‹ Les ChauffeursChapitre 5 sur 28 · UNE NUIT D’ANGOISSE · texte numérisé non relu

UNE NUIT D’ANGOISSE

Daniel Ladrange, en entendant cette sommation, fut aussi surpris qu’effrayé. H ne pouvait comprendre comment un rassembtement de gendarmes aussi nombreux que celui qui entou- ! rait la ferme du Breuii avait pu se former à son insu, et il cherchait à coordonner dans son esprit des circonstances tout à fait inexplicables. Bernard se rapprocha de lui.

— Nous sommes pris comme dans un filet, dit-il à voix basse, pas moyen de fuir... Que ferons-nous, monsieur Daniel? Nous défendrons-nous?

Toute retraite du côté, du jardin était décidément impossible. On voyait par-dessus la baie de clôture les chapeaux bordés

des cavaliers; on entendait même un bruit dans les branchages, comme si quelqu’un eût tenté de se frayer passage à travers le buisson.

— Nous défendre! reprit Daniel en secouant la tète, gardoüs-nous-en bien ; ils sont dix contre un, et toute velléiié de résistance nous serait funeste... Non, non, rentrez dans la maison avec ces dames, maître Bernard, et faites aussi rentrer votre inonde. Pour moi, je vais recevoir ces gens et m'assurer s'ils sont en règle. Peut-être découvrirai-je dans leur mandat quelque omission, quelque illégalité; et si cela était j'userais de mon droit en les empêchant de pénétrer ici.

— Bon, bon! monsieur Daniel, vous savez mieux que personne comment il faut s'y prendre; mais allez vite savoir ce qu'ils veulent, car ils commencent à s'impatienter.

En effet, des coups de crosse de fusil ébranlaient la porte charretière. Daniel adressa un mot encourageant aux dames et il se dirigea vers l'entrée de la ferme, sans écouter Maria, qui lui disait à demi voix :

— De grâce, mon cousin, ne vous exposez pas!

Plus il y réfléchissait, plus Daniel se conlirmait dans la pensée que les assiégeants du Breuil n'agissaient pas en vertu de pouvoirs réguliers, il n'était pas rare alors que des partisans ou même des malfaiteurs prissent le costume des agents de la force publique afin d’accomplir avec moins de danger quelque hardi coup de main. Peut-être ces hommes appartenaient-ils à l'une ou à l'autre de cette espèce d’ennemis : et, chose singulière, cette double éventualité, qui en tout autre moment "eût frappé Ladrange de terreur, lui semblait à peine moins à craindre qu’une perquisition légale. Avant de parlementer avec ces inconnus, il eût voulu les examiner à loisir; mais en appliquant son œil aux fentes de la porte, il entrevoyait seulement une masse compacte où rien ne se détachait d une manière distincte.

Indifférent aux menaces et aux imprécations qui s’élevaient du dehors, Daniel alla chercher une échelle sous un hangar voisin et la posant contre la muraille du fournil qui dominait l’entrée principale de la ferme, il monta sur le toit de ce petit bâtiment. De là il put enfin reconnaître la force imposante qui bloquait la demeure de Bernard.

Outre les individus disséminés autour de l’enclos, il y avait là une douzaine de gendarmes à cheval couverts de manteaux galonnés et une vingtaine de gardes nationaux à pied. Celte troupe était armée de sabres, de fusils et de pistolets qui brillaient à la clarté de la lune. Le désordre et l'indiscipline qui régnaient dans les rangs eussent pu justilier les soupçons de Da-

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niel, mais à cette époque lés milices nationales manifestaient souvent la turbulence cl les passions tumultueuses des réunions populaires.

En i absence d'indices significatifs, le jeune juge de paiï cherchait si parmi ces gens il n'apercevrait pas des visages connus,. Se3 fonctions l'avaient mis en rapport avec tous les officiers et sous officiers de gendarmerie du département; il avail donc l’espoir de retrouver dans ce nombreux rassemblement des personnes qu'il avait vues bien des fois. Malheureusement les grands chapeaux et les manteaux cachaient les traits de ces hommes qui, du reste, étaient dans une agilation extrême et continuaient de frapper contre la porte en poussant des cris forcenés. Un peu à l'écart se tenait un cavalier qui semblait être le chef de la troupe; mais tout ce qu'on pouvait remarquer dans son extérieur, outre le manteau et le c[iapeau de rigueur, étaient ses cheveux noués en queue à la mode militaire. Plus loin encore, sous les arbres de l’avenue, une femme, tenant un enfant dans ses bras, donnait des signes de douleur Ct d'épouvante, bien qu'elle parût jouir de toute sa liberté.

Comme on peut croire, Daniel n'employa pas long temps à faire ces observations. Impatient de connaître la qualité véritable des assaillants, il sc dressa sur le toit du fournil et cria d une voix forte qui domina le tumulte :

— Vive la nation!

Ce cri était alors un signe de ralliement pour les amis du gouvernement, et les gendarmes y répondaient d’ordinaire avec un ensemble plein d'enthousiasme. Cependant, cette fois, il ne produisit que de l'étonnement ct de l'inquiétude; on se lut; toutes les têtes se levèrent. Aussitôt qu'on aperçut Daniel , plusieurs fusils et pistolets furent braqués sur lui; mais avant qu'aucun coup fût parti, le personnage qui paraissait être un officier se précipita en avant, le sabre nu :

— Bas les armes! dit-il en jurant; vous savez bien qu’il est défendu de tirer jusqu'à nouvel ordre.

Et comme l'un des gardes nationaux ne se bâtait pas d'obéir, l'officier frappa le fusil avec son sabre si violemment que des étincelles jaillirent.

Quoique brave, Daniel n'avait pu s’empêcher de frémir en se voyant ainsi menacé; mais il se remit aussitôt, et le silence ■ s' étant subitement rétabli au-dessous de lui, il reprit d’une vois encore un peu émue :

— Vos hommes, citoyen officier, ne sont ni bons patriotes, ni bien disciplinés... Mais que voulez- vous?

— Belle demande! répliqua le chef d'un ton moqueur; nous voulons entier.

LES CIIAL’FFEL'CS CD

— Fort bien; les habitants de la ferme n'ont pas l'intention de résister à la force publique si elle est munie d'un mandat légal. Mais ce mandat lavez-vous ?

• — Oui ! certes, et nous vous le montrerons aussitôt quevouy nous aurez ouvert. <

— Je vous avoue que je doute un peu de son existence....! Pouvez-vous du moins me dire de qui il est signé?

— Rien de plus facile, répliqua l'offficier en goguenardant toujours ; il porte la signature du citoyen Daniel Ladrange, juge de paix deN"‘ et commissaire du pouvoir exécutif.

lin rire général apprit alors à Daniel qu'il était reconnu et qu’on se raillait de son autorité. Cependant il allait reprendre la parole pour demander des explications, quand l'oflicier s’écria impétueusement en s’adressant à ses gens :

— Pas tant de bavardages! Puisqu'on r.e veut pas ouvrir cette porte, il faut l'enfoncer à la bombe.

« — A la bombe ! répétèrent tous les autres.

Des poutres mal équarries étaient couchées le long du mur extérieur de la ferme. Un certain nombre de gardes nationaux confièrent leurs fusils à leurs camarades, allèrent prendre la plus grosse de ces pièces de bois et la posèrent sur des mouchoirs roulés, de manière à former une espèce de bélier. Après avoir exécuté celte manœuvre avec une dextérité qui témoignait d'une grande habitude, ils se dirigèrent vers l'habitation, ^ balancèrent la poutre un moment et la poussèrent contre la porte avec un bruit formidable.

Les planches se fendirent, les ais craquèrent, et bien que la porte ne tombât pas encore, elle ne pouvait évidemment résister à cette puissante machine mise en mouvement par tant de bras vigoureux. Daniel comprit qu'il était temps de descendre; il avait presque la certitude maintenant que ces hommes n'étaient ni des gendarmes, ni des gardes nationaux ; mais qui étaient-ils? Des chouans? On se trouvait en effet assez rapproché du Bocage de la Vendée pour qu'une de ces bandes qui infestaient le paÿs eût poussé une pointe jusqu’au Breuil. Des brigands ? fe chose n'avait non plus rien d'impossible, bien que les scélérats qui désolaient alors la Beauce, le pays Cliartrain et l'Orléanais ne se fussent pas encore présentés dans cette partie du Perche. Quoi qu'il en lut, le danger n'était pas moins pressant pour les dames de Mèréville, et Daniel cherchait avec angoisses comment il les soustrairait aux entreprises des misérables qui allaient forcer l'habitation.

On ne lui donna pas le temps d’y penser; comme il touchait du pied le pavé de la cour, il entendit marcher derrière lui, et aussitôt il se sentit retend par des mains robustes. Deux hom-

nies, en uniforme de gardes nationaux, avaient pénétré dans la ferme par le jardin et veuaient de se jeter sur lui. Eu quelques secondes il fut renversé, garrotté, et un bâillon posé sur sa bouche l'empêcha de pousser des cris, qui, du reste, se fussent perdus au milieu d'un vacarme assourdissant.

Tout à coup la grande porte \o!a en éclats, et Daniel eut îa douleur de voir les brigands, car c'étaient bien des brigands, envahir tumultueusement la cour. Plusieurs, en passant, lui adressèrent des insultes et des menaces ; mais guidés par l’ofticier, qui était descendu de cheval avec quelques-uns de ses camarades, tandis que les autres gardaient l'entrée principale, ils coururent vers la maison où les habitants de la ferme s'étalent barricadés.

Après une courte délibération, on conclut à l'unanimité qu’il fallait renverser ce dernier obstacle. Mais cette fois on n'eut pas besoin d'employer un bélier manœuvré à force de Lias : deux hommes expérimentés dans ces sortes d’opérations s'emparèrent d'un coulre de charrue qui se trouvait sous un hangar ; dès le second coup, la porte tomba, entraînant avec elle l'échafaudage de meubles qu'on avait entassés par derrière. Les brigands s'élancèrent, et aussitôt, des cris déchirants s'élevèrent dans l'habitation.

il y eut là une scène courte mais terrible dont Daniel ne put que soupçonner les affreuses circonstances. La grande lumière , qu'on avait aperçue du dehors, après la chute de la porte, s'était subitement éteinte ; on entendait un choc de meubles, des piétinements, des blasphèmes effroyables que dominaient des lamentations de femmes. Le prisonnier crut même reconnaître la voix de Maria de Mèréville. Par un effort convulsif, il essaya de briser les cordes qui l'attachaient, mais il réussit seulement à les faire entrer plus profondément dans ses chairs. Frappé d'impuissance, il poussa, malgré son bâillon, une espèce dî rugissement qui excita les moqueries de ses gardiens. v

Lutin le tumulte cessa dans la maison et le chef cria aux personnes qui s'étaient emparées de Ladrange : *•«*■. - Ai*

Amenez aussi celui-là; on les mettra tous ensemble.,, et.** dépêchons l ■ ’ .

Ou euleva de terre le pauvre Daniel, qui ne pouvait marcher â cause de ses liens ; on le transporta dans la salle basse, et on le jeta sur le plancher avec tant de violence qu'il en demeura un moment étourdi. Néanmoins la conscience du danger que couraient des personnes chères l'empêcha de s’évanouir tout à fait, et bientôt, surmontant scs atroces souffrances, il souleva imperceptiblement la tète pour examiner ce qui se passait autour de lui.

