‹ Les ChauffeursChapitre 6 sur 28 · LA DÉLIVRANCE · texte numérisé non relu

LA DÉLIVRANCE

Revenons maintenant à Daniel Ladrange, que nous avons laisse aux prises avec Sans-Pouces, l’un de ses gardiens, tandis que Gros-Normand , l’autre gardien , gisait ivre-mort au milieu dès-habitants de la ferme garrottés et bâillonnés.

La lutte se prolongeait avec un désavantage marqué pour Daniel, dont les jambes fortement attachées se prêtaient mal à ses mouvements ; son adversaire avait fini par le terrasser , et. Dieu sait comment ce misérable, exaspéré , eut profité de la victoire, quand deux nouveaux personnages, attirés par le bruit, entrèrent tout à coup dans la salle et s'efforcèrent de séparer les combatlants. , -•

Les nouveaux venus faisaient évidemment partie delabande et avaicnlété laissés en sentinelle à l'extérieur de la ferme. Comme la plupart de leurs camarades , il^ étaient vêtus en gardes nationaux, mais ils ne portaient pas d’armes apparentes. L'un d’eux, âgé d'une cinquantaine d’années, avait une figure basse, écrasée, blême, qui exprimait plus d'hypocrisie que de férocité. ' Ses cheveux gris, rares vers le sommet de la tète, étaient coupés en rond à la manière des ecclésiastiques. U affectait une certaine gravité dans scs manières, et se montrait fort gcïiè sous son uniforme militaire. L'autre , jeune encore, était de : taille moyenne, maigre, brun; ses cheveux noirs formaient une queue volumineuse sur le collet de son habit. Ses yeux | étillaieut de finesse ; sa physionomie était expressive, d'une ex- i

trème mobilité ; un sourire dédaigneux se jouait continuellement sur ses lèvres. Comme son compagnon, il semblait avoir une haute idée de son mérite personnel , et tout son extérieur trahissait une dignité magistrale passablement étrange. Eu définitive, ces deux hommes avaient plutôt l’air de tilous que d'assassins , et peut-être les avait-on laissés en arrière parce * <ju'on les trouvait indignes de tigurer dans le drame effroyable qui se jouait en ce moment au château du Breuil.

Mais Daniel eut seulement quelques secondes pour faire des remarques. Ces hommes, voyant qu’il n'avait pas de bandeau sur les yeux, s'étaient hâtés d’éteindre l'unique lumière , et If salle ng se trouvait plus éclairée que par un rayon de luge.

— La paix! mes enfants, la paix ! disait le plus .âgé d’un ton mielleux en s'adressant aux deux adversaires.

— Entendez la raison, citoyens, disait l’autre avec gravité ; de simples coups de poing peuvent causer des lésions graves contre lesquelles la science reste parfois impuissante. La vie humaine est chose essentiellement délicate : fi couplion, dit un philosophe grec, et un atome de matière grossière dans un organe essentiel suffit pour faire évaporer ce fluide mystérieux qui constitue l'existence.

Mais ni les doucereuses exhortations de l’un, ni les pédantesques observations de l'autre n’eussent décidé les combattants à lâcher prise s’ils n'avaient été à bout de force et d'haleine. Daniel, lç premier, et ssa de se défendre, et se laissa entraîner en arrière par 1 homme aux cheveux gris, qui, en confirmant de parler de concorde et de modération, profita de son épuisement pour lui rattacher prestement les mains derrière le dos et lui remettre son bandeau. Sans-Pouces se montra beaucoup , moins docile : accablé d'abord , il se souleva de nouveau , et étendit le bras pour saisir le tronçon de sabre qui était resté à terre. Ses compagnons devinant sou intention, parvinrent à le contenir.

— Mon fils, dit le plus îigé, qne vas-tu faire? Le Mcg a dé- x fendu de maltraiter les prisonniers, et si tu désobéis , lu recevras sûrement. la bastonnade...

— Ya-t'en au diable 1 , s'écria Sans-Pouces en s’efforçant do se dégager par une rude Secousse. Le prisonnier m’a frappé... il faut que je me venge, dùt-on ensuite me couper en morceaux! Lâchez-moi* ou mille tonnerres !...

— Oses-tu bien" pécheur endurci, parler sur ce ton à ton père spirituel... â ton curé ?

— Toi ! curé ! tu n’es pas plus curé que moi ; lu as élé sacristain de je ne sais quelle paroisse, et tu as ramassé de çà, de là, quelques mots de catéchisme... D'ailleurs, lu n’as jias la

soutane que tu as volée ù ton ancien maître, cl je ne te reconnais pas pour mon supérieur.

Ces paroles exaspérèrent le soi-disant curé , qui retint son interlocuteur avec un poignet d'acier.

— Ah ! tu ne reconnais pas mon autorité ? dit-il avec indignation; ali ! je ne suis pas Cnré-des-Pègres? Misérable insrrat! qui donc l a marié avec la grande Nanelte’ si ce n’est moi ? Lt pour ce qui est d'avoir volé la soutane que je porte quelquefois...

—Je te dis de me lâcher, interrompîtSans-Pouces en grinçant des dents ; cette affaire ne te regarde pas. Je suis dans mon droit ; te prisonnier m'a frappé, ma blessé...

— Tu e% blessé ? reprit l'autre assistant avec précipitation ; ceci est de mon ressort. Où est la blessure? J’ai précisément sur moi mon spécilique et ma housse. Je vais te panser, et, s'il 1e faut , te pblébolomiser selon toutes les régies de l'art ; ce sera fait en un tour de main.

— Ne me touche pas , boucher, empoisonneur abominable ! s’écria Sans-Pouces, à qui toutefois une résistance plus longue devenait impossible. Tu le vantes d'être chirurgien, mais tu n'es qu'un mauvais charlatan ; tu n'as jamais soigné que des vaches étiques ; lu n'as jamais guéri que le farcin des chevaux percherons.

Le chirurgien fut froissé dans son orgueil comme le curé l'avait été dans 1e sien.

— Je ne répondrai pas à de pareille* allégations, monsieur, dit-il avec dignité. Mais, dis-moi, coquin, qui donc a extrait la balte que l'Habit-Vert reçut dans l’épaule à l'attaque des marchands de boeufs su Ma route de Chartres ? Qui a cicatrisé en moins de huit jours lé coup de sabre que le Borgne-du-Mans reçut à la poitcjue dans sa lutte contre un gendarme de Joinville ? Qui vous saigne, qui vous purge, qui vous opère quand vous êtes malades , blessés, ou quand vous vous êtes battus entre vous ? Brutes stupides ! sans moi vous én seriez réduits à mourir comme des chiens , dans un fossé, des que vous auriez attrapé un mauvais coup. Et quelle est ma récompense pour tant de zele et tant de science ? il me faut vivre dans une espèce de souterrain d'où je sors seulement pour vous suivre dans vos expéditions hasardeuses; et moi, homme d'études, moi, bienfaiteur de l'humanité souffrante , je nie vois exposé ù par- . tager la destinée qui vous attend tous un jour ou l'autre... Allez ! allez ! c’est à dégoûter de la philanthropie !

