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d'abord immobile comme une statue, puis il se mit à frapper l'autre de son couteau avec une sorte de frénésie. Le fermier était mort depuis longtemps qu'il le frappait encore.
Le Rouge-d’Auneau se redressa vivement.
— Ai-je fait cela, Baptiste ? demanda-t-il ; en es-tu biei sûr ? Il me semble en effet... Mais j’avais la tête perdue, j’y vovais trouble et je ne puis me souvenir de rien. Cependant cela doit être, et tenez, tenez, ajouta-t-il en montrant la main sur laquejje on voyait encore Quelques traces de sang, en voici la preuve ; oui, oui, c’est vrai, -j’ai tué ce pauvre' père Guérinot, si charitable et si humain ! Je suis un scélérat et je ne sais pas pourquoi la foudre du ciel ne m'a pas encore écrasé! Oh ! si elle pouvait m’écraser avec vous, brigands, voleurs, assassins !
Tout son corps était agité d'un tremblement nerveux qui semblait devoir dégénérer en convulsions. Le Beau-François souriait comme ferait un homme devant les mutineries et la colère impuissante d’un enfant emporté.
— Allons, le Bouge, trêve de folies, reprit-il d’un ton d'indulgence; ce qui est fait est fait; U ne faut plus y penser. Ecoute plutôt ce que j'ai à te dire, car il s’agit de choses sérieuses.
Mais ces paroles presque amicales déterminèrent chez le Bouge-d'Auneau une nouvelle explosion de fureur.
— Ne m'approche pas ! ne me touche pas ! ne me parle pas ! dit-il avec un mouvement d'horreur; Beau-François, Meg, meurtrier, démou ! c'est toi qui m’as perdu avec ton art diabolique. Puisses-tu, en récompense...
— Te tairas-tu ! dit le Beau-François.
— Non, je ne veux pas me taire, et une fois pour toutes je te dirai la vérité. Tu es un monstre plus féroce et plus noir encore que moi-même. Moi, du moins, quand je tue, je souffre toutes les tortures de l’enfer : J'ai la fièvre, j'obéis à je ne sais quelle puissance infernale qui me pousse la main ; mais toi, quand tu répands le sang comme de l’eau, tu es calme, tu es froid, tu peux sourire...
— Si lu ne te tais pas, dit le Meg furieux à son tour, en tirant un pistolet de sa poche, je vais...
Baptiste s'empressa de s'interposer avec un courage qui ne lui était pas habituel.
— Songez, Meg, dit-il à demi-voix, qu’il ne sait ce qu’il dit... il a uu commencement de congestion cérébrale, et je crois reconnaître en lui les symptômes d'un cas particulier de delirium tremens; laissez-ié donc, il.s'agit d'un fait très intéressant pour . ; science.
A coup sûr, de pareils motifs n’auraient pas eu d’aclion sur l'irascible ciief ; mais la vue de l'arme dirigée contre lui semblait avoir rappelé subitement le Rouge-d Anneau à lui-même. L’instinct de la vie, plus puissant encore chez les scélérats que chez les honnêtes gens, lui rendit la raison,
— Meg, Meg, pardonnez-moi, balbutia-t-il.
Le Beau -François n’avait pas intérêt à pousser les choses à l’extrême en ce moment, car une rupture ouverte avec son lieutenant eût pu avoir de graves conséquences. Il affecta donc une longanimité qui n'était ni dans son caractère ni dans ses habitudes quand on l’offensait personnellement.
— Allons! dit-il, on doit savoir entre amis se pardonner quelque chose; mais n’y reviens pas, ou tu t'en repentirais... N'en parlons plus... Tiens, mon pauvre Rouge, afin de te distraire des sottes idées qui t’obsèdent, je vais t'apprendre quelle excellente besogne je vous taille à tous pour celle nuit. Jamais vous ne vous serez trouvés à pareille fètet
Et il lui communiqua son projet d’attaquer Méréville. 11 parla des grandes richesses du fournisseur Leroux qui se trouvait atr château, des diamants et des bijoux appartenant aux dames, des soixante mille livres en billets de caisse apportées par le notaire Laforèl. Il chercha par tous les moyens à éblouir le brigand avide et sanguinaire. -
Cependant celui-ci, toujours rêveur, ne répondait pas ; peutêtre était-il encore trop troublé pour avoir compris les paroles du chef. En revanche, Baptiste, qui pendant celle conversation s'èlail mis à tâter le pouls du Rouge-d' Auneau, sembla oublier subitement ses préoccupations médicales.
