UNE SOIRÉE DE NOCES
En approchant de Méréville, Vasseur et ses compagnons entendirent un bruit de voix et de chevaux qui témoignaient d'une agitation inaccoutumée dans celte paisible bourgade. Aussitôt qu'on eut dépassé les premières maisons, il fut facile d’en reconnaître la cause. Un détachement de hussards, composé d’une quarantaine de cavaliers et commandé pâr un sous-lieutenant, venait d'arriver et avait fait halte sur la place de l'église. Los habitants, attirés par ce spectacle nouveau pour eux, accouraient de toutes parts, et, malgré le vent de bise, pas un enfant du village n’était resté au coin du leu. Au milieu de cette affluence, les hussards avaient mis pied à terre ; le maire et son adjoint leur distribuaient des billets de logement, le détachement devant passer au moins une nuit à Méréville.
La vue de ces cavaliers qui, en tout autre moment, n’eût pas manqué d’exçiter au plus haut point la jalousie de Vasseur, causa une joie extrême au digne officier. Il sentait fort bien, en effet, malgré son incontestable bravoure, qu’avec les sept ou huit gendarmes dont il pouvait disposer, il lui était impossible de lutter avantageusement contre la bande nombreuse et bien
armée du Beau-François. Aussi n'essaya-t-il pas de cacher s* satisfaction , et jeta-t-il un regard de triomphe sur le Borgnede-Jouy, qui de son côté, en voyant le danger dont ses anciens complices étaient menacés , paraissait fort s’applaudir de sa trahison. . , ,
Les gendarmes et leur prisonnier enchaîné firent diversion à l’admiration des habitants de Mérèville pour les plumets éclatants, les pelisses bleu de ciel, à boutons argentés, que portaient les hussards. L’attention se coneentrasur les nouveaux venus et les exclamations qui s'élevaient autour d eux témoignaient de l’immense intérêt que la population de Mérèville, comme toutes les populations avoisinantes, prenait à ce déploiement de force militaire. '
— En voilà donc enfin un de coffré! s’écria une vieille femme en montrant le poing au prisonnier; toi, du moins, tu ne pourras plus de sitôt nous voler et nous assassiner.
— Parlez-moi du lieutenant Vasseur, disait un gros bonnet du pays; il a le nez fin .allez ! Et maintenant qu’il est sur la voie, n'ayez pas peur qu'il laisse à ces scélérats un moment de repos ; il les attrapera tous, je vous le garantis.
— Ma foi ! c'est un fier luron, que le citoyen Vasseur !
L’officier de gendarmerie n'était pas insensible à ces flatteries populaires. Pendant qu’il les écoutait avec quelque complaisance, une voix s'écria dans lafoule, du ton delà consteinalion :
— Miséricorde Ic’estle Borgne-de-Jouy qui s’est fait prendre !
• Si prompt qu’eût été Vasseur à se retourner, il lui fut imposeible de découvrir qui avait prononcé ces paroles.
Il vint à son tour mettre pied à terre sur la place, et il fut rejoint aussitôt par quatre ou cinq autres gendarmes de sa compagnie, qui l'attendaient depuis plusieurs heures à Méréville, pour lui faire leurs rapports et prendre ses ordres. Pendant qu’il les écoutait distraitement, un jeune officier de hussards, à l'air franc et ouvert, pénétra dans le cercle qui s'était formé autour de lui. Après avoir salué militairement, il s'annonça comme le lieutenant Thénard, commandant le détachement.
— Par ordre supérieur, citoyen, dit-il à Vasseur, je dois me mettre avec mes hommes à votre disposition pour le service dont vous êtes chargé... Et comme je connais de réputation le lieutenant Vasseur, il peut être assuré de mon concours dévoué.
— Merci, dit Vasseur avec non moins de franchise ; ma foi j c’est du fond du cœur que je vous dis: « Soyez le bieuvenu. »
El les deux militaires échangèrent une poignée de main.
— A en juger par le soin que vous prenez de ce gaillard-là, demanda le hussard en désignant le Borgue-de-Jouy, c’est une capture importante P
LES CHADPFEDRS 339
— Très-importante , et peut-être vos hommes ainsi que les miens ne passeront-ils pas cette nuit dans des lits.
— Nous sommes tout prêts, dit le jeune et bouillant officier. Ferais je sonner à cheval ? nos bêtes u’ont pas mangé, mais 1 elles mangeront plus tard. Et quant à nous, ma foi! nous nous' serrerons le ventre l
— Il n’estpas nécessaire de tant se presser, dit Vasseur en; souriant ; il faut que je me rende au château pour affaire ur-t. fiente. Vos hussards et mes gendarmes peuvent donc panser les chevaux et prendre eux-mêmes leur repas dans les logements qui leur seront assignés ; mais que tout le monde se tienne prêt à se remettre en selle dans deux heures. Quant à vous, citoyen, aussitôt que vous aurez rempli votre service ici, je vous prie de venir me rejoindre au château. Le directeur du jury et moi nous aurbns à nous concerter avec vous.
— il suffit, lieutenant.
Vasseur laissa les chevaux au village; il devait se rendre à pied au château, avec quatre gendarmes également à pied, chargés de la garde du Borgne-de-Jouy. Au moment de partir, il rappela le lieutenant Thénard.
— Pour des motifs de service, lui dit-il à l’oreille, vous n'avez ici d'ordres à recevoir que de moi... Et si un magistrat, quel qu'il fût, vous donnait un mandat à exécuter, vous vous en référeriez à moi avant de bouger d’une semelle. Est-ce entendu ?
Thénard fit un signe d'assentiment; cependant il semblait vouloir demander l’explication de cette recommandation singulière. Vasseur ne lui en laissa pas le temps; prétextant une grande hâte, il toucha légèrement son chapeau, et se dirigea vers le château avec ses quatre hommes et le Borgne-de-Jouv.
Il était presque nuit en ce moment, etdes lumières brillaici \ à toutes les fenètresdela vieille habitation. Les arrivants trouvèrent ouverte la barrière extérieure; dans la cour stationnaient
f dusieurs voitures bourgeoises. On n’a pas oublié en effet que e mariage de Daniel Ladrange avec sa cousine devait avoir lieu le lendemain, et les amis les plus intimes de la famille étaient réunis en ce moment pour la signature du contrat.
Sans s’arrêter à ces détails, Vasseur entra dans le vestibule., où plusieurs domestiques étrangers se chauffaient amour du poêle en attendant leurs maîtres ; quant aux gens du logis, ils étaient tous occupés dans l'intérieur de la maison. L'oflicier de gendarmerie ne savait donc â qui s'adresser. Enfin, pourtant, il décida un des valets du fournisseur à lui chercher maître Comtois, qui arriva bientôt revêtu de sa grande livrée, l'air important et affairé. Quand Vasseur exprima le désir de voir Daniel sur-le-champ, le factotum répondit sèchement que la chose
était impossible, que la meilleure compagnie du canton était assemblée au château, que l’on devait au moins laisser à un magistrat le temps de se marier en paix. Comtois n'était pas au bout de ses objections, mais l’officier l'interrompit avec rudesse.
— Tout cela ne me regarde pas, dit-il. Allez dire au citoyen directeur du jury que j'ai besoin de le voir sur -le-champ pouf affairé de service; qu'il y va de vie et de mort, et que 0 i, pai suite de ses retards, de grands malheurs arrivaient, il en porterait la responsabilité devant qui de droit.
Comtois n'osa pas répliquer. 11 sortit en grommelant, et quelques minutesaprès, il revint annoncer que monsieur Ladrange attendait monsieur Vasseur dans sa chambre.
L'oflicier de gendarmerie, impatienté de toutes ces lenteurs qu'il crovait calculées, ne doutait presque plus delà complicité de Daniel avec le chef de la bande d'Orgèrcs. Au moment de suivre le domestique, il s'approcha de ses gendarmes, et leur dit d'une voix basse mais ferme :
— Veillez bien sur votre prisonnier et ne le laissez communiquer avec personne. Ici vous n'obéirez qu’à moi seul ; vous n’accueillerez pas sans mon visa formel, les mandats et les réquisitions de l'autorité légale ayant pour but, par exemple, de vous faire relâcher votre prisonnier. Si je jugeais nécessaire d’opérer une ai restation dans cette maison vous exécuteriez sur-le-champ mon commandement, quelle que fût la personne que je vous désignerais. Celui de vous qui éprouverait une minute d'hésitation rendrait compte de sa désobéissance devant un conseil de guerre, je vous en avertis.
Les gendarmes, tout habitués qu'ils fussent à l’obéissance passive, échangèrent des regards stupéfaits en recevant ces instructions. Vasseur, se tournant vers le Borgne-de-Jouy, lui dit à voix basse :
— Vous allez, Germain Bouscaut, comparaître devant un magistrat, et je compte que vous persisterez dans vos aveux. Songez que ni paroles captieuses, ni menaces, ne doivent vous intimider. Sojez respectueux mais ferme dans vos assertions^ et je tiendrai fidèlement les promesses que je vous ai faites.
