LA GRÊLÉE
Au moment oit Daniel descendait au grand trot pour retourner à la ferme, le soleil était près de se coucher, et un calme profond s'étendait sur la campagne. Les voix des oiseaux s’éteignaient une à une dans les bois ; seul , le chant du rossignol continuait à se faire entendre, et semblait même acquérir plus de force aux approches de la nuit. L'ombre s'épaississait déjà sous les vieux chênes, bien que des langues de feu, venues du couchant, perçassent encore çà et là leur sombre feuillage.
Daniel comprit qu’il ne lui faudrait pas s’arrêter longtemps chez Bernard s'il voulait arriver à N“* avant le milieu delà nuit. Il pressait donc sa moulure, quand il aperçut la Grêlée assise au bord du chemin, pendant que son enfant jouait
f irès d'elle sur l'herbe. En reconnaissant le voyageur, elle se eva précipitamment: une expression de joie brilla sur son visage affreusement sillonné parla petite vérole. Comme Daniel allait passer, elle lui fit une humble révérence, tandis que le petit garçon, qu elle avait prévenu tout bas, lui envoyait un baiser.
Le juge de paix les remercia d’un sourire.
— Eh bien! ma bonne femme, dit-il en ralentissant le pas de son cheval, cela va mieux à ce que je vois? Je vais m’arrêter un instant chez l'homme du Breuil et je lui remettrai quelque chose pour vous.
— Quoi donc! mon bon monsieur... je veux dire digne citoyen... allez-vous retourner au château pour y passer la nuit!
La voix de la pauvresse trahissait tant d inquiétude que Da- i niel arrêta brusquement sa monture.
— Pourquoi cette question? demanda-t-il.
— Dame ! citoyen, répliqua la Grêfèe avec embarras, on dit le gros bourgeois de là-bas si dur, et si méchant !... Les braves doivent craindre de s'abriter sous le toit du mauvais riche.
— Que diable me chantez-vous là, ma chère? Ignorez-vous, pour me parler ainsi, que le maître du Breuil est mou proche ?...
wDn reste, rassurez-vous; je ne retournerai pas au château ce soir.
— Alors, sans doute, vous passerez la nuit à la ferme?
L’insistance de la mendiante excita les soupçons de Daniel.
— Que vous importe? dit-il.
— Oui, oui, restez chez Bernard, reprit la Grêlée avec agitation ; on sait que vous êtes un homme d’importance, et peutêtrê on n'osera pas... Je ne puis rien, moi : je suis seule, touj,e seule... O mon Dieu comme vous me punissez!
. Elle fondit en larmes. Daniel commençait à croire que celte malheureuse avait l'esprit dérangé.
— Voyons, ma bonne femme, reprit-il avec impatience, parlez-moi plus clairement. Est-ce qu’un danger quelconque menacerait la ferme ou le château?
— Je ne sais pas; mais il est bon de prendre des précautions. Oh! si seulement vous aviez le temps de faire venir des sek cours!
-sr Pourquoi des secours? Où seraient-ils nécessaires?
— Je ne puis le dire... Et cependant monsieur, on à vu des dafÉtès aristocrales qui sont cachées à la ferme du Breuil.
Ces paroles alarmèrent Daniel plus que tout le reste.
— Des dames aristocrates! reprit-il avec une colère feinte;
- sôngez-vous à ce que vous dites, ma chère? Où avez-vous vu des aristocrates chez maître Bernard ?... Rèvez-vous tout éveillée ou bien êtes-vous folle? »
— Je voudrais l’être, monsieur, répondit la Grêlée d'un air égaré ; oui, il est des moments où je remercierais Dieu s’il m’avait ôté la raison et la mémoire... Mais le temps presse... avertissez les gens de la ferme, comme ceux du château, d’èlrc sur leur garde et diles-leur.:.
— La Grêlée! cria une voix retentissante derrière elle.
La mendiante tressaillit et se retourna vivement. Le BorgnefBe-Jouy venait de sortir d'un hallier à dix pas de là. En l’a- : percevant, la Grêlée fit à Daniel un geste mystérieux, puis elle prit son enfant dans ses bras et s'empressa de rejoindre le Borgne. Ils se perdirent alors dans les plantations, et on eût dit qu’une vive discussion s'était élevée entre eux, à en juger par leurs gestes animés. *
Daniel demeura dans une grande perplexité. Il ne devinait
{ ias à quelle sorte de danger la pauvresse avait voulu faire alusion ; mais une chose le frappait : c'était que l’incognito des dames de Mèrêville avait été trahi, et cette circonstance seule avait la plus haute gravité.
Peu de minutes après , il arrivait à la ferme. Bernard était
retourné aux champs, et Daniel remit son cheval à un valet de charrue en lui recommandant d'en prendre soin. Dans la salle commune, il trouva maîtresse Bernard seule et plongée dans une morne rêverie; il demanda s'il pouvait voir scs parentes.