— Meg, demanda-t-il avec une surprise mêlée d’inquiétude, l’ai-je bien entendu ? C'est au château de Méréville que vous en voulez P Comment la bonne harmonie qui régnait hier encore entre vous et...
— Silence ! interrompit le Beau-François. Charlatan maudit, vas-tu donc trahir mes secrets? Si je le croyais, je t'arracherais la langue, et nous verrions si tes drogues cl ton grimoire t’en feraient repousser une nouvelle!
Ce nouvel outrage parut blesser profondément l’orgueil du Chirurgien.
—Brute féroce! pensait-il, ne t’aurai-jepas enfin quelque jour en mon pouvoir pour le rendre tes insultes avec usure ?
Cependant ii répondit tout haut :
— Je n'ai pas l'intention de irahirvos secrets, Meg ; mais perœellez-moi de vous représenter, dans l’intérêt de tous, que celte entreprise hardie quand le pays est déjà rempli de soldats...
—Tais- toi, te dis-je. Tu n'es fait que pour panser les hom-
3G8 les chauffeurs'
mes et les chevaux blessés après une bagarre, et tu n'entends rien aux entreprises des gens de cœur. Mais le Rouge-d’Auneau, qui est brave malgré ses courts moments de folie, juge comme moi... Eh bien ! écoute, le Rouge, poursuivit-il d’un ton insinuant, maintenant que nous allons faire vraiment la guerre, il te faut un nouveau titre, un nouveau grade; et comme tu as toujours commandé nos cavaliers, que dirais-tu par exemple, du titre de... oui, c'est cela... de général de la cavalerie de la bande?
L’œil éteint du Rouge-d'Auneau se ranima tout à coup.
— Général ! moi, général !... Et sans doute j’eu aurais aussi le costume ?
— Pourquoi pas ? J’ai déposé chez le franc d’Orléans un magnifique unilorme de général avec le chapeau à plumes, l’habit galonné d'or et le sabre en argent ciselé. Je ne voulais pas vendre celte riche défroque de peur qu elle ne nous trahît ; je te la donne, et je suis sûr qu’elle t’ira merveilleusement.
Le Rouge-d’Auneau n'y tint plus; une joie vive brilla sur son visage tout à I heure si décomposé.
— Merci, François, s’écria-t-il transporté; je serai général de la cavalerie... fe générai Rouge-d’Auneau! et j'aurai des épaulettes d'or, un uniforme doré, des éperons d'or... Il faudra voir comme les femmes delà bande me regarderont! La Laborde ne me reconnaîtra plus... Eh bien! Meg, quand aurai-je mon uniforme?
Le Beau-François pouvait à peine cacher le mépris que lui inspirait la puérile vanité de son lieutenant, et il échangea un regardavec Baptiste qui éprouvait un sentiment analogue. Cepen dant il répondit d un ton sérieux:
— Demain après l’expédition. Mais puisque nous nous entendons, il s’agit d’assembler bien vite le conseil. Tous nos gens sont arrivés; ce misérable Borgne-de-Jouy seul est en retard; mais n’importe! il est des circonstances où je ne tiens pas à l’avoir trop près de mot.
Peu d’instants après, en effet, le conseil était réuni dans la loge, autour du foyer qu’on avait rallumé. Des branches de sapin et des chandelles de résine éclairaient l’assemblée. Là se trouvaient tous les dignitaires de la bande, le père Provenchère, doyen de la troupe, le Curè-des-Pègres, Jacques-de-Pithiviers, leBorgue-du-Mans, Sans-Pouces, Bapliste-le-Cliii urgieii, elbeaucoup d'autres depuis longtemps gradés dans le crime. Une seule femme assistait à la réunion, et encore était-elle revêtue du costume masculin: c’était la Grande-Marie, épouvantable créature que nous n’avons pas osé faire figurer dans ce récit, même à côté du Beau- François et du Rouge-d’Auneau. Tous ces scélé-
rats, auxvisages repoussants, aux costumes ignobles, formaient des groupes hideux que l’imagination de Cabot lui-mëme aurait eu peine à concevoir.
Quand tout le monde fut réuni et quand la porte fut close, le Beau-François échangea rapidement avec l'assistance de mystérieux mots de passe; puis, ce cérémonial accompli, il se mit à exposer son plan d attaque contre le château de Mérèville.