Puis il sortit avec Comtois.
11 trouva Daniel dans la chambre que nous connaissons déjà.* Une seule bougie éclairait cette vaste pièce. Le jeune magistrat, en costume noir, élaitdebout devant son bureau. Ses traits altérés exprimaient un chagrin profond, en même temps que l’impatience d’avoir été dérangé dans un moment si solennel. Il ne parut pas remarquer la froideur cérémonieuse du salut que lui adressa le lieutenant de gendarmerie.
— Mon cher Vasseur, lui dit-il distraitement, excuscz-moi
si je vous prie de m’apprendre en deux mots l'affaire qui vous amène; on m'attend au salon pour la signature de mon contrat de mariage. Des considérations d'un ordre particulier nous ont empêchés d’ajourner cette cérémonie, malgré la mort subite de ce pauvre Laforèt, qui a succombé la nuit dernière à une attaque d’apoplexie,
— Le notaire Laforèt est mort ici la nuit dernière ? demanda Vasseur d un air pensif.
— Oui-, c'est up accident, comme je vous le disais, una> apoplexie foudroyante déterminée par la frayeur d'hier soir, lin médecin a constaté le fait; toutes les formalités légales ont été remplies. Mais, eneoreune fois, hâtez-vous de m'apprendre...
— J'ai bien peur, citoyen, dit l'ofücier d une voix sombre qu’il ne faille remettre à un autre moment la conclusion de votre- mariage. Suivant ma promesse, j'ai fait aujourd'hui de grandes découvertes, et ces aécouverles n’intéressent pas seulement la justice, elles vous intéressent aussi, vous personnellement, comme vous allez voir.
Et sans attendre qu’on l'y invitât, il s’assit en face du bureau. Daniel ne parut pas remarquer celle infraction aux règles hiérarchiques; s’asseyant lui-même, il dit avec une impatience mal contenue:
— Je vous écoute.
Alors Vasseur lui raconta sommairement les circonstances de l’arrestation du Borgne-de-Jouy, et lui répéta les révélations du prisonnier au sujet de la redoutable association de malfaiteurs qui désolait la contrée. 11 énuméra les crimes nombreux qu’elle avait commis, parmi lesquels se trouvait l'assassinat de Michel Ladrange au château du Breuil , en prenant soin toutefois de ne pas nommer encore le chef de ces scélérats. Enlïn il annonça queles bandits devaient se reunir en ce mômentdans le bois de la Muette, peu éloigné de Méréville, pour une nouvelle expédition. ,
— El si le citoyen directeur du jury, dit-il en terminant, veut donner des ordres en conséquence, les hussards et les gendarmes, qui se trouvent en ce moment dans le village, sont prêts â marcher sans retard pour aller disperser ce formidable rassemblement.
Daniel avait écouté ce récit d'abord avec étonnement, puis avec un vif intérêt mêlé d’horreur. L’impatience qu'il avait manifestée d’abord avait disparu; il ne semblait plus songer le moins du monde à la compagnie qui l’attendait au salon. Cependant on eût dit qu'uue craiute secrète mettait son espr it à la gêne et arrêtait l'expression s de la joie que devait lui inspirer celte découverte.
— Ce sont là en effet des événements de la plus haute gravité, répliqua-t-il entin, et je dois convenir. Vasseur, que vous avez Lien mérité de la justice. Après avoir ÎDterrogé à mon tour ce malfaiteur, je rédigerai les ordres nécessaires. Mais ne penseztous pas, citoyen lieutenant , qu'il serait sage peut-être de remettre votre départ à demain ? La nuit est noire, e! vous aurez plusieurs iieues à taire dans des chemins perdus; d'autre part, vos hommes et vos chevaux sont rendus de fatigue, et les coquins pourront aisément vous échapper à la faveur de l'obscurité. D'ici à demain nous prendrons toutes les dispositions que la prudence exige...
— Demain! s’écria Vasseur, et où les trouverions-nous demain? Ils se disperseront dès qu'ils sauront l'arrestation de leur camarade, et ils ne peuvent manquer d’en être instruits bientôt. D'ailleurs, citoyen, ne vous ai-je pas dit qu’ils préparaient eux-mêmes un grand coup pour cette nuit? Voulez-vous donc leur permettre de renouveler contre quelque habitation du voisinage l'épouvantable attentat dont vous avez été le témoin au château du Breuil?
Daniel ne répondit rien et se mit à remuer d’un air embarrassé les papiers épars sur son bureau. Les soupçons de Vasseur se changèrent alors en certitude.
— . Citoyen Ludrange, dit-ii lentement, vous ne m’avez pas encore demandé le nom du chef de ces malf iiteurs? Or, ce chef est le scélérat le plus dangereux, le plus sanguinaire de tous ; c'est son habileté qui a déjoué nos recherches jusqu'à ce jour, et il a, lui seul, autant d'importance que le reste de la bande...
— C’est vrai, balbutia le magistrat, j’avais oublié... Le récit de ces horreurs m'avait troublé le cerveau. Ah ça! le chef est donc connu? on vous l'a nommé.
— Vous le connaissez vous-même et vous savez son nom, dit Vasseur en le regardant fixement.
— Moi! dit Daniel, qui pâlit d'une manière visible.
— Vous, citoyen Ladrange. Ce chef de voleurs et d'assassin^ ce monstre qui," entre autres crimes, a, selon toute apparence, donné le coup de mort à votre oncle du Breuil, c'est un homme que vous avez soutenu et protégé en toutes circonstances, que vous avez admis dans votre intimité, malgré sa condition inférieure, à qui vous avez enfin accordé, la nuit deruière encore, l'hospitalité dans cette maison... C'est, en un mot, ce soi-disant colporteur que l'en appelle le Beau-François.
Daniel, bien que depuis un moment il soupçonnât la vérité, fut comme anéanti par celte révélation. 11 poussa un gémissement, et, se renversant dans son fauteuil, il se couvrit le visage de ses deux mains crispées.
Celte attitude, ce silence étaient bien de nature à confirmer Vasseur dans son opinion. Cependant le brave militaire, après avoir laissé le temps à Daniel de recouvrer sa présence d'esprit, reprit avec douceur:
— Ne me direz- vous pas du moins, citoyen Ladrange, que vous ignoriez à quel misérable vous aviez donné votre amitié?
— Je l'ignorais, je l'ignorais, répliqua Daniel en tressaillant; pouvez-vous en douter ?
Et il retomba dans son mutisme et son accablement.
Vasseur, après une nouvelle pause, se leva d'un air résolu et se dirigea vers la porte. Ilallait sortir quand Daniel secoua brusquement sa torpeur.
— Où donc allez-vous? demanda-t-il. x Le lieutenant revint sur ses pas.
^-Citoyen Ladrange, dit-il avec un calme effrayant, avez-vous , quelque chose à me dire? Je puis encore entendre les exp'ica- > lions, les excuses raisonnables qu'il vous plairait de me donner.
— Des explications, des excuses! répéta Daniel d un ton hautain; où voulez-vous en venir? Nos rôles, citoyen Vasseur, seraient-ils intervertis à ce point? Oubliez-vous que vous avez ici un supérieur, mais que moi je n'en ai pas?
— C'est possible, citoyen Ladrange, et peut-être serai-je blâmé pour avoir agi comme je vais agir; mais j'obéis â ma Conscience, et au diable le reste! Je vous le jure, si vous ne justifiez pas vos rapports inconcevablesaveele chef des brigands d'Orgères, je vous arrête sur-le-champ, tout magistrat que vous êtes.
— Je voudrais bien voir cela, lieutenant Vasseur; eh bien! je vous défie...
Tous les deux firent silence; on venait d’entendre marcher dans le corridor voisin, et, la porte s ouvrant tout à coup, Maria de Mèrèville entra dans !a chambre.
La jolie fiancée était vêtue avec toute l'élégance et la richesse qu’exigeait la solennité du jour. Une robe de velours, échancrée sur la poitrine, selon la mode du temps, laissait voir ses épaules et une partie de ses bras couverts de bijoux; ses beaux cheveux blonds et bouclés étaient entremêlés de fleurs. D était impossible de porter avec plus de grâce et de majesté que Maria celle magnifique parure. -
En ce moment, un pli léger de mécontentement se dessinait sur le marbre pur de son front. Cependant elle salua Vasseur avec politesse, et, s'adressant à Daniel, elle lui dit d'un ton d'affectueux reproche :
— Et bien ! mon ami, n allez-vous pas descendre ? On vous attend avec impatience, et ma mère est de la plus mauvaise hu-
raeur. Voyons, Daniel, les affaires de votre charge ne vous laisseront-elles pas un peu de répit?
