dans la chambre, d'un pas rapide, se frappa le.front, comme s’iT eût vainement cherche le mot d une énigme insoluble. Les femmes restaient immobiles à l’autre extrémité de la chambre, et l’on entendait seulement le bruit de leur respiration oppressée. Le Eorgne-de-Jouy, enchanté de son succès, se frottait les mains, quand Vassseur s'arrêta tout ù coup devant lui :
— Vous ne m'échapperez pas ainsi, Germain Boescaut, reprit-il, et vous n’avez pas encore sujet de vous réjouir. Ce qui concerne ce citoyen Beau-François sera éclairci et expliqué plus tard ; c’est seulement de vous qu'il s’agit en ce moment... Or» je suis fondé à croire, malgré vos dénégations, que vous u’êtes pas étranger aux méfaits qui désolent ce département et les départements voisins depuis plusieurs années. Lors de l’épou*vantable évènement du Breuil , je vous trouvai près du crime* etjeconçusalorsdessoupçonsqui prennent maintenant une nouvelle force. Vous venez d'avouer vous-même qu'hier au soir, à l’heure ù peu près où un attentatavait lieu surlegrand chemin, vous arriviez à Mérèville, et ces deux faits présentent une concordance qui n’est pas à votre avantage. Eufin, tout à l'heure, votre fuite soudaine à la vue de notre uniforme prouve que vous pensiez avoir à craindre tout contact avec la justice. Considérant d'autre part que vous êtes un vagabond sans moyens d'exisrtence, je ne peux vous laisser aller avant qu’on n'ait soigneuse.mentexaminè votre conduite et votre moralité. En conséquence* je vous arrête au nom de la loi et vous allez me suivre.
Le Borgne-de-Jouy avait plus d'impudence et d’ellïonterie que de véritable courage.
— Citoyen officier, dfl-il d’un air d'angoisse, je vous assure fque vous vous trompez sur mon compte; je suis iunocent comme J enfant qui vient de naître.
— Ça ne prendra pas, l'ami ; pensrz-vous me donnerle change au moyen de simples protestations 0 J’ai de vous la plus mau^ vaise opinion, je vous en avert.s, e* nous saurons bientôt si je me suis trompé... Tenez, Germain Bouscaut, poursuivit Yas*seur en tixant sur le prisonnier son regard pénétrant, au lieu
de vous livrer à des mensonges et à des lamentations inutiles, faites des aveux et méritez ainsi l'indulgence de l’autorité. Le gouvernement est enfin décidé à prendre les mesures les plus énergiques afin de réprimer le brigandage dans ce pays. Des troupes sont en marche pour venir prêter main-forte à la gendarmerie. Des ordres vont arriver dans toutes les communes; les gardes nationales prendront les armes, et nul ne passera sur les routes sans avoir donné des garanties sur sou compte. On. va opérer des battues dan* les bois du voisinage ; on arrêtera tous les vagabonds, dans les cabarets et dans les gîtes de fermes. Il ne reste aucun espoir aux scélérats de pouvoir se soustraire aux recherches de la justice.
Le Borgne-de-Jouy avait eu effet entendu parler déjà des moyens vigoureux qu on allait mettre en usage contre scs complices, et l'affirmation de Vasseur devait lui donner à penser. Aussi, malgré sa finesse, ne put-il cacher sa frayeur croissante.
Mais alors iis sont perdus, balbulia-t-il avec égarement, perdus sans ressource !
— Qui donc?
— Eux]... les autres... ces brigands dont vous parlez.
L’officier vit son auditeur ébranlé, et il redoubla d’c£fort3
pour l’amener à des aveux complels.
— Oui, iis sont perdus, poursuivit-il, et les premiers que nous prendrons ne manqueront pas de dénoncer tous les autres, car on accordera la vie sauve à celui qui aura fait des révélations importantes, fût-il lui- même coupable des crimes les plus noirs.
Le Borgne-de-Jouy se taisait toujours, mais évidemment il luttait contre lui-même.