Yoici en quoi ce plan consistait: Le Beau- François lui-même devait cerner 1 habitation avec ce ni hommes bien armés; on en briserait les portes et on la saccagerait de fond en comble. Le reste de la bande maintiendrait les habitants du bourg et les empêcherait de porter secours aux gens du château. Cette première expédition terminée, on pillerait de même six grandes fermes du voisinage que l'on désigna. Le butin devait être immense, et, afin d’occuper les populations locales, on mettrait le feu partout. C'était, comme avait dit le Beau- François, une guerre d'extermination, une guerre de Vandales et de sauvages (l).
Les membres du conseil furent sans doute effrayés des dangers d'une pareille entreprise; mais ils étaient gagnés d'avance, et aucun d'eux n'osa manifester sa désapprobation. Baptisle-le-Chirurgien seul voulut encore présenter des objections timides; mais le Meg lui adressa un signe tellement menaçant,
3 ue l’opposant dut garder le silence. La discussion roulait onc seulement sur divers points de détail, quand une légère rumeur s'éleva devant la loge, et aussitôt Rose Bignon entra, pâle et effarée. Derrière elle, dans l'ombre, on entrevoyait le jeune voleur chargé de faire sentinelle autour de la salle du conseil et d'en écarter les indiscrets.
Une semblable intrusion était sévèrement interdite par les règlements de l'association, et le chef fronça le sourcil. Mais Rose était trop émue pour remarquer le courroux du Beau-François.
— Pardonnez-moi, Meg! s’écria-t-elle; les nouvelles que j’apporte n’admettent aucun retard... Tout est perdu! Le franc de Mérèville arrive à l’instant et il annonce que le Borgne-de! Jouy a été pris par le gendarme Vasseur... Mérèville est rempli; de soldats, et le Borgne a mangé te morceau. Au lieu d'attaquer, vous devez vous attendre à être attaqués vous-mêmes d’un moment à l’autre.
Un profond silence accueillit cette sinistre nouvelle. Cepen-
(t) Un plan analogue a existé réellement. Voir les pièces da
procès.
ir
dant le Beau-François, rigide sur la discipline et sur la stricte * observalion des lois de la bande, reprit avec fermeté:
— C'est fort bien, Rose, mais tu n’aurais pas dû forcer la consigne. Le mioche la Marmotte, qui est ep sentinelle devant la loge et qui t’a laissée entrer sans ordre, recevra vingt coups de bâton.
Celle sentence ne fut pas entendue, au milieu du bruit qui s’éleva tout à coup, excepté par le mioche, partie intéressée, qui se sauva en brftillant. Une agitation extraordinaire venait de succéder au premier sentiment de stupeur. Tout le monde s'était levé; on criait, on proposait des partis impossibles, et la majorité inclinait à prendre la fuite au plus vite.
— Un moment, un moment donc! s'écria le Beau-François d’une voix reteulissante ; sachons du moins exactement ce qui s’est passé.
Le franc de Mèrèville fut introduit, et avec lui entrèrent (ous les gens de la bande qui purent tenir dans la loge. La gravité du cas brisait toute hiérarchie, confondait tous les rangs.
Le franc, ancien garde-chasse de la seigneurie de Mèrèville, était l’individu qui avait laissé échapper une exclamation compromettante à la vue du Borgne-'de-Jouy, gardé par Ips gendarmes sur la place du village. 11 avait pris des informations sur les événements accomplis et sur ceux qui se préparaient, puis il était venu avertir les brigands aü rendez-cous général de la Muette. Il confirma la nouvelle que Rose venait ae donner, et il ajouta les détails les plus alarmants. Il avait vu les préparatifs de l’expédition au village de Mèrèville ; le pays entier était sous les armes; d’une minute à l'autre les soldats, sous la conduite de Vasseur et de Daniel Ladrange, allaient arriver à la Muette.
Alors ta frayeur ne connut plus de bornes. Les assistants se précipitèrent vers la porte pour chercher leur salut dans la fuite. La voix tonnante du Beau-François domina pourtant encore le tumulte :
— Üù donc allez-vous, poltrons, imbéciles ? s’écria-t il ; si vraiment la force armée vient à nous, l’occasion est belle pour attaquer Mèrèville, qui ne sera pas défendu, et où nous trouverons un riche butin. Dans le cas ou nous rencontrerions les soldats en chemin, il nous sera facile de leur donner une leçon dont ils se souviendront longtemps. Nous sommes trois fois plus nombreux, nous connaissons le pays ; il n'en reviendra pas an, je vous le promets. Ne croyez pas ce qu’on vous dU ç'u borgne de-Jouy; ce n’est pas pour rien qu'on l’a surnommé le général Fintîo ; s’il nous a trompés, il voudra tromper aussi les autres ; je gagerais qu'il leur servira quelque pial
de son métier. D’ailleurs, pourquoi nous séparer ? Notre salut maintenant est dans notre nombre, dans le secours que nous nous prêterons mutuellement ; si nous nous dispersons, nous serons tous arrêtés, les uns après les autres, sans résistance possible , et nous irous au diable beaucoup plus vite.