— Ma charge, chère Maria, n’aura pas à m’occuper longtemps désormais, reprit Daniel tl'un ton sombre; le lieutenant Vasseur vous dira qu'une circonstance imprévue...
— M. Vasseur est un homme de cœur et de sens, dit Maria en adressant à l'oflicier un sourire plein de coquetterie, et il comprendra sans peine que vous remettiez ù un autre moment votre besogne judicaire... Et vous, Daniel, poursuivit-elle avec un peu d'ameitume, ne prendrez-vous pas sur vous de négliger pendant quelques heures vos dossiers et vos procès verbaux? Après avoir tant souhaité et tant hâté la cérémonie qui s’apprête, devais-je penser que vous montreriez une telle froideur, une telle indifférence?
— Maria, je vous en conjure, ayez pitié de moi ! dit Ladrapge bouleversé par l’injustice de ces reproches; si vous saviez...
Alors seulemenHa jeune fille remarqua la pâleur et l'accablement extraordinaire de son -fiancé. Elle allait l'interroger à ce sujet, quand un nouvel incident vint lui faire partager à elle-même le trouble de Daniel.
' Vasseur examinait la toilette de Maria avec une attention qui embarrassait fort la pudique enfant. Tout â coup il se rapprocha d'elle et lui dit d'un ton singulier:
— Mademoiselle, je me vois à regret dans la nécessité de vous demander... d’où vous viennent ces bijoux?
Il indiquait le collier et les bracelets de rubis que nous connaissons déjà, et dont mademoiselle de Méréville avait jugé à propos de se parer pour la cérémonie du contrat.
— En vérité, monsieur , répondit-elle avec un mélange d’étonnement et de fierté, celte question me paraît si étrange...
— Oh ! ne vous offensez pas de ma curiosité, reprit \ asseur fort embarrassé lui-même; je sais tout ce que mademoiselle de ' Méréville mérite d'égards et de respect; mais il ne m'est p^s permis en ce moment d'employer les ménagements ordinaires, et je vous supplie de répondre à ma question.
— Le lieutenant Vasseur doit avoir de bonnes raisons pour parler ainsi, reprit Maria avec dignité, et je ne ferai pas mystère d’une chose aussi simple. Ces bijoux, monsieur, ïft’ont été envoyés à l'occasion de mon prochain mariage, et j’ai tout lieu de jjenser qu’ils proviennent d'une personne amie dont Daniel ét moi nous regrettons l’absence en pareil jour.
— Pardon, mademoiselle, si . j'insiste pour obtenir une réponse plus précise. Comment se nomme la personne que vous soupçonnez de vous avoir envoyé ce présent?
IXS CHAUFFEURS 315
— 1! doit vous suffire, monsieur, de savoir qu’elle est digae de mon estime et de mon affection.
— Ne serait-ce pas un certain colporteur que l’on appelle le Beau-François, bien qu’il puisse vous être connu sous un autre nom ?
— Pour le coup, monsieur, c’est trop fort! dit la jeune fille indignée ; je refuse absolument de répondre avant de connaître la cause de celte insolente inquisition... Eli quoi! Daniel, n'avezvous rien à dire quand on m'outrage ainsi?
— En effet, Vasseur, reprit Ladrange avec égarement, apprenez-nous pourquoi vous vous permettez...
— Vous le voulez l’un et l’autre, s’écria l'officier poussé à bout; eh bien! vous m'y aurez forcé... Je reconnais parfaitement, s’il faut le dire, la parure en rubis que porte en ce moment mademoiselle de Méréville, pour avoir été volée, il y a huit jours, dans un château des environs d Étampes.
Deux cris perçauts accueillirent cette révélation.
Maria, prompte comme la pensée, arracha le collier et les bracelets par un mouvement frénétique, les jeta loin d’elle, et vint tomber presque mourante dans les bras de Ladrange.
— Je vois maintenant où tendaient ses menaces! dit Daniel avec désespoir en déposant la jeune fille dans un fauteuil ; le lâche ! le misérable ! ne lui suffisait-il pas de m’avoir attiré dans un piège infernal ! fallait-il outrager ainsi cette noble et pure enfant?... Tenez, Vasseur, vous avez raison; les apparences sont contre moi. Je dois vous paraître aussi méprisable que lui, et plus hypocrite encore!
— Je crois, au contraire, citoyen Ladrange, dit l’officier de gendarmerie d'un air de réflexion que je me suis trop pressé de soupçonner un homme d'honneur. J'entrevois que vous êtes circonvenu par un scélérat astucieux- mais dans cette affaire de la parure en rubis, votre ennemi a dépassé le but. A qui pourrait-il faire croire que vous, magistrat éminent, consentiriez à recevoir en présent des bijoux provenant notoirement d'un vol ? que vous permettriez à votre jeune et innocente fiancée de s’en parer publiquement le jour même de votre mariage?
— C’est vrai, Yasser; merci de cette pensée! s'écria Daniel;
Ï eusse donné ma vie pour épargner à ma chère Maria un semlable supplice... Voyez! voyez! elle ne respire plus!,,, Mademoiselle de Méréville avait perdu connaissance; mais son évanouissement fut court. Bientôt elle rouvrit les yeux et les attacha sur Daniel, dont elle retenait la maiu violemmec 1 : serrée dans les siennes.
— Mon ami, dit-elle, il se passe d’horribles choses... Par pitié, apprctipz-moi si tout cela n'est pas un mauvais rêve I
Et comme Daniel détournait la tête sans répondre, Vasseur se liâia d'intervenir:
— Mademoiselle, reprit-il en adoucissant sa voix rude, ce sont des choses si horribles, en effet, qu'il serait au-dessus de vos forces d'en supporter le récit. Souffrez donc que j’essaie, avec l'aide du citoyen Ladrange, de débrouiller ce vilain écheveau qui est passablement emmêlé. Pour vous, permettezmoi de vous prier de retourner au salon. Oubliez ce qui vient de se passer ici ; ne réfléchissez pas à deviner... Plus tard peutêtre, vous saurez la vérité.
Maria regarda son (iaucé comme pour le consulter.
Oui, oui, Maria, répliqua Daniel avec agitation, le conseil de Vasseur est sage. Vous êtes suffisamment remise; retournez donc au salon, et excusez-moi auprès de nos amis si la cérémonie doit encore être ajournée. Il s’agit de la sûreté de ce pays; il s'agit aussi de l’honneur de noire famille. Maria; du mien peut-être !... Ne m’en demandez pas davantage.
— Mon Dieu ! Daniel, comme vous êtes troublé, comme vous êtes pftle! un nouveau malheur nous menacerait-il? Monsieur Vasseur, on diraitque vous avez quelqtiechose à reprochera mon bien-aimé Daniel... Oh I tenez, ce qui vient de m'arriver m'a donné les idées les plus absurdes, les plus effrayantes...
Vasseur la rassura de son mieux; Maria ne cessait de regarder Daniel qui lui dit :
— Chère enfant, je vous en conjure, laissez-nous un moment... Surlout ne vous alarmez pas outre mesure ; soyez forte, soyez courageuse, comme vous l'avez été dans vos plus cruelles épreuves; et songez, quoi qu'il arrive, que je serai toujours digne de vous.
— Eli bien! mon ami, je cède à vos instances, reprit la jeune
fiiie en se levant; je ne veux rien savoir, je n’interroge plus, je me soumets entièrement à vos volontés... Mais je vous en prie à mon tour, mon cher Daniel, ne tardez pas à nous rejoindre. Monsieur Vasseur, ajouta-t-elle avec un ton plein de grâce mélancolique, vous nous le rendrez bientôt, n'est-ce pas? C’est le meilleur, le plus loyal, le plus dévoué des hommes! j
Elle présenta son front à Daniel, sourilà Vasseur d'un air] caressant et sortit.
Après son départ, il y eut un nouveau silence.
— Vasseur, dit enfin Daniel à 1 officier, qui avait ramassé la parure en rubis et qui l’examinait avec attention, la présence de cet ange de candeur a changé le cours de mes idées, apaisé ma colère. Pourquoi m’offenserais-je de soupçons qui ne me paraissent que trop légitimes? Ce que vous n’avez pas obtenu de la violence, vous l’obtiendrez de ma confiance en vous, de
mon estime, démon affection... Asseyez-vous, lieutenant, vous allez tout savoir.
11 se mit alors à raconter dans le plus grand détail l'histoire de ses relaiions avec François Gauthier. Il ne cacha rien à Vasseur, n'omit aucune particularité, et produisit les pièces qui devaient justifier ses assertions. Quand Ladrange vint à la dérouverte qu il avait faite le matin au moyen du portefeuille de Laforêt, l'officier frappa du pied.