— Tu as raison, Baptiste-le-Chirurgien, s'écria le Curé-dcs- Pègrcs avec son emphase habituelle ; depuis la mort de Poulailler et de Fleur-d 'Épine, les ancien? •• liefs, nos hommes ne

savent plus lien respecter; il n’y a plus d'obéissance, plus de discipline. Ce n'est pas que. le .1 leg ne soit un grivche de haut mérite et qu’il n’ait une poigne de fer; mare la bande se recrute parmi des gens de rien, incapables de s’astreindre aux règles du devoir. Ainsi, par exemple, voici le Gros-Normand qui est ivremort sous celte table, tandis qu’il devpnit être, debout et avoir l’oeil ouvert ; autrefois une pareille infraction à la consigne eût été punie de cent coups de bâton... Mais j'ai beau gémi r et sermonner, les choses n’en vont pas mieux. Comme aussi n’estce pas une honte que tant de nos gens, hommes et femmes, vivent dans le désordre quand je suis là pour les marier ou les démarier à leur fantaisie , suivant nos rites particuliers? A la première occasion , je compte démontrer au \irg le danger de ces habitudes, contraires à la morale et à la discipline.

Daniel n'entendait qu’inrparfaitement celte conversation, entremêlée d'expressions d'argot tout à fait inintelligible pour lui comme pour les autres prisonniers ; cependant il devinait qu’une querelle s’était élevée entre les bandits, et cette discorde fortuite lui donnait quelques instants de répit.

De son côté Sans-Pouces avait hâte de se débarrasser de ses verbeux interlocuteurs. Redoutant les rapports qu’ils pourraient faire plus tard ou chef de la bande, il s'était rassis tranquillement après avoir rallumé la chandelle, et il ne paraissait plus songer à ses projets de vengeance.

Cependant les premières lueurs du jour commençaient à blanchir le ciel. Tout à coup un grand bruit s’éleva dans le voisinage de la ferme, et une voix forte s'écria du dehors : , \

— A la rùiltcï les pègres ; alerte et décampons au plus vite, car il est temps.

— A la vaille! répéta Sans-Pouces en bondissant.

— A la raide J à la raille! s’écrièrent le Curé et le Chirur gien épouvantés.

Les bandits se dirigèrent en courant vers laporte de la ferme; et telle était la puissance de ce cri d’alarme, que le Gros-Normand, immobilè et tout à fait insensible jusque-là, parut éprouver lui-même une violente secousse. 11 tressaillit , se souleva sur le coude en se frottant les yeux ; et quand le cri : A la raille! retentit de nouveau, il se dressa, instinctivement et suivit en chancelant ses compagnons.

Comme ils sortaient, une nouvelle troupe de bandits parut, conduisant un prisonnier garrotté et bâillonné qu'on jeta brutalement au milieu des autres, après lui avoir lié les pieds.

Puis on dssaya de refermer la porte brisée, et il ne resta plus dans la salle* que les malheureuses victimes de l'attentat.

On entendit «ourlant encore un moment les voleurs aller et

venir dans la cour avec précipitation. Mais bientôt le tumuîfce cessa. Au commandement . Marche! prononcé à demi-voix, la troupe s’ébranla, franchit la porte charretière, et s'éloigna rapidement. «

Les prisonniers pouvaient donc se croire tout à fait délivrés de leurs persécuteurs; mais aucun d’eux , après une nuit entière de tortures et d’angoisses, n'était en état de se débarrasser de ses liens. Quoique le plus profond silence régnât maintenant autour de la maison , rien ne bougeait dans l'intérieur. Seulement un gémissement étouffé s’élevait par intervalles, et aux premières lueurs de l’aurore l'on eût pu voir s’agiter faiblement des formes humaines , au milieu des meubles renversés et de 1^ vaisselle en morceaux.

Une demi-heure environ se passa encore.’ Au bout de ce temps, des chevaux galopèrent de nouveau dans l’avenue, mais cette fois les survenants ne semblaient pas nombreux. Deux cavaliers s’arrêtèrent devant la ferme.

— Nous arrivons trop tard , dit une voix d'un ton de désappointement ; les coquins sont partis.

— Et ils ont fait leur sabbat ici comme là-bas, répondit une autre personne avec colère; mais ils ne sauraient être loin... Piquons nos chevaux et poursuivons-les.

— Nous n’avons pas d’ordres, répliqua le premier interlocuteur; d’ailleurs, il faut d’abord savoir ce qui se passe ici.

— llum! ce n’est nas difficile à deviner... Les scélérats auront traité les gens de la ferme comme ces pauvres diables de la maison bourgeoise.

— Ce n’est malheureusement que trop probable... Mais voyons toujours, et préparons nos armes.

Les deux cavaliers mirent pied à terre, puis de lourdes bottes éperonnées résonnèrent sur le pavé de la cour, et la porte étant brusquement poussée, deux* gendarmes , deux vrais gendarmes cette fois, se montrèrent sur le seuil, leur carabine au poing.

Ils restèrent un moment immobiles, prêts à repousser une attaque subite ; mais bientôt leurs yeux s'habituant à l'obscurité de la maison, ils entrevirent tous ces corps entassés et silencieux.

— Je m’en doutais ! dit un des gendarmes en détournant la lête avec horreur ; un affreux massacre !

— Mais non, mais non, re.prit son compagnon ; ces pauvres gens vivent encore, du moins celui-ci

Et il désignait Daniel, qui se tordait à ses pieds, en poussant 1 des sons inarticulés. >

Aussitôt les braves militaires bannirent toute précaution ,

déposèrent leurs armes, et, s'agenouillant auprès «lu jeune homme, le débarrassèrent de ses liens et de son bâillon.

Cependant Daniel était trop épuisé pour profiter de sa liberté, r uniforme de ses libérateurs lui lit croire qu'ils appartenaient encore ù la bande. On ne tarda pa<? à le tirer d'erreur.

Eli! mais, disait l'un des gendarmes, en l'examinant avec attention, je ne me trompe pas, c’est le citoyen Ladrange, juge de paix et commissaire de pouvoir exécutif, qui nous a si souvent' donné des ordres. Je m’attendais bien à vous trouver ici, citoyen Ladrange,' et pourtant, ajouta-t-il d’un air de regret, j’aurais désire que vops fussiez partout ailleurs.

- Ces paroles avaient un sens mystérieux que Daniel ne remarqua pas. *

— Qui êtes-vous? demanda-t-il machinalement.

— Quoi! ne me reconnaissez-vous pas? Mon camarade et moi , nous faisons partie de la brigade du citoyen Vasseur. Nous nous rendions justement ici, là nuit dernière, pour exécuter les ordres supérieurs que nous avions reçus, quand nous avons été avertis que les chauffeurs venaient d’attaquer le château. du Breuil. Nons sommes partis à fond de train , comme vous pouvez croire ; mais , en voulant couper au plus court , > nous nous sommes égarés dans l’obscurité, et, en arrivant au château, nous avons trouvé la besogne fyite... Quelle affreuse besogne! Le brigadier est resté là-bis avec quatre hommes pour verbaliser, tandis que mon camarade et moi, nous poussions une reconnaissance jusqu’ici ; mais notre ofiieier ne tardera pas à nous rejoindre.

Daniel n’avait compris qu’imparfaitement ces explications ; cependant il commençait à recouvrer sa présence d esprit et il s’écria tout à coup :

— A quoi pensez-vous donc? Et ces malheureux que vous ne songez pas à délivrer! et ma pauvre tante, et ma chère Maria !

Ne pouvant se soutenir sur ses jambes meurtries, il se traîna vers ses parentes pour être le premier à les secourir.

Les gendarmes, rappelés ainsi aux exigences impérieuses du moment, s’empressèrent de se mettre à l’œuvre.' Le premier qu'ils détachèrent fut le fermier Bernard , que les voleurs avaient ramené chez lui après' le pillage du château. Comme il était le moins maltraité, il put aider les deux militaires à la dèlivranje des autres prisonniers.