Ces raisons semblèrent produire une certaine impression sur la plupart des assistants ; mais, en définitive , la terreur domina les autres considérai ions. Déjà Ieprojetdu Beau-François d’attaquer Méréville à force ouverte avait secrètement excité leurs répugnances ; la certitude qu'une troupe considérable venait les relancerdansleursforètslesgîaçaUd'épouvanle.
Le Meg s'était fait illusion sur leur compte : il les considé rait comme des soldats, ils n'étaient que des brigands. Ils étaient incapables de mourir bravemeut, de défendre chèrement leur vie.
Aucun d'eux n’eut le courage de répondre ; mais, après s'être consultés entre eux à voix basse, ils continuèrent de se diriger vers la porte.
— Que personne ne bouge ! s’écria le Beau-François, rugissant de colère; vous êtes tous des lâches, desfraîtres. Méconnaîtrez-vous l’autorité de votre Meg ?
Il s'élança vers la porte, s’en empara, et reprit énergiquement en brandissant deux pistolets :
— Si quelqu'un de vous fait un pas pour sortir, je lui brûle la cervelle!
L’atiitude résolue du Beau-François, son air farouche, les armes qu'il tenait à la main, et dont on savait qu'il n'hésiterait pas à se servir, imposèrent silence aux brigands. Ou demeura immobile, on se consulta du regard. Le Meg profila de ce moment pour renouveler ses tentatives ; il employa tour à tour les prières et les menaces afin de décider ses gens à la résistance. Voyant l'inutilité de ses effors, il trépignait, il hurlait de fureur ; la bouche écumante, il leur montrait le poing. Tous tremblaient devant cette colère puissante, mais une crainte plus forte semblait distraire leur attention. Quand les éclats de voix cecsaient un peu, on eût pu lesvoir prêter l'oreille aux bruits extérieurs, comme s’ils eussent entendu déjà les hussards et les gendarmes envahir la clairière voisine.
Le temps était trop précieux pour que celte hésitation se prolongeât. Comme le Beau-François s'arrêtait épuisé par sa véhémence même, les hommes de la bande se mirent à chuchoter; puis Jacques-de-Pithiviers, qui semblait s être chargé de résumer les opiuions de se6 camarades, lui dit de sa voix rude:
— Laissez-nous passer, Meg : vous voyez bien que nous ne
sommes pas en force! On nous connaît maintenant et nous aV Ions avoir sur les bras toutes les troupes de la république. Ce qu'il y a de mieux a faire, c'est que chacun s'en aille de son côté et se tire d’affaire comme il pourra. Ne perdons pas de temps, car le franc de Mèrèville assure que les soldats ont dû partir de bonne heure, et qu'ils ne peuvent tarder à paraître. Quant à moi, je vais dire adieu aux amis et prendre au plus*vite le pas de roule. J'ai peut-être donné quelques coups de lanière de trop au Borgne-de-Jouy , quand il était mon élève, et je gagerais que le méchant drôle m'a recommandé particulièrement ii ses nouveaux amis les gendarmes.
— Et moi donc, reprit le Rouge-d'Anneau, quels contes aura-t-il lait sur moi ? On va me tuer, me fusiller sur place ; on m’écharpera, on medéchircra en morceaux... Je suis un grand scélérat! Parlons, partons, ftleg; laissez-nous donc passer, mille tonnerres!
— Oui, oui, sauvons-nous, répétèrent plusieurs assistants, avec toutes ces simagrées, les soldats finiront par nous surprendre.
— Attendez aumoins jusqu’à demain, demanda le Beau-François d'un ton presque suppliant ; cette expédition de Mèrèville ne peut manquer de nous enrichir... Alors nous nous séparerons, et chacun de nous sera libre d’aller oü il lui plaira.
— Demain nous serons tous coffrés, si nous laulernons davantage, dit une voix rauque.
— Et si je ne veux pas, moi, que vous m’abandonniez ainsi ? s'écria le Meg revenant à la menace ; ne suis-je pas votre chef? N'ai je pas sur chacun de vous droit de vie et de mort ? allezvous donc vous mettre en révolte? Oubliez-vous les lois de noire association ?