— Mille tonnerres ! s'écria-t-il ; et après une pareille découverte vous avez commis la faute de laisser partir ce coquin-là?
, — J'ai eu tort, je l'avoue, répliqua Daniel avec collusion. J'ai ' trop écouté une fausse générosité. Considérez cependam que je ne savais pas encore toute la vérité. Je voyais seulement en François Gauthier un jeune parent qui avait commis une faute isolée, et que l’on pouvait encore ramener au bien. Comment aurais-je soupçonné que le lils de mon oncle était le chef d une bande de scélérats, un monstre épouvantable que ses crimes avaient mis hors la loi de I humanité?
Pendant ce long récit, Vasseur était demeuré pensif. Après avoir réfléchi mûrement et examiné les actes qu on lui présentait comme pièces à l'appui , il se leva tout à coup et secoua fa main de Daniel avec vigueur.
— Pardonnez-moi, citoyen Ladrange; reprit-il ; mais vous conviendrez qu'un plus fin cjue moi s’y serait laissé tromper. Ce Gauthier, Girodot, Beau-François, ou quelque nom que vous lui donniez, est le diable en personne, et un honnête homme .ne saurait lutter de ruses avec le diable. Seulement trop de précaution nuit, et l'affaire de la parure en rubis, par son raffinement excessif, m’a d'abord mis en défiance... Cependant, je . vous le répète, ce gaillard-là doit avoir le pied foruchu, car il 'nous vient tout droit du lin fond des enfers. Nous avons c/rtainés raisons de penser qu’il a tué son père, son fils peut-être, sans compter... Tenez, on a beau être homme, cela donne le frisson. Mais, revenons à vous... Que voulez-vous faire maintenant?
Daniel prit sur son bureau un paquet qui n’était pas encore cacheté, et le remit silencieusement à Vasseur; c'était sa démission de directeur du jury de Chartres..
— Fort bien, dit le lieutenant, je comprends les scrupules d'un ordre élevé auxquels vous obéissez; mais en attendant que votre démission soit acceptée par l'autorité compétente, : vous ne pouvez demeurer inactif. Le temps presse, le défaut de i décision dans ce moment de crise peut avoir les suites les plus lunestes... A quoi vous déterminez-vous?
— Je ne dois plus me croire engagé par la promesse condi-
lionnelle que j'ai faite à ce misérable, dit Daniel avec Énergie la prise d'armes qu'il a commandée pour celte nuit m’affranchit de tout scrupule, car j'avais annoncé que je lui accorderais trois jours de répit dans le cas seulement où il s’abstiendrait de toute machination criminelle. Eh bien ! marchons à l'ennemi, Vasseur ! Je vais monter à cheval ; je partagerai vos fatigues ei vos dangers. Vous verre?, si je sais aussi remplir mes devoirs sans crainte et sans faiblesse !
— Bravo! bravo! morbleu! s'écria Vasseur transporté de joie ; franchement, citoven Ladrànge, vous prenez le bon parti. Les intrigues du Beau-François, il faut bien l’avouer, vous ont réellement mis en suspicion , et comme vous ne vous souciez pas sans doute de crier sur les toits les circonstances qui vous excusent, votre conduite courrait risque d'êlre mal interprétée si vous agissiez avec mollesse. La vigueur de votre conduite, au contraire, coupera court à toutes les suppositions malveillantes.
— Nous partirons donc aussitôt que j’aurai procédé il l’interrogatoire du prisonnier. Ne croyez pas néanmoins, Vasseur, qu’en vous accompagnant je veuille vous enlever l'honneur de cette entreprise. Je serai le chef nominal de l'expédition; vous en serez le chef véritable. Gardez ma démission, Vasseur; c’est vous dire que mon aulorité s'exercera sous votre contrôle.
— 11 en sera ce que vous voudrez, citoyen Ladcange. Ab ç.J! vous êtes donc résolu a faire connaître le lien de parenté qui vous unit à ce scélérat?
— il n'y a pas deux droits chemins, et, s’il le faut, je déclarerai hautement l’affreuse vérité.
— Fort bien, mais ne nous pressons pas ; j’espère encore, citoyen Ladrange, qu’il ne sera pas nécessaire de recourir à celte extrémité. Ne m'avez -vous pas dit qu’en dehors de votre famille, nul ne savait ce secret de votre parenté avec le Beau- François?
— Il est vrai ; le pauvre Laforêt qui nous a montré (ant de dévoûment, ne s'était sans doute confié à personne. Mais le Beau- François connaît ce secret, lui, et sans aucun doute il essaiera d’en tirer partk
— Toutes les prévisions de ce brigand vont être déconcertées par votre démission de magistrat. D’ailleurs, peut-être aura-t-il intérêt lui-même à Ce qu'on n'approfondisse pas trop scs affaires et gardera-t-il le silence sur cette parenté, s'il ne voit pas un avantage clair et précis il s’en vanter... Quant à moi, citoyen Ladrange, poursuivit Vasseur avec émotion, je n’userai qu'avec une extrême réserve de votre loyale confidence,
et je n aurai garde d’oublier qu'il y va de l'honneur d’une famille. Si, comme je le pense, le Beau-François est convaincu de crimes suffisants pour emporter contre lui la peine capitale, je ne révélerai jamais les circonstances que vous venez de me confier. Citoyen Ladrange, je vous dois mon grade actuel ; j'ai contracté envers vous une dette de reconnaissance,, je vais peut-être pouvoir m'acquitter.
Daniel se jeta au cou de l’officier.
— 'Merci, Vasseur, dit-il; je n’aurais point osé vous demander ce que vous me proposez avec tant de générosité. Eh bien donc! à l'œuvre maintenant! Nous ne pouvons plus nous égarer dans l’accomplissement de nos devoirs, et chacun de nous fera le sien.
Quelques moments après, cette chambre, tout à l'heure si sombre et si solitaire, avait complètement changé d’aspect. Uni grand nombre de bougies allumées étaient disposées sur les meubles d'une manière irrégulière. Daniel, assis à son bureau, procédait à l'interrogatoire juridique du Borgne-de-Jouv, qui ne se faisait pas prier pour répéter devant le magistrat ses premiers aveux. L’adjoint du maire servait de greffier ; Daniel était assisté de Yasseur et du lieutenant Thérîard, qui commandaient la force publique. En outre, comme on voulait donner à celte confession du malfaiteur toute la notoriété possible, dans le cas où il songerait à se rétracter plus tard, on avait fait entrer, pour former l'auditoire, les gendarmes qui se trouvaient au château.
Les assistants frémissaient d'indignation au récit des crimes effroyables commis par la bande d'Orgères. Le Borgne-de-Jouy, fier du succès qu'il obtenait, semblait trouver plaisir à exposer en détail les vols et les assassinats dont il disait avoir été témoin. Cependant, il clignait parfois de son œil unique en répondant au magistrat, et ses paroles étaient énigmatiques, comme s’il eût existé entre Daniel et lui une secrète intelligence.
Ce manège n’échappa pas à Vasseur, qui donnait fréquemment des signes de malaise; mais quand l’interrogatoire roula sur le chef de la bande, les allusions devinrent de plus en plus claires; évidemment, lerusé malfaiteur voulait établir une sorte de solidarité entre le Meg et Daniel Ladrange, et il importait de’ l’arrêter dans cette voie. Le Borgne rappelait doucereusement' rjue « le Beau-François avait surpris la confiance du citoyen
E , qui la nuit précédente l’avait reçu au château » ; quand iel l’interrompit avec fermeté.
— Comme .magistrat , citoyens , dit-il en s'adressant à l'auditoire, je pourrais me dispenser de relever certaines insinua-
tions du prévenu ; mais pour la dignité de ma personne, je veux dés à présent faire connaître une des causes de ces relations passagères que je déplore. A une autre époque, sous un autre régime, le Beau-François eut occasion de nous rendre, à ma famille et à moi, un grand service, comme le lieutenant Vasseur pourra l'attester au besoin. Depuis ce temps, j’ae conservé quelques rapports avec cet homme dont l'hypocrisie m’avait trompé... Voilà ce que j'ai à dire pour le moment sur ee sujet, et je me réserve de fournir des renseignements plus, complets au magistrat qui sera chargé de l'instruction détint-' tiv e da l'affaire. Pour vous, Germain Bouscaut, poursuivit-il en s'adressant avec sévérité au révélateur, cessez des allusions offensantes, qui ne sauraient m’atteindre, et qui ne peuvent qu’aggraver votre position devant la justice.
Vasseur approuva d'un signe de tète le tour noble et h3bile
S ue Daniel avait su donner à ces explications. De son côté, le orgne-de-Jouy parut enlin s'apercevoir qu'il s’était fourvoyé, et que ses dénigrantes observations auraient seulement pour résultat d'indisposer contre lui un magistrat tout-puissant.