— 11 y a surtout un point, continua Vasseur, qui toucherait particulièrementl’autorité. L’association dont il s’agit doit avoir un chef -habile, plein d’activité et de prudence, qui la dirige avec un art infernal. On veut connaître et atteindre ce chef à tout prix. A celui qui nous fournirait les moyens de i ari èier, on accorderait certainement, en outre de l'indulgence dont je parlais tout à l’heure, une récompense considérable.
— Une récompense! s’écria le Borgne-de-Jouy.
Il était vaincu, et il ouvrait déjà la bouche pour faire à Vasseur la réponse tant alteudue, quand une voix creuse et haletante s'éleva derrière lui: v
— Traître! menteur! lâche ! disait-on ; malheur, malheur à toi si tu le dénonces!
Le lieutenant Vasseur, absorbé par l'intérêt puissant de cette conversation, avait complètement oublié les femmes qui se trouvaient à l’autre extrémité de la chambre, et le Borgne-dc Jouy
LES CflAEFFEURS
s'élait levé précipitamment. Il s’approcha du lit et reconnut Fao.chette, qui appuyée sur son coude, le regardait d'un œil égaré.
— La Grêlée! s’écria-t-il avec surprise ; que fait-elle ici?
— Il n'y a pas sujet de s'étonner qu’une tille soit revenue dans la maison de sa mère! dit la fermière.
— Tiens, tiens! reprit leBorg.ie-de-Joi:y, et maîtresse Bernard qui a quitté ia ferme du Breuil et qui se trouve être la mère de la Grêlée !... Que diable signifie tout ceci ? •
— Cela signifie, Germain Bouscaut, dit Vasseur, prompt à profiter de la c irconsiauce, que d'autres personnes, dans cette maison même peuvent être disposées à vous ravir le mérite et les avantages de ia franchise.
— Non, non, cela, est faux ! s’écria Fanchelte avec l'énergie que donne la lièvre, je ne le trahirai pas... je ne sais rien... je ne dirai rien... Il est cause de tous mes maux ; il est cause de l’abandon, de la misère et de la honte où je vis depuis le jour ou mon père m'a chassée et maudite; il m'a humiliée, outragée, frappée ; il me méprise, il me hait ; il m'a tué mon enfant, mon pauvre enfant, qui ne voulait pas voler... et pourtant je ne le trahirai pas, je ne veux pas qu'on le trahisse... je l'ai aimé, je l’aime encore ! Ko punition de toutes mes fautes, je suis condamnée à l’aimer jusqu, à mon dernier soupir!
Elle se tordait sur son lit, les cheveux épars.
— Malheureuse, malheureuse ! murmurait maîtresse Bernard avec 'épouvante, en cherchant à la calmer ; songe donc à ce que tu dis. On pourrait croire que toi-même...
Et elle ajouta plus bas :
— Prends garde, ma tille, prends garde, je t’en conjure !
— Mère, dit la Grêlée tout haut, je n’ai plus rien.à craindre! crois-tu donc que j'aurais osé revenir près de toi si je n'avais senti que mon heure dernière èlait proche ?.. Laisse-les faire ; ils ne peuvent plus rien ajouter à ma dégradation et à ma souffrance ; je vais bientôt leur échapper, et toi qui m'aimes, pauvre mère, prie Dieu que ce soit bientôt.
— Je commences craindre que ce soit le vœu le plus ardent que je doive former pour toi et pour moi ! dit la fermière avec désespoir ; j'avais voulu oublier... je me souviens maintenant !
Vasseur avait entendu imparfaitement ce dialogue; cependant il s’approcha de la Grêlée et lui dit d un ton sévère.
— Vous avez parlé, Fanchelte Bernard, d'un enfant qu'on vous aurait enlevé e^ qui aurait péri par un crime. Vous devez avoir à cœur de venger cet enfant, et je vous somme...
— Paix ! vous ne saurez rien. Coupez-iv.oi en morceaux, tuez-moi, mais vous ne saurez rien de lui.
—Cependant il a taé votre enfant! dit l officier à tout hasard.
— Qui vous l’a dit? vous y étiez donc ? Oh! ce fut une terrible nuit! J'étais cachée dans les bois, j'attendais mon fils; tout à coup, au milieu du silence, s’éleva une voix plaintive qui criait : « Mèrel'au secours ! au secours ! » Je m’élançai comme une folle; mais un coup de pistolet retentit, et quand j’arrivai..