— Notre association n'existe plus, répliqua Baptiste, à qui la certitude d'être soutenu donna quelque courage ; et ce serait une insigne folie d'en invoquer les lois, quand nous sommes en si grand péril.
Un assentiment général accueillit ces paroles.
— Ab ! est-ce toi, Baptiste le courageux, Baptiste le beau parleur? reprit le Beau-François avec une ironie insultante, je sa\ais bien que tu devais être contre moi... Eh bien! de par toutes les cornes du diable ! tu payeras pour les autres et tu vas servir d'exemple.
En même temps, il ajusta Baptiste, pâle et tremblant, d’un de ses pistolets, et fit feu.
Une main inconnue, peut-être celle de Rose, releva le bras ; la balle, qui eût pu frapper plusieurs personnes au milieu de la foule, alla se ]>erdre dans les solives du plafond. Le Bcau'-
François saisit prestement son second pistolet, mais il ne lui fui pas permis d'en faire usage. On se 'rua sur lui d'un effort commun, et, malgré sa vigueur extraordinaire, malgré .ses blasphèmes et ses trépignements, on le mil hors délai de nu're. En un clin d'œil il fut renversé , on lui jeta un voile sur la tète, comme si les auteurs de ces violences eussent craint encore d'ètre connus de lui, ei des mains vigoureuses le tinrent cloué conire terre. Le Beau-François se débattait vainement; on le traitait à son tour comme il avait traité tant de fois les victimes de ses cruautés.
Enfin cependant les mains qui le retenaient devinrent moins lourdes et moins nombreuses ; bientôt même la pression cessa complètement, et il comprit que ses gardiens l avaient laissé. Il voulut se relever, mais sa tète était touoursj enveloppée d'un voile, des cordes retenaient encore ses membres. Comme il se tordait sur la terre nue avec une rage insensée, une voix eouce l'engagea à se calmer, une main impatiente essaya de le débarrasser de ses liens. 11 se retrouva libre, et, son bandeau dnlevé, il put voir enfin ce qui se passait.
Il était assis par terre , au milieu de la loge, éclairée seulement par la flamme tremblotante du foyer. Près de lui se tenait Rose , muette et terrifiée; mais la foule, si compacte tout à l’heure, avait disparu , et par la porte restée eut' rouverte arrivaient des rumeurs lointaines qui annonçaient une extrême agitation.
Le Beau-François ne parla pas , mais , apercevant à côté de lui son pistolet chargé que nul n'avait osé lui prendre, il s'en saisit , poussa un cri sauvage , et s’élança d'un bond vers la porte.
— François , François ! qu'allez vous faire? dit Rose d'une voix gémissante.
11 sortit en courant.
Dans la clairière, cinq ou six individus, mioches et menu fretin de la bande, étaient encore réunis autour du feu principal et semblaient discuter sur le parti qu'ils devaient prendre dans les circonstances présentes. Maïs ces misérables étaient indiignes de la colère du Meg. A l'autre extrémité de l'esplanade, des jgens à cheval s'éloignaient dans toutes les directions, ou se limitaient de disposer leurs moulures; ce fut vers ceux-là qu'il se dirigea.
Parmi les cavaliers, il reconnut le Rouge-d'Auneau et Baptiste qui achevaient de se mettre en selle.
— Lâches ! attendez-moi! cria-t-il d’une voix qui n'avait plus rien d humain.
— Le Meg ! dit le Rouge avec épouvante.
— Que l'enfer confonde ceux qui l'ont délivré si vite ! murmura Baptiste.
Et tous les deux poussèrent leurs chevaux dans l'intérieur du bois. Le Beau-François lira sur eux, mais sans résultat, et jetant sou arme devenue inutile, il retourna en grondant vers la loge.
Les gens qui se trouvaient encore autour du feu de bivouac lui adressèrent la parole, mais i! ne les entendit pas, et il passa sans leur répondre. Il entra da s la loge, alors déserte, où l'on entrevoyait seulement une forme svelte et légère; puis il vint s’asseoir auprès du foyer , et, la tète cachée dans ses mains, il parut se livrer aux réflexions amères que lui suggêrailcel abandon inattendu.
il était là depuis quelques instants, regrettant surtout l’atroep vengeance qu i I avait rêvée, quand il entendit soupirer faiblement à côté de lui.
— Qui est là ? Que me veut-on? demanda-t-il avec colère.
— C’est moi, c’est Rose, répondit une voix timide.
— Eh bien ! que fais-tu là ? Qu’altends-tu de moi ?