— Je demande bien pardon au citoyen juge, dit- il d'un ton mielleux; on sait, en effet, qu'il ne peut v avoir rien de commun entre lui et notre terrible Me.g... Mais, j'y songe, poursuivit-il comme frappé d'une idée, n'était-ce pas d'ici que sortait ce matin le Beau-François, quand je l’ai rencontré, là-bas, dans le bourg, si furieux et si agité?
— Oui , répliqua Daniel ; sans soupçonner encore ce qu’il était réellement, je venais de le chasser honteusement du (bâteau. Mais où tend cette question ?
— Vous l’avez chassé ? Alors je devine la cause de la colère où je l’ai troûvé ; il est si impérieux, si fier ! Maintenant, ci- » toyen juge, encore un mot : n a-t-on pas reçu depuis peu des sommes importantes dans cette maison, et ne s'y trouve-t-il pas en ce moment un fournisseur général de la république?
— Il est vrai, répondit Daniel ne sachant où le coquin en voulait venir.
— Je puis donc vous dire, reprit le Borgne, quel est le château que le Beau-François compte attaquer cette nuit et pour ,1a destruction duquel il réunit toute sa bande à la Muette.. C’est le château de Méréville, où nous sommes en ce moment.
— Serait-il possible? s'écria Daniel.
■— J’en suis sûr, vous l'avez offensé, et le Meg ne pardonne jamais une offense. D'ailleurs, je l ai entendu parler de diamants et de sommes considérables à dérober, d’un fournisseur à rançonner... Plus de doute : c'est au château de Mérévilie même qu'il en veut.
— Consignez cette révélation au procès-verbal, citoyen greffier, s'écria Vasseur tout joyeux en voyant combien elle était favorable à Daniel Ladrange.
Et pendant que le greffier obéissait, l’officier, se penchant vers le Borgne, lui dit à voix basse:
— Tu savais cela depuis ce matin, drôle; mais tu n'étais pas fâché de poursuivre ton système d'infâmes calomnies contre un magistrat... Fort bien, mais n’y reviens plus ou tu me le paieras !
Le Borgne-de-Jouy se contenta de ricaner.
— Et croyez-vous vraiment, Germain Bouscaut, reprit Daniel avec inquiétude, que ces scélérats persistent dans leur projet?
— Je ne le crois pas. Le Beau-François est tenace dans ses rancunes, inexorable dans ses vengeances, mais il est plein de prudence. Or, il doit connaître déjà l'arrivée d'un détachement de hussards à Mèréville, et malgré ses fanfaronnades, il n'osera se mesurer en plaine avec la force armée; l'osàt-il, les autres refuseraient peut-être de le suivre.
— Dans ce cas, dit Ladrange résolûment, il'nenous reste d’autre parti à prendre que d aller relancer les brigands dans leur fort... Citoyen greffier, je vous invite à clore ce procès-verbal; il est aussi explicite que le permettent les circonstances. Le temps nous presse, et nous avons plus besoin d’action que d'actes de procédure.
En effet, le procès-verbal fut clos et signé par toutes les personnnes présentes, même par le Borgne-de-Jouy , qui , nous croyons l avoir dit déjà, savait écrire. Puis on délibéra sur le
E lan à suivre afin d'opérer immédiatement l’arrestation de la ande.
On demanda d’abord au Borgne-de-Jouy s'il était disposé à servir fidèlement de guide à la force armée, au milieu des bois presque inaccessibles où l’on allait s’engager par une nuit des plus noires. Le prisonnier protesta de sa bonne volonté, mais il fit ses conditions. Il n'entendait plus être enchaîné; suivant! lui, cette précaulion était absolument Inutile, puisqu’il ne pou-, vait manquer d'ètre tué par ses anciens complices s’il parvenait» à recouvrer sa liberté. 11 exigeait encore qu’on le revêtît d'un uniforme de gendarme ou de garde national, afin que dans l'expédition actuelle, son costume ne le désignât pas comme un
S oint de mire aux fusils et aux pisio’ets des hommes de la bande, 'ès qu’on aurait fait droit à, ses justes réclamations, il promettait de guider loyalement la force publique et de faire prendre tous les scélérats comme par un coup de filet.
Ces.couditions furent l’objet d'une courte conférence entre Daniel et les deux lieutenants. Mais Vasseur trancha la difficulté
en s'engageant à veiller de si près le Rorgne-de-Jouv, que celui-ci, quoique libre et sans fers, serait dans l’impossibilité de '.s’évader. Il lut convenu de même que le révélateur, pour sa jsûrelè, serait revêtu d'un uniforme de garde national (I).
Ces points arrangés à la satisfaction du prisonnier, on songea cependant qu'il ne fallait pas trop se lier à ses aflirmations , et qu il serait imprudent de laisser ie château de Mèréville absolument sans défense. On décida donc qu’on en confierait la garde * à une dizaine d’hommes, gendarmes et hussards, dont les chevaux étaient trop fatigués pour suivre le reste de la troupe. Ces soldats, bien armés et pourvus de cartouches, ne devaient sous aucun prétexte sortir du château avant le jotn, et ils seraient plus que suftisants, avec les domestiques de la maison, pour repousser une attaque.
Néanmois, la troupe allait se trouver bien réduite pour cerner, de nuit, des ennemis nombreux, exaltés peut-être parle désespoir. L’oflicier de hussards annonçait que plusieurs autres détachements de sa demi-brigade étaient disséminés dans les cantons voisins; mais il était impossible de Jes concentrer à temps sur Méréville, pour qu’ils pussent prendre part au coup de main projeté. Comme on discutait ce point, ârriva un secours inattendu. Lemaire de Méréville se présenta dans l’assemblée, et proposa au magistrat le concours de la garde nationale, « qui, disait-il, brûlait d’envie de se mesurer avec les scélérats que l'on venait de découvrir. »
Il s’agissait d’uuequarantaine de paysans robustes, connaissant parfaitement le terrain , et ce secours n'était nullement à dédaigner.
En outre, usant des pleins pouvoirs qui lui avaient été donnés par l'autorité centrale, Daniel expédia des estafettes aux détachements de cavalerie qui se trouvaient dans les environs, et il envoya des ordres dans les communes voisines atin que les populations prissent les armes et lissent bonne garde. Ces mesures avaient surlo^pour but de couper les communications à ceux des brigands qui pourraient «'enfuir après la dispersion du rassemblement.
Alors le couseil se rompit, et chacun alla faire ses dispositions de départ. Tous les assistants, sauf les soldats désignés ' pour la garde du château, retournèrent au village, où le son I des tambours et des trompettes annonça bientôt u'ne activité j extraordinaire.
(1) Ce fut aussi sous ce déguisement que, plus tard, le Borgnede-.'ouyfut promené par la gendarmerie dans plusieurs départements, afin de reconnaître et de désigner les nombreux affiliés à la bande U’Orgères.
Au moment de se séparer de Daniel; Vasseur lui dit bas d'uu ton cordial:
— Vous avez pris à lâche ce soir, citoyen Ladrange, de me faire rougir de mes soupçons... Tout marche à souhait et vous pouvez, dés à présent, vous rire des odieuses machinations imaginées par voire indigne parent pour vous compromettre.
Ce méchant Borgne, en convenant enfin que l'attaque des brigands allait être dirigée contre lejch&teau, a enlevé tout prétexte à la malveillance de s'attaquer à vous. Il n’est donc plus nécessaire que vous preniez part en personne à cette expédition périlleuse, et si vous voulez rester ici pour veiller à la sûreté • de votre famille...
— Cette fois, non, Vasseur, répondit Daniel avec fermeté.
Pour mon hohneur, pour la satisfaction de ma conscience, jedésire partager complètement vos fatigues et vos dangers. D’ailleurs, ce misérable ne se sera pas impunément joué de ma loyauté, de ma bonne foi... Dussé-je y périr, je ne me reposerai pas un instant jusqu'à ce que ce monstre ait été mis hors d’état de nuire.
Vasseur sei ra la main de Daniel et sortit à son tour.
Le jeune magistrat se hâta de prendre un costume de cérémonie, pour l'entreprise projetée; puis, un bon manteau sur le bras et une paire de pistolets dans sa poche, il descendit au salon, où les dames devaient être mortellement inquiètes.
On savait en effet dans le château qu’une bande nombreuse de malfaiteurs avait été découverte dans le voisinage de Méréville, et, bien qu'on ignoiâtjusqu’à quel point le château même était menacé, les personnes invitées à la signature du contrat s’étaient empressées de s’enfuir comme d’un lieu pestiféré. Daniel trouva Maria et la marquise dans de cruelles alarmes, et i le bon vieux, fournisseur Leroux s’efforçait vainement de les rassurer.