La Grêlée s’arrêta un moment, comme si elle était en proie à quelque horrible vision; puis elle s'écria avec uue expression effrayante:'
— Oh '.‘mon enfant! mon pauvre petit gars !
Elle se roula sur sa couche, en proie à de violentes convulsions; elle ne prononçait plus que des paroles inintelligibles etsanssuite. Madame Bernard et la servante s’empressèrent de la secourir, etbientôtclle tomba dans un anéantissement profond.
Le lieutenant Vasseur, n’ayant aucune idée des événements auxquels Fanchetle avait (ait allusion, ne pouvait voir dans ces disequrs que des divagations fiévreuses ; mais le Borgne-de- Jouy, mieux instruit, ne douta pas que la Grêlée, volontairement ou involontairement, ne finît par trahir le secret de la bande. Cette considération acheva de le décider.
— Cette pauvre femme ne sait ce qu’elle dit, reprit-il, et elle parle d’une foule de choses qui n’ont aucun rapport avec l’affaire en question. Je puis vous donner des renseignements qui vous intéresseront davanlage. Mais avant tout, entendonsnous bien, citoyen officier, sur les conditions que je mets à mes révélations : d’abord la vie sauve, ce qui ri’esl que justice, car
I 'e prouverai que si j’ai assisté comme témoin à un grand Horaire d’assassinats, je n’ai jamais frappé moi-même ; ensuile toute l’indulgence possible pour des peccadilles de vol et de friponnerie dont je compte m’accuser sans restriction, car je ne me donne pas pour un saint; enfin une somme d’argent que nous déterminerons plus tard, attendu que vous aurez encore pendant longtemps besoin de mes services.
— J’engage ma parole d’homme d’honneur et de miiitaire,
dit V asseur, que toutes ces conditions seront remplies
pourvu, ajouta-t-il avec réserve, que vos aveux aient une importance réelle. /
— Us sont mille fois plus importants que vous ne pourriez le croire, et vous faites un marché d’or. Mais allons, il n’y a plus à hésiter... vous allez tout apprendre.
Le Borgne-de-Jouy, ou plutôt Germain Bouscaut, quoique fort jeune encore, était un des membres les plus anciens de la -bande. 11 avait quitté, à l’âge, de dix ans, ia manufacture de toiles peintes de Jouv, où il avait ét,é placé comme apprenti, et il avait appris le vol sous'Jacques-dc-Pithiviers, dont ii était l un des meilleurs d/ives. Poltron par tempérament, il inspirait
une sorte de défiance à ses complices ; mais la souplesse de sop esprit l'avait rendu précieux dans le conseil, au milieu des brutes sanguinaires qui formaient la majorité. Il était donc initié à tous les secrets de la bande, à son organisation uions* trueuse. à ses traditions, à l'histoire des crimes qu elle avait commis, et il se mit à détailler avec une espèce de complaisance orgueilleuse les horreurs dont il avait connaissance oa même dont il s'était trouvé témoin.
En écoutant cet abominable récit, l'officier de gendarmerie, quoique habitué à des confessions de cette nature, était frappé de stupeur; et la joie qu'il éprouvait de pouvoir bientôt opposer une digue aux dévastations de cette horde de brigands s'effaçait devant l'étonnement, la douleur et l'indignation que lui inspirait leur longue impunité. En apprenant que le nombre des scélérats d'Orgères s’élevait à plusieurs centaines.ilbonditsursa chaise:
— Morbleu ! dit-il, sur tant de coquins, moi. Vasseur, je n'ai pu jusquici en arrêter un seul? Je mérite d'être fusillé comme uncapon...ll est vrai qu’ils se cachent.ilssontsi lâches !
Cette colère du lieutenant semblait beaucoup divertir le Borgne-de-Jouy, qui racontait ces terribles'choses d’un ton léger et railleur, comme s’il se fût agi des évènements les plus sim*pies du monde.