La fermière ne parut pas l’avoir entendu, et il lui fallut rèpé> ter sa question. Alors seulement la bonne femme se redressa, comme si on l’eût réveillée en sursaut, et elfe dit avec précipitation : •**'..
— Les dames?... ce sont les dames de Méréville que fout demandez ? Oui, oui, elles sont là dans leur chambre... Entrez; je crois que vous pouvez entrer.
En tout autre moment, Daniel se fût informé de la cause de cette vive préoccupation où il voyait la bonne maîtresse Bernard; mais fort agité lui-même, ii se hâta de proliter de la permission qu'on lui donnait.
Madame de Méréville et Maria étaient seules. La mère parlait avec véhémence, quoique à voix basse; la fille écoutait, les yeux rouges, la tète baissée.
A la vue de son neveu , la marquise ne put retenir un mouvement d'humeur, taudis qu'un léger coloris reparaissait sur les * joues de Maria.
— Eh ! c’est encore ie citoyen Daniel! dit la mère avec ironie; en vérité, nous n'osions plus espérer sa visite pour ce soir.
Eh bien ! Iiàtez-vous de nous apprendre comment vous avez rempli votre mission. Mon excellent frère consent- il enlin à nous recevoir dans sa récréative demeure ?
— Madame, à mon grand regret, mes sollicitations ont été Inutiles.
— Voyéz-vous cela? dit la marquise sans manifester lemoindre étonnement ; et pourtant, sans doute, vous avez parlé son langage à cet excellent patriole. Recevez nos remercimeots, citoyen Daniel ; mais si notre parent affectionné nous refuse un asile chez lui, il faudra Bien nous résigner à rester oü nous sommes.
— Malheureusement, madame, votre séjour à la ferme ne saurait se prolonger davantage sans un danger imminent pour mademoiselle Maria et pour vous. Vous êtes reconnues. Tout à l'heure, une personne dont les allures me sont fortement suspectés vous a désignées l’une et l'autre comme des aristocrates... Il est donc urgent que vous quittiez le Breuil, et si vous vouliez suivre mes conseils, si vous vouliez mettre en moi la confiance que vous aviez jadis...
— Oh ! ècoutez-le, ma mère! s'écria Maria transportée ; fl sait mieux que nous ce que nous avons à espérer ou à craindre.
— Encore ! dit la marquise en attachant sur sa fille un re- " gard sévère.
Elle poursuivit avec impatience :
— Pourquoi tant s'inquiéter des espions et des dénonciateurs ? 11 n'y a de sécurité réelle pour personne. Le cilou i; Daniel pourrait-il donc nous offrir un refuse plus sur que Dreuil?
— Je n'oserais l'affirmer, madame, et, cependant pcul-è'ic parviendrais-je à découvrir dans la ville que j’habite, et oü j ,i quelque aulorilè, une maison tranquille oü vous vous cacheriez' en attendant des jours plus heureux.
La marquise parut réfléchir.
— Non, dit-elle enfin d'un ton sec, ce serait vous exposer Yous-mème, et je ne veux ni de votre générosité ni de vos sacrifices.
11 y eut un silence pénible. Les ombres du soir commençaient à s'épaissir, et c'était à peine si ces trois personnes eussent pu se reconnaître au milieu de celte obscurité croissante. Tout à coup on frappa vivement à la porte, et Bernard entra.
Le fermier était tout en nage ; son air eff aré faisait prévoir une mauvaise nouvelle.
— lardon, excuse, mesdames, dit-il d’une voix haletante. J'entre sans crier gare, mais ce n'est pas le moment des cérémonies... Ah! vous êtes encore là, monsieur Daniel? ajoutat-il en reconnaissant le jeune juge de paix. Tant mieux! car vous allez sans doute nous aider à sorlir d'un mauvais pas... Je tremblais que vous ne. fussiez déjà parti pour la ville.
— De quoi s'agit-il donc, Bernard ?
— S'il faut l'avouer, monsieur Daniel , j'ai bien peur qu'on ne songe à venir arrêter nos pauvres dames cette nuit.
Maria se rapprocha tremblante de sa mère, qui, elle-même, ne put s'empêcher de frissonner.
— Parlez, Bernard, expliquez-vous, dit Daniel non moié3 effrayé, mais plus maître de lui.