Daniel en entrant prit un air gai et ouvert:
— Il semble, chère Maria, dit-il, que les obstacles se multiplient pour retarder mon bonheur. J’espère pourtant que le sort se lassera de me poursuivre ; mais en attendant je me vois forcé de m’absenter cette nuit.
— Et où donc allez-vous, Daniel ?
— Remplir les devoirs de ma charge, en compagnie de Vasseur, et dè la force armée.
— Daniel, murmura !a jeune fille en l’interrogeant du regard, je craignais des malheurs plus grands encore !
Ils se sont détournés, répliqua Daniel avec un sourire- ras» surant.
Puis, s'adressant au fournisseur, il lui dit -
— Je vqus laisse commandant du château en mon absence,
mon cher Leroux, et je vous confie ces dames... Vous m'en répondez, n’cst-ce pas ? ...
— Comptez sur moi, citoyen Daniel, dit le fournisseur, qui avait un petit air martial contrastant avec la bonhomie ordinaire de ses traits... Mais, malheureusement pour mon courage, on assure qu'il n’y a aucun danger.
— Cela est-il bien vrai ? demanda la marquise.
— Très vrai, ma tante. » /
' — Mais vous, Daniel, vous allez vous exposer ! s’écria Maria ; oh ! ménagez-vous, je vous en conjure.
— C'est une honte, dit la marquise avec aigreur, que Daniel
nous abandonne ainsi quand on assure que ma maison pourrait être menacée... Ce n'est pas ce brave et généreux François Gauthier qui agirait ainsi. ,
— Ma tante, je vous en conjure, ne prononcez jamais ce nom, s'écria Ladrange avec violence.
— Et pourquoi donc, monsieur.
— Parce que c’est le nom du chef des brigands que je vais poursuivre.
Et il sortit laissant la marquise, Maria et le fournisseur luimême comme foudroyés par cette écrasante nouvelle.
LE HEXDEZ-VOUS.
La nuit était trôs-sombre quand la petite armée quitta le village de Mérèville, et c'était à peine si l'on pouvait distinguer la direction du chemin. Le Borgne-de-Jouy, à cheval entre Vasseur et un autre gendarme, s'avançait en tête de la troupe. Puis venaient les gardes nationaux de Mérèville. Daniel, enveloppé d’un ample manteau, l’air sombre et rêveur, chevauchait au milieu d'eux, côte à côte avec le maire ; celui-ci montait une vieille jument altzane, qui paraissait toute blanche en raison de la farine dont elle était poudrée, car son propriétaire, le digne officier municipal, était le meunier du pays. Venaient ensuite les gendarmes et les hussards en bon ordre et formant une longue ligne noire sur la légère couche de neige qui couvrait la campagne.
On s’avançait dans le plus ^rand silence ; toute conversation, même à voix basse, était défendue dans les rangs. On avait poussé la précaution jusqu'à envelopper de linges les pieds des chevaux, afin que le retentissement des fers sur- le pavé ne pût donner l'alarme. Un faible cliquetis de sabres et de carabines trahissait seul cette marche militaire. En revanche, on
entendait, quand la brise cessait de gémir dans les arbres dépouillés, des sons lointains de tambours bat'ant la générale ou les tintements lugubres du tocsin ; c’étaient les villages des environs qui , d’après les ordres de Dani 1, appelaient leurs populations aux armps, et se disposaient à faire bonne garde aux avenues de ces grands bois où les brigands avaient établi leur repaire.
Tout alla bien tant que la troupe ne quitta pas la grande route; mais bientôt il fallu prendre un chemin vicinal, étioit et crevassé ; il était bien difficile de conserver !a belle ordonnance qu'on avait au départ. A chaque instant, les fantassins faisaient des faux pas causés par les inégalités du soi ; les chevaux buttaient contre les mettes de terre durcies par la gelée. Cependant on ne se décourageait pas ; les bois de la Muette n’étaient pas éloignés, et l’on pensait qu’en deux heures de marche on atteindrait le terme dw voyage.
' Mais on avait compté sans les difficultés toujours croissantes. Peu à peu le chemin devint un sentier qui serpentait presque invisible au milieu des terres labourées. D’autre part, le sol de cette portion de l’Orléanais n’était plus uni comme les vastes plaines du pays charlrain ; c'étaient continuellement des collines et des vallées, des broussailles, des buissons, des ruisseaux. Il fallait la connabsance parfaite que le Borgne-de-Jouy avait des localités, pour se diriger au milieu de ces obstacles, par cette nuit sombre.
11 vint un moment cependant ou les plus patients de la troupe et Vasseur lui-même purent croire que le bandit se jouait d’eux. Il les menait au milieu des ravins et des hallierg, en faisant tant de sinuosités que les plus expérimentés ne savaient même plus s'orienter. Enfin, s’arrèant suv la lisière d'un taillis extrêmement touflu, il annonça qu’il fallait mettre pied à terre et se glisser à travers le fourré. Vasseur se répandit en imprécations et en menaces, ordonnant au guide de chéri her une voie plus commode.
— Eh! morbleu! dit le Borgne-de-Jouy, croyez-vous donc, citoyen Vasseur, que le Beau-François se laisse approcher facilement, et qu'on puisse arriver jusqu’à son bivouac en carrosse à six chevaux? U y a cette nuit beaucoup de monde dans les b >is, et certainement des sentinelles ont été posées aux abords de la Muette; à la moindre alerte nous trouverons les oiseaux déniehés.ou bien l’onnous préparera une réception qui ne sera pas de notre goût... Laissez-moi donc choisir ma route, si vous voulez que je tienne mes promesses; sinon, gagnons quelque ferme où nous pourrons nous coucher bien chaude-
ment dans le foin, satisfaction qui n’est pas à dédaigner par cette nuit glaciale.
Peut-être, en effet, le Borgne trouvait-il un malin plaisir à conduire les agents de la force publique dans les cantons les plus inontueux et les plus inextricables; toutefois, ses raisons semblaient assez plausibles, et Daniel donna l’exemple de la résignation. Il mit pied a terre, et; traînant son cheval parla bride, il pénétra dans le bois, à la suite des pistons qui s’y étaient engagés déjà; forcp fut alors aux gendarmes et aux# hussards dé l’imiter en enrageant. ,
Heureusement le taillis était moins épais dans l’intérieur qu’il ne le paraissait sur la lisière. On rencontrait assez fréquemment des éclaircies où les hommes et les chevaux pouvaient se rallier et reprendre haleine. Mais il y avait aussi des passages si embarrassés, si sombres, qu’il semblait impossible d'avancer davantage. Souvent les cavaliers n’avaient plus pour se diriger au milieu des ténèbres que le bruit produit dans les ramées par ceux qui les précédaient. Aussi, malgré la consigne sévère degarder lesilence, les militaires ne se gèrîaient-ils pas pour lâcher des jurons sonores, d’autant moins qu'il était impossible aux ofticiers de reconnaître les délinquants. Les chevaux eux-mèraes, tiraillés en tout sens, arrêtés par des obstacles invisibles, se cabraient à chaque pas et protestaient par des reniflements d’impatience contre celle manière insolite de voyager. % -
Au bout d’un quart d’heure de cette nïürche pénible, on était épuisé de fatigue , et pourtant rien n'annonçait encore qu-'oa approchât des limites de la forêt. Le mèconientement général prit des proportions inquiétantes pour le guide. Peut-être l’expression peu mesurée de ce mécontenteme ittinit-elie par influer sur lui, car, après avoir hésité quelques instants, il se troubla, s'arrêta et déclara qu’il s'était égaré.
Le fait, eu égard à l'obscurité , aux sinuosités du terrain, n’avait rien que de fort compréhensible; mais il porta l’indignation de la troupe entière à son comble. 11 fallut que les ofliciers employassent toute leur autorité pour empêcher les soldats de maltraiter le Borgne-de-Jouy. Celui-ci, fort poltron par tempérament, perdait la tète de plus en plus, ce qui ne remédiait à rien. Enlin, Daniel appela quelques paysans qu'il supposait devoir le mieux connaître les localités, et les mit en rapport avec le Borgne-de-Jouy. Après qu’ils se furent concertés ensemble, ils semblèrent s’enleudre sur la direction à suivre; on gravit une hauteur voisine ; dès qu’oh en eut atteint le sommet, le guide annonça gaîment qu'il se reconnaissait et qu’il était sur maintenant de sa route.
LES CHAL’FFEL’HS ' 357
Cette nouvelle rendit courage aux cavaliers et aux piétons, mais beaucoup de temps avait été perdu en détours inutiles ; plus de la moitié de la nuit était passée, et on pouvait craindre que lorsqu'on arriverait au rendez-vous de la bande, le Beau- François et ses gens ne l'eussent déjà quitte
Comme l'on traversait un plateau découvert, on aperçut une grande lueur rouge qui se reflétait sur le ciel brumeux.