On comprendra sans peine ce qu’ils avaient dû souffrir pendant celte horrible nuit. Les uns, bien qu’on leur eût ôté leurs bandeaux et leurs liens, étaient hors «l étal de se mouvoir et déparier; d’autres, frappés de stupeur, regardaient autour

d'eux avec égarement et semblaient sortir d'un profond sommeil. La iiile de ferme riait d'un rire idiot et,eonvuisif, en agitant ses bras endoloris; un des valets de charrue, dés qu’il se sentit libre, se leva brusquement, et se mit à courir de toute sa force jusque dans la cour, où il tourna deux ou trois fois sur lui-même et tomba étourdi. Quant à l’autre valet de charrue, ce fut en vain qu'apres l’avoir détaché, on l'appela, on le secoua fortement. Sans doute il avait fait résistance ' lorsque les scélérats s’étaient emparés de lui, et en raison de sa vigueur, on avait pris à son égard des précautions particulières. Son bîiillon avait été si fortement serré, que le pauvre homme avait perdu la respiration ; il était mort et déjà froid.

bernard s’était empressé de rendre à sa femme la faculté de se mouvoir. La fermière, débarrassée de ses liens, attacha sur lui sou œil grand ouvert, sec et briliant.

— bernard, dit-elle d'un ton farouche, Bernard, nous n'avons plus de iille !

— Eli ! que nous importe! répliqua le fermier avec rudesse; . il s’agit bien de cela! 11 y a longtemps déjà que nous ne pensons plus à celte créialure.

— Ne parle pas ainsi, Bernard; crois-tu donc me tromper? Quoique absente, elle était toujours dans ton cœur comme dans le mien... Hier, lu ne l’as chassée que par orgueil, mais tu souffrais plus que moi... Aujourd'hui, je te "dis à mon tour, et souviens-toi de mes paroles : Nous n’avons plus de tilic !

l’uis elle tomba dans un morne accablement, sans vouloir répondre à aucune question.

De son côté, Daniel s'occupait activement de Maria. La jeune fille étail mourante, elle avait les yeux, fermés; une pâleur livide couvrait ses traits délicats. Cependant le contact de l’air et les soins de son cousin la ranimèrent peu à peu. Elle ne tarda pas à reconnaître Daniel, et un faible sourire se joua sur ses lèvres.

— Oh! mon ami, murmura-t-elle en rougissant, comment pourrai-je m'acquitter jamais envers vous ?

— En n’oubiianl pas certaines paroles qui vous sont échappées au moment du danger , répliqua Ladrange bien, bas.

Maria rougit plus fort, mais une idée nouvelle parut agiter son esprit.

— Ma mère , dit-elle avec angoisse, oit donc est ma pauvre mère ?

Déjà le fermier venait de débarrasser la marouise de l’épais

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bandeau qui l'avait torturée toute la nuit, moins pourtant que ses horribles souffrances morales. Madame de Méréville n’avait pas rabattement et la faiblesse de sa tille; les pommettes de ses joues étaient rouges, brûlantes. Sitôt qu'elle se sentit libre, elle se leva sdV son séant, et elle dit d'un accent impérieux :

— Préparez sur-le-champ la chaise de poste... M. le marquij mettra son uniforme de capitaine des chasses, pour en imposer davantage à cette canaille. Que les domestiques et les gardes montent à cheval , et qu’ils soient tous bien armés! A la moindre insulte, tirez sur ces coquins, l'as de pitié !

Ces paroles , si évidemment empreintes de folie , résonnèrent comme un glas funèbre au milieu de cette scène de désolation. Tous les assistants se turent et tournèrent les yeux vers madame de Méréville. Maria, épouvantée, se traîna sur ses genoux et sur ses mains, en s'écriant avec désespoir :

— Ma mère! mon excellente mère! revenez à vous!.... Nous sommes sauvées, grâce à Daniel, grâce à ces braves gens ! Ma mère, reconnaissez-moi... je suis votre fille, je suis Maria l

La marquise se tut un moment; puis elle reprit avec une expression de sérénité et d’orgueil :

— Ma fille! comme elle a ôté bien accueillie à la cour! Le roi lui a souri, et la reine me disait le soir, au cercle: « Voire tille, madame, est jolie comme une Méréville. » Le duc de Chanlnes a dansé deux fois le menuet avec elle... Un beau jeune homme, le duc deCbaulnes, et de grande maison !

Maria ne pouvait plus conserver de doutes; elle dit à Daniel avec un égarement presque égal à celui de sa mère :

— Mon Dieu! elle, ne me reconnaît plus... Notre malheur n'élail-il pas assez grand ? Daniel, parlez- lui, vous, je vous en conjure.Peut-élre votre voix parvicndra-l-elle à éveiller sa raison.

— Rassurez-vous, Maria. Ce dérangement passager est du sans doule à la fièvre qui la dévore. Courage, madame, ajouta Daniel affectueusement en s'adressant à la marquise, vous u'a\ez plus autour de vous que des amis.

Madame de Méréville le regarda d’un air souriant.

— Bonjour, Daniel, reprit-elle; soyez le bien-venu au château, mon enfant... M. le marquis est â la chasse, mais il sôra bien joyeux de vous voir à son retour, lin vérité, vous êtes tout le portrait de votre père, le bailli de Chartres, Daniel; et ce , rabat de dentelles, cet habit de velours, vous vont à ravir.

Ladrange demeurait consterné. Tout à coup, il aperçut un des gendarmes qui, debout derrière lui, paraissait écouter

110 LES CHAUFFEUtS

avec intérêt cette conversation, et il eut conscience d'un nouveau danger.

— La raison de cette pauvre femme, dit-il au militaire avec embarras, n’a pu résister à ces cruelles secousses , comme vous voyez... et dans sa folie, elle se croit une grande dame.

Le gendarme secoua la tête.

— N essayez pas de me tromper, citoyen Ladrange, répondit-il ; j'en sais plus long que vous ne pensez. r

— Quoi , citoyen! voudriez-vous donner de l'importance à ! quelques mots échappés dans un moment de délire?

— Je ne veux rien, citoyen juge de paix. Mais voici notre ; chef, le brigadier Vasseur, avec qui vous devrez vous enlen- ; dre... Quant ù moi, je ne puis que vous plaindre tous!

Daniel, effraye , allait redoubler ses questions, lorsque en effet le brigadier Vasseur, suivi du reste de ses gens, mit pied à terre devant la ferme.

l'interrogatoire.

Le chef de la brigade de gendarmerie, qui venait si tardivement au secours des habitants du Breuil , ètjiit un cavalier de haute taille, robuste, brun, donl l'extérieur annonçait une grande énergie et un courage à toute épreuve. Néanmoins, une expression d intelligence, un air de franchise et de droiture tempéraient la rudesse de sa physionomie; on devinait l’homme loyal et bon sous l'enveloppe mâle du soldat.

Vasseur avait en ce moment une mine triste et sévère qu’expliquait suffisamment la gravité des circonstances. Comme il descendait de cheval, le gendarme qui avait causé avec Daniel alla le recevoir et lui fit son rapport à voix basse. Le brigadier écoula froidement, puis il donna un ordre à ses gens, qui se mirent en devoir de garder toutes les issues de la ferme. Cependant cette mesure n’augmenta pas les alarmes de Ladrange, car tel élait l'usage lorsqu'il s'agissait de l'information d'un crime aussi grand que celui dont ce lieu venait d être le théâtre.