— Je viens, François, pour vous aimer, pour vous plaindre, peur souffrir avec vous.
— Allons donc ! pourquoi n’es-tu pas partie avec les autres? Crois-tu qu'on t'épargnera plus que moi?
— Je partagerai votre sort, quel qu'il puisse être.
— Comme tu voudras.
Et il retomba dans ses lugubres réflexions; il y eut un nouveau silence.
— François, reprit enfin Rose Bignon, oubliez-vous que les soldats sont proches, et ne songez - vous pas à vous mettre en sûreté ?
— Et s’il me plaît à moi de les attendre ?
— En ce cas, je les attendrai de même. François, vous m’a-» vez repoussée quand vous étiez puissant, il me sera bien permis ue m attacher à vous, maintenant que vous êtes seul et malheureux 1
Le Meg ne put s'empêcher de jeter sur elle un regard amical.
— Tu es une bonne créature. Rose, lui dit-il avec moins de dureté, et je suis fâché de t'avoir malmenée quelquefois... Mais que diable veux-tu que nous devenions, maiuleuant que les lâches gredins ont déserté?
— Votre situation et la mienne, François, si vous me permettiez encore de partager votre sort, ne seraient peut-être pas désespérées; mais il ne faut pas vous abandonner vousmême... Ne songez plus à ces misérables; tout doit être fini entre eux et vous ; écoutez plutôt mon projet. Nous allons nous
mettre en route seui3 et à pied ; votre balle et la mienne sont cachées.dans le bois, elles seront pour nous une ressource. D’ailleurs, j'ai quelques pièces d’or cousues dans la doublure de ma robe. La province de Bretagne est toujours en insurrection ; nous connaissons parfaitement les chemins qui y conduisent ; en ne marchant que la nuit, et en nous reposant le jour dans les bois ou dans les fermes isolées, nous pourrons en très-peu de temps atteindre les pays révoltés. Là. nous serons à l'abri des poursuiies et nous vivrons tranquillement de notre commerce, si nous n’aimons mieux noas embarquer pour gagner l’Angh terre... Je suis prête à partager tes dangers, et tu verras, François, combien j'aurai de force et de cour.ige, si en retour tu ne défends pas à ta pauvre Rose de t’aimer !
Ce plan ne paraissait pas inexécutable, et c’était en effet le seul que pût adopter le Beau-François dans sa situation actuelle ; au>>si le Meg, après une minute de réflexion, dit-il résolûmes :
— Tu as raison, ma chère Rose, et je suiverai ton conseil. Le plus pressé est de nous mettre en sûreté. Et puis, ajouta-til comme frappé d'un souvenir, cette convention avec Daniel? Ladrange tient encore sans doute. Il m'a accordé trois jours pour gagner la frontière. En arrivant en pays étranger, je serai donc en droit de réclamer la somme considérable-qui m'appartient, et Daniel sera certainement assez sot pour me la rendre. Cette affaire terminée, pourquoi ne reviendrais-je pas une belle nuit à Méréville, afin de régler d'un coup tous nos anciens comptes P
Le Beau-François se laissait aller à exprimer tout haut ses plus secrètes pensées, quand il s'aperçut que Rose l’écoutait ; mais cette fois il ne songea pas à s'en fâcher.
— Oui, oui, ma chère, reprit-il, tout n'est pas perdu, et peut-être trcuverai-je bientôt un moyen de recompenser ton dévoûment pour moi! Il faudra des événements que je ne prévois pas pour nous séparer désormais.
— Oh ! merci de celte bonne parole, François !... si tu savais combien elle va me donner de courage ! Partons donc! nous serons heureux, je te le promets, j'en suis sûre.
Un grand bruit d'armes et de chevaux, bientôt suivi de coups de feu et de cris de terreur, s’éleva du dehors. La force armée , après avoir cerné la clairière, faisait irruption de tous côtés.
— Il est trop tard ! dit Rose avec désespoir.
Le Beau-François chercha des yeux une arme pour se défendre, mais il n avait plus que ses pistolets déchargés. D’ailleurs, ou ne lui laissa pas le loisir de se mettre eu défense, un
peloton de cavalerie traversa la clairière comme une trombe , et s'arrêta devant la loge. Vasseur, sautant à bas de son cheval, pénétra le premier dans l'intérieur, le sabre à la main.
— En voilà loujoursun! s’èeria-t-il joyeusement, et le plus enragé de tous!... Pas un mouvement, coquin, ou je te fends le crâne, et ce sera de la besogne de moins pour le bourreau.