— ■ Voici la chose, monsieur... J’étais donc serti ce soir pour faire une tournée dans les champs, parce que, voyez-vous, ma sotte créialure de femme m’avait fourré dans la tète de vilaines idées, et je voulais me distraire. J'y étais parvenu, et j'avais fini par surmonter ces désagréables souvenirs qui reviennent pourtant quand on y pense le moins... Tout à I heure, comme je suivais le sentier qui traverse l'herbage de la Vache- Pie, j'ai vu s’agiter quelque chose sur ia lisière du bois Mandar, celle haute futaie qui se prolonge jusqu'au bord de la grande route. J'ai pensé que c’étaient des fagoieurs qui en voulaient à mes arbres, et je me suis caché derrière ia haie
pour les épier. J'ai écarlé le feuillage avec précaution, et qu aije vu, monsieur Daniel? Deux gendarmes qui causaient ensemble avec vivacité, en se montrant de loin les bâtiments du Breuil.
— Des gendarmes! répéta Daniel. En êtes-vous bien sûr, maître Berpard ?
— J'ai vu de mes yeux leurs uniformes, et il faisait encore assez clair pour qu’il fût impossible de s'y tromper. Du reste, ils devaient avoir de nombreux compagnons dans la forêt, car , j'ai cru entendre ù différentes reprises un bruit de voix et des f hennissements de chevaux. J'ai même aperçu un autre homme à travers les cépées, deri ière eux, et il m'a semblé que celui-là portait l'uniforme de garde national, mais je n'oserais l’aflirmer. Toujours est-il qu'au bout d'un moment on a rappelé les gendarmes, et ils sont rentrés dans le bois en continuant de gesticuler. J'ai attendu encore, mais comme personne ne se montrait plus, je suis revenu bien vite en me glissant le long des buissons.
Les dames de Méréville étaient muettes d’épouvante.
— Eh bien! Bernard, reprit Daniel, que peut-il, à votre avis, résulter de tout ceci?
— Comment! monsieur, vous un citoyen d'importance et un jeune homme savant dans les affaires publiques, ne le devinezvous pas ? La chose est pourtant assez claire. Les gendarmes des brigades voisines ont reçu l'ordre de se réunir dans le bois Mamlar. Quand il sera nuit, ils cerneront la ferme et ils arrêteront tons ceux qui leur paraîtront suspects; c'est leur manière, vous le savez bien.
Daniel se frappa le front.
— Mais c'est impossible, cela! reprit-il avec anxiété; les agents de la force publique dans ce pays ne sauraient agir sans un ordre de moi. Or, je suis sûr de "n'avoir signé ces jours derniers aucun acte de ce genre, et je ne suis parti ce matin de la ville qu'après avoir reçu le courrier de la journée. Ces gendarmes ne peuvent donc exécuter un mandat régulier, à moins...
— Achevez-donc.
— A moins que des ordres supérieurs ne soient r rrivés on mon absence, et que je ne sois moi-même destitué, mis hors la loi peut-être.
Maria ne put retenir un gémissement; la marquise elle-même manifesta une vive émotion.
— Oh! vous vous trempez sans doute, Daniel, s'écria la ieunti fille ; laissez-nous espérer encore que vous vous trompez!
Daniel la remercia par un sourire.
— Je i'espére aussi, reprit-il ; mais ne nous occupons pas de moi. Quel (pie soit le pouvoir dont le coup est parti, la découverte de maître Ilernard mérite la plus sérieuse atlention. Le péril est maintenant certain , et il importe de lui faire face. Madame la marquise, ma bienfaitrice, ma chère parente, je vous en conjure, n'hésitez plus à suivre le conseil que je vous donnais tout à l'heure... Il faut partir à l'instant pour la ville avec moi. Dieu m'aidera sans doute à vous sauver, vous et ma chcrc Maria, ilâtez- vous donc de commencer vos préparatifs, car ii n’y a pas une minute â perdre.
Et sans attendre la réponse des dames, il se mit 5 se concerter avec Ilernard sur les mesuresà prendre. Il fut convenu entre eux que l'on attellerait les deux meilleurs chevaux de la ferme à un vieux cabriolet d'osier dont l'homme du Breuil se. servait pour courir les foires et les marchés. Le fermier se chargeait de conduire les dames à la ville par des chemins détournés, en évitant le bois où se tenait cachée la gendarmerie. Daniel devait suivre à cheval.', et, grâce à l’obscurité , on arriverait peut-être à la ville sans mauvaise rencontre.
Ce plan semblait le meilleur auquel on pùt s’arrêter dans les circonstances présentes. Cependant la marquise ne l'agréa pas.
— Daniel et vous , maître Bernard , dit-elle avec fermeté, songez, je vous prie, aux conséquences terribles que peut avoir votre dèvoûment. Si l'on venait à nous arrêter, vous seriez passibles des mêmes peines que nous pour nous avoir pi été assistance... Je ne souffrirai pas que vous couriez de pareilles chances. Cachez-nous quelque part, dans un bois, dans un trou de rocher, jusqu'à ce que les agents delà force publique soient repartis ; tout asile nous sera bon.