Soit effet de la lutte qui venait d'avoir lieu , soit prévoyance des brigands qui craignaient d’ètre reconnus, Joule - les lumières, comme nous l'avons dit, avaient été éteintes; la salle était seulement éclairée par la flamme tremblotante du foyer et par un faible rayon de lune que laissait passer la porte brisée. A celte douteuse clarté, Daniel put s'assurer que tous les habitants du Breuil, maître et maîtresse, valets et servantes, garrottés et bâillonnés comme lui, étaient gisants à terre. On avait poussé la précaution jusqu'à leur envelopper la tête de linge pour les empêcher de voir leurs persécuteurs, en sorte que ces victimes d'une épouvantable férocité étaient elles - memes méconnaissables. Immobiles dans l'ombre , elles ne manifestaient leur existence que par de sourds gémissements. Sans plus songer à elles, les bandits, armés de pinces et de crochets de fer, forçaient les armeires de maîtresse Bernard.

Un des coquins, voyant que Ladrange n'avait pas de bandeau, saisit un morceau de toile épaisse et lui enveloppa la lèle ; mais avant de perdre ainsi l’usage de ses yeux , le jeune homme avait eu le temps de distinguer non loin de lui une forme svelte et gracieuse qu'il croyait appartenir à Maria de Méréville.

Bientôt la voix de Poftkier se fil entendre de nouveau :

— N’avez-vous pas honte, dit-il à ses gen^ dans un langage étrange qui semblait être de l’argot, de perdre le temps à fouiller les guenilles d'un pauvre diable de fermier, quand cette nuit doii nous rapporter tant d'or et tant d'argent? Tonnerre ! est-ce qu’on s'amuse ù ramasser le son quand on peut avoir sa charge de farine!

Malgré, ces observations, les brigands poursuivirent le pillage des armoires, ce qui prouvait, que l'autorité de ce chef n'était pas très-respeetêe. Il reprit après une pause , mais celle fois en français et en accentuant chaque mot :

— Allons! voici tous nos agneaux devenus bien gentils, et sans doute ils seront sages, jusqu à demain matin. Un ne leur fera point de mal s'ils veulent se tenir en paix; mais s'ils bougent, gare à eux ! Ah ça! vous autres , a-t-on vu s’il n’y avait pas de mendiants dans celte ferme?

— Oui, oui, répondit une autre voix en ricanant; nous avons '.trouvé dans l'étable doux rôdeurs qu'il a fallu mettre à la raiison ; c’est un co 1 porteur blessé qui ne pouvait être dangereux, 'car il avait à peine la force de se tenir sur ses jambes, et un petit drôle d'aoùteron dont la langue, a l'air plus leste que le bras... Nous avons laissé ces deux gaillards enfermés dan6 le fénil, une muselière sur la bouche et les mains prises dans des menottes de chanvre.

Or, cette voix avait des intonations oui rappelaient précisé-

«lent celle de l’aoûteron dont il s’agissait. De plus, ce qui venait d'être dit avait sans doute une signification fort plaisante pour les mallaiteurs, car tous se mirent à rire bruyamment.

Un nouveau personnage vint comprimer celte gai’tè intempestive.

— De par le diable! disait-on du dehors avec énergie, allez- ) vous me faire attendre longtemps? Amenez le fermier ; nous aurons besoin de lui.

Un prolond silence s’établit aussitôt dans la maison, et cette fois on s'empressa d'obéir à l’autorité qui venait de se révéler.

La plupart des brigands sortirent ; d'autres s'emparèrent de Bernard , qui était couché à terre avec les gers de la maison, et, relâchant les cordes de ses jambes, ils voulurent l’obliger à marcher. Le pauvre homme résistait; on le frappa. .v

— Pas de violence ! dit encore le chef mysli rieux. Vous savez quels sont les ordres? Quiconque y conlrevisndra sera puni.

On entraîna Bernard. L'officier resta seul daus la salle avec deux autres brigands et les prisonniers.

— Toi, Gros-Normand, et toi, Sans-Pouces, dit-il en argot à ses compagnons, vous êtes de garde ici. Ne tourmentez pas les parties, et ne vous enivrez pas avec le vin du fermier... L'autre est de mauvaise humeur, et il retourne de coups de iâton et de balles dans la tête, je vous en avertis. 11 y aura encore deux camarades pour faire gu/jre autour de la maison ; ainsi vous serez en lorce. Mais pas de mauvais traitements aux prisonniers s'ils se tiennent tranquilles... Par exemple, poursuivit-il en français et en grossissant sa voix, s'iis se révoltent , enlermez-les dans lacassine et boulez le feu aux quatre coins... •ça les calmera.

— Viens-tu, le Rouge? cria-t-on du dehors.

— Me voici!

L’officier donna encore quelques ordres à voix basse ; puis il sortit précipitamment. Un instant après, infanterie et cavalerie se mirent en marche, paraissant se diriger vers le château du Breuil.

Daniel éprouvait des angoisses qui lui faisaient oublier ses horribles souffrances physiques. La circulation du sang s’arrêtait dans ses membres garrottés , son bâillon le suffoquait, le j bandeau qui comprimait ses yeux lui donnait une sorte de vertige; mais il se roidissait contre tant de maux. Les gémisse- : ments qui s’élevaient des diverses parties de la chambre lui prouvaient que ses compagnons n’étaient pas plus à l’aise.

11 entendait surtout bien près de lui des plaintes sourdes qui témoignaient d une intolérable torture. Ces plaintes, c'était sa chère Maria qui les poussait ; mais que taire? Les deux bri-

pnruls chargés de la garde de la maison causaient en argot. Daniel jugeait, à la vague lueur qui traversait son bandeau, qu'ils avaient allumé une chandelle, et, à Ta proximité de leurs voix, qu'ils se trouvait à leurs pieds, sous leurs regards mêmes, exposé ^toutes les brutalités qu'ils pourraient vouloir exercer sur lui à la première action suspecte.

'Néanmoins, il crut devoir hasarder quelque chose pour secourir sa malheureuse compagne. Il était couché sur le dos ; aucun mouvement des bras et des jambes ne lui semblait possible. Il se mit à remuer lentement la tète, de manière à faire glisser les doubles bandages qui lui pressaient la bouche et le front.

Ce manège n’aboutit d’abord qu’à rendre la compression plus douloureuse ; mais bientôt, redoublant d’efforts , il parvint à dégager un peu les voies respiratoires, puis enfin à \oir distinctement, à travers une simple toile qui maintenant lui couvrait seule la partie supérieure du visage.

Mais, ce résultat obtenu, il fut obligé de se reposer; la force lui manquait, il était baigné de sueur, il demeura donc immobile et étudia la situation des divers personnages réunis dans la salle basse de la ferme.

Les deux brigands étaient assis, en effet, à quelques pas de lui, devant êne table sur laquelle se trouvait une lumière ; l’un

Ï ortajl un uniforme de garde national et l'autre de gendarme.

eurs visages étaient noircis avec du charbon, et tout en causant, ils ftimaient dans des pipes de corne. Les prisonniers n'avaient pas changé de position. Les uns restaient muets, comme'privès de sentiment, tandis que d'autres continuaient à se plaindre tout ha-;. Madame de Mérèviile, étendue auprès de sa fille, paraissait évanouie; mais la pauvre Marra éprouvait des soubresauts convulsifs, et l'on eût dit que ia vie allait lui échapper.

Ses craintes pour sa bien-aimée cousine rendirent à Daniel toute son ardeur. Cependant il devait agir avec une extrême prudence; il se sentait pleinement exposé à la lumière, êtil de-' vinait le regard de ses gardiens lixé sur lui. Le moindre mouvement (aux pouvait être cruellement puni, li travailla donc, par des ondulations mesurées et comme insensibles, à se rapprocher de Maria; de temps en temps il s'arrêtait et ne bougeait plus; mais bientôt, rassuré par la tranquillité des brigands, il continuait d avancer avec la patiente lenteur d'un chasseur indien qui veut éviter l’œil perçant du tigre aux aguets.

Qu'attendait-il de celte manœuvre ? Rien autre chose sans doute que la consolation de se trouver plus près de mademoiselle de Mérèviile, peut-être de lui glisser un mot d encoura-

genient. Mais à sa grande joie, il s'aperçut que ces mouvements continuels avaient eu pour résultat de déranger la corde qui attachait ses mains, et après de nouveaux efforts soigneusement dissimulés, il sentit ses.bras tout à fait libres.

C était beaucoup, mais ce n’était pas tout. S'il usait sans ménagement de la faculté qu'il venait de recouvrer, on pouvait le lier de nouveau et assez solidement cette fois pour prévenir toutes les tentatives du même genre. Aussi ne songea-t-il pas à étendre les bras et continua-t-il à ramper avec des précautions infinies.

Entin il se trouva près de la personne qu'il supposait être Maria, et tournant doucement vers elle sa tète enveloppée d'un voile, il murmura bien bas :

— Maria, chère Maria, pouvez-vous m’entendre ?

La respiration de sa voisine devint si pénible,- si haletante, qu’on eût dit du râle d'un mourant.

— Mais elle étouffe ! pensa Daniel.

Sans calculer les suites possibles de sa têmérüè, ii retira vivement un de ses bras de dessous son corps et le porta vers sa compagne de souffrance. Sa main rencontra par hasard un épais bandeau de toile qu’il écarta par un mouvement rapide.

Un soupir de soulagement le remercia de ce secours inattendu. \ Pour lui, il s'empressa de retirer sa main, doutant que celle action hardie eût pu échapper à ses gardiens.

11 en était ainsi pourtant Les brigands, occupés de leur entretien, ne paraissaient déjà plus songer aux prisonniers, dont chaque minute augmentait le cruel malaise. Au dehors régnait un profond silence; on eût pu croire que, sauf ces deux hommes, toule la bande avait quitté la ferme du Breuil. *

Daniel, encouragé par le succès de scs efforts précédents, essaya de débarrasser complètement ses yeux du bandeau qui les couvrait, il y parvint encore heureusement, et il put observer ses gardiens avec plus de soin qu’il n’avait fait jusque-là.

Celui qui portait l’ uniforme de gendarme était un homme de quarante ans, à cou de taureau, aux cheveux frisés, dont le visage bourgeonné sous son masque de charbon trahissait (les habitudes de grossière ivrognerie. Le second, vêtu en garde national avec une sorte de prétention, semblait avoir dix-huit ans à peine, et son oeil oblique, ses cheveux gras et plats, je ne sais quoi de cynique dans son sourire, et ses manières, annonçaient des vices uunc autre nature. Du reste, l'un et l’autre étaient robustes, déterminés ; ils avaient des pistolets à ia ceinture, et leurs sabres nus étaient déposés sur la table, à portée de leur main.

Daniel ne s’effrryait pas d’une lutte possible contre ces re-

doutables bandits. Il songeait que s’il parvenait à dégager ses jambes comme il avait dégagé ses mains, ii lui serait facile de s’élancer sur eux à l’improviste et de s’emparer d'un de leurs sabres ; alors il pourrait gagner la porte extérieure, écarter avec son arme tous ceux qui voudraient lui barrer le passage, et s’enfuir dans la campagne. Mais pour cela il eût fallu aban-’i donner Maria, qui commençait à reprendre connaissance, et la jeune homme avait la conscience que les plus grands dangers, n’étaient pas encore passés pour les prisonniers.

Le scélérat qu’on avait appelé le Gros-Normand posa sa pipe sur la table, et promenant autour de lui son regard farouche, il dit d'un ton de mauvaise humeur, mais sans employer son argot ordinaire :

— Morbleu ! Sans-Pouces, allons-nous passer ainsi la nuit sans nous arroser uu peu le gosier ? J'ai soif, moi... Cette maison a bonne apparence, et il doit y avoir quelque chose à boire.

— Prends garde, répliqua son compagnon; il est défendu de se griser... Souviens-toi de ce que nous a recommandé le Rouge !

— Je te dis que j’ai soif, et si l’on m’empêche de boire, je

S uitterai le métier, mille peaux de diable ! Je me moque du ouge et des autres ; nous prennent-ils pour des ci-devant nonnes ?