— Voilà enfin leurs feux de bivouac, dit le Borgne-de-Jouy triomphant.
Il réclama le silence, afin de s’assurer si l'on n’entendrait pas le bruit des chants et des danses qui accompagnaient habituellement les réunions de la troupe. Mais le frémissement de la brise nocturne vint seul frapper ses oreilles, et sauf cette teinte rougeâtre qui apparaissait à l’horizon, rien n'annonçait la présence d'hommes dans ces campagnes solitaires. Le-IJorgne-de- Jouy parut concevoir quelques craintes, et secoua . la tète.
— Bah ! dit-il colin, ils ont antre chose à faire cette nuit qu’à chanter et danser comme à l’ordinaire... Mais sont-ils. partis ? ne le sont-ils pas?
— 11 importe de le savoir au plus tôt, dit Daniel avec agitation. Nous ne sommes pas loin de la Muette, le terrain est favorable; à cheval donc! et que la malédiction des bouuêtes gens retombe sur ceux qui resteront en arrière!
— Oui, oui, à cheval et en avant ! s'écria Vasseur à son tour: plus de précautions; si les coquins nous ont attendus, ils r,e peuvent nous échapper maintenant... Allons, mes amis, nous verrons bientôt de quel bois se chauffent ces gens de là-bas ; cela vaut bien que l’on ait un peu de mal, que diable!
Les soldats se remirent en selle et cheminèrent aussi^ promp- __ lemenl que possible, vu la nécessité de ne pas laisser I infanterie en arrière. „ , ,
Tout en trottant côte à côte avec le Borgne >de-Jouy, Vasseur lui demanda d'un ton d’inquiétude :
— Pensez-vous vraiment, Germain Bouscaut, que ces gens pourraient avoir déAtmpè?
— Je n'en sais rien, citoyen Vasseur.
— Mais ces féux que nous venons d'apercevoir...
— Peuvent être alimentés par quelques femmes et quelques mioches dont ta capture ne vaudrait pas la peine qu'ils nous auraient donnée. , .
— Comment le Beau-François eût-il etc averti oc notre approche? . ......
— Les moyens ne lui manquent pas pour etre instruit promptement de ce qui se passe ; il a des agents et des alüliés partout. Déjà ce matin, à Gueudreviile, Baplisle-le-Chiiurgieu parais-
sait fort alarmé de l'arrivée prochaine deshussards dans le can- ton et Bapiiste n'aura pas manqué de prévenir le Meg, qui fait grand ras de ses avis.
— Ce Bapliste-le-Chirurgien, demanda Vasseur d'un atr de réflexion, n est-il pas un grand gaillard, jeune encore, à cheveux noirs, à mine astucieuse, et qui sait au besoin jouer mer* veilleusement la comédie?
Le Borgne se mit à ricaner.
— Ah ! ah 1 lieutenant, uous ne pouvez donc digérer cette ancienne affaire du bac de (jrandmaison? en effet, ce docteur vétérinaire qui vous attrapa si bien n'était autre que Bapiiste.
— Il suflit; y. retiens ce coquin-là; je veux lui demander en personne les recettes qu'il m'a promises et qu’il ne m’a jamais envoyées.
— Hum I citoyen Vasseur, il nè sera pas facile de happer ce finaud de Baptiste: autant vaudrait essayer de prendre à la main une anguille dans un élang. Si madré que vous soyez vousmême. il vous glissera entre les doigts.
— C’est ce que nous verrons... Ainsi donc, Germain Douscaut, ce Baptiste-le-Chirurgien est le confident et l'ami du Beau- François?
— Le confident, oui ; l’ami, je n'en sais rien. Ils sont tro» orgueilleux l’un et l'autre pour ne pas se jalouser un peu ; et quoique Baptiste fasse patte de velours avec le Meg, je soupçonne qu'au fond ils se délestent cordialement; mais ils ont besoin i'unde l'autre. Baptiste soigne les blessés et il est d’excellent conseil; aussi le Meg,touienle malmenant parfois, l’écoute-t-il volontiers.
— Et, suivant vous, Baptiste-le-Chirurgien aurait assez d’influence sur le Beau r Frai çois pour le détourner de son projet contre le château de Méréville?
— Peut-être non, citoyen, carie Meg est opiniâtre... Mais, s’il faut le dire, une autre circonstance aurait pu le décider à ' changer ses plans, et même à quitter la Muette.
— Laquelle donc?
— Je n’ai pas songé à vous prévenir qu’il fallait arrêter le franc de Méréville, qui a dû me reconnaître ce soir quand nous sommes arrivés sur la place du village ; il aura donné peut-être l’alarme aux gens de la bande.
— Abominable traître! s’écria Vasseur furieux; je me souviens maintenant d’avoir entendu sa voix dans la foule, etYOUS l’avez sans doute entendue comme moi.
Le Borgne jura ses grands dieux qu’il n’en était rien, que son silence devait être attribué seulement au trouble fort na-
tnrel où l’avaient jeté les circonstances de son arrestation. Vasseur le fit taire.
— Vous jouez un double jeu et un jeu dangereux, Bouscaut, lui dit-il d’une voix 'sourde et menaçante; mais tenez-vousbien, car je vous donne ma parole qu à la première apparence de trahison, je vous brise le crâne'
Mais il nous faut ici revfntr un peu en arrière et dire comment s'était passée pour le Beau -François celle soirée si pleine d’événements.
Nous savons déjà qu'en quittant le château de Mérévllle, le Meg s’était dirigé vers la Muette. Chemin faisant, il accostait tous les gens de la bande, affiliés ou francs, qu'il rencontrait, et leur donnait ses ordres à voix basse. Parfois aussi il se détournait de sa roule pour aller conférer dans des cabarets de mauvaise mine ou des habitations isolées avec des individus mystérieux. Scs détours et ses baltes avaient ostensiblement pour Objet d'offrir les marchandises contenues dans sa balle ; mais en réalité le chef de brigands allait recommander à ses inférieurs de ne pas manquer le soir au rendez-vous général, et ses recommandations étaient reçues cvec les témoignages de la plus entière soumission.
Cependant, à mesure qu'il approchait du térme du voyage, lé sombre colporteur éprouvait de vives appréhensions. Son pouvoir était plus despotique en fait qu’en principe, et si, en définitive, tout fléchissait devant sa volonté de fer, il n'etait pas moins tenu à certains ménagements. Quand il s'agissait d’expéditions importantes, il devait, d'après les règlements de l'association, consulter le conseil, et tel était le cas présent. Or, comment des coquins, habitués au crime lâche et sans péril, allaient- ils prendre sa proposition? Comment oseraientils se mettre en révolte ouverte contre la société, lui déclarer hautement la guerre? Déjà ie Beau -François avait remarqué chez quelques uns de ses gens certaines velléités d'insubordination que son énergie avait réprimées, mais qui pouvaient faire explosion tôt ou tard. On lui reprochait secrètement son indifférence apparente pour les intérêts généraux, ses allures tortueuses, ses airs de seigneur. N était-il pas à craindre que ce mécontentement, comprimé jusque-là, ne se manifestât de nouveau quand on exigerait de ces scélérats des actes hardis si opposés à leur caractère' et à leurs habitude? ?
Aussi le Beau-François réfléchissait-il aux moyens de capter individuellement Chaque chef, et sans doute il ne désespéra pas d'y réussir, car le soir du même jour, aux approches de la nuit, nous le retrouvons s'entretenant confidentiellement avec les principaux brigands de sa troupe, au rendez -vous de la Muette.
Di
LES CIUUFFEÜirS
Il-s’était installé dans cette loge rustique où nous avons vu déjà se contracter les mariages ; mais les guirlandes de verdure et la brillante' illumination avaient disparu ; à leur place, lin feu énorme, qui menaçait d’incendier la toiture en bois, répandait dans la salle autant de fumée que de lumière et de chaleur. Assis sur un billot devant le foyer, le Beau-François déployait toute sa rhétorique pour endoctriner ses ofticiers, qu'un aflidé lui amenait à mesure qu’ils arrivaient. 11 cherchait ainsi à s'assurer d'avance la majorité des suffrages dans le prochain conseil, et la satisfaction répandue sur son visage’ témoignait qu’il se croyait sûr du succès.
Cependant la réunion n’était pas fort nombreuse encore dans la clairière voisine. Autour des feux, alimentés largement, on voyait tout au plus unè cinquantaine d'hommes bien armés et causant en argot avec animation. Dans l'ombre, quelques chevaux, attachés à des piquets, broutaient tristement l'herbe sèche et flétrie : mais le Rouge-d'Auneau, qui devait arriver avec' trente cavaliers, n’avait pas encore paru, ainsi que plusieurs autres personnages influents de la bande.