- Ces devoirs remplis, le brigadier entra dans la maison Da- 1 nicl, qui, en sa qualité de commissaire du pouvoir exécutif, le connaissait de longue date, s’approcha de lui avec empressement, mais Vasseur le salua en détournant les yeux.

— Ali! brigadier, dit le jeune homme avec émotion, que n'ètcs-vous venu plus tôt, vous eussiez prévenu de grands mats, heurs !

— O' 1 ® voul îz-vous ! répliqua le militaire brusquement; il faut bien que nous laissions les voleurs et les assassins faire ee qui leur plaît, puisqu'on nous occupe... à autre chose. Mais, ajouta-t-il en jetant dans la saile un coup d'œil rapide, le mal me semble moins grand ici que là-bas, au château du Breuil.

— Vous venez donc du château? C'est juste : on me l'avait dit, et je l'avais oublié... Eh bien! je vous en conjure, donnezmoi dts nouvelles de mon oncle, le citoyen Ladrange. 11 est Ktin et sauf, j'espère?

Vasseur baissa la tête sans répondre.

— Brigadier, reprit Daniel, ne me cachez rien, je vous en conjure... Mon oncle?...

— Allons, citoyen, soyez homme! Le vieux n’a pas toujours été très-bon pour vous, à ce que l'on assure... et puis il avait fait son temps de service...

— Que voulez-vous dire? Mon onde serait-il blessé? mort peut être? Je veux aller m’assurer tfÊr moi-même,..

Et Daniel se tournait déjà vers la porte. Le brigadier se plaça résolument devant lui.

— Personne ne peut sortir d’ici sans mon ordre, dit-il avec fermeté; d'aille.trs, poursuivit-il d'un ton plus doux, votre présence ne servirait à rien...- Tout est liai... Les coquins n'ont pas laissé âme vivante au château.

— fi nmd Dieu! serait-il possible? Mon pauvre vieux parent qui hier encore se flattait de l'espoir d'une longue vie! Mais, de grâce, brigadier, npprenez-moi toute la vérité.

— Vous le voulez? J'ai tort saus doute; mais puisque vous y tenez, lisez ceci, c'est affreux!

Lt il lui lendit le procès-verbal qu’il avait rédigé au château même, peu d'instants auparavant.

Daniel n'eut pas la force d'aller jusqu'au bout. Bientôt le papier s'échappa de ses mains, et il se couvrit le visage avec horreur.

Déjà la sinistre nouvelle s'était répandue parmi les habitants de la ferme et avait secoué l'espèce de torpeur oii ils élaienl encore plongés. En apprenant la grandeur du péril auquel ils venaient d’èdiapper, ils ne songeaient plus à' se plaindre, ils remerciaient Dieu de se trouver encore vivants. Maria ellemême oublia un moment se» autres douleurs.

La marquise, qui semblait, incapable de comprendre ce que l'on disait, se souleva péniblement du matelas sur lequel on l’avait couchée, et reprit à haute voix :

— Que parlez-vous de mon frère? et pourquoi le plaignezvous? Il a été mauvais ami, mauvais parent, mauvais lils; il oa jamais aimé que l'or, et pourtant toutes les prospérités ter-

restres sont pour lui seul. 11 est heureux, et puisse le ciel nous accorder un sort pareil^au sien !

Les assistants frémirent en entendant ce souhait lugubre.

Daniel venait de remarquer un signe d intelligence entre le gendarme auquel il avait déjà parlé et le brigadier. De plus en plus inquiet, il s'approcha de Vasseur : ,

— 11 ne faut pas faire attention aux propos de cette pauvre femme, reprit-il; les secousses quelle vient déprouver ont complètement dérangé son esprit, et c’est une circonstance dont on devra tenir compte dans le procès-verbal... Mais, poursuivit-

'il en voyant le brigadier s'asseoir à une table et se mettre en devoir d écrire, je désire moi-même rédiger l'acte et recueillir les témoignages de ces braves gens.

— Merci, répliqua Vasseur; vous ne pouvez être à la fois juge instructeur et partie plaignante. Avec votre permission, ce sera moi qui dresserai le procès-verbal d’usage.

Daniel sentait de quell^mportance il serait pour ses parentes qu’il demeurât seul chargé des interrogatoires.

— Citoyen brigadier, dit-il avec autorité, je suis votre supérieur dans l'ordre judiciaire, et si pénible que puisse être pour moi le devoir de ma charge en cette circonstance, je liens à le remplir, de vous prie donc de me céder la plume et de m'abandonner dès à présent rtnslrûction de celte affaire.

Mais Vasseur demeura inébranlable.

— Citoyen Ladrange, répondit-il avec plus de tristesse que de colèée, permettez-moi de ne pas obéir celte fois à vos réquisitions. Vous ne sauriez exercer aujourd’hui les fonctions de magistrat... Quant à moi, je vous le jure, je céderais volontiers à un autre la tâche que je vais remplir, si elle ne m’était imposée par mes fonctions.

Daniel n'osa pas insister.

Les interrogatoires commencèrent, et chacun des habitants de la ferme comparut à son tour devant le brigadier pour exposer les faits à sa connaissance. Ces témoignages jetèrent bien peu de jour sur le crime et sur les misérables qui en étaient les auteurs. Surpris par l'attaque, frappés d'épouvante, les pauvres tampagnards conservaient seulement des évènements de la nuit ce souvenir vague, incohérent que laisse après lui un douloureux cauchemar. L'obscurité, la précaution que les brigands avaient prise de se noircit* le visage et de ne parler qu’en argot, ne laissaient aucun moyen de les reconnaître; et d ailleurs, comment les victimes de l'attentat eussent-elles pu faire des remarques avec précision, quand, les pieds et les mains attachés, le visage couvert d’un épais bandeau, suffoquées, brisées, elles cubent dans l'attente d'une mort cruelle? Daniel

lui-mêîne ne fournit que des renseignements fort incomplets ; tout occupé du soin de protéger les dames de Méréville, il n'avait pu examiner ses persécuteurs avec sa sagacité ordinaire. Cependant il donna quelques renseignements sur le Gros-Normand, et particuliérement sur Sans-Pouces, contre lequel il * avait soutenu une lutte acharnée; il cita de même Bapt isle-le- Chirurgien et le Curé-dcs-Pègres ; mais il ne put en nommer aucun, les noms de guerre de ces coquins se confondant pour lui avec les termes d'argot dont ils se servaient habituellement.

Les dépositions de Bernard et de sa femme ne furent guère plus concluantes. La fermière confirma d'une voix basse et précipitée les témoignages précédents. Quant à Bernard, il raconta commentles brigands l'avaientconduitau château et comment ils avaient voulu le forcer d'appeler Jérême, le jardinier, pour lui faire ouvrir la porte ; comment il s'était refusé à cette espèce de trahison envers son maître, et comment il avait été ramené à la ferme. Mais ni l'un ni l'autre des deux époux ne mentionna la Grêlée, imitant en cela la réserve délicate de Daniel , qui comprenait tout ce qu'il y avait de poignant dans cette circonstance pour les malheureux parents.

» Il ne restait plus à interroger que les dames de Méréville, et Ladrange tremblait en voyant approcher le momenK>ù elles devraient répondre à leur tour sur les événements de la nuit. Mais il n'y avait aucun éclaircissement à obtenir de la mère, dont letatde folie était évident, et le brigadier ne songea même pas à la questionner. .

Quant à Maria, l'imminence du péril sembla lui rendre sa présence d'esprit. Lorsqu’on lui demanda son nom, elle donna en rougissant le norii qu elle avait pris depuis qu elle habitait la ferme du Breuil, et elle raconta en peu de mots les détails déjà connus. v .