Peut-être ces menaces n’eussent-elles par intimidé le féroce bandit; mais, pris à i'improviste, sans armes, il ne pouvait rien, et Rose, qui l avait enlacé, pour lui faire un rempart de son corps, paralysait ses mouvements. D'ailleurs, il comprenait que le temps de Ja force était passé, que la ruse seule lui offrait des chances de salut. Sa troupe, naguère si considérable, était dispersée: le petit nombre de ceux qui se trouvaient encore dans la clairière s’étaient laissé prendre sans résistance. Pas un coup n’avait été frappé pour la défense de ces scélérats, l’effroi de plusieurs provinces; ils devaient' comme le Beau-François l’avait prévu lui même, être arrêtés uu à un, vulgairement, lâchement, sans relever leur défaite par le moindre acte de vigueur.
Aussi le Meg éteignit-il l’étincelle ardente de ses yeux, et, prenant ce ton de bonhomie qui avait fait si souvent des dupes, il dit mielleusement :
— Vous vous méprenez sur mon compte, citoyen officier. Je suis un honnête colporteur, et je suis tombé entre les mains d’une troupe de mendiants et de vagabonds; j’ai été conduit ici avec cette citoyenne, qui est... mon associée, et nous aurions passé un vilain quart d’heure, si vous n'étiez venu nous délivrer. Ces coquins sont tous en fuite, et nous vous devons de grands remercîments.
— Bien trouvé! répliqua Vasseur d’un ion goguenard.
Puis, s'adressant à plusieurs gendarmes et gardes nationaux
qui venaient d’entrer :
— Empoignez-moi cet honnête colporteur, poursuivit-il, et prenez soin qu'il soit bien attaché, car il vaut son pesant d’or... Quant à cette citoyenne, ajuuta-t-il en regardant Rose, ce doit être la digne compagne de ce vertueux marchand... Oui, jolie , Pair effronté; c'est là sans doute Rose Bignon, la femme du Beau-François.
Rose ne laissa échapper aucun signe de faiblesse.
— Sa femme, oui, je suis sa femme l s’écria t-elle avec fierté, et j'espère bien que l'on ne nous séparera plus.
Le Beau François ne voulait pas se laisser attacher et fouiller par les gendarmes.
— Je vous assure, citoyens, dit-il avec un accent de sainte indignation, que vous commettez une erreur ; vous vous repen-
tirez de m’avoir traité d’une manière si dégradante. Je puis me réclamer des personnes les plus honorables du pays... et quand vous saurez qui je suis...
Un ricanement bien connu le fit se retourner tout à coup , comme s'il eût été mordu par un serpent. Dans un coin somhre de la loge, il entrevit un garde national qui paraissait se livrer à un accès d hilarité. Il avait reconnu le Borgne-de-Jouy.
— Avec tout cela, reprit Vasseur, il doit se trouver des traîtres quelque part, car j'espérais mieux pour cette nuit. Où sont le Rouge-d'Auneau, le Maître-des-Mioches, le Curé-des- Pègres, le Gros- Normand, Sans-Pouces, Longjumeau, et surtout ce savant, cet introuvable, cet insaisissable Baptiste-!e- Chirurgien ? Non pas que je me plaigne, ajouta-t-il en caressant sa grosse moustache; on sait ce que valent le Beau-François et ltose Bignon, sans oublier la canaille que les hussards, nos braves camarades, viennent de ramasser ; mais ces captures • m'avaient mis en appétit... Enfin, c’est partie remise; je les connais maintenant, j'ai leur signalement exact; je les pincerai tous avant peu, j'en prends l'engagement formel.
Cependant le Beau-François avait déjà recouvré sa présence d'esprit :
— Citoyen officier, reprit-il avec plus de force, je vous le répète, vous vous méprenez sur mon compte et sur le compte de ma femme. Vous pouvez vous souveqir de m'avoir vu déjà en compagnie du directeur du jury de Chartres, dont je suis connu personnellement. Faites-moi comparaître devant fui, et vous verrez s'il ne vous donnera pas l'ordre sur-lc-c’iump...
— Eli bien! morbleu! dit Vasseur avec ironie, presentez-lui votre requête vous-même, car le voici.
En effet, Daniel parut au milieu des soldats, qui lui livrèrent respectueusement passage, et il s’avança en disant :
— Que demande le prisonnier ?
L'air froid et sévère du magistrat causa une nouvelle déception au Beau-François.