— Bernard n'a rien à craindre , reprit le jeune homme avec non moins de résolution ; la responsabilité de ce qui peut arriver retombera sur moi seul. Je n'ai plus rien â ménager. Ou bien mon autorité existe encore, et je dois en faire usage pour vous proléger, ou bien je suis moi-même décrété d’accusalion, et alors rien ne saurait aggraver ma situation... Laissez-moi donc, madame, suivre les inspirations de mon cœur, et puisse mort dèvoûment ; quel qu'en soit le résultat , racheter à vos yeux et à ceux de Maria les torts que vous me reprochez avec tant d'amertume !
La marquise ne se rendait pas et revenait toujours à son projet de chercher un refuge dans les bois. Daniel s'efforça de lui prouver combien un pareil moyen présenterait de difficultés, et il parvint enfin à la convaincre. Celle victoire obtenue.. il engagea Bernard à mettre au plus vite les chevaux à la carriole. Lui-même allait sortir pour laisser aux dames la fa-
cultède préparer leurs modestes bagages, quand un bruit de gémissements et de sanglots s'éleva dans la pièce voisine. Le fermier, qui avait cru reconnaître la voix de sa femme, ouvrit précipitamment la porte, et ses liètes le suivirent dans la salle d'entrée, qu'éclairait faiblement une chandelle.
Maîtresse Bernard, pâle et presque sans connaissance, était assisesur une chaise de paille. La mendiante, à genoux devant elle, couvrait ses mains de baisers et de larmes. Le pauvre petit enfant, agenouillé aussi, pleurait sans savoir pourquoi, peut- être de voir pleurer sa mère. A quelques pas, une des servîmes de la ferme regardait, bouche béante, ce groupe douloureux.
Avant toute explication, une pensée étrange vint étreindre le etcurde maître Bernard. Cependant, il demanda d’une voix rude •
— Ah ça ! qu ont donc ces créiatures à se lamenter ainsi ?
Ne saurait-on plus avoir la paix dans ‘la maison ? Morbleu ! nous avons autre chose à faire ici ce soir que d'écouter des jérémiades !
Aux accents de cette voix redoutée, la fermière parut se ranimer Elle se pencha vers la pauvresse et lui posa la main sur la bouche :
— Tais-loi , murmura-t-elle ; je te disais bien qu'il pouvait t'entendre... Tais-toi, je t en supplie !
Mais la Grêlée, hors d'ellc-mcme, n'avait peut-être pas compris ces supputations ; elle lendit vers l'homme du Breuil ses mains amaigries.
— Mon père! s’écria-t-elle d'un ton déchirant, paidonnezmoi comme elle m'a déjà pardonné... Je suis la pauvre Fanclietle, votre tille!
Bernard demeurait immobile, l'œil fixe et hagard. Enhardie par ce silence, la malheureuse femme prit son entant dans ses bras; et , se traînant sur scs genoux, elle poursuivit dune voix entrecoupée de sanglots :
— Grâce! grâce ! mou père; si j'ai été coupable, j’ai cruellement expié ma faute... Souvenez-vous de ce que j'étais autrefois et voyez ce que je suis devenue; ma beauté, ma jeunesse, ma j;ailè, tout, s'est évanoui du jour où vous m avez repoussée; depuis ce temps, j'erre de pays en pays en demandant mon * pain. Je n'aurais jamais osé me rapprocher devons; mais puisqu'un heureux hasard ma conduite au lieu que vous habitez, prenez enlin pitié de moi... Ne me chassez plus ; laissez moi près de vous et de ma mère Je serai votre servante; vous
ni occuperez aux travaux les plus durs, je ne me plaindrai pas... l'anloimez-moi, mon père , si ce n'est pour moi, que ce soit du moins pour ce pauvre petit enfant innocent; si vous saviez
comme il a souffert déjà! 11 a eu faim, il a eu froid; nous avons souvent couché dehors, par des nuits detempète... Ayez pitiède lui, voyez comme il vous ressemble ! Ah ! tout à l'heure quand vous le teniez dans vos bras, il me semblait que le bon Dieu voulait mettre un terme à mes peines ! Vous avez embrassé mon enfant, mon père; vous l'avez embrassé, je l'ai vu. Aimezle donc, je vous supplie de l’aimer et pardonnez-moi à cause lie lui!
En même temps elle voulut saisir la main du fermier, mais il recula d’uu air farouche. Cependant il se taisait toujours, et des sentiments contraires selivraient sans doute un combat dans son cœur.
Les dames Méréville et Daniel, debout sur le seuil delà Chambre intérieure, étaient profondément émus. La marquise crut devoir intervenir avec ce ton d'autorité qu’elle conservait, malgré l'humilité t e sa situation présente.
— Vous le savez, Bernard, dit-elle, j’ai fort peu d'indulgence pour les fautes semblables à celles de votre tille. Cependant, je crois la punition suffisante, et peut-être serait-il temps d'accorder un généreux pardon.