—Allons ! allons ! calmez-vous ; vous en avez sans douiearrêtè plus d'un pendant ces dernières années, mais vous avez toujours été forcé de les relâcher pour un motif ou pour un autre. Notre chef, le Meg, comme nous l'appelons, est un rusé compère, et il a fait la leçon à chacun de nous. Quant à la lâ«> clietè dont vous accusez nos gens, citoyen officier, ne vous y fiez pas trop ; vous ne les tenez pas encore, et ils vous donneront, croyez-moi, du fil à retordre. Au moment où je vous parle, la plus grande partie de la bande doit être réunie dans les bois, à quelques lieues d'ici, pour une expédition qui, si l’on en juge par les préparatifs, sera formidable. On ne se cachera plus, on incendiera. Le Meg ne boudera pas, je. vous le garantis, et les autres ne pourront s'empêcher de le suivre.
— Eh bien ! nous nous verrons face à face avant peu, répli- 1 qua Vasseur avec assurance ; mais vous ne m'avez pas encore v nommé ce Meg si redoutable.
— Vous le connaissez ; c'est le Dersonnage dont nous parlions tout à l’heure, c’est le Beau-François
— Quoi ! ce marchand colporteur qui se trouvait avec vous â la ferme du Breuil ! De par tous les diables ! je m'en doutais !
—Dans cette affaire, j’avais été envoyé en avant comme éclaireur, pour fournir à la bande les indications nécessaires. Mais, comme le Beau-François et moi nous avions été vus la veille au
soir à la ferme, nous ne pûmes pas, le coup terminé, nous retirer avec les autres, car notre disparition subite eût donné des soupçons. Nous nous fîmes donc attacher et enfermer dans l'étable, afin de laisser croire que nous avions subi le sort des gens de la ferme. La ruse était excellente, mais votre défiance pensa tout perdre : qualité moi, je n'ai jamais eu si grand’peur.
— Oui, je me souviens de cette circonstance, répliqua Vas^
seur, tout pensif ; si j'ai bonne mémoire, ce fut le citoyen La« drange qui intercéda pour vous et m'obligea de respecter rigoureusement la légalité. *'
— C'est vrai; aussi le Beau-François l'en récompensa- t-il deux jours après, au passage du bac, lorsqu’il vous escamota si lestement vos prisonniers. Je n'ai jamais su nettement pourquoi le Beau-François s’était exposé à ce danger, car la reconnaissance n'est pas son fort; et à moins...
— C'est bon, interrompit Vasseur brusquement; tout ceci sera éclairci sans doute... Prétendriez-vous, insolent, que le citoyen Ladrange saurait la vérité au sujet de cet infâme chef de brigands?
— Dame! écoutez donc; il lui a donné l’hospitalité la nuit dernière, dit le Borgne-de-Jouy
L’officier de gendarmerie lui imposa silence et resta un moment plongé dans de sombres réflexions.
— N importe ! dit-il enfin en se levant, mon devoir, Germain Bonscaut, m'oblige à vous conduire sur-le-champ devant le citoyen Ladrange, afin que vous renouveliez en sa présence vos déclarations. Je ne saurais prendre sur moi la responsabilité des mesures exigées par les circonstances, et nous n'avons pas un instant à perdre pour retourner à Méréville.
— Comme vous voudrez, répliqua le Borgne d’un air demécontentement; mais j’aurais prélèrè que l'on me conduisît devant toute autre personne que devant un ami avoué de notre terrible chef.
Yasseur fit un mouvement de colère ; puis, désignant le lit oü Fancbette demeurait inanimée, malgré les soins empressés de sa mère et delà servante, il demanda basau Borgne-de-Jouy:
Et cette femme, vous la connaissez donc ?
— C'est la Grêlée, elle était de la bande ; mais n’a pas, que je sache, assisté aux expéditions, car on se défiait d'elle. Toutefois, elle disait vrai quand elle accusait le Beau-François de lui avoir tué sou enfant, le Pelit-Gars-d'Elrechy ; j'étais témoin du fait.
— Chut ! vous conterez cela au juge ; il n'est pas nécessaire maintenant de tourmenter ces pauvres créatures.