— Tu ne parlerais pas de cette manière si le meg pouvait t entendre.

Sans tenir compte de ces observations, le Gros-Normand se mit à fouiller les meubles dont toutes les fermetures avaient été forcées. 11 revint bientôt avec deux bouteilles pleines d’une liqueur dorée.

— Ce doit être du cidre, dit-il avec satisfaction. *

Et il porta une des bouteilles à ses lèvres. Pendant qu'il buvait à longs traits, une expression plus marquée de béatitude se peignit sur son visage. Enfin il se décida, non sans effort à retirer le flacon de sa bouche, l'offrit à son camarade, et dit en faisant claquer sa langue :

— Nous passerons une bonne nuit ; goûte aussi... du véritable cognac !

Sans-Pouces, en dépit des scrupules qu’il avait exprimés, ne se fit pas prier et absorba une dose d'eaü-de-vie plus modérée , niais fort copieuse encore. Puis il ralluma sa pipe. Au bout il’un moment, la boisson commença de l’enivrer.

— Gros-Normand, dit-il, sais-tu que, parmi les femmes qui sont là, il en est une fort jolie que je ne serais pas fâché d’embrasser P

— A Ion tour, prends garde de t’empêtrer dans une mauvaise affaire le Itouge a recommandé de laisser les pantes tranquilles. Cuvons >!utôt; on peut bien se rafraîchir, que diable !

Et il attaqua de nouveau «la bouteille. ,

— Ton ! reprit Sans-Pouces, si l'on peut se rafraîchir, il n’est pas défendu non plus de s’égayer ; histoire de passer le temps. Je te dis que l’une de ces créatures est jeune et jolie ; je l'ai bien vue tandis que L’habit- Vert était en train de la lier. Mais laquelle est-ce donc ? Je ne la reconnais plus.

Il voulut se lever ; l’ivrogne le retint.

~Bois ! dit-il en lui présentant la bouteille.

Sans-Pouces ne résista pas plus que la première fois ; mais sa curiosité n’en parut pas diminuée. Enfin il se leva, et, sans , écouter le Gros-Normand qui le rappelait, il sq dirigea d’un' pas titubant vers les prisonnières et se jrencba pour examiner leurs visages.

La première à laquelle il s’adressa fut la fermière elle-même.

I! enleva le vieux lichu qui couvrait la figure de maîtresse Bernard. En voyant là lumière, la pauvre femme balbutia faiblement :

— Mon mari !... ma fille !...

Sans-Pouces laissa retomber le r'oilc et s’éloigna en'riant pour venir écarter le bandeau de madame de Mèrêville. La marquise avait le teint rouge, l’air égaré ; on eût dit qu’à la suite de son évanouissement elle avait été prise d’une fièvre ardente. Elle fixa sur le brigand son œil à la fois terrifié et menaçant, mais sans prononcer une parole. Sans-Pouces recula en riant toujours.

— Cornes du diable! balbutia-t-il, en voilà une qui ne me paraît pas fort aimable! Mais où donc peut cire celle que j’ai trouvée si jolie ?

Et scrutant toutes les parties de la salle , il aperçut enfin Maria qui essayait de se dissimuler dans l’ombre.

Déjà la malheureuse enfant avait deviné que c’était elle que l’on cherchait. Elle se tourna du côté de Daniel, et lui dit à l’oreille :

— Avant que ce misérable s’approche , tue-moi, Daniel.., je t’aime !

Si terrible, que fût sa position en ce moment , Ladrange éprouva un inexprimable sentiment de joie en entendant cet aveu si précieux pour lui ; mais ce ne fut qu’un éclair. Il lui fallait songer à défendre Maria, fû!-ce au prix de sa propre vie.

La table sur laquelle se trouvaient les armes était à quelques Das seulement ; mais Daniel ne pouvait, avec ses jambes liée»

s’élancer assez prestement peur s’emparer d'un des sabres nus qu'il voyait briller à la lueur de la chandelle. Heureusement sçs bras’ étaient libres, comme, nous l'avons dit, et en se traînant par terre, il reconnut qu'un des carreaux de brique sur lesquels il était'coucbè remuait dans sa case. En se mettant les doigts en sang, Ladrange parvint à l'arracher tout à fait. Mun/ de cette arme improvisée, mais terrible, il résolut d’en frappe! de toute sa force le malfaiteur, si celui-ci osait loucher Maria.

Ces dispositions furent prises avec la rapidité, qu' exigeaient les circonstances. Sûr de lui-même, Daniel dit bas à sa cousine:

— Comptez sur moi.

En ce moment, Sans-Pouces se dirigea vers eux. Daniel, attentif, le vi» venir et serra convulsivement sa brique. Son bras allait se détendre comme un ressort d'acier et briser le front du misérable , quand on poussa timidement la porte , et Fanchelte bernard, ou plutôt la Grêlée, comme on 1 appelait, entra dans la maison avec son enfant.

Les doux bandits sautèrent sur leurs sabres et se mirent en . défense.

— Abominable femme ! cria Sans-Pouces, que viens-tu faire ici ?

— Bon! reprit ie Gros-Normand, qui parut reconnaître la Grêlée, ne vois-tu pas qu'elle est des nôtres? 11 faut qu’elle ait le mot de passe pour que nos sentinelles l'aient laissée entrer... Peut-être nous apporte-t-elle des ordres du Meg ?

— Je n’ai pas d ordres jtour vous, messieurs, répliqua la Grêlée humblement; je suis une pauv+e femme sans asile, et ne pouvant coucher dehors avec mon lils, j'ai pensé que vous me permettriez de passer ici le reste de la nuit.

— Comment? s'écria le Gros-Normand, tu n’es pas de la bande et tu osea>.. *

— Quand je te le disais ! ajouta Sans-Pouces en levant de nouveau son arme sur la mendiante.

Celle-ci s'empressa de prononcer quelquc^mots bizarres, et les deux scélérats se calmèrent.

— A la bonne heure! reprit le.Gros-Normand ; que ne parlais-tu?... Eh bien ! repose-toi ici avec ton petit gars, si tu, le veux, je n’y vois pas d'inconvénient.

Il se rassit et but encore. Sans-Pouces ne se montra pas aussi facile.

— C'est une espionne ! dit-il d'une voix sombre ; mais je veillerai.

Il revint prendre sa place auprès de son compagnon, qui lui t>assa philosophiquement la bouteille.

La Grêlée semblait très-satisfaite de son admission dans la

LES CHAL’FFECRS

maison. Elle s'assit sur un banc , tandis que sor. enfant jouait à ses pieds, et elle promena son regard lentement autour d’elle. Mais la lumière insuffisante qui éclairait la salle ne lui permettait pas de reconnaître dans toutes ces personnes immobiles et voilées celle que peut-être elle était venue chercher.

— Eh! la Grêlée, dit enfin le Gros-Norinand, dont la langue commençait à s'épaissir par suite de ses nombreuses libations, nous apportes-tu des nouvelles de là-bas ?

— Oui, oui, tout va bien, répliqua la pauvresse avec distraction. 11 n'est rien arrivé de fâcheux au fermier Bernard ; on a seulement exigé de lui qu'il fît ouvrir la porte du château. Il est sain et sauf, j'en ai la certitude.

Cet avis semblait être plutôt à l'adresse d'une personne présente qu'à celle des deux voleurs. Un faible cri parti de l'autre extrémité de la salle, prouva que.Fanchette avait été comprise.

— Ma mère est là ! pensa-t-elle.

Puis elle se pencha vers le petit garçon et lui dit quelques mots à voix basse.

Des deux brigands l'un riait d’un gros rire, tandis qjie l’autre, fronçait le sourcil d'un air de soupçon.

— Morbleu ! la femme, reprit le Gros-Normand, te moquestu de nous ? Que nous importe le fermier ! Qu'il vive ou qu’il meure, c’est le cadet de nos soucis... Je te demande où en est l'ouvrage, là-bas, du côté de la maison bourgeoise ?

— Je... je ne sais pas, balbutia la Grêlée, qui évidemment songeait à autre chose.

— Écoute ! dit Sans-Pouces en élevant le doigt pour recommander l’attention.

Ou entendit alors dans l’éloignement des cris prolongés, déchirants , semblables à ceux d une personne qu'on égorge. Le château du Breuil se trouvait à un quart de Ijeue au moins de la ferme , comme nous l’avons dit ; mais le silence de la nuit était si profond, la voix avait des accents si puissants, que ces clameurs pouvaient fort bien venir du château.

— Allons ! tout marche à merveille , dit Sans-Pouces en sa frottant les mains.

— Buvons ! dit le Gros-Normand , qui saisit en tâtonnant la seconde bouteille alors presque vide.

En entendant ces plaintes effroyables , Daniel voulut se lever ; mais il retomba lourdement , et la réflexion lui rappela combien une tentative de sa part pour aller secourir le vieux Ladrange serait inutile. D'ailleurs, il ne pouvait quiller Maria dans ce moment de crise , et l'eût-il pu , quel secours eùt-il donné à son parent contre la bande nombreuse de scélérats qui avait envahi sans doute le château du Breuil ? U redevint

LES CHAUFFEURS 79k

donc immobile , et l'obscurité cacha les poignantes émotions qui se réflétaient sur son visage. Bientôt les cris loiutaius s'affaiblirent et finirent par s'éteindre complètement.

La Grêlée demeurait indifférente, en apparence, à ce qui se passait au dehors. Assise sur son banc, elle avait appuyé la tête contre un meuble et elle ne bougeait plus ; on eût dit qu’elle se disposait à s’endormir. Son enfant rampait û scs pieds, et il allait, comme en se jouant, de l'un à l'autre de ces corps gisants que l’on eût crus morts s'ils n'avaient tressailli parfois ou poussé un douloureux soupir. Se traînant sur les mains, il paraissait seulement obéir au besoin de mouvement et à la curiosité de son âge. Daniel soupçonnait pourtant que f la mère lui adressait des signes furtifs; mais comme la mendiante était dans l’ombre, on ne pouvait s’assurer du fait. Bientôt l’enfant s'arrêta devant maîtresse Bernard et se coucha par terre à son tour; il continuait de s'agiter d une manière irrégulière, se retournant par intervalles vers les assistants peur - leur sourire... Armé d’un méchant couteau à lame branlante,

* le fils de Fanchette coupaiî ou plutôt sciait avec précaution les cordes qui retenaient les pieds et les mains de la fermière.

Cette besogne s’accomplit avec tant d’adresse que les bandits ne s'aperçurent de rien. Seule, la Grêlée, haletante, en attendait avec anxiété le résultat. Enfin l'enfant se releva et regarda touràtour sa mère et la fermièreavecunmélanged'élonnemcntet d’embarras naïfs. La mère elle-même semblait ne rien compren-dre à l’action de maîtresse Bprnard ; dans son inquiétude, elle fixait ses yeux ardents sur le petit garçon, qui, ne sachant plus que faire, se mit à pleurer. Fanchette courut â lui comme pour le consoler, et le prenant dans ses bras, elle lui dit à l’oreille-.

— Crie... crie bien fort.

L’enfant obéit. Le Gros-Normand, impatienté, grondait entre ses dents, tandis que Sans-PouGes montrait le poing ù la pauvre petite créature, disant qu'il allait lui briser les os si elle ne se taisait pas. La Grêièe, profitant de ce moment pour se pencher vers maîtresse Bernard :

;j —Mère, dit-elle précipitamment en patois, vos liens sont ; coupés, la porte est ouverte; sauvez-vous par le jardin.

— Non, répliqua la fermière dans la même langue en dé- 1 tournant la tête, je reste... Je ne veux rien devoir à une misérable telle que toi.

Mais la Grêlée n'avait pas entendu cette cruelle réponse; revenant à son enfant, elle feignait de l'apaiser par de douces paroles, quand, en réalité, elle avait le peignant courage de le pincer furtivement pour l’obliger à crier plus fort.