Le brigadier avait légèrement frohcé lesourcil lorsque Maria s’était donné un nom d’emprunt; mais il n’objecta rien et consigna dans le procès-verbal la déposition de la jeune fille comme il avait consigné les autres dépositions. Son travail achevé, il se mit à relire avec une attention extrême, s'arrêtant de temps en temps pour en peser chaque mot.

-*■ Allons! dit-il enfin, ces scélérats avaient merveilleusement pris leurs précautions, etpeut-êl. e de plus habiles que moi auront-ils peine à se reconnaître dans cette ténébreuse affaire... Toutefois, avant de clore le procès-verbal, je demanderai aux personnes ici présentes si elles ne soupçonnent pas qui peuvent être lescoupables... Réfléchissez bien tous, et vous surtout, maître Bernard... Hier ou les jours précédents ne s’est-il pas présenté soit à la ferme, soit au château, des gens que

l’on pourrait raisonnablement suspecter d'étre complices du crime? Songez-y; le plus léger indice nous mettra sur la voie des découvertes.

Le fermier et sa femme échangèrent un regard d’angoisses. Après une courte hésitation, Bernard balbutia

— Hier, en elTet, il y avait ici plusieurs personnes dont je ne saurais rappeler les noms... je-craindrais d'accuser des innocents.

— Maître, dit un valet de ferme, et cette mendiante qui n’a fait qu'aller et venir toute la soirée autour de la maison ? Estce que vous ne croyez pas...

— Tais-toi, tu mens! s’écria la fermière avec clialcur; Bernard et moi nous connaissons la. femme dont tu parles ; le citoyen Daniel la connaît aussi, et nous savons tous qu’elle n'ap-

£ ar tient pas à cette bande d'assassins... N'est-ce pas, citoyen adrange? n’esl-ce pas, Bernard?

Sublime dans son mensonge, elle avait un accent d'autorité, de certitude , de résolution qui devait couper court au soupçon. Daniel et le fermier lui-même tirent un signe d'assentiment; cependant le valet, avec son opiniâtreté rustique, ne se rendait pas encore.

— Ce sera comme vous voudrez, maîtresse , répliqua-t-il ; mis elle n'a pas moins disparu ce malin , et si sa conscience eût été tranquille...

— Je l'ai chassée, répliqua la fermière, je l’ai chassée hier au soir, avant l'arrivée de ces scélérats qu elle ne connaissait pas; et la preuve, ajouta-t-elle avec une sorte d’énergie farouche, c'est que cette femme était ma tille... oui, ma tille déshonorée qui venait implorer son pardon... et qui ne l’a pas obtenu t

Cet aveu, en pareil moment , témoignait de tant d’héroïsme et de souffrance , que les assistants eussent considéré comme une profanation de coulredire la malheureuse mère. Elle reprit avec effort :

’ — Le citoyen brigadier doit comprendre maintenant que ma fille Panel. elle Bernard n’a rien à voir dans tout cela. Qu'on nous laisse donc eu repos! nous avons bien assez de chagrins sans qu'on vienne fouiller dans nos secrets de famille !... D'ailleurs, de quoi serait capable une pauvre femme chargés d’un petit enfant ? Manque-t-il île gens qu'on pourrait soupçonner avec plus de raison ? Hier, la maison était pleine d'aoCr Serons inconnus pour la plupart... Et ces deux hommes qu« ont dù coucher dans l'étable où sont-ils ?

La fermière n'avait parié de ses botes que par hasard et afin

LES CIIAlFFEinS a 15

do détourner les soupçons de s:i fille; mais les doutes quelle exprimait trouvèrent de l'écho dans {‘assemblée.

— C'est vrai, ça, reprit le valet de ferme; hier, ce failli pars, le Borgne-de Jouy, avait un air gouailleur qui n’annonçait rien de bon; et puis, pendant la collation, il en revenait toujours aux grands trésors du citoyen Ladrange.

— Pierre pourrait avoir raison, dit maître Bernard, et cela me rappelle que la nuit derrière , quand ces coquins me tenaient devant le château pour leur' en faire ouvrir la porte, j'ai ' entendu près de moi un ricanement particulier que j'aurais cru poussé par le Borgne-de-Jouy. Naturellement , je ne suis pas bien sftr de la chose, mais...

— Et moi, â mon tour, ajouta Daniel, je dois , sous toutes réserves , instruire le citoyen Vasseur d'une circonstance qui m'a frappé. Hier, comme lés brigands se préparaient à quitter >a ferme, j’entendis une voix forte donner l'ordre de se mettre en marche, et cette voix me parut ressembler singulièrement à celle du colporteur blessé que j'avais moi- même introduit chez maître Bernard. Je consigne le fait, sans oser pourtant affirmer d'une manière positive...

Le brigadier se redressa vivement.

— Voilà enfin quelque chose! s’écria-t-il; nous sommes peut-être sur la piste des vrais coupables... Eh 'bien ! citoyens, tîites-moi tout ce que vous savez relativement à ces deux "individus.

Le fermier donna quelques renseignements sur le Borgnede-Jouy, qai, trois jours auparavant , était venu lui demander de l'ouvrage avec les autres aoûterons. On ne pouvait guère reprocher à ce jeune drôle qu'une grande fainéantise jointe à beaucoup d'astuce et de curiosité. Cependant sa vie nomade , je ne sais quoi dans ses manières, surtout ses allées et ses venuessuspectes, et la circonstance de cet éclat de rire que Bernard avait entendu à la porte du château, n’étaient pas de nature à prévenir en sa faveur. Daniel , à son tour, raconta comment il avait rencontré sur la grand'route le colporteur François blessé et sans connaissance; il n’omit pas la particularité du triple psse-portet les explications qu’on lui avait données de ce fait; il finit par exposer comment il avait conduit François à la ferme, où cet homme avait reçu les secours que réclamait son état.

Le brigadier Vasseur écoulait ces détails avec une extrême attention.

— Tout cela peut être fort innocent, dit-il; et cependant je gagerais que ces gaillards-là ont mis la main au vilain ouvrage

de la nuit dernière... Mais voyons 1 ne m’avez-vous pas dit qu’ils avaient dû coucher jci ?

-r- Oui, cerlninement , répondit Daniel, et à telles enseignes qu’hier soir, afin de débarrasser la famille Bernard de leurs im-

B ortunilès, je les ai moi-même enfermés à clé dans l'étable, lalgré cette précaution, il n'est guère probable que nous les retrouvions ce matin.

* — S’ils ont en effet disparu , reprit le brigadier, il ne nous restera plus de doutes sur la culpabilité de ces vagabonds, Sachpns donc ce qui s est passé du côté de l’étable ; les oiseaux fussent -ils dénichés, comme je le présume, nous pouvons faire là des découvertes précieuses!

Et il donna des ordres tout bas à deux hommes qui sortirent aussitôt.

En ce moment, il semblait évident à tous les gens de la ferme que le colporteur et le Borgne-de-Jouy étaient les complices, sinon les auteurs principaux des crimes de la nuit, et il ne ve- ■nait'à l’idée de^personne qu’ils n’eussent pas suivi les autres scélérats dans leur retraite. Aussi, quel fut l’étonnement général quand les gendarmes reparurent accompagnes du Beau- François et du Borgne-de-Jouy ?