Vasseur, s’adressant ensuite à la fermière, qui testait morne et silencieuse en face de Fancüetle : ,
— Citoyenne Bernard, lui dit-il, en arrivant à Mérôviile je vais vous envoyer un médecin, et sans doute votre fiüe ne tardera pas à se rétablir. Comme elle peut donner à la justice des éclaircissements précieux, je compte que vous ne la laisserez pas s’éloigner avant dem'avoirvu. Vous m’en endez, citoyenne; vous seriez responsable des conséquences d’un départ furtif, et vous êtes trop honnête femme pour vouloir priver là justice de renseignements qui importent à la sûreté de tout ie pays.
Malgré le ton de douceur de cette requête, la fermière sentit qu'au fond c'était un ordre.
— C’est bien, citoyen Vasseur, répondit-elle avec accablement; mais n’espèrez plus tirer d'elle aucun éclaircissement... Itegardez-ia ; dans une heure elle u’existera plus.
En effet, tous les signes d’une fin prochaine se montraient déjà sur les traits décomposés de la malheureuse Fanchette, dont les fautes avaient eu un si cruel châtiment.
— Je ne me plains pas, répéta la pauvre mère d'une voix
sourde; qu’elle meure ! Sa mort sera désormais un bienfait pour elle et pour moi !... En la revoyant d’abord, j'avais oublié certaines circonstances du passé, ou plutôt j'avais voulu me persuader que j’étais dans l’erreur. Je sais maintenant qu’il eût mieux valu qu elle ne fût jamais née l —
Elle se voila la tète de son tablier, et elle pleura longuement, mais en silence.
Vasseur ne pouvait lui offrir les consolations que son bon cœur lui eût suggérées dans us autre moment ; le temps [tressait, il appela les gendarmes 'qui gardaient les portes et leur ordonna de s'emparer du Borgne-de-Jouy. Us le fouillèrent d'abord pour s’assurer qu'il n’avait aucune arme cachée ; le prisonnier les laissa faire patiemment. Mais quand on voulut lui mettre des chaînes et menottes, selon l’usage, il protesta de toutes ses forces.
— C'est une rigueur inutile, dit-il ; quel interet aurais-je à m’enfuir maintenant? Le bruit de ma trahison va se répandre ; je ne vous aurais pas quitté d'un quart d'heure que je serais assassiné par les gens de la bande. Ma surete, au contraire, m gbiigeà me tenir le plus près possible de vous; si vous ne me gardiez pas bien, tout serait bientôt fini pour moi.
Malgré ces protestations, le prisonnier était de trop grande importance pour que l’on ne prit pas à son égard toutes les précautions imaginables. Le Borgne-de Jouy se résigna donc à sc laisser enchaîner: puis la troupe quitta la maison, oirsamlépari fut presque inapervu, et où régnait déjà un silence de mort
On se dirigea rapidement vers Mêrêville ; le jour commençait à baisserai il était urgent d'arriver avant la nuit. Le Borgnede-Jouy marchait à pied entre les deux gerdarmes d'escorte qui le surveiiiaient étroitement. Le lieutenant Vasseur venait seul en arrière , et , à son air préoccupé, à son front chargé d'inquiétude, il était facile de reconnaître que la joie de son succès était largement compensée par des soucis d’un autre genre.
. Plus il songeait, en effet, aux rapports d'intimité qui existaient entre Daniel Ladrange et le chef de la bande d’Orgères, plus il lui semblait impossible que le magistrat ignorât réellement ce qu'était le Beau-François. 11 s'efforçait de chasser cette pensée, mais, en dépit delui-même, tous ses raisonnements le ramenaient >
au même résultat. 11 s'agitait sur son cheval avec une anxiété visible, et, malgré le froid, son visage était baigné de sueur
— Bah! se dit-il enfin, attendons ce qui arrivera. J'ai toujours connu ie citoyen Ladrange pour un honnête homme ; je lui ai personnellement des obligations, et je ne puis croire aux fâcheuses apparences qui l'accusent... Sans doute tout s'arrangera facilement; sinon... ch bien! je ferai mon devoir, fùt-ce envers Satan en personne!
Et il ne songea plus qu’à presser la marche de la troupe. s VIII