Oui, oui, mon bon Bernard.dil Maria, bas, d’un ton suppliant, elle est si malheureuse !
— Maître Bernard, dit Daniel à son tour, je r’ai jamais approuvé votre excessive sévérité à l’égard de votre enfant. Vous avez obéi jusqu’ici à de barbares préjugés qui sont enracinés , je ne sais comment, dans ces campagnes, et que la saine raison condamne. Il se présente maintenant une occasion d’effacer vos rigueurs passées; la laisserez-vous échapper? Soyez père, mon ami, et écoutez les suggestions do votre cœur plutôt que celles de votre orgueil.
A toutes ces représentations, à toutes ces instances, le fermier ne répondait rien et conservait son attitude sombre.
— Morbleu ! dit-il enfin d'une voix dure, ni riches, ni nobles ne me leront changer dans une affaire qui ne regarde que moi. Chacun a son idée; moi, j'ai la mienne, de par le diable !
Puis, regardant Fanchette prosternée à ses pieds ;
— Va-t’en, reprit-il, tifes une affronteuse; je ne te connais pas. Je n’ai pas de fille.,. J'en avais une autrefois, mais elle est morte; j'ai porté son deuil pendant deux ans. Je u’ai plus de 'fille ; tu mens, je ne te connais pas.
— Mon père ! s’écria la pauvresse, qui se méprenait sur le sens de ces paroles, serait-il possible, en effet, que vous ne me reconnussiez pas? Cette affreuse maladie m'aurait-elle défigurée à ce point ? Je suis votre Fanchette, vous dis-je ; je suis
60 LES CnAÜFFEUnS
la pauvre enfant que vous aimiez tant, que vous embrassiez sur le iront quand le soir vous reveniez des travaux !
— J’ai oublié tout cela ; j'ai chassé de chez moi une infâme qui me déshonorait; je ne m’en repens pas ; je ne m’en suis jamais repenti... Je le ferais encore.
— Ne dis pas cela, Bernard ! s'écria la fermière chaleureusement; malgré tes emportements, tu aimes encore ta fille, tu l'as toujours aimée... L’oublier, toi ?... A quoi penses-tu donc quand lu te lèves la nuitet quand je t’entends pleurer tout bas? Pourquoi te sauves-tu, pourquoi deviens-tu triste et bourru quand nous recevons la visite de la petite Jeanne, qui est née le même jour que Fancbelte? A qui donc appartenait cette bague d'argent que tu caches dans ton portefeuille et que lu portes toujours avec toi ?... Bernard, ne le calomnie pas toi-même. Tu aimes ta fille; pardonne-lui comme je lui pardonne, et Dieu le récompensera.
En écoutant ces paroles, Bernard avait changé plusieurs fois de couleur. Mais ces révélations, en présence de tant de personnes, ne parurent éveiller en lui que de la confusion et de la colère. La pauvre mère comprit sa faute avant même que son mari eût fait aucune réponse.
— Misérable femme! s’écria Bernard d'une voix terrible en frappantdu pied, dire de pareils mensonges, et devant le monde , encore! Pour qui vais-je passer? Mais tonnerre! on sauta si je suis le maître... Toi, la mendiante, tu vas sortir à l’instant de chez moi; tu es une menteuse; je ne te connais pas, je ne veux pas te connaître... Allons ' dépêchons, car nous avons de l’ouvrage ici.
— Grâce, mon père! répéta Fanrhelte éperdue.
— Sors de chez moi, te dis-je! Si tu étais en effet celle que lu prétends; tu porterais malheur ù ma maison, tu la ferais crouler sur nos tètes. .......
Malgré sa frayeur, la fermière ne put se contenir encore.
— Bernard, Bernard, reprit-elle, du moins laisse-lui pour celle nuit une place dans ton étable, comme à tous les pauvres et tous les mendiants qui viennent le demander le gîte.
— Qu’elle parle! cette fois la saison est belle, et elle dormira très -bien sous un chêne, si elle peut encore dormir... Allons ! qu’elle sorte bien vite, car elle souille la demeure d’un ftonnête homme,
Personne n’osait combattre une résolution qui semblait irrévocable.
— Eh bien, mon père, poursuivit Fanchette toujours agenouillée, puisque cinq années d'humiliations, de misères et de souffrances n’ont pu vous loucher, je vais reprendre ma vie er-
LES CHAUFFEURS • Cl
rante et vous ne me reverrez plus. Mais serez-vous aussi sans pitié pour ce pauvre enfant que vous caressiez tout à l'heure, qui vous ressemble, qui vous aime déjà? 11 n’est pour rien, lui. Japs les fautes de sa mère, et il ne doit pas en porter la peine.