Mère, ponrsulvft-çlle bientôt en s’adressant à maîtresse Bernard, de grâce, sauvez-vous !...

Mais, relie fois , malgré les pîeurs du petit garçon, elle put entendre distinctement celte réponse, faite avec une indignation profonde :

— Laisse-moi, infâme hypocrite. J'ai plus horreur de toi que des voleurs et des assassins dont tu es l'amie et la complice! Qu’ils me tuent, car je ne saurais vivre avec la pensée que j’ai donné, le jour à un monstre de ton espèce!

A celte terrible accusation, la Grêlée perdit sa présence d’esprit. Oubliant sa position, elle se tourna vers maîtresse Bernard et lui dit tout haut :

— Ma mère, ne me condamnez pas sans examen. Je vous jure (pie je n’ai jamais commis de crime... Si vous saviez...

— Tais-toi, reprit la fermière de même; ton père avait raison:

Tu es damnée et maudite!

Le petit garçon s’était tu subitement , et les deux voleurs écoutaient ce dialogue de la mère et de la tille. Ils furent d’abord stupéfaits de celte audace, puis ils sc levèrent en blasphémant.

— Je m’en doutais ! s’écria Sans-Pouces ; celte coquine est une espionne qui veut faire évader les prisonniers, et le mioche a coupé les cordes.

g- Tuons-les tous les deux, balbutia le Gros-Normand.

Mais il ne put rester debout et il retomba sur son siégeoù il ne se maintint en équilibre qu’en se cramponnant à la table. Sans-Pouces, beaucoup moins ivre, voulut se précipiter sur la Grêlée ; au moment où il passait près de lui , Daniel le saisit sournoisement à la jambe. Le brigand tomba la face contre terre, et quoiqu’il n eût pas grand mal, il demeura quelques secondes étourdi du choc.

Cet événement rappela Fqjiclictfe ù elle-même. Elle' saisit %on enfant, et s’adressant à la fermière :

— Mère, dit-elle d’une voix éclatante, mon pîireet vbus m’avez repoussée quand je voulais vous sauver et revenir au bien. Vous ne me reverrez plus... Que Dieu vous pardonne !

Et elle s’enfuit éperdue.

11 était temps. Sans-Ponces venait de se relever, éeumant de colère. Comme Fanchctte s’échappait, il saisit un de ses pistolets, l’arma et courut après elle. Il l’aperçut encore à l’extré- mité de la cotlr, dans la direction du jardin. Il allongea le bras et lit leu ; heureusement l’amorce seule brûla et la fugitive disparut.

La prudence défendait au scélérat de quitter son poste pour la poursuivre. 11 rentra donc dans la maison, et, afin d'éviter de

nouvelles surprises, il essaya de raccommoder la porte brisée. Ne pouvant en venir à bout, il appela son compagnon à sou aide; mais le Gros-Normand n'était plus en élat de l'aider, car, après avoir résisté un moment à l'cngourtiissement qui s'emparait de lui, il avait fini par rouler ivre-mort sous la table.

Sans-Pouces, voyant qu’il ne devait plus compter que sut lui-même, entassa .'quelques meubles légers devant la porte s'empressa de venir garrotter de nouveau la pauvre fermière puis il résolut d'examiner si quelque autre prisonnier ne serait pas parvenu encore à se débarrasser de scs liens. Il ignorait que Daniel l'eût volontairement fait trébucher un instant auparavant, et il attribuait sa chute au hasard. Néanmoins, par l’effet de sa défiance naturelle, il allait se livrer à une vérilication fort dangereuse pour Ladrange, quand une circonstance nouvelle vint détourner le cours de ses idées.

La coiffe de paysanne que portait Maria était tombée et laissait voir des boucles longues et luxuriantes d'un blond cendré. Son bandoau dérangé ne cachait plus le bas de son visage blanc et mat comme du marbre. On devinait sa taille souple etdine sous ses grossiers vêtements. Sa beauté, comme un diamant caché, se révélait tout à coup et en dépit d'elle-mème au faible rayon lumineux qui l’éclairait par hasard.

— La voilà ! dit Sans-Pouces ; c’est celle que je cherchais pour l'embrasser. De par le grand diable ! elle est cent fois plus jolie qu'elle ne m'avait paru tout d'abord 1

Mademoiselle de Mèréville entendait ces paroles et frémissait de tous ses membres. Mais Daniel lés avait entendues aussi, et sa main cherchait dans l'obscurité un sabre que le Gros-Normand avait laissé tomber en roulant sous la table.

Sans-Pouces hésitait, et une crainte secrète importunait son esprit.

— Bah ! dit-il enfin, où serait le mal de dérober un baiser?

D'ailleurs personne ne peut me voir. v ^

11 se pencha vers Maria et acheva d’écarter le bandeau qui lui cachait une partie du visage. Mais au premier contact de la main du scélérat, la jeune tille tressaillit d'horreuf et poussa un cri perçant.

Prompt comme la pensée, Daniel se dressa; une lame brilla dans l'air et s'abattit sur Sans-Pouces, dont le sang rejaillit au loin et qui tomba. . ^

Cependant la difficulté qu’éprouvait Daniel à se mouvoir avec ses jambes liées avait empêché que la blessure lût bien profonde; l’arme avaitglissé sur la fêle du brigand. Celui-ci ne tarda pas à se relever, tout sanglant, sur ses genoux, et il essaya de s'emparer du sabre que tenait encore Ladrange.

LES CIIAUFEEURS

Ils luttèrent 1 un contre l'autre avec des chances égales. Ils s’étaient pris corps à corps, et chacun d’eux cherchait à maîtriser les mouvements de son adversaire. Le sabre avait été brisé, et ils ne songeaient pas à s’en disputer les tronçons inutiles. Ils se roulaient l'un sur l'autre avec une rage surhumaine, sans prononcer une parole. Mademoiselle de Méréville, aprcî avoir poussé quelques cris de terreur, s'était évanouie.

LE ROCGE-d’AUNEÀU.

Des scènes plus affreuses encore se passaient au château du Breuil. Mais avant de les raconter, nous devons remonter jusqu'au moment où la bande s’était trouvée réunie à la ferme de Bernard.

Pendant le sac de l'habitation, les cavaliers attendaient devant la porte principale de la ferme le retour de leurs compagnons. Deux hommes, revêtus de grands manteaux de gendarmes, sortirent de la cour où régnait alors un effroyable désordre. L'un d'eux, qui était le colporteur François’ fut accueilli avec tin mélange de respect et de crainte ; l'autre, qu'on reconnaissait facilement pour l’aoùteron le Borgne-de-Jouy, avec une familiarité joyeuse.

François n'avait plus son air modeste et souffrant, son ton bonhomme et doucereux ; cependant il paraissait se ressentir encore de sa chute récente, et, quand U rejoignit les brigands, il dit d’une voix brève :

— Qu'on m'amène un cbcval ! je ne saurais marcher.

Un des prétendus gendarmes s’empressa d'offrir sa monture, qui tut acceptée. Le cavalier mit pied ù terre, afla couper les traits des chevaux qui étaient attelés à la carriole, dans la cour, et revint bientôt, monté sur un des gros percherons du fermier Bernard. Quant à François, il ne se hSta pas de se mettre en selle et il dit sèchement au Borgnc-de-Jouy, qui plaisantait avec scs camarades :

•— As-tu bien exécuté mes ordres ?

— Oui, oui, Meg (1). Morbleu ! je suis aussi intéressé que vous dans cette affaire. On nous a vus ce soir à la ferme, et si les choses venaient k tourner mal, on s'en prendrait d'abord à nous.

(i) Meg, mot d'argot qui signifie maître ou chef.

— C est bien, je m'en rapporte ù toi, le Borgne. Ce n'est pas sans raison que l'on le surnomme le général tin fut... Mais pourquoi le Rouge-d'Àuneau et les autres perdent-ils le temps dans ce taudis P

Et il avait fait entendre cet appel impérieux qui était venu couper court au pillage de la ferme. . .

La Grêlée sortit d’un groupe voisin et s'approcha de lui.

— Meg, dit-elle à voix basse, il faut que je vous parle... Youlez-vous m'entendre ?...

Le colporteur frappa du pied avec colère.

— Je n'ai pas le temps, dU-il ; va t’en au diable !

Mais la mendiante ne parut pas rebutée par cette réponse.

— François, reprit-elle en accentuant ses paroles, François de Mortayne, ne reconnais-tu, pis Fanchette Bernard ? 11 est vrai, poursuivit-elle avec un gémissement, qu elle est bien changée, puisqùe son père et sa mère eux-mêmes ne la reconnaissent plus !

Aucune émotion ne se refléta sur les traits du colporteur et il ne répondit pas. Cependant, il prit la Grêlée par la main et la conduisit un peu à l’écart. Là, il lu regarda quelques instants à la clarté de la lune.

— Ma foi, c'est possible, dit-il enfin en secouant la tête - r mais Fanchette était jolie, et tu ne l’es guère, loi.

Il sembla qu’une douleur nouvelle tint déchirer le cœur de la mendiante.

— François, dit-elle en pleurant, est-ce ainsi que tu me reçois après une si longue absence, quand tous mes malheurs, toutes mes Fautes sont ton ouvrage ? Je te voyais les jours de marché quand j'allais seule à la ville vendre lès produits de la ferme. Tu étais beau, plein d'adresse, tu parlais bien ; je ne sus pas te résister, simple et innocente tille que j'étais. Déshonorée et ne pouvant plus cacher ma faute, je comptais encore sur la pitié; mais tu quittas le pays subitement, et nul ne put me dire ce que tu étais devenu. Je demeurai donc seule, exposée à la colère, de ma famille. Mon. père me chassa, et je fus réduite ù la mendicité. Depuis ce temps, j'ai subi toutes les hon- . tes. Une cruelle maladie m'ayant enlevé, il y a trois ans, le peu de beauté qui me restait, je suis méconnaissable pour tous ceux qui m'ont vue dans des temps plus heureux. La vie vagabonde à laquelle je suis réduite m'a fait rencontrer des gens de ta bande, et j’ai été forcée de m'associer à eux ; cependant leurs crimes ne m'inspirent que de l’horreur, et depuis long- ’ temps j'eusse refusé leurs odieux secours si je n’avais retrouvé dans leur chef l'homme que j'ai tant aimé, l'homme dont

l'affection eût pu balancer pour moi tous les autres biens de ce monde !

>I.es sanglots lui coupèrent la parole. François l’écoutait froidement.

— Ainsi donc, demanda-t-il en désignant du doigt l'enfant que la Grêlée tenait à la main, ce petit mioche. . s

— Il n'est pas à toi , dit impétueusement Fanchette en servant son fils dans ses bras, comme si l’on eût voulu le lui -enlever ; ton enfant est mort...

François partit d'uméclat de rire.

— Allons, reprit-il, les larmes m’ennuient, et je suis pressé... Que me veux-tu ?

— Eli bien ! François, reprit la Grêlée en s’essuyant les yeux, ne sais-tu pas que mon père et ma mère habitent maintenant cette ferme ?

— Bah ! vraiment?... Comment le saurais-je? Avant aujourd'hui je ne les avais jamais vus. Cependant, ce soir, leur nom qu'on avait prononcé devant moi m’avait frappé..*

— Quoi qu’il en soit, je t’en conjure, 'François, donne des ordres pour qu’on ne leur fasse aucun mal ; je te demande celte grâce, au nom de tout ce que j’ai'soufferl!

— Bon ! pourquoi ne pas malmener un peu ces parents imbéciles qui ont été si rudes à ton égard ?

— Ils m’ont chassée tout à l’heure encore, quand j’implorais leur pitié.... et cependant je le supplie, François, de les épargner.