— Citoyen Ladrange, dit-il à demi-voix, ne pourrais-je vous parler en particulier i*
— Laissez-nous un peu, citoyens, dit Daniel aux gendarmes qui gardaient le Meg.
Ils se r> tirèrent à l’aulre extrémité de la loge.
— Prenez garde! s’écria Vasseur; ne vous approchez pas sans précautions de. ce sournois-là... Je m'en méfie en diable!
Mais il est attaché, répliqua Landrange en montrant les cordes qui retenaient les mains et les jambes du prisonnier; du reste, mofl chei Vasseur, vous pouvez rester près de moi.
— J'aime mieux cela.
Tous dm s'approchèrent du Meg, qui était assis sur un billot et qui semblait incapable de faire un mouvement.
— Ce que je veux dire, reprit le Beau-François embarrassé, ne doit s’adresser qu'au citoyen Ladrange.
— Et moi je n ai pas de secrets pour Vasseur; vous pouvez parler librement devant lui. D'aKIeurs je n'ai plus qualité pour vous entendre ; j'ai donné ma démission de magistral, et c’est au citoyen Vasseur seul que vous aurez à répondre.
— ü' 10 * ! vous n’èles plus directeur du jury de Chartres ? demanda le Beau-François eD pâlissant, car cet incident déconcertait tous ses projets.
Je ne le suis plus, j'ai remis mes pouvoirs au citoyen Vasseur, en déposant entre ses mains une parure de rubis qui m’avait été euvoyée par une personne inconnue et qui provenait d'un vol,
• Le désappointement du Meg allait croissant, à mesure qu’il voyait le mauvais succès de ses longues et patientes intrigues.
— Eli bien! et votre promesse de m’accorder trois jours de répit, reprit-il en baissant encore la voix, l'avez-vous donc oubliée ?
— Croyez-vous que j’ignore ce que vous faisiez ici et contre
2 ui devait être dirigée l'expédition de cette nuit ? répliqua >auiel de même ; vous n’avez pas observé mes conditions, je suis dégagé de ma parole.
i— A merveille... Alors vous allez révéler notre secrète parenté?
— Ni Vasseur, ni moi nous ne jugeons nécessaire pour le moment de parler de celte circonstance*; mais nous nous réservons de la faire connaître si l’intérêt de la justice l'exige.
— C’est-à-dire si l’on ne trouve pas de charges suffisantes , pour me perdre... Allons! bien joué, tout est prévu; pensezvous que de mon côté je ne chercherai pas à me parer du nom honorable auquel j’ai droit ?
— Vous agirez comme il vous plaira... Mais cette conversation devient oiseuse, et elle a déjà trop duré. Le lieutenant Vasseur va procéder à l'interrogatoire régulier de ses prisonniers, puis vous serez tous conduits à Chartres.
— Mais non pas avant que je vous aie récompensé de tous vos bons oflices envers moi !
j En même temps, grà< e à sa force herculéenne, le Beau-François brisa comme un (ü les cordes qui retenaient ses mains, tira de ses vêlements un petit poignard qu’il avait su dérober aux gendarmes quand on l'avait fouillé, et, prompt comme l’éclair, il en porta' un coup à Daniel sans défiance.
C'en était fait du jeune magistrat, si Vasseur, qui observait
îohs les mouvements du scélérat, ne se fût élancé impétueusement sur lui. L'arme glissa contre la poitrine de Ladrange. £n un instant, le Beau-François fut renversé, désarmé par Vasseur ei les gendarmes.
— Quand je vous disais ! reprit le brave lieutenant en s’adressant à Daniel ; on n’est jamais sûr de rien avec ces gaillards-là. <i'esl une leçon pour nous... On va lui mettre les menottes, des chaînes et des poucettes, au lieu de ces cordes qui cassent si facilement... Du reste, ajouta-t-il plus bas par forme de consolation, voilà encore une circonstance favorable pour rous à consigner au procès-verbal.
Après une résistance assez longue, les gendarmes étaient venus à bout de maîtriser de nouveau le terrible Meg ; il était étendu par terre, chargé de chaînes, incapable de bouger. Cependant il fixa sur Daniel un regard encore menaçant;
— Vous êtes bien fier de votre triomphe, citoyen Ladrange, dit-il d'une voix haletante , mais tant qu’il me restera un souffle de vie, prenez garde à vous!
Un nouveau ricanement se fit entendre dans le coin sombre où se tenait le Borgne-de-Jouy.
— Cüoyep, dit Rose Bignon d’un ton suppliant, je ne demande qu'une gr&ce... ne me séparez pasde mon cher François!