Rien ne rappelait les chants, les danses, les orgies qui marquaient habituellement ces sortes de réunions. Le violon du ménétrier faisait silence ; plus de volailles dérobées dans les fermes qui tournassent devant le feu, embroi hées à une baguette de bois vert. Le repas du soir consistait en maigres provisions tirées des bissacs.cn quelques gourdesde mauvaise eau-de-vie, qu'on se passaitde main en main. Sans doute les circonstances étaient trop graves pour qu'on se livrât à la joie. Les femmes n'assistaient pas à celte assemblée ; le Meg leur avait défendu d'y venir, de peur que leur présence ne gênât les délibérations. Le petitnombrede celles qui s'étalent présentées avaient dû aller chercher un gîte dans les fermes voisines où elles attendaient des ordres ultérieurs.
t T ne seule avait trouvé grâce devant cette consigne sévère, et rôdait languissamment autour de la loge du conseil ; c’était Rose Bignon, la femme répudiée du Beau-François. Depuis son divorce, elle ne manquait aucune occasion de se placer sous les yeux du Meg ; elle n’osait lui parler, mais elle espérait peut-être que sa contenance humble, sa douceur, sa tristesse Uniraient par toucher cette âme farouche. Bizarre et aveugle passion qlie l’amour! Deux femmes, autrefois douces, bonnes et honnèles, Fanchette Bernard et Rose Bignon, avaient aimé leBeau-François, ce chef de brigands, cet assassin, ce monstre, et leur amour l’avait suivi jusqu'à la honte, jusqu’à l'infamie, • jusqu'aux crimes les plus noirs!
Toutefois, Rose ne semblait pas avoir compté seulement sur
LES CHAUFFECnS
le sprrfâcle de sa mélancolie et de son abandon pour réveiller l'affection égoïste du Jleg. Sa douleur, profonde mais sans faiblesse, ne 1 empêchait pas de recourir à ces petits moyens de coquetterie que l’instinct féminin suggère aux délaissées. Pardessous sa mante, là belle colporteuse avait toujours celte mise élégante et coquette d'autrefois ; ses cheveux noirs, soigneusement bouclés, s’échappaient toujours de dessous un joli bonnet bien frais et bien blanc; ses yeux bruns, quoique ua peu cernés, conservaient leur éclat et leur limpidité.
Comme nous l’avons dit, elle se promenait depuis quelques instants devant la loge, épiant l’occasion favorable de s’y glisser et de tenter une réconciliation avec son redoutable infidèle. Mais le Beau -François était en conférence animée avec ses gens, et il eût été imprudent de le déranger. Enfin, pourtant, elle vit sortir, les uns après les autres, tous ceux qui s’étaieut entretenus avec lui, et, jetant un regard furtif dans la saile, elle reconnut que le Megétait seul.
Son cœur battit, scs joues pâlirent dans ce moment décisif ; mais, s’armant de courage, elle prit un air câline et entra d’un pas assuré. y-
Le Beau-François n’avait pas quitté sa pla'îe, devant le fi^',' ; oui ne donnait plus ni flammes, ni fumée, mais qui projemlt'
. des teintes sur les objets environnants. Le coude appuyé sur un de ses genoux et le menton posé sur sa main, il contemplait rêveusement les formes étranges que l’imagination découvre dans lecharbone mbrasé. Une se retourna pas au frémissement léger causé par les vêtements de Rose ; elle lui dit avec les intonations les plus douces et les plus caressantes de sa voix :
— Voulez-vous permettre, François, que je me réchauffe un peu à côté de vous ?
— Soit, répondit-il d’un ton bourru ; seulement, s’il vient quelqu’un pour causer avec moi, tu te sauveras au plus vite, car je u’entends pas que l’on m’espionne.
Ruse s'assit sur un billot.
— François, dit - elle avec timidité, je m’éloignerai dès que ma présence vous deviendra importune. N êtes-vous pas mon maître, un maître plus respecté encore par moi que par tous les autres ?
Le Meg finit par lever les yeux vers elle. La jeune femme avait une grande envie de pleurer; mais, se souvenant que le Beau-François n’aimait pas les larmes, elle renfonça les siennes et sourit.
— Eb ! eh! Rose, dit-il avec ironie, il me semble que tu as enfin baissé le ton, et que tu as mis un peu d’eau dans le vi-
naigre de ion humeur... 11 est, ma foi! bien temps, car tu étais
autrefois passablement arrogante!
— Votre mépris et votre colère, François, doivent me rendre modeste maintenant.
Ils se turent tous l< s deux. Le Meg continuait d'examiner Rose avec une sorte de complaisance; il admirait ces traits réguliers et tiers, cette taille souple et robuste, toute cette beauté à la lois délicate et vigoureuse qui caractérisait la jeune femme ; celle-ci se sentait enveloppée du fluide de ce regard dominateur, et elle en frémissait de joie; cependant elle gardait le silence et avait toujours la tête baissée.
— Sais-tu, Rose, dit eulin le Beau-François, que tu es encore fort jolie, et qu'il le serai* facile de trouver un mari parmi les hommes de la bande ?
La belle colporLeuse rougit de colère ; mais elle se contint et répliqua d'une voix étouffée :
— Pouvez-vous croire, François, que moi qui vous ai tant aimé ,je descende jamais... Que vous ai-je fait, François, pour que vous m'insultiez ainsi ?
— Je ne t'insulte pas, reprit le Meg, qui semblait prendre un plaisir cruel à la tourmenter; voyons, quelqu'un des nôtres t'aurait-il adressé de galants propos ? Si la chose est vraie , pourquoi n’en conviendrais-tu pas?
Rose, le cœur déchiré par cette poignante ironie, allait ré- • pondre par une énergique dénégation ; mais , se ravisant aussitôt, elle dit faiblement :
— Peut-être, François.
En dépit de lui même, le Meg tressaillit. Un sentiment de farouche jalousie grondait sourdement dans son ûme.
— Vraiment ? Conte-moi cela, Rose ; qui donc a osé ?
— Que vous imporie, François? Ne sais-je pas combien je vous suis devenue indifférente?
— Je veux connaître celui qui s'est permis de te parler d’amour! reprit le Meg avec une indignation contenue; nomme-lemoi, et, de par le diable!...
Rose remarquait tous ces symptômes d’une tendresse renaissante; si elle eût voulu se venger en ce moment de quelque homme de la bande, elle n'aurait eu qu’un mot à dire pour déchaîner sur lui une formidable tempête. Elle aima mieux affecter une profonde surprise :
— François, reprit-elle, d'où vient cette colère? Ne m’avezvous pas répété mille fois que j’étais entièrement libre de mes actions ?
— Sans doute; ce que j’en dis est pure curiosité. Cependant, je veux connaître ton amoureux, Rose; je le veux!
JLES CHAUFFEURS 363
La Jeune femme n'avait plus de doutes. Son cœur palpitait d'orgueil et d'espérance.
— Personne n'a osé m’adresser de pareils propos, réponditelle lentement; je les eusse considérés comme une insulte. Aucun de ces hommes, que je méprise et que je hais, vous le savez bien, ne m'eût fait impunément une pareille offense.
— Et pourquoi cela, Itose ? tu n'aimeras donc plus personne ?
— En doutez-vous, François ?... Oh ! l'ingrat! l’ingrat!
Et celle fois elle ne put retenir ses farines, qui jaillirent en perles transparentes sur ses joues.
Le Bt aiv-François semblait partagé entre des sentiments coniraires. Il s’agitait sur son siège, tantôt regardant la jeune femme avec passion, tantôt se* détournant avec une sorte de colère contre lui-même. On n# pour» ait dire quel eût été le résultat de cette lutte intérieure, quand le Curé-des-Pègres, qui remplissait auprès du chef les fonctions d'introducteur, vint annoncer l'arrivée du Rouge-d'Auneau et de son monde !
— Le Rouge-d'Auneau a l'air d'être dans un de ses accès d'humeur noire, ajouta-t-il à derni-voix; impossible de lui arracher une parole.
Le Beau-François s’était redressé vivement; cette nouvelle avait rompu le charme contre lequel il se débattait.
— Amèue-le-moi, dit-il avec précipitation, et si Baptiste-le- Chirurgien est avec lui, qu'ils viennent tous les deux bien vite.
le Curé-des-Pègres sortit pour exécuter cet ordre. Rose, consternée de cette interruption, s’était levée à son tour. Le Meg lui dit avec distraction :
— Va-t’en... tu ne peux rester ici davantage.
Rose s’essuya les yeux et se mit en devoir d'obéir en soupirant. Le Beau-François ajouta d’un ton plus doux :
— Nous nous reverrons bientôt, petite Rose.
Elle s'arrêta de nouveau .palpitante d'espoir; mais, craignant compromettre par quelque parole imprudente ces dispositions favorables, elle s’inclina bien bas et se hâta de sortir. An même instant, ic Rouge-d'Auneau et Baptiste entraient dans la loge.