— Soit, je ferai cela pour toi, Fanchette ; je les ménagerai, pourvu que le soin dé notre sûreté ne nous oblige pas à nous montrer sévères... Mais on s’çst arrangé pour que ce cas ne puisse se présenter aujourd'hui. Aie donc l’esprit tranquille, le vieux et la vieille n’ont rien à craindre. Ah ! par exemple , ne l’avise pas de demander la restitution de ce qu’on leur a enlevé ; car autant vaudrait essayer de retirer un os à un chien hargneux que d'arracher à nos gens un objeUlont ils se sont emparés.

La Grêlée accueillit avec joie l'assurance que la vie de son père et de sa mère serait respectée.

Elle reprit :

— On dit que le fermier va te suivre au château et je compte

sur ta promesse Mais ma mère reste là garrottée dans la

maison, et es-tu certain, François, que tes hommes ne la maltraiteront pas ? '

— Si l’un d’eux s’avisait de la molester plus que ne l’exigent les besoins du service... Mais fais mieux, ajouta-t-il brusque-

ment : veilles-y toi-même. Entre à la ferme, et si quelque chose ue va pas, préviens-moi. »

La Grêlée acceptala proposition de François avec empressement; elle concevait déjà le plan qu'elle devait tenter de réaliser plus tard. François lui donna le mot d’ordre, afin quelle put aller et venir librement parmi les voleurs.

— Tu le vois , poursuivit-il d'un air de magnanimité railleuse, je suis bon enfant avec toi ; mais i] ne faut pas être trop méchant envers une ancienne connaissance... Cependant, continua-t-il avec dureté, si tu nous trahissais...

5 — Te trahir, François ! répliqua la Grêlée. Crois-tu que cela me soit possible ? Je te l'ai dit dès le premier moment , je ne m’associerai jamais aux crimes que tes gens et toi vous commettez chaque jour ; et pourtant je vous suis, je m’expose à être traitée comme votre complice... Ah! François , François ! tu ne comprends donc pas combien sont forts les liens qui m'unissent encore à toi ?

L’immense mais coupable dévoûment que révélaient ces pa- '

rôles ne pouvait être compris. Le colporteur se mit à rire avec fatuité.

— Ça flatte, ce que tu dis là, ma pauvre Fanchellc, repritil ; toutefois , je t'engage à ne parler ni trop haut ni trop souvent de cette ancienne histoire... Tu sais combien Rose Bignon, ma femme, est jalouse; quoique tu ne doives plus inspirer de jalousie à personne , je ne te conseillerais pas d'avoir Rose pour ennemie. Mais c'est assez , sois bonne tille, sers-nous fidèlement, et je te protégerai. Tu parleras à Jacques-de-Pithiviers, le maître des mioches, pour qu'il se charge de ton enfant; il lui apprendra l'état et lui fournira les moyens de se rendre utile un jour... Allons! voici les autres qui sortent.

Bonsoir ! je te reverrai celle nuit après l'expédition.

11 rejoignit ses gens et s'empressa de monter à cheval ; toute la bande se mit en marche aussitôt.

La Grêlée les regarda s’éloigner.

. — Mon fils! murmura-t-elle, le sien... car c’est le sien, quoique je n'aie pas voulu le' lui dire... voilà ce que je craignais ! Ils ne l’auront pas ; ils en feraient un scélérat comme eux ! Jamais, jamais... Je préférerais l’étouffer sur mon sein !

Elle réfléchit un moment.

— Oui, c’est cela, reprit-elle enfin ; je vais d'abord essayer de délivrer ma mère. Je le puis sans trahir François... Peut- . être ma mère me permettra-t-elle de l’embrasser avant mon départ... et alors je^n'en irai si loin avec mon enfant qu'ils ne pourront plus nous retrouver !

(Ja sait comment ce projet échoua, par suite de l’horreur

qu’inspirait à la fermière la complicité apparente de Fanchelte ave ' les bandits.

Cependant la troupe s’avançait en silence vers le château du ' Breuil. Cn tête marcliaient une douzaine d’hommes vêtus en gardes nationaux et armés de fusils ; au milieu d eux se trouvait le pauvre Bernard, les mains attachées derrière le dos et la tète couverte d’un voile épais. Venaient ensuite les cavaliers, qui prenaient grand soin de conduire leurs montures sur le gazon touffu dont le chemin était bordé, de peur que le bruit des pas ne trahît de loin leur approche. François le colporteur, que la régularité de ses traits faisait surnommer familièrement le Beau-François , et le Rouge-d’Auneau , l'officier qui avait donné des ordres à la ferme , tous deux à cheval , formaient l’arrière-garde avec le petit Borgne-de-Jouy, qui trottinait à pied, l’oreille attentive et l’œil au guet.

Le Rouge-d’Auneau, que nous avons seulement entrevu jusqu'ici, et dont la terrible célébrité devait égaler, sinon passer

{ dus tard celle du Beau-François lui-même, était alors un jeune icmme de vingt-deux ans environ, de taille moyenne, d’apparence faible et chétive. 11 devait son surnom de Bouge, soit à ses longs cheveux roux qu’il portait noués en queue, soit aux nombreuses rousseurs de son teint. Il avait le visage long et maigre; ses joues étaient creuses. Une cicatrice, qui semblait provenir d'un coup de sabre , lui prenait depuis le coin de la bouche jusqu’à l'œil droit, qui était enflammé et pleurait sans cesse. Malgré cette figure repoussante , le Rouge-d’Auneau manifestait un goût extraordinaire pour la parure. Il aimait le linge (in , les riches vêlements , les bijoux ; plusieurs fois on l’avait vu venir en habit de velours, avec des boucles de diamant à ses jarretières et à son chapeau, demander l'hospitalité chez les paysans de la Beauce et de l’Orléanais. En ce moment il était vêtu de l’uniforme de lieutenant de gendarmerie , et il paraissait très-fier des épaulettes et des torsades d'argent appartenant au grade qu'il avait usurpé.

Or, le Rouge-d’Auneau, habituellement causeur et communicatif, était devenu sombre et morose, il ne prenait aucune part à la conversatîbn qui venait de s’établir entre le Beau- François et le Borgne ; il affectait même de ne pas les entendre, et il ne sortait par intervalle de sa taciturnité que pour gourmnnder son cheval qui buttait dans l’obscurité contre les inégalités du chemin.

Le Borgne-de-Joiry essayait de mettre le chef en garde contre la ürèlcc, qui, disait-il, avait montré des velléités de trahir la bande.

— 11 suffit, interrompit le Beau-François, je connais cette

femme , et je suis plus sûr d'elle que de toi, général Finfin, malgré le mouvement que tu te donnes pour prouver ton zèle et ta fidélité. Mais si tu ne marchais pas droit, je ten ferais repentir !

Quoique ces paroles fussent dites sans colère, le Borgne resta consterné et n osa pas répondre. Le chef se tourna vers leur taciturne compagnon,

— Eh bien ! et loi le Rouge-d’Auneau, ajouta-t-il avec bonne humeur , as-tu donc jeté ta langue aux chiens ? Qu'est-ce qui te prend ce soir ?... Est-ce que lu nous boudes ?

— Moi ? non, répliqua le Rouge d’un air bourru, je n’ai rien.

— Tu as quelque chose, mille tonnerres!

— Eh bien ! j’ai... j’ai que ce métier m'ennuie.

— Quel métier ?

— Le nôtre, pardieu ! Battre le pays nuit et jour , à pied ou à cheval, par le froid ou par le chaud ; n’avoir jamais un moment de repos complet, ne dormir (pie d’un œil , souffrir souvent de la faim.de la soif, de la fatigue ; c'est à n’y pas tenir... Et puis, continua le Rouge-d'Auneau avec un accent d’horreur, toujours des scènes de violence, des vols et des assassinats... toujours des cris, des plaintes, des tortures, du sang... Partout du sang ! Cette vie m’est insupportable ; et je voudrais être mort moi-même !

Le Rouge versait d’abondantes larmes, non pas hypocrites, mais réelles, brûlantes ; des larmes de douleur et de remords.

Cetaccèsde sensibilité, inconcevable de la part d'un tel personnage et dans un pareil moment, ne parut nullement surprendre les deux, compagnons. Le Beau-François haussa les épaules, taudis que le borgne disait en ricanant :

Le Rouge-d’Auneau, s’inquiéter de semblables fadaises !

— Toi, reprit le Rouge-d’Auneau avec une véhémence qui tenait du délire, tu es trop 1 ûche pour jouer du pistolet ou du couteau. Eu revanche , quand les pauvres diables sont morts ou mourants, lu viens rôder à l’entour (1). Tiens, poursuivit-il avec frénésie, toi et les coquins de la sorte, vous m'inspirez un invincible dégoût ; je me méprise moi-même de vivre en votçe compagnie, il est des moments où j’éprouve des tentations de vous dénoncer tous eu me dénonçant moi-même, après

(1) Bien loin d’iuventer de l'horrible à plaisir dans l'exposé des caractères et des faits, nous eu atténuerons au contraire les couleurs autant que possible. Pour se faire une juste idée de la férocité de ces scélérats, il faut lire le procès des brigands d’Orgères, auquel nous avons emprunté les détails historiques de noue récit.

LES CIUUFFEUnS

quoi je m’étranglerais dans la prison ou je m'empoisonnerais avec du vert-de-gris. v

Le Borgne-de-Jouy n’osait souffler ; mais le Beau-François dit d’une voix sourde et menaçante :

— Si je le croyais capable. ..

I) s'interrompit par un éclat de rire.

— Allons, poursuivit-il avec gaîté, voilà, le Rottgft, que je deviens aussi touque toi. Tu es pourtant toujours ainsi quand tu n’as pas la tète montée ou quand les choses ne marchent pas à la guise... Mais je t'ai vu ù la besogne, et je sais ce qu'il faut penser de ces beaux senliments-là. Dans l'occasion, lu es le meilleur travailleur de la bande, et tu vas sans doute nous le prouver encorrcclte nuit... Veux-tu que je te dise d où vient cei accès de mauvaise humeur, moi P j'ai deviné où le soulier te blesse. '

— Je n'ai pas d’autre sujet d’humeur, répliqua le Rouged’Auneau, que le dégoût de la vie que nous menons.

— Tu en as un autre, reprit le Beau- François avec autorité. Notre expédition actuelle est résolue depuis longtemps déjà ; le bourgeois qui habite le château du Bréuil est un vieil avare, immensément riche , chez lequel nous comptons trouver des las d'or et d'argent, et Je rapport dû Borgne-de-Jouy meconlirme dans ces espérances. Quand on a décidé que l'on attaquerait cette habitation, j'étais occupé d'une autre affaire qui pouvait me retenir plusieurs jours, et naturellement c'était à toi, mon second, de commander ici en mon absence. Mais voilà» que tout à coup je tombe des nues pour diriger celte importante expédition qui devait te faire beaucoup d'honneur aux yeux de nos gens , et n’osant me donner au diable pdree que lu me sais peu endurant, tu jures contre le métier... N'est-ce pas cela ?

. Le Rouge-d'Auneau paraissait interdit.

— Meg, balbutia-t-il, vous vous trompez, je vous assure...

— Ne mens pas, j'ai deviné juste. Mais écoute : je ne puis ni ne veux l'enlever la direction de cette affaire. Je viens de voyager à grandes journées avec ma balle sur le dos : en arrivant dans ce pays, j'ai eu la sottise de me jeter du haut d'un échalier et de me fendre le front. 11 résulte de eeei que'je ne suis pas bien vigoureux, et véritablement j’ai toutes les peines du monde à me maintenir sur ce maudit cheval... Rassure-toi donc; tu as conduit la barque jusqu’ici, tu la conduiras encore et tu la mèneras à bien. Four moi, je me contenterai cette fois de stfrveiller nos hommes et de m'assurer que chacun remplit son devoir ; mais seul tu donneras des ordres, et l'expédition terminée, seul tu en auras la gloirte.

Le Rouge-d’ Anneau se,laisait. Connaissant de longue date la profonde dissimulation de son chef, il cherchait la cause de celle condescendance qui lui semblait magnanime; il ne songeait pas qu'elle pouvait être un effet de celte habileté meme qui lui inspirait de la défiance.

— Beau-François, demanda-t-il .enfin d’une voix tremblante de joie, pourriez-vous vraiment renoncer pour ce soir...

— Eh ! oui, j’y renonce, fou déliant que tu es. Nous allons voir comment lu t'en tireras.. On dit que le vieux Ladrange est un ladre de première force; son argent doit être caché; il te faudra délier la langue de l’avare. Ce sera une excellente occasion de maugréer contre le métier et de faire des phrases sentimentales.

— Ne me rappelez pas cela, Meg, reprit le Rougé-d'Auneau avec confusion ; il y a des moments où je suis ivre quoique je n'aie pas bu... Vous serez content de moi, vous verrez ! continua-t-il en s’animant. Ah ! le bourgeois est un avare! C'est la pire espèce des gens à qui, nous avons affaire: mais je le mettrai à la raison... Oui, par le diable ! je l'y mettrai, je vous le garantis.

— Eh! eh l^oilà le Rouge qui commence à se monter, dit le Beau-François a demi voix avec un sourir^de triomphe.

— Alors il va faire chaud pour le bourgeois ! ajouta le Borgne-de-Jouv en riant le premier de la signification qu'il attachait ù cet effroyable jeu de mots.

En ce moment on était arrivé à l'cxlrémité de l’avenue. Les cavaliers mirent pied à terre, et les chevaux furent attachés aux arbres. Comme les malfaiteurs regardaient d'un air consterné la grille solide et les hautes murailles qui défendaient les approches du chftleau, le Borgne-dc-Jouy leur indiqua le sentier qui longeait l'enceinte et qui se distinguait par sa blancheur au milieu des ténèbres. Ils atteignirent bientôt la petite porte, entrée ordinaire des habitants du Breuil ; mais ils n'en étaient guère plus avancés, car cette porte avait la force d’une porte de prison. >

Le Rouge-d'Auneau s’approcha du fermier Bernard, à qui se^ gardiens avaient fait faire halte, et il lui ôta sonlwndeau.

’ — Ecoute, l'ami, lui dit-il, nous pouvions te tuer et nous t’avons épargné ; nous ne sommes donc pas aussi méchants que nous en av#ns l’rfir. Mais jg ne donnerais pas deux liards de ta peau si tu n’obéis ponctuellement à ce queje vais le commander.

Le pauvre Bernard, à demi suffoqué, regardait autour de lui, aspirant avec effort l'air frais et vivifiant de la nuit.

— Que voulez-vous de moi ? demanda-t-il.

— Rien que de fort simple, reprit le Rouge-d’Auneau. Nous sommes ici devant le château du Breuil, et nous allons sonner à la porte. Comme on n’ouvrira pas sans savoir qui se présente à pareille heure, tu répondras pour nous. Ta voix est connue ; on ne se déliera pas de toi. Tu diras que tu as des choses importantes à communiquer sur-le-champ à ton maître ; tu insi.sleras pour entrer, et l’on ne pourra refuser de t’admettre dans la maison... Si tu réussis, on te ramènera chez toi; dans le cas iont raire, tu es mort.

Et Bernard sentit la pointe d’un poignard appuyée contre sa poitr ine. Cependant le brave homme ne se troubla pas.

— Ah ! ah ! dit-il froidement, c’est donc pour cela que vous m’avez conduit ici P Ce n’était pas la peine... Quoique je n’aie pas à me louer de mon maître, je ne consentirai jamais à le trahir, dussiez-vous me couper en morceaux!

Le brigand rugit de colère.

— Tu veux me tenir tête ! dit-il en jurant. Si tu me connaissais... Songes-tu que nous pouvons égorger tous ceux que nous tenons fà-has à ta ferme et mettre ensuite le feu au batiment ?

Cette menace parut émouvoir Bernard beaucoup plus que la première. Son accent n’avait plus la même assurance quand il répondit :

— Ce serait de la méchanceté, inutile. Pourquoi punir tant d’innocents pour la faute que j'aurais seul commise ? Mais je suis entre vos mains, et je supporterai tout plutôt que de faire ce que vous me demandez.

— Ah ! c’est ainsi ? reprit le Rouge-d’Auneau en levant son poignard.

— Assez... laissc-le, dit quelqu’un derrière lui. Puisqu'il est si obstiné, essayons de l’autre moyen. J’ai dans l’idée que nous réussirons mieux.

LeRouge-d’Auneau n’obéit qu'avec une extrême répugnance; cependant il remit lui-même au fermier le bandeau qu'il serra brutalement, et il vint tirer le cordon de la sonnette.

On ne répondait pas ; seulement les grondements du chien de garde, qui rôdait dans la cour, devinrent des aboiements précipités et bientôt des hurlements furieux.

— Une bonne bête, murmura le Rouge-d’Auncau ; vous autres, songez à l'assommer d’un coup de trique dès que nous entrerons... Es-tu sûr, le Borgne-de-Jouy, qu'il n'y ait pas d’autre porte que Cellé-ci ?

— Je vous le répète, j’ai fait trois fois le tour de la maison et du jardin.

— Rèveillons-les donc, si c’est possible.

Et le Rouge sonna de nouveau â tour de bras.

Enfin on entendit la voix acariâtre de Pétronille, à laquelle répondait une voix plus timide. Toutes les deux s'unirent pour gourmander le chien, qui baissa un peu le ton, et on put alors * saisir quelques mots d une conversation animée qui avait lieu de l’autre côté de la porte.

' — J’en suis sûr, dame Pétronille, disait Jérôme, le jardinier, en patois percheron, ce ne peuvent être que des faltots et des loups-garous qui rôdent si tard dans la campagne. Tous les chrétiens sont couchés à cette heure, et, si l’on entre, nous aurons le cou tordu.

— N’as- tu pas honte de croire à de telles choses à ton âge ! répondit Pétronille. Dire que tu ne voulais pas te lever, et

3 u’il m’a fallu t’accompagner ici !... Ce sont sans doute encore es fainéants qui viennent demander le gîte; nous sommes assommés de ces gens-là; mais je vais bien les rembarrer !

Des coups de crosse de fusil frappés contre la porte coupèrent court à ce dialogue, et l’on cria du dehors :

— Ouvrez au nom de la loi ! Ouvrez à la gendarmerie nationale, qui a l’ordre de faire des perquisitions dans cette maison ; ouvrez, ou nous allons enfoncer la porte ! «

Jérôme et Pétronille restèrent stupéfaits. La défiante gouvernante, à travers le petit guichet de la porte, dirigea sur les inconnus la lumière d’une lanterne qu’elle tenait à la main.

— Ils ont en effet des habits de gendarmes, dit-elle à son compagnon d’un ton irrésolu; mais peut-être n’en valent-ils pas mieux pour ça...

— Non , non, n’ouvrez pas, dame Pétronille, et allons nous coucher.

Le judas se referma.

Si ces gens tiennent bon, dit Beau-François avec dépit , le coup est manqué. Parle-leur, le Rouge - d’Auneau , et ne les laisse pas s’éloigner.

— Ouvrez ! dit le Rouge-d’Auneau, ouvrez ou nous vous tuerons !

Mais cette menace, au Heu d’engager Jérôme et Pétronille J obéir, parut augmenter leur méfiance; ils reprenaient déjà le chemin de la maison, quand une nouvelle voix haletante, comme si celui qui parlait accourait précipitamment, se fit entendre tout à coup :

— Butor ! et toi, sotte pécore! disait-on, à quoi pensez-vous? Y a-t-il du bon sens de laisser les-gendarmes nationaux, des défenseurs de la loi et de la patrie, à la porte d'un citoyen ? Je ja’ai rien à cacher aux agents de la force publique ; on ne trou-

vcra chez moi rien de suspect, et ma maison peut être visitée à toute heure.

Le jardinier et la gouvernante voulurent faire des observations, niais Ladrange leur imposa silence.

— L'imbécile! murmura le Rouge-d’Auncau.

— C'est poltron qu'il faut dire, répliqua le Borgne-de-Jouy ; le vieux est pourtant un fin matois, niais la frayeur lui a tourné ' la tète.

Cependant Ladrange, par un reste de prudence, s’élait mis au guichet afin d'examiner à son tour les visiteurs. Le Rouged'Auneau ait son œil gris à travers le grillage, et il dit de soit

ton le plus mielleux :

— Vous passez pour un bon patriote, citoyen, et je suis surpris que vous résistiez à la loi.

— Je ne résiste pas, mes amis, 'je ne résiste pas, je vous assure, répliqua Ladrange en faisant jouer d’une main tremblante un système compliqué de barres et de verrous. Un vous a dit vrai, jesuisun bon citoyen, je respecte I autorité, je déteste lesaristocrates... Entrez, et soyez les* bienvenus. J’aime les gendarmes, moi; ce sont de braves serviteurs de la nation, et je souhaite...

Il n’acheva pas. À peine le dernier verrou avait-il glissé hors de sa rqteure que la porte s’ouvrit impétueusement ; le maître du logis tut lancé à dix pas en arrière. En même temps, un flot , d’hommes armés envahit la cour; une partie se rua sur Ladrauge, tandis que l’autre s’emparait de Pétronille, dont fa lumière s éteignit.

Mais au milieu du désordre, le Rouge-d’Auneau avait remarqué ia subite disparition de Jérôme , le jardinier. Il aperçut le pauvre diable «pii, moulé sur des décombres, s’efforçait de gagner la crête du mur de clôture. ,

— Arrètez-le, cria le brigand, il va s’enfuir.

Et il tira un coup de pistolet; miis déjà Jérôme, aiguillonné par la frayeur, s’était jeté en bas du mur, du côté de. la campagne, au risquede se rompre le cou, else sauvaitàtoutesjambes.

— Poursuivez le, commanda le Rouge-d’Auneau.

Deux cavaliers allaient en effet poursuivre le fugitif, mais le Beau-François dit tranquillement :

v — Bah ! que peut-il faire P Nous sommes en force, et la brigade la plus rapprochée se trouve encore à trois lieues d’ici. En mettant les choses au pis, nous aurons plus de temps qu’il ne nous en faut pour terminer nos affaires.

Cependant, les brigands qui s’étaient emparés de Ladrange et de sa gouvernante leur attachaient les mains derrière le dos.

— Citoyens, disait le vieillard en se débattant faiblement , vous vous trompez saus doute. M’arrêter, moi!.... J’ai un eer-

lificat de civisme ; mon neveu est le chef des patriotes de ce pays... Je vous assure...

- — Allons, marche ! interrompit le Rouge-d’Auneau ; ces bavardages sont inutiles.

Et on 1 entraîna vars la maison, ainsi que Pétronille, qui lui disait livec colère :

— C'est bien-fait ! vous voulez toujours en agir à votre tète... D’ailleurs, Dieu vous punit pour avoir voulu .tromper une pauvre femme qui vous a épargné tant d’argent.