L’un et l’autre portaient exactement le costume de la Veille, et les brindilles de foin attachées encore à leurs vêtements an- " nonç, aient sur quelle couche ils avaient dû passer la nuit. Leurs jambes et leurs mains semblaient avoir été garrottées; leurs visages étaient couturés par la pression d'un bâillon. Le Beau- , François s’appuyait sur le bras d'un des gendarmes, et son visage pâle, son front qui étalait une large blessure saignante, lui donnafent l’aspect le plus piteux. Le second gendarme était chargé de la balle du colporteur et du petit paquet de l'aoûteron.

Cette vue, si différente de ce qu'on attendait, changea tout d’abord les soupçons en pitié; au lieu de criminels, il n’y avait plus que des victimes de l’attentat , et, non pas des moins à plaindre. Les deux survenants augmentèrent encore par leurs lamentations la sympathie qu’on commençait d’éprouver, pour eux.

— Seigneur Dieu! dit le Beau-François en gémissant, est-il

K tssible de passer une nuit comme celle qui vient de finir!

ais, ajouta-t-il en promenant ses yeux sur la scène de désolation que présentait la ferme, nous n’avons pas été seuls à ■souffrir, je crois... Et même, poursuivit-il en remarquant le cadavre du valet encore exposé dans un angle de la salle, il s’en est trouvé de plus malheureux que noiîs!

— Lis gredins, les scélérats, les assassineurs ! s'écria le

£orgne-de-Jouy 5 son tour en menaçant' du poing un ennemi invisible; s’il y a du bon sens d'emmaillotlcr ainsi de pauvres diables pendant six mortelles heures! Je ne m'en remettrai pas de six mois.

Et il se laissa tomber sur un siège : déjà le Beau - François s’était assis avec effort sur un meuble renversé. Cependant le brigadier ne paraissait pas bien convaincu de la réalité de leurs souffrances; tout en écoutant le rapport de son subordonné, il / les observait avec une attention persévérante, qu'ils supportèrent du reste sans broncher.

Le gendarme exposa en peu de mots qu’il avait trouvé l'étable lermée à clé. extérieurement , et ces deux hommes étendus sur le foin, bâillonnés et fortement attachés. Pour preuves à l’appui, il montrait les cordes dont il les avait débarrassés, et les aventuriers exhibèrent d’eux - mêmes avec empressement leurs bras et leurs jambes légèrement meurtris. Cette vue „ acheva de dissiper les soupçons des assistants. Seul le, brigadier persistait dans ses doutes.

— Ainsi donc, reprit-il d'un ton sévère, vous prétendez avoir été vous-mêmes retenus prisonniers, et vous niez toute participation aux crimes de la nuit ?

L’un des accusés manifesta un étonnement douloureux, l’autre une indignation d homme offensé.

— Regardez-moi donc, citoyen brigadier, dit le Beau-François ; voici le citoyen juge de paix qui vous dira dans quel état il m’a rencontré hier sur la grand’route, si bien que, sans lui , je serais mort peut-être à l'heure où nous sommes. Voici encore la digne femme qui m'a pansé , continua-t-il en se tournant vers la fermière, et demandez-lui comment, blessé, affaibli par la perte de mon sang, me traîuant'à peine, j’aurais pu me joindre à ces odieux scélérats!

— C’est votre état, citoyen brigadier, reprit à son tour le Borgne-de-Jouy, de croire" facilement le mal ; je suis connu, voyez-vous. Un pourra se laisser aller parfois à fainéanter, ù bavarder un peu trop, histoire de s’égayer ou d'égayer les autres ; on pourra être étourdi, curieux "et ami de la bouteille , ainsi que vous le dira peut-être maître Bernard; mais ce ne peut être sérieusement que vous nous accusez d'être les amis de ces brigands qui nous ont étouffés, moulus de coups et tenus à la gène pendant si longtemps !

Le brigadier ordonna de faire sortir un des accusés , afin qu’il put les interroger séparément. Néanmoins, il eut beau employer toute son habileté, il ne parvint pas à les trouver en con- . tradiction l’un avec l'autre. Tous les deux affirmèrent avec l'accent de la vérité que la veille au sofr , étant enfermés dans

l'étable et déjà endormis, ils avaient été éveillés par un grand bruit; que des hommes, dont l’obscurité les avait empêchés de voir le costume • t les traits, étaient entrés tout à coup, s'étaient jetés sur eux, et les avaient liés. Toute la nuit une sentinelle qui se promenait devant le bâtiment les avait détournés de faire aucune tentative pour s'enfuir , ils étaient restés dans la même

r iosture jusqu'au moment où les geudarmes avaieul coupé leurs iens et fini leur supplice.

Ce récit simple et naturel paraissait probable en tous points. Le jeune juge de paix et Bernard n' hésitèrent plus à déclarer qu’ils avaient dû se tromper en croyant reconnaître la voix du Borgne et celle du colporteur la nuit précédente. Mais plus les charges élevées contre ces deux hommes semblaient s'amoindrir, plus la défiance du brigadier devenait grande. En désespoir de cause, il demanda s'ils étaient munis de passe-ports.

Aussitôt le Borgne lui présenta un papier de sûreté, de daté ancienne déjà, mais parfaitement en règle, délivré par la municipalité de Versailles à Germain Bouscaut, dit le Borgne -de- Jouv , âgé de dix-huit ans , ci-devant apprenti à la manufacture’ d'étoffes peintes de Jouy, et présentement journalier. Vasseur examina ce passe-port avec attention, le retourna dans tous les sens, et finit par comparer minutieusement le signalement qu'il contenait avec la personne du jeune drôle qui se prêtait, calme et souriant, à ces investigations.

— C’est bien, dit enfin le brigadier avec un air de regret.

Le tour du Beau-François était venu, et Vasseur, ayant appris de Daniel la circonstance du triple passe-port, s'attendait que le soi-disant colporteur se compromettrait par de maladroites dénégations; il r. en fui rien. Le Beau-François avait sans doute éventé le piège, car, prenant un air de simplicité et de bonhomie, il tira de sa poche le vieux portefeuille que nous connaissons et le remit au gendarme en disant :

— J'ai expliqué déjà comment je me trouvais porteur, outre le mien, des passe-ports de mes deux associés. Voyez donc, citoyen brigadier, quel est parmi ces papiers celui qui appartient Jean Auger, natif de Frcmenceau, exerçant la profession de marchand forain ; c'est celui-là qui est ie mien. Mais vous le trouverez plus facilement que moi, car je ne suis pas tort sur la lecture.

Le brigadier s'empara du portefeuille pour en étudier avec soin tout le contenu. DaJel s'approcha vivement du colporteur :

— Citoyen, demanda-t-il à demi-voix, êtes-vous en effet du village de Froineneeau dans ia ci-devant province d’Anj-m?

— Il le faut bien, puisque mon passe-port le dit, répliqua le colporteur d'un ton cauteleux.

— Alors vous devez connaître les gens de ce pays, et vous serez sans doute en état de fournir des renseignements sur quelques-uns d entre eux?

— Il y a très-longtemps que j’ai quitté mon village; cependant cela ne serait pas impossible.

’ — Eh bien donc! aussitôt que vous aurez entièrement satisfait à la justice, nous causerons plus à loisir, et je vous donnerai peut-être une commission où vous trouverez votre profit.

Le Beau- François s’inclina d’un air étonné.

— De quoi s agit-il donc? demanda le brigadier qui, tout en épluchant le portefeuille, n’avait pas perdu un mot de celte conversation rapide.

— De choses étrangères à l’affaire criminelle que vous instruisez en ce moment, répliqua Daniel; le lieu de naissance de cet homme vient de me rappeler un engagement que j’ai pris envers mon malheureux oncle, et je le remplirai quoi qu'il m'en coûte.