Je vous en conjure, reeevez-lc cite,? vous, chargez- vous de son sort, faites-en un homme honnête et laborieux tel que vous êtes. Un enfant coûtera si peu à nourrir! Celui-ci annonce les dispositions les plus heureuses; il sera la joie de votre foyer; il consolera ma pauvre mère de mon absence. Je vous en supplie, ne le repoussez pas! Ecoutez : s'il reste avec moi, s'il partage cette existence vagabonde à laquelle je suis condamnée, mon fils, en grandissant, se trouvera exposé à de cruelles tentations; l'honnêteté est bien diflicile quand on est ouns vêtements et sans pain. Je n’ose et je ne puis m'expliquer davantage, mais vous frémiriez si je vous disais quel est l'avenir certain, inévitable qui l'attend. Sauvez-le de cette affreuse extrémité; il est votre petit-fils, prenez-Ie, aimez-Ie. Mon pauvre coeur va se déchirer quand je me séparerai de lui; mais la conscience d'avoir rempli mon devoir, d'avoir assuré le bonheur de mon enfant, me soutiendra, me donnera du courage. Et ne craignez
{ tas, mon père, que je compte plus tard prendre occasion de ui pour vous importuner de ma présence ; non, je ne le reverrai plus, s'il le faut; je m'éloignerai des lieux où vous serez l’un et l'autre. Vous et lui, vous pourrez me croire morte, vous ne méconnaîtrez plus, vous ne parlerez plus de moi. Prenez-le donc, il est à vous, je vous le donne; et si sévère que vous ayez été pour moi, je vous bénirai tous les jours de ma vie en pensant que vous ferez de lui un homme qui vous ressemble, dût-il me mépriser comme vous!
Les traits de Fanchette, si repoussants d’ordinaire, rayonnaient en ce moment d'un enthousiasme maternel qui leur donnait une beauié véritable. Elle élevait son enfant au niveau du visage de son père, et la pauvre petite créature, en reconnais- / saut celui qui l'avait caressé le jour même et lui avait donné du ‘ pain, souriait naïvement. Le fermier semblait à demi vaincu ; il détournait la tète; ses yeux brillaient comme s’ils eussent été pleins de larmes.
La fermière, avec l’imprudence d’un sentiment irrésistible, commit encore la fante.de relever cette circonstance.
— Bernard, mon bon Bernard! s'écria-t-elle, tu essayerais vainement de le cacher, tu pleures, je le vois. Tu garderas tou petit-fils, et tu pardonneras à la tille!
Elle avait tout perdu. Les yeux de Bernard se séchèrent subitement.
— A quoi penses-tu donc? reprit-il avec dureté; moi , pleu-
rcr? Est-ce que les hommes pleurent, si ce s’est par-ci, par-là, une larme de colère... Maisallons! quetout cela Unisse. ..Nous avons <le grandes affaires ce soir; il faut préparer la carriole, car je vais partir à l'instant pour la ville avec M. Daniel et... d'autres personnes. Toi, la mendiante, liàte-toi de franchir le pas de ma poêle et ne reviens jamais ici, où il t’en cuira! Quant à ton mioche, je n'en veux pas. Rends-le à son digne pere, si tu le connais; je n’ai pas besoin chez moi d une pareille race; ma maison n'est pas un hôpital d'enfants trouvés. Tu pourrais trouver commode de te débarrasser ainsi de tes gars ; pendant que tu irais courir la pretentaine, le bonhomme les nourrirait... Pas de ça, morbleu ! et faites place nette au plus vite!
Cette réponse brutale consterna les assistants. Chacun d’eux se récria et voulut reprocher au fermier son inhumanité.
Bernard écoutait les sourcils froncés, les dents serrées. Mais la voix de la jeune mère domina les autres.
— Mon père, dit Fanchetteen présentant toujours son enfant an fermier, encore une fois ce n'est pas pour moi que je vous implore... Je mérite peut-être toutes vos rigueurs, toute votre haine; mais ce pauvre innocent, que vous a-t-il fait?
Bernard proféra un effroyable blasphème.
— Kmporte-le! s’écria-t-il avec violence, emporte-le! ou par tous les diables d'enfer! je vous écrase l’un et l'autre comme des vers de terre.
— Mon père, je vous supplie...
Bernard écumant, fou de rage, voulut s’élancer sur elle, le poing levé. Daniel le retint, tandis que les femmes s'interposnicnten poussant de grands cris.
— Sauvez-vous, pauvre Fanchelte, dit la marquise en voyant Daniel lutter avec peine contre le robuste fermier; cet homme, que je croyais si doux et si bon, est un véritable forcené.
— Oui, oui, sauve-toi, ma fille, reprit maîtresse Bernard, il te tuerait!
La mendiante était épouvantée, non pour elle-même, mais pour son enfant.
— Calmez- vous, mon père, balbutia-t-elle ; nous allons vous iV’iv rer de notre présence. Mais, avant de m’éloigner, laissezmni vous donner un avis important que la joie de retrouver mi mère m'avait fait omettre jusqu'ici. Celle nuit...
— Partiras-tu ! s'écria Bernard d'une voix terrible.
Par un effort désespéré, il se dégagea des étreintes de Daniel. Fanchelte n’y tint plus.
— Ah ! mon père, dit-elle d’un accent déchirant, puissiez-
vous ne vous repentir jamais de votre dureté envers votre petit-fils!
Et elle s’enfuit en pressant contre sa poitrine l’enfant effrayé, dont on entendait encore les cris quand l'une et l’autre avaient disparu.
Daniel craignit d’abord que le fermier, parvenu au paroxysme de la fureur, ne voulût la poursuivre, et il se plaça devant lui pour lui barrer le passage ; mais ces appréhensions étaient vaines. La frénésie de Bernard s'apaisa tout à coup dès qu'il ne vit plus sa fille; il s’assit, se couvrit le visage de ses deux mains et tomba dans un sombre accablement.
L’effet de cette douloureuse scène de famille avait été si puissant que les dames deMéréville et Daniel avaient oublié les dangers de leur propre situation. Bernard parut être le premier à s'en souvenir. Après un court silence, il releva la tète et dit d’une voix encore altérée, mais ferme :
— Allons! qu'on ne me parle plus de cette affaire. Si jamais quelqu'un était assez hardi pour en ouvrir la bouche devant moi*. Mais nous perdons du temps; mesdames, songez à vos paquets ; moi, je vais atteler la carriole ; il faut que dans dix minutes nous soyons en roule.
Et il sortit brusquement.
Alors maîtresse Bernard s’abandonna sans contrainte à son chagrin ; mais Daniel parvint à la consoler un peu en lui apprenant le départ prochain de son mari. Cette circonstance devait permettre à la fermière de revoir Fanchette, qui, selon toute apparence, ne s'était pas éloignée de la maison, peut-être même de la garder avec elle un jour ou deux. Les dames deMéréville confirmèrent leur hôtesse dans cet espoir, puis, la voyant plus calme, elles lui glissèrent quelques assignats pour sa fille, et elles rentrèrent précipitamment dans leur chambre.
Cependant la nuit était tout à fait venue; on entendait dans la cour le piétinement des bestiaux qui rentraient à l’étable. Les valets et les servantes vaquaient aux derniers travaux de la journée. Pendant que Daniel et la fermière causaient à voix basse, un homme entra timidement dans la salle ; c’était le colporteur François. Sa pâleur ressortait sous le bandeau ensanglanté qui entourait son front. Il paraissait très-faible et marchait avec difficulté, appuyé sur son bâton noueux.
En le^eeonnaissant, Daniel vint au-devant de lui et lui demanda a un air d'intérêt comment il se trouvait.
— Beaucoup mieux, cher citoyen, répliqua François d'un ton singulièrement humble et doucereux, grâces en soient rendues â vous et à celte bonne citoyenne. Cependant, je crains fort de
ne pas me trouver en état de me remettre en route demain matin avec ma baile sur le dos.
— Eli bien! dans ce cas, voici maîtresse Bernard qui consentira, pour l’amour de moi, à vous garder chez elle jusqu’à ce que vos forces soient un peu revenues.
. la fermière fit un signe d’assentiment.
— Bernard ! répéta le colporteur comme si ce nom l’eût 'rappé.
Mais, comprenant sans doute aussitôt qu'il se trompait, il continua :
— Que la volonté du bon Dieu s'accomplisse ! Mais si demain soir je ne nie trouvais pas à l'endroit où doit m'attendre ma pauvre femme, elle serait dans une mortelle inquiétude. Enfin il faut se soumettre à ce qu’on ne peut changer. Si je suis forcé de séjourner ici, je prétends bien n ôtre à charge à personne et payer convenablement ma dépense. D'ailleurs, on doit avoir besoin à la ferme de quelqu'une de mes marchandises et ma balle est très-bien assortie. J'ai du fil, des aiguilles, des rubans, des lacets, des mouchoirs...
Le colporteur avait débité ces dernières paroles avec. le ton hâbleur et la volubilité ordinaire aux gens de sa profession. Maîtresse Bernard, qui avait hâte de se débarrasser des importuns, lui dit avec empressement :
— Oui, oui, nous verrons à nous entendre là-dessus. Mais vous feriez bien, mon cher, de retourner à votre étable et de dormir d'un bon somme jusqu'à demain 11 n'y a rien de tel pour rafraîchir le sang et cicatriser les blessures. Avez-vous encore besoin de quelque chose ici?
François demanda un peu de nourriture, en promettant toujours de bien payer ce qu’on lui fournirait. La fermière lui coupa un énorme quignon de pain et un bout de fromage: puis elle lui remit une bouteille de cidre et lui souhaita une bonne nuit
Après avoir remercié, le colporteur allait se retirer quand le Borgne-de-Jouy entra en fredonnant.
— Tout est tranquille dans le pays, dit-il en s’adressant en apparence à la fermière, et chacun ne parait souder qu'à se coueherauplus vite; nous devrions en faire autant... Mais, pour Dieu! citoyenne Bernard, qui donc chez vous va partir à pareille heure, que votre mari est en train d’arrêter la carriole ?
' — Quelqu'un va partir? s’écria François involontairement.
►— Que vous importe, l’ami ? demanda Ladrange.
— C'est que je pensais... Ma femme sera bien inquiète! Si la personne qui part allait à la ville, j'aurais pu la charger d'une
commission, peut-être même aurait-elle consenti à me donner une place auprès d'elle.
Daniel suspectait vaguement ces deux hommes: d'ailleurs, il ne voulait pas qu'ils pussent voir les dames de Méréville, qui allaient sortir de leur chambre d'un moment à l’autre.
— C'est impossible, répondit-il sèchement; la personne qui ! part, et c'est moi-mème, s'il faut le dire, ne va pas où vous allez, et ne peut se charger d'aucune commission.
— Vous ? demanda le colporteur; je croyais que vous ■ voyagiez ù cheval?
} l"on est plus commodément en voiture , surtout lorsqu’on a une jolie compagne, n’est-ce pas, citoyen? dit le Borgne en ricanant.
Ces questions irritaient de plus en plus Daniel; cependant il modéra son impatience, et il lit observer à ses interlocuteurs que le citoyen Bernard, fort peu endurant de sa nature, pourrait trouver mauvais qu'on eût l'air d'épier ses actions. En conséquence , il les engagea encore une fois à se retirer dans l'étable où ils devaient coucher l'un et l'autre, suivant l’usage. La fermière appuya celte invitation, si bien que les curieux n'eurent rien ù alléguer pour résister davantage, lis sortirent donc, le colporteur en souhaitant toutes sortes de prospérités à maîtresse Bernard, le Borgne en lui adressant le bonsoir avec une espèce de raillerie sinistre.
Daniel les suivit; un sentiment dont il ne pouvait se rendre compte lui disait qu'il devait se défier de ces deux personnages, malgré leurs allures inoffensives. Il les accompagna donc jusqu'à l’étable; dès qu’ils furent entrés, il ferma la porte sur eux et en tourna deux fois la clé.
— Ces gens peuvent être fort honnêtes , dit-il à la fermière quand il fut de retour , mais ils ne s’en trouveront pas plus mal pour être tenus sous clé celte nuit. Demain matin vous les délivrerez, et peut-être ne se seront-ils pas aperçus de leur captivité. On ne saurait être trop prudent.
Maîtresse Bernard, que cette mesure debarrassait d’une gênante surveillance, ne la désapprouva pas. ...
— Et dire, murmura-t-elle, que ma pauvre fille devait loger avec ces vagabonds!.. Mais peut-être aura-t-elle un gîte plus convenable aussitôt que Bernard sera parti... Mon Dieu! accordez -moi celte nuit encore, et je mourrai contente !
En ce moment, les dames entrèrent avec leurs paquets. Daniel se chargea de leur modeste bagage, et ou allait se rendre dans la cour où la voiture attendait quand Bernard accourut hors d'haleine. . . .
— iiàtcz-vous hâtez-vous, dit-il avec émotion; on entend
un galop de chevaux et un cliquetis de sabres dans l’avenue... Partons, partons bien vite... Peut-être aurons-nous le temps.
Oui, oui, en voiture ! s’écria Daniel chaleureusement.
Et i) entraîna Maria, tandis que Bernard entraînait la marcuise, sans même leur laisser le temps de dire adieu à la fermière. Mais à peine eurent-ils mis lè pied dans la cour, que le bruit de chevaux devint plus distinct.
— Il est trop tard, reprit Bernard; ils ne sont pas à cinquante pas d’ici.
— Sauvez ma fille! dit la marquise.
— Non, non, Daniel , ne pensez qu'à ma mère, je vous en conjure!
Daniel ne savait quel parti prendre.
— Fermez la grande porte, dit-il enfin à Bernard.
Celui-ci s'empressa de pousser les lourds battants de la
porte charretière , qu’il assujettit avec d’énormes barres de nois.
— Maintenant, fuyons par le jardin, ditDaniel, qui soutenait les pauvres femmes éperdues.
Mais, dès les premiers pas, ils reconnurent avec terreur que cette voie de salut leur était aussi fermée. On entendait une
f rande rumeur dans cette direction, comme si l'habitation eût té complètement cernée.
En même temps on frappa des coups violents à la porte de la cour, et une voix forte somma les gens de la ferme, au nom de la loi, de laisser entrer des gendarmes et des gardes nationaux chargés de s'assurer si la maisou ne contenait pas des émigrés et des suspects.
VU