L’ ABANDON
Le Rouge-d’Auneau, bien qu’il occupât le second rang dans' la hiérarchie de la bande , n’avait pas ce jour-là un de ces
costumes riches, surchargés d'ornements, qu’il aimait tant à porter, et qui peut-être lui faisaient illusion à lui-même sur l'horreur de son abominable profession. Son chapeau était déformé ; ses vêtements délabrés trahissaient les luttes acharnées qu’il avait à soutenir parfois contre ses victimes, les orgies ignobles auxquelles il se livrait habituellement, et sans doute les vicissitudes de son existence ne lui avaient pas permis depuis quelque temps de les renouveler. Il y avait de ces retours dans la vie des brigands; tantôt ils regorgeaient d'or, tantôt ils eu étaient réduits à se couvrir de haillons. Le Rouged'Auneau, comme s'il eût subi l'influence dégradante de son misérable accoutrement, marchait la tété baissée, l'air abattu. Ses yeux, toujours chassieux et pleurants, avaient "une expression morne, et la cicatriee<iiui rayait son visage ressortait, comme un signe fatal de réprobation, sous les mèches éparses de ses cheveux roux.
Baptisie-le-Chirurgien avait au contraire cet aspect solennel et guindé que lui donnait la conscience de sa supériorité intellectuelle sur ses associés. Sa physionomie exprimait une sorte de dédaigneuse pitié pour son compagnon de voyage, qu'il redoutait pourtant à l'égal du Beau François lui-même. Aussi évitait-il de laisser voir trop clairement son mépris, de peur de provoquer une colère dont toute sa science médicale et vétérinaire n'aurait pu le préserver.
Dès qu'ils parurent , le Beau-François accourut au-devant d'eux avec empressement.
— Ah ! vous voilà donc enfin ! s’écria-t-il : morbleu ! le Rouge, que vous est-il arrivé ? Vous devriez être ici depuis plus de deux heures.
Le Rouge-d’Auneau, sans répondre, se laissa tomber avec accablement sur le siège que Rose venait de quitter.
— Ce n'est pas notre faute, Meg, répliqua le Chirurgien ; nous nous sommes mis en route à l'heure indiquée. Mais il y a de mauvaises nouvelles ; des gendarmes et des soldats bat ^ x tout la plaine, à ce qu’ou dit, et nous avons cru prudent de J faire quelques détours.
| — Paix ! il suflit, interrompit le Beau-François ; je sais ; mieux que toi de quoi il retourne; et si tu t'avisais, Baptiste, de conter à nos gens des histoires longues d'une aune... Retiens ta langue, c'est le plus sage... Eh bien! et toi, le Rouge, poursuivit-il avec une jovialité affectée, est-ce que tu aurais eu peur aussi, que je te vois si bouleversé ?
— Oui, répliqua le lugubre assassin avec égarement, j’ai eu peur.
— Et de quoi donc ?
— De quelque chose qui est en moi et qui souvent me remonte à la gorge tomme pour m'étouffer... J'ai des flammes dans la poitrine... Oh ! que ne peuvent-elles jaillir hors de moi et vous consumer lotis !
— Bon ! dit le Beau-François en haussant les épaules, voilà
encore ses lubies qui le prennent! Voyons, Baptiste, poursuivit-il en s'adressant au Chirurgien, puisqu'il le faut, raconte toi-même ce qui s’est passé en. route pour lui troubler ainsi la cervelle ? • /
— Ma foi ! Mog, je n’y conçois rien, car j'ai vu le Rouge'' faire cent fois pis qu'anjourd’hui sans qu’il en résultât des phénomènes cérébraux et des accidents nerveux. Mais Hippocrate affirme...
— Ce citoyen n’est pas de la bande ; laisse-le tranquille, et pas de bavardages.
— Eh bien donc ! reprit Baptiste, je ne peux m’expliquer cette nouvelle fiasque du Rouge-d’Auneau. En approchant d’Outarville, nous marchions par troupes de cinq ou six cavaliers, de peur que notre grand nombre excitât le soupçon. J'étalS dans le premier de ces groupes avec le Rouge ; les autres suivaient à une assez grande distance. Nous avons vu venir à nous un vieux bonhomme â cheval, ayant l’apparence d’un gros fermier ou d’un marchand de blé ; c était une excellente "acquisition, et le Ilouge-d’Auneau voulut en profiter. Comme le bonhomme passait près de nous en nous saluant sans défiance, un coup de feu l’abaliit aux pieds de son cheval. Aussitôt le Bouge sauta lui-même ù terre pour le dépouiller; mais, au moment où il se penchait vers le fermier, son couteau à la main, il demeura comme pétrifié. De son côté, le vieux, qui n’était pas tout à fait mort, le regarda fixement, et je l’entendis qui disait d’i ne voix éteinte : « Ringetle! malheureux Ringeite ! est-ce loi ? »
— Oui, oui, il m’avait reconnu, interrompit le Rouge-d’Auneau avec délire ; c’était le père Guèriuot, dont j’avais été le valet, et qui s’était toujours montré si bon pour moi. Je lui avais joué des tours indignes; je l’avais volé, et pourtant il n’avait pas voulu me livrer à la justice ; bien plus, forcé de me renvoyer de sa ferme, il me remit de l’argent et me donna des conseils sages que j’aurais dù suivre... Pauvre père Guérinot ’...
Et le Rouge fondit en larmes.
— Allons ! dit le Beau-François, je devine ce qui est arrivé il aura replacé le vieux sur son cheval et l’aura laissé aller après lui avoir rendu sa bourse.
— Au contraire, reprit Baptiste-le-Chirurgien. Il demeura