Vasseur n’insista pas, et il poursuivit ses recherches.

La singularité de ces trois passe-ports trouvés sur une même personne paraissait bien un peu louche au brigadier, comme déjà elle avait paru à Daniel ; mais à cette époque l’ordre le plus parfait ne régnait pas dans le service des papiers de sûreté, et de fort honnêtes gens pouvaient être pris en faute sur ce chapitre. D'ailleurs , François expliquait cette circonstance avec une simplicité qui semblait devoir exclure le soupçon. Quant à la ressemblance des signalements, elle n’avait pas une grande importance; sauf certains cas de difformité apparente, la plupart de ces signalements, griffonnés par un employé distrait, différaient très-peu les uns dos autres. Aussi le brigadier Vasseur ne vit-il rien de bien grave dans tout cela ; et après s’être assuré que le portefeuille ne contenait en outre que des factures et des papiers insignifiants, il le rendit à son propriétaire en disant encore une fois :

— C'est bien !

Mais il ajouta presque aussitôt avec une sorte de colère:

— Qu’on les fouille!

Les gendarmes obéirent. Pendant qu’ils procédaient à cette opération, le Beau-François ne put cacher tout à fait certains signes de malaise. Il no craignait rien pour lui-même, car il avait pris ses précautions dans la prévision de ce qui arrivait; mais il était beaucoup moins sûr de son compagnon, dont il connaissait de longue da.o l’irrésistible pencha i pour le vol. Il

avait compté sans la finesse du jeune scélérat, car on ne trouva rien de suspect dans ses vêtements. Les poches du Beau-François contenaient seulement une petite somme en assignats et en argent, qui ne dépassait pas les exigences de son commerce; celles du Borgne, une vingtaine de francs en papier et quelque monnaie. On visita également la balle de l'un et le paquet de l’autre. La balle se composait de mercerie et de menue quincaillerie; le paquet, de pauvres eirels de rechange. Au reste, on ne découvrit ni armes, ni bijoux, tii aucun objet d’origine douteuse. Le brigadier se reconnut enfin battu.

— Allons! laissez-les, dit-il d'un air pensif; il n’y a décidément pas de prise sur eux. 11 faut donc les lâcher, après qu’ils nous auront déclaré où l’on pourra les assigner comme témoins... Oui, qu’ils s’en aillent. -Et pourtant je ne sais pourquoi j’ai dans l’idée que ce sont les plus grands vauriens de la terre !

Mais le Beau-François avait déjà retrouvé son assurance.

— Citoyen brigadier, reprit-il d’un ton de reproche , ceci n’est pas bien.,. Après avoir été cruellement maltraités par les brigands, nous sommes conduits devant vous comme des coupables ; on nous interroge, on nous fouille, on bouleverse nos effets , on nous malmène de toutes manières, et quand il est prouvé que nous sommes d’honnêtes gens, vous nous dites des injures... Ce a est-il dans votre droit?

— Vous d’honnêtes gens! Je jugerais plutôt que ton camarade et toi...

— Cet homme n’est pas non camarade; je ne le connais pas.

— En effet , reprit lé Borgne-de-Jouy , nous nous sommes rencontrés ici au gîte pour la première fois... Mais le citoyen colpor.eur n’a pas moins raison : il ne vous appartient pas, brigadier, d’insulter des pauvres diables...

— Paix! interrompit Vasseur en frappant du pied, ne m’irritez pas, ou, vaille que vaille, je donne l’ordre de vous emmener. Vous vous êtes bien tirés d’affaire, il faut en convenir; mais je lis sur vos fronts le mot coquin très-nettement écrit, et j’ai un flair qui ne me trompe pas... Partez donc, ou je ne pourrais résister à la tentation de faire une connaissance plus intime avec vous.

Malgré leur effronterie, les deux scélérats sentirent qu’ils ne devaient pas pousser plus loin la susceptibilité, et ils se lai- ' saierit quand il leur vint un secours inattendu : #

— Citoyen Vasseur, dit Daniel Ladrange, vous avez refusé mon concours dans l’instruction de cette affaire et je ne m’en plains pas; cependant j’aurais cru qu’un ollicier de jusli.e

aussi expérimenté, aussi intelligent que vous, s’abstiendrait de condamner les gens sur la mine.

Vasseur rougit légèrement et mordit sa grosse moustache noire.

— Vous avez raison, répondit-il brusquement; mais l'avenir nous apprendra si j'ai deviné juste au sujet de ces deux... hommes. Je ne vous en veux donc pas de la leçon un peu rude que vous venez de me donner; néanmoins, citoyen Ladrange, réscrvez-ia pour vous-même et pour les vôtres, car vous en aurez bientôt besoin.

— Que voulez-vous direPVoici plusieurs fois que vous semblez me menacer-ou me plaindre; il est temps de m’expliquer ces inconcevables réticences. Je vous prie donc, et au besoin je vous ordonne comme votre supérieur...

— Mon supérieur? répliqua Vasseur avec tuistesse ; vous ne l’êtes plus. Si je ne vous ai pas cédé la direction de cette enquête, c'est q.ue vous n'aviez déjà plus qualité suffisante pour cela, et d'autre part il me fallait vous entendre comme témoin. Maintenant que j’ai recueilli votre témoignage, il me reste un pénible devoir à remplir.

11 se leva, et touchant légèrement l’épaule de Daniel, il dit d’une voix étouffée :

— Citoyen Daniel Ladrange, ci-devant juge de paix de N"*, je vous arrête au nom de la loi !

Daniel pâlit et recula d'un pas.

— Moi ! s’écria-t-il ; ce ne peut être qu’une méprise! En vertu de quel ordre...

— En vertu d’un mandat arrivé hier au soir de Paris et que je venais exécuter ici la nuit dernière quand j’ai appris le crime commis au Breuil. Vous pouvez juger par vous-même de la légalité de l’acte d'arrestation décerné contre vous.

11 lui présenta un papier couvert de larges timbres. A peine Daniel eut-il jçlè un regard sur cette pièce, au bas de laquelle flamboyait une signature bien connue, qu'il frissonna. L'ordre émanai! du comité de salut public. Ladrange était arrêté comme suspect. Cependant il demeura calme, et dit en rendant le mandat :

— Il suffit citoyen brigadier; je vous suivrai sans résistance. J'espère qu'à votre tour vous m'accorderez toutes les facilités conciliables avec votre devoir?

— Comptez-y, et, s'il ne dépendait que de moi... Mais ma lâche n’est pas finie.

Il se tourna vers madame et mademoiselle de Mèréville, qui formaient un groupe navrant de tristesse à l'autre extrémité do la salle.

— Ce sont là sans doute, poursuivit-il avec une émotion croissante, la fille et la veuve du ci-devant marquis de Mèrèviile? N'essayez pas de le nier... Elles se sont trahies depuis longtemps... A mon grand regret, donc, je vais conduire ces pauvres dames à Chartres avec vous.

Daniel croyait avoir épuisé depuis quelques heures la coupe de toutes les douleurs humaines; mais en apprenant que sa tante et sa chère Maria étaient aussi prisonnières, il bondit de i rage et de souffrance.

■ — C'est une infamie ! s’écria-t-il ; citoyen Vasseur, vous qui

êtes un homme de cœur, un loyal militaire, vous ne voudrez pas exécuter cet ordre inique, abominable? Ceux gui font signé sont des monstres, des scélérats sans àme...