Il semblait qu’au moment où l?s malfaiteurs étaient venus assaillir l’habitation, Ladrange ne fût pas encore couché, car on voyait de la lumière dans sa chambre, et il était lui-même entièrement habillé. En revanche, le négligé peu galant de la gouvernante, vêtue seulement d'un mauvais jupon de laine et d'un tichu , prouvait qu'elle avait été dérangée au milieu de son sommeil. •

On entra dans la maison, ctton s’arrêla dans la première pièce, qu'éclairait faiblement un rayon lumineux venu de la chambre voisine. On lit asseoir Ladrange, elles voleurs se concertèrent rapidement. Excepté Jérôme, tous les habitants du château étaient maintenant en leur pouvoir; mais la rhaison paraissait vaste et il s'agissait de ne pas perdre de temps ùda fouiller. Pendant qu'ils délibéraient à voix basse et en argot, le mai- " tre du logis, toujours trompé par leur costume, s'évertuait à deviner la cause probable de son arrestation. 11 fut frappé d une idée :

— Citoyens gendarmes, reprit-il, je vois de quoi il s’agit... On m'accuse sans doute d’avoir donné asile à des femmes aristocrates qui prétendent être de mes parentes, et que ie renie ; on vous â induits en erreur. Quand elles se sont présentées chez moi, je les ai chassées. Elles demeurent maintenant chez le fermier Bernard , qui les a recueillies malgré moi. Vous les reconnaîtriez facilement : il y en a une vieille et une jeune; elles sont déguisées en paysannes...

— Paix ! interrompit rudement le Rouge-d'Auneau; où sont tes clés?.

— Mes clés! répéta Ladrange, qui cette fois entrevit la vérité ; que voulez -vous en faire?... Mais vous êtes donc des voleurs ?

Des rires bruyants répondirent à celte demande naïve. Pour dissiper les doutes qui pouvaient rester au vieil avare , des mains peu délicates se glissèrent dans ses poches et lui enlevèrent un trousseau de clés ) qui tinta d une façon sinistre â ses oreilles. Alors il devint furieux ; il poussa des eris de rnge et

les ciaüfffurs

sc débattit avec tant de force qu'il roula par terre sans pouvoir

“—Voyons, lui dit le Rouge-d'Auneau d'une voix impérieuse, nous teconnaissons bien, citoyen Ladrange, et tu chercherais eS vain à nous duper. Tu es immensément riche ; celte maison est pleine d'or et d’argent. Tu as gagné des trésors à faire l usure à acheter l'argenterie des moines et des nobles émigrés; le fait est certain, n'essaie pas de nier. Ainsi donc, tu \asnous donner à l'instant quarante... cinquante... soixante mille francs en argent, ou tu passeras un mauvais quart d heure, je t en avertis... ‘Dépèche-toi, car nous sommes peu patients... boaante miiie francs ou la vie ! •

Le vieil avare eut peine à répondre d’une voix étranglée :

— • Soixante mille francs! je ne .les ai pas, je suis pauvre; on vous a mal renseignés sur mon compte. Vous trouverez seulement chez moi quelques assignats.

C'est ce que nous verrons, dit le Rouge-d Auneau.

Déjà tous les'brigands étaient à l'œuvre dans les deux chambres sous la surveillance de Beau-François lu.-meme. Les meubles dont on n’avait pu retrouver les clés, étaient forces, et on avait jeté sur le plancher tout ce qu ils contenaient. L)n avait vidé les tiroirs et les placards, éventrè les matelas et les paillasses, 5 sondé les murailles. Cependant , outre quelques vieux effets et quelques papiers de famille, on n avait découvert qu un portefeuille gras, contenant sept ou huit cents francs d assignats, dont la valeur réelle était fort au-dessous de la valeur

llC> En entendant proclamer ce résultat, Ladrange s écria d un

air satisfait : , ,

j e vous le disais bien, je suis pauvre, si vous m enlever assignats i’en serai réduit à mourir de taini.

Ca°ne prendra pas , bonhomme, répliqua le Rouge-d Au-

ncau ^c uS sourire sinistre ; je sais ce que je sais. Il existe un endroit secret oü tu caches ton or et tes objets pmieux.j Sus pourrions dénicher celte cachette; mais la maison es «randè et le temps nous manque... Encore une fois, veux-tu ‘nous livrer sur-le-champ ce que nous t avons demandé, soixante mille livres? .

- Ah ï ah Tuy r metfde f obstination, tu prétends me résister ?... Tu vas me connaître... \ous autres, apporlez-moi de la

^Tandis que deux brigands sortaient pour exécuter cet ordre, le Borgne-de-Jouy disait à l écart t

tv t voo gt

— À la bonne heure !... voilà le Rouge-d’Auneau tout à fait monté... Nous allons rire.

Les hommes rentrèrent bientôt, portant des bottes de paille. Le Rouge-d'Auneau, avec une vivacité fiévreuse, ôta son cha< peau, son manteau et jusqu'à son uniforme galonné d'argent; 1; partie supérieure de son corps n’était plus vêtue que de sa cho; mise de batiste à jabot et à manchettes de dentelles, sur laquelle retombait sa longue queue de cheveux rouges. La cicatrice q®; sillonnait son visage devint d’un brun foncé; sa ligure maigre blêmit sous ses larges taches de rousseur. Ses yeux, pleurant d’ordinaire, étaient secs, brillants, pleins de fauves éclairs.

Un de ses compagnons lui dit à l'oreille :

— Prends garde, le Rouge, tu te laisses trop voir; ils pourront te reconnaître plus tard !

— J’y mettrai bon ordre , répliqua le brigand d’un ton farouche.

Le vieux Ladrange regardait cès préparatifs avec un étonnement mêlé de crainte.

— Mais, au nom du ciel! que voulez-vous faire de moi P demanda-t-il en frémissant.

— Tu le sauras bientôt , répondit le Rouge-d’Auneau... Oû caches-tu ton argent ?

— Je n’ai pas d’argent caché.

Une interjection qui tenait du rauquement d’un tigre accueillit ce nouveau refus. Au même instant une flamme brilla ; on venait d'allumer , au milieu de la chambre, une des bottes de paille. Le Rouge-d’Auneau se jeta sur Ladrange et lui arracha ses souliers :

— Tenez-lui le corps, vous autres, dit-il à ses compagnons.

Et il saisit les pieds du malheureux vieillard.

On n’a pas oublié que les jpélèrats de la bande du Beau- François et du Rouge-d’Auneau étaient des chuufleurs.

Ladrange poussa- un cri épouvantable , et il se tordit avec d’allïeuses convulsions; mais il était lié solidement et des mains fermes le contenaient. Ce cri avait un caractère si douloureux, que tous les brigands, sauf peut-être le Borgne-de-Jouy et le Beau-François, en tressaillirent. Le Rouge-d’Auneau lui-même éprouva une espèce de tremblement nerveux et cessa le supplice :

— Eh bie’h? demanda-t-il, en as-tu assez ? veux-tu parler maintenanf !

Ladrange parut hésiter; ses traits étaient crispés par la souffrance , ses yeux injectés de sang. Néanmoins le calme relatif qu’il éprouvait lui rendit courage.

. — Jamais ! jamais ! balbûtia-t-i) ; je suis pauvre, je n’ai pas d’argent, tuez-moi tout de suite.

Ce nouveau refus porta jusqu'au comble l'exaspération du Rouge-d’Auneau. On raviva la flamme qui s’éleva en sifflant vers le plafond. Ce fut alors que Ladrange poussa ces cris terribles qui furent entendus fl la ferme du Breuil; cependant il ne faisait aucune révélation. Dans ce corps faible et usé, l’avarice luttait avec une vigueur inouïe contre les tourments. Pour leur échapper , le vieillard eût peut-être consenti à l'extermination du genre humain tout entier , mais il ne pouvait consentir à livrer son or.

, Le Rouge-d'Auneau, la bouche écumante, essoufflé, le front baigné de sueur , s’acharnait sur lui. Peut-être la nature ner c veuse de l’assassin éprouvait-elle une partie des tortures qu’il faisait souffrir à sa victime; mais'cette résistance, même de son organisation chétive semblait augmenter sa férocité. Ses doigts crispés s’enfonçaient dans la chair du patient ; incapable de parler, il grondait tout bas comme une bête féroce qui déchire une proie palpitante, et il s’ingéniait à imaginer de nouveaux supplices (1).

Ceux des brigands qui n’étaient pas occupés à piller la maison détournaient les yeux de cette scène d'un air de malaise. Seul, le Beau-François, drapé dans son manteau, paraissait entièrement calme , tandis que le Borgne-de-Jouy continuait à ricaner et à se frotter les mains en murmurant :

— Ah ! comme le Rouge est monté ! Vrai! c'est superbe à voir !

Ainsi que nous l'avons dit, le Rouge-d’Auneau était le tigre, mais le Borgne-de-Jouy était le chacal.

Enfin le chauffeur, épuisé, hors d’haleine, exalté jusqu’au délire par celte invincible obstination , leva son poignard sur le vieux Ladrange pour l’achever.

— Pas encore, dit le Beau-François. __

Le Rouge ôtait tombé brisé, ^iresque'mourant sur un siège. Par l’état du bourreau, qu’on juge de celui de la victime !

Le Beau- François s’approcha de son lieutenant et lui dit à voix basse, presque en souriant :

— Je t'avais prévenu que la besogne serait rude. .. Rien n’est coriace comme un avare. Mais si tu ne peux venir fl bout de lui, peut-être auras-tu meilleur marché de la vieille ; je gageais qu’elle sait où l'argent est caché !

(1) Encore une fois, nous n’inventons point ces affreux détails. On trouve daus le recueil des pièces officielles relatives au procès des brigands d'Orgôres vingt scènes plus effrayantes encore que celles que nous racoutous ici7 et nous en avons plutôt adouci qu’exagéré l’horreur.

— Vous avez raison, reprit le Rouge-d' Anneau en se levant!

Toute sa vigueur lui était revenue, et il s’élança vers Pétronille.

— A ton tour , s’écria-t-il d’une voix rauque. Tu habites depuis trente ans cette maison et tu es la confidente de ton maître. Si lu ne me dis pas où sont les écus, je vais te chauffer aussi.

La gouvernante frémit ; néanmoins, elle eut assez de sangfroid pour répondre de ce ton âpre et brutal qui lui était ua- . turel :

— Je ne sais rien ; si je savais quelque chose, pourquoi ne vous le dirais-je pas ? Ça ne me regarde lias, moi, l’argent de monsieur ! 11 m'avait assuré qu'il me ferait un testament, et il m’a trompée. Que son magot , s’il en a un , tombe entre vos mains ou revienne à ses héritiers , ça m'est bien égal , allez! Est-ce qu’un homme comme lui a des confidents ? Est-ce qu’il se fie à quelqu’un au monde ?

Ladrange, qui gisait par terre, anéanti parla souffrance, parut pourtant avoir compris ces paroles ; il tourna son visage livide vers Pétronille.

— Tu me juges bien mal, ma chère, dit-il avec effort ; j’ai toujours eu pour toi confiance et affection; je n’ai pas oublié les longs services... Aussi, je te le promets, je te le jure, si l'on me laisse là vie, je ferai un testament en ta faveur ; je te lègue- . rai la moitié, les trois quarts de mon bien... tout, si tu veux; oui , je le donnerai tout !

— Vous flagornez maintenant, mais si l’on voua lâchait..; D'ailleurs, vous savez bien que vous ne m’avez jamais rien dit.

— Bonne fille! bonne fille! murmura Ladrange accablé.

Le Bouge- d’Auneau hésitait ; .le Beau-François lui dit on haussant les épaules :

— Imbécile ! le vieux a peur;.. La servante connaît l’affaire...

On se moque de toi.

Pour toute réponse, le Rouge-d’ Auneau s’empara de Pétronille et, l’enlevant dans ses bras, l’emporta vers le feu... Elle hurla de douleur. Son misérable petit corps éprouvait des soubresauts spasmodiques.

Elle eut la force de résister pendant quelques secondes à celle atroce souffrance; niafs enfin la nature l’emporta sur sa volonté.

— Laissez-moi, laisscz-moi , balbutia-t-elle, et vous saurez la vérité.

— A la. bonne heure! dit le Rouge.

- I! la déposa sur le'plancher et se pencha vers elle porr érr>uler ses révélations. Mais soit épuisement, soit irrésolution nou- * ' 3 '

velle, la gouvernante ne se hâtait pas de parler. Ladrange, qui semblait complètement inanimé, rouvrit les yeux.

— Courage 1 ma chère, balbulia-t-il ; fais comme moi , ré- ' siste... le plus fort est passé... Je te donnerai la ferme, le cbâ- ' teau, la terre, tout... tout!

— Vieux coquin, te tairas-tu ! dit le Rouge - d'Auneau en le frappant du pied; et toi, femme, si tu lanternes davantage...

11 feignit de la porter vers le feUj qui jetait un retlet sinistre sur les nombreux assistants. Pétronille ne résista plus :

— Eh bien! reprit-elle, puisqu'il le faut... Mais vous ne nous ferez plus de mal ni a lui ni à moi ?

— Oui, oui ; c'est bien entendu.

«— Là, dans la chambre de monsieur , poursftivit-elle au milieu d'un profond silence, vous trouverez derrière lagrande armoire de chêne la porte d'un cabinet secret. Ce cabinet s’ouvre avec la clé à tète de cuivre que monsieur porte toujours sur lui; c'est dans ce cabinet qu'il renferme les objets précieux.

Cet aveu remplit de joie les brigands, et ils se mirent en devoir d’en reconnaître l'exactitude, tandis que Ladrange se roulait par terre en murmurant :

—Menteuse!... serpent!.,. Maudite sois-tu... maudite! maudite! •

Efll perdit connaissance à côté de Pétronille, qui était ellemême sans force et sans voix.

Peu d'instants après, des cris de triomphe annoncèrent que les voleurs avaient découvert la cachette si longtemps cherchée, et que le contenu dépassait encore leurs espérances.

En effet, le cabinet secret indiqué par Pétronille était rempli de sacs d or et d'argent, de vaisselle plate, d'ornements d'église. Le vieux Ladrange appartenait à cette classe de thésauriseurs égoïstes qui, en temps de révolution, accaparent le numéraire et les métaux précieux pour les enfouir, au risque d'augmenter le malaise général et d'exposer la socièlé à des dangers nouveaux. li y avait peut-être alors (dus de richesses métalliques dans ce cabinet seul que dans tout le reste du département. ,

Aussi les brigands, qui ne s’étaient jamais trouvés à’ pareille fête, manifestèrent-ils leur satisfaction de la manière la plus bruyante. C'étaient des jurons , des trépignements, des éclats de rire «à faire trembler la maison. Dans le premier moment, plusieurs d'entre eux , emportés par leur avidité, semblaient disposés à piller le trésor de Lad nr.ge et à s’adjuger, sans souci des autres, la plus belle part. Mais une voix sévère domina le bruit, et la discipline reprit aussitôt son empire. Tous les obîels de prix que contenait le cabinet furent apportés sur des

tables, disposés en lots d'égale valeur, qui devaient ensuite être répartis, parla voie du sort, entre les hommes de la bande.

Au milieu de l'allégresse commune, le Rouge-d'Auneau restait assis à l'écart. Pensif et taciturne, il semblait beaucoup plus attentif aux faibles gémissements partis de la pièce voisine qu’aux joyeuses clameurs de ses compagnons. Le beau-François l'observait à la dérobée ; il prit sur la table une croix émaillée, suspendue à un large ruban de soie, qui se trouvait au milieu d’autres bijoux.

— Vraiment, dit-il, nous devons une récompense au chef qui a conduit celte expédilien avec tant de courage et d'adresse. Tiens, le Rouge-d'Auneau, je te Jais commandeur de je ne sais quel ordre; tu pourras prendre des informations à. ce sujet quand lu auras le temps.

Et il passa la décoration au cou du brigand avec un air de solennité comique; tous les autres applaudirent tumultueusement. Le Rouge-d’Auneau, dont on connaissait l’amour excessif pour la parure et les ornements, regarda le ruban aux couleurs éclatantes qui tranchait sur son uniforme bleu; son visage se dérida, sa taille se redressa, et une expression d'orgueil rayonna sur'ses traits repoussants.

— Maintenant, lui dit le Beau-François à voix basse, tout n’est pas fini. Sauf l'argent, les objets que nous venons de trouver ici sont faciles à reconnaître. Le vieil avare et sa servante s'empresseraient demain d'en donner le détail aux gens de justice, et nous pourrions plus tard nous trouver dans de grands embarras. Il faut absolument... -

Et il désigna l'autre chambre par un geste significatif.

Le Rouge-d’Auneau voulut se lever pour obéir ; mais ses jambes refusèrent le service et il retomba sur son siège en murmurant :

— Encore !... je suis si las I

Le chef fronça le sourcil.

— Ah ! le Rouge! le Rouge! dit-il, si je ne te connaissais pas... Mais soit ; je terminerai la besogne.

Et il eutra dans la pièce où se trouvaient Ladrange et la servante.

i — Vous avez promis de ne pas nous faire de mal ! dit une ! voix gémissante.

— Ne vous suffit-il pas de m’avoir pris tout mon or ? disait line autre. Laissez- nous du moins la vie!

i Deux coups de pistolet retentirent. Le Rouge-d’Auneau se dressa par un mouvement automatique, tandis que le llorgne- ■de-Jouy poussait un éclat de rire. Les autres brigands, tout occupés de leurs partages, remarquèrent à peine cette double

explosion. Au bout de quelques secondes, le Beau-François

repa rut.

— Ali ! pour le coup, vous ne le nierez pas, dit le Rotigc-

d'Auneaii aven une gaîtô fiévreuse en regardant son chef, vous êtes pâle ! j'en prends les pfigres ù témoin: vous êtes blanc comme un linge. •

— Tais-toi, répliqua le Beau-François avec une sorte de confusion; je l’avoue, quand j'ai entendu la voix de ce vieux roquin, j'ai senti pour la première fois comme une défaillance au dedans de moi... Ça ne m’arrive pourtant jamais. Que cent mille diables emportent l'ûme de l'avare !

Les voleurs ne mirent pas moins d'une heure à se partager les richesses du cabinet secret. Cependant, vu l’a difficulté de vendre la vaisselle d'argent et l'orfèvrerie de grand volume, il avait été convenu que ces objets seraient envoyés aux francs ou receleurs de la bande, et que le produit serait plus tard l’objet d'un nouveau partage. Quant à la monnaie d'or cl d'argent, les scélérats, n’ayant pas le temps de compter, la mesuraient avec un gobelet de métal qui faisait partie du butin, et chacun d’eux recevait ù son tour une mesure pleine. Cette répartition n’avait pas lieu sans querelles et sans menaces, que les chefs réprimaient aussitôt. Elle touchait à sa fin, quand un des hommes qu’on avait laissés en sentinelle au dehors entra précipitamment.

— Meg, dit-il à voix basse au Beau-François, le franc de N*“ arrive ô l'instant et il apporte des nouvelles.

— Yoyons-le, répliqua le chef en faisant signe au Rouge • d'Auneaü de raccompagner.

lis sortirent de la maison. Dans la cour, un personnage ayant l’apparence d’un riche bourgeois venait de mettre pied à terre. Il y eut entre eux et lui un échange de mots de passe, puis le Peau-François demanda :

— Qu’cst-ee qui t’amène, citoyen Leblanc? Tu aimes trop les aises pour t’être dérangé sans raison... Que. nous veux-tu P

— Meg, répliqua le franc, le Rouge-d’Auneau m'avait recom- ~tp:imlé ce matin, en passant à N’**, de surveiller toutes les démarches de la brigade de gendarmerie en rèsidpne.e dans notre ville. Ce soir, m ne sais ce qui est arrivé, mais j'ai vu les gendarmes, dont ia demeure est précisément en face de l’auberge dont je suis propriétaire, se préparer à monter à cheval ; aussitôt, j'ai sellé moi-même la meilleure bête de mon écurie, et je me suis tenu prêt à les suivre. Ils ont pris la vieille route d’Orléans. Je marchais à deux eu trois cents pas derrière eux.

et je les voyais très-bien, au clair de la lune, sans être aperçu moi-mème. Comme ils gagnaient de plus en plus de ce côté, où je savais que vous étiez, je n’avais garde de retourner chez moi avant de connaître positivement leurs projets, A deux lieues d'ici environ, ils ont rencontré une espèce de paysan avec lequel ils ont causé un moment ; puis, l'un d'eux a pris ce drôle en croupe et ils sont partis au galop. Je n'ai plus douté alors que l'alarme ne fût dans le pays à cause de vous, et, certain de vous trouver au Breuil, j'ai lancé ma bonne bêle à travers champs. Je connais parfaitement ce canton, que j'ai parcouru en tous sens pour exercer ma profession de marchand de chevaux, et il m'a été facile d’arriver ici ; je crois bien avoir gagné une demi-heure ou trois quarts d’heure sur la brigade.

Le Beau-François parut alarmé de ces nouvelles.

— Merci, Leblanc, dit-il au franc, lu t’es conduit en bon camarade et tu en seras récompensé. Je gagerais, poursuivit-il en s’adressant ù son lieutenant, que les gendarmes auront rencontré le jardinier que nous avôns eu la sottise de laisser échapper ?

— C'est possible, répliqua le Ronge avec indifférence ; mais tle combien d'hommes se compose cette brigade ?

— * De sept hommes, en comptant le brigadier, répliqua le franc, et le brigadier est un lapin qui n’a pas froid aux yeux !

— Bah ! nous sommes quatre fois plus nombreux, et si nous venions à les rencontrer...

— Je ne veux pats de cela, dit le Beau-François péremptoire-

ment. Nous n'avons rien à gagner dans un combat contre ces gaillards ; aussi bien, notre coup est fait, et il faut maintenant songer à la retraite. »

Il entra dans la salle où se trouvaient les voleurs.

— Alerte, les pègres, s'écria-t-il, les grjppe-jésus sont sur nos talons... Que chacun prenne sa part de butin, que l’on charge le reste sur les chevaux et qu'on les conduise chez les francs de Chartres- et d'Orléans. On se partagera en deux bandes. Comme les gendarmes viennent par la vieille roule, l’une prendra la route neuve et l’autre la traverse. Allons! ne l'roidissons pas ici, et je promets de chùticr moi-même les braillards et les imprudents.

On s'empressa d’obéir ; les querelles et les jurons cessèrent ; en un clin d'œil, les paquets furent terminés, les chevaux chargés. On allait se rendre à la ferme pour reprendre les hommes ] qu'on v avait laissés, quand le Itouge-d'Auneau s’approcha du Beau-François, qui causait bas avec le Borgne-de-Jotiy.

— Eh bien! Meg, demanda-t-il, que comptez-vous faire ? N’allez-vous pas voyager avec nous ?

XS CnAl'FFEURS

— Non ; le Borpe et moi nous ne devons pas encore quitter le pays. Parie*, vous autres. Vous savez où nous devons noue rejoindre. Bon voyage !

— Quoi ! le Beau-François, vous oseriez ?... C'est bien hardi!

— J 'aime le danger ; n’aie aucune inquiétude. Nous sortirons de là blancs comme neige... Si j'étais seul en péril, continua-til en jetant un regard oblique sur le Borgne-de-Jony qui les écoutait ■ je ne me lierais pas trop au général Finfin ; mais il s’agira de sa vie comme de la mienne, et je compte sur son adresse ordinaire. D'ailleurs, il sait bien qu’à la moindre apparence de trahison, je lui ferais sauter le crâne. Cela dit, marchons, et tout ira bien.

Quelques minutes après, la bande quittait le château, laissant les portes ouvertes, les meubles fracturés, et deux cadavres éteudus sur les dalles de la pièce d entrée.

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