— Silence ! par pitié pour vous-mème 1 dh le brigadier avec chaleur.

Puis, entraînant Daniel dans un coin de la salle :

— Je vous en conjure, continua-t-il à voix basse, modérezvous, ou vous vous perdez sans ressource. Je puis tout pardonner à un premier mouvement, mais nos gens vous écoutent, et s’ils allaient répéter vos paroles... D'ailleurs à quoi servent des injures ?

Paniel comprit que Vasseur avait raison, et il se tut.

— En ce qui me concerne, reprit haut le brigadier, je vous répète que vous serez traités avec égard. Un vous laissera quelques heures pour prendre le. repos dont vous avez besoin après tant de secousses. Pendant ce temps je m’entendrai avec les maires des communes voisines, que j'ai fait prévenir, et qui vont se réunir ici alin de se concerter sur les moyens de punir les auteurs de ce crime audacieux. Ces devoirs accomplis, je me procurerai une voilure où, vos parentes et vous, vous pourrez voyager commodément sous mon escorte... Citoyen Ladrange, n'essayez pas d'échapper à ma surveillance, car, je vous en donne ma "parole, je n hèsilerais pas à employer tous les movens pour vous en faire repentir.

Ces paroles étaient prononcées d'un ton ferme et péremptoire.

Maria, qui jusqu'à ce pioment n’avait paru occupée que de sa mere, releva lentement là tète, écarta les boucles de-cheveux qui lui tombaient sur le visage, et, s'approchant du brigadier, elle lui dit d'un ton où la dignité s'alliait à la prière :

— Je suis, en effet, Maria de Méréville, monsieur, et je ne prétends pas me soustraire à voire autorité. Mais la loi doit avoir fait une distinction en faveur des personnes malades; souffrez donc que ma pauvre mère demeure dans cette maison jusqu'à ce que sa santé se soit améliorée. Vous prendrez les précautions que vous croirez nécessaires, et il ne saurait résul-

ter aucun trial de votre humanité. Vous paraissez bon, monsieur, malgré les devoirs inflexibles de votre charge, et vous ne repousserez pas une demande si juste, si légitime.

Cet appel direct d'une belle et pure jeune tille, à qui sa douleur et ses larmes donnaient un attrait irrésistible, parut agiter * au dernier point l'énergique brigadier. Une grosse larme brilla sur sa joue, et il n'eut pas la force de répondre.

— Une charmante enfant! dit quelqu'un derrière lui; oui, sur ma foi ! une admirable personne!

Vasseur se retourna. Celui qui exprimait si chaleureusement et peut-être iiivo'ontairernent son admiration était le Beau-François lui-même. Le soi-disant colporteur, immobile et appuyé sur son bâton, regardait mademoiselle de Mèréville avgc une fixité singulière. Ses traits, beaux et réguliers quoique durs, rayonnaient d'enthousiasme. Ses yeux avaient le scintillement d’une lame d'acier poli. Cependant quand il s'aperçut qu'on l’observait, celte espèce de transfiguration cessa, et il dit de son ton patelin :

— M'est avis, citoyen brigadier, que vous aurez le cœur bien méchant si vous résistez aux instances de celle jolie petite aristocrate I

Le Borgnc-de-Jouy paraissait fort surpris de l'intervention passionnée du colporteur en pareille aiïaiie. Daniel reprit:

— Mademoiselle de Mèréville a raison, citoyen Vasseur; vous ne pouvez emmener au loin avec vous un’c femme malade, presque mourante. La loi, si sévère quelle soit, ne saurait être barbare, et vous ne risquez rien de laisser ma tante à la ferme'jusqu'a ce que vous en ayez référé à vos supérieurs. ,

Tous les assistants joignirent leurs instances à celles de l)a-{ niel, mais le brigadier, qui avait eu le temps de surmonter soi émotion, se montra inflexible.

— Impossible! dit-il d'une voix altérée; je ne discute jama N les ordres que je reçois... Adressez-vous à ceux qui commandent; moi, j'obéis.

Puis, se tournant vers Maria :

— Mademoiselle, poursuivit-il, je vous conseille de vous retirer avec madame votre mère dans la pièce'voisine; je prendrai soin que vous n'y soyez pas importunées. Vous vous reposerez et vous vous préparerez à loisir pour le voyage prochain... Je ne puis rien de plus.

— 11 suffit, monsieur, et je vous remercie, répliqua Maria en saluant avec modestie.

Elle alla prjndre sa mère, qui la suivit machinalement; elle échangea un regard douloureux avec Daniel, et elle sortit, ac-

compagnée du fermier et de la fermière, qui, au milieu de leurs chagrins, 11 ’oubliaient pas les devoirs de l'hospitalité.

Le brigadier s'était laissé tomber sur un siège d'un air ac- câblé, et Daniel se cachait le visage. Quant au Beau- François, il demeurait plongé dans une profonde rêverie, l'oeil tourné vers la porte où Maria de Méréûlle venait de disparaître. Le Borgne- de-Jouy, après les avoir tousexaminés avec unecuriosité A railleuse, s'écria en ricanant : - \

— Morbleu! plus on vit, plus on voit de choses bizarres. Voici maintenant que la gendarmerie nationale arrête les gros bourgeois et les dames aristocrates, tandis que les voleurs et les assassins courent les champs !

— Pour le coup, tu as dit vrai, s'écria Vasseur avec rudesse en relevant la tète ; oui, quand tu serais le plus, impudent coquin de la terre, tu as raison cette lois. 11 est des moments où l'on aurait envie dp briser son sabre pour en jeter les morceaux à la face de... Mais il suffit, ajouta-t-il d un ton sombre; je prendrai ma revanche... Tu peux dire à ceux qui courent les champs, si tu les connais, que le brigadier Vasseur m'aura pas toujours des honnêtes gens à arrêter, et que, de par cinq cent mille diables! les scélérats ne perdront rien pour avoir attendu.

11 causa bas avec deux de ses hommes en leur désignant Daniel, et il sortit pour aller au-devant de plusieurs personnes qu'on entendait dans l’avenue.

Le Borgne-de-Jouy, lerriüé par le ton menaçant de Vasseur, ne se souciait plus de demeurer à portée du redoutable brigadier. 11 toucha donc le bras du Beau-François, pour l'avertir qu'il était temps de se retirer. Le colporteur, troublé dans ses réflexions, fronça le sourcil d'un air de farouche impatience. Cependant il se ravisa bientôt, et se disposait ù partir, quand Daniel, qui avait la liberté d aller et de venir dans la chambre,

!e prit à l'écart.

— Citoyen François, lui dit-il d’un ton bienveillant, je crois maintenant pouvoir mettre en vous toute ma confiance; voulezvous me servir dans l'aifalre dont je vous entretenais tout à l’heure?

Le colporteur manifesta de l'embarras.

— Cela dépendra, citoyen, rèpiiqua-l-il; un pauvre diable tel que moin'cst pascapabledegrand chose...De quoi s'agit-il?

— D’une mission simple et facile... Vous le voyez, je suis arrêté comme, suspect, et il n'est pas nécessaire d ètre prophète pour prédire ce qui résultera de mon arrestation. Or, mon oncle Ladrange, ce malheureux vieillard qui a péri la nuit dernière d’une façou si cruelle, m'a chargé d'une tâche

LES CHAUFFEURS 12a

dont, selon toute apparence, je ne saurais m'acquitter désormais ; c'est à vous, citoyen François, que je veux la transmettre. J'ai vu par votre passe-port que vous étiez natif du village de Fromenceau; il vous sera plus facile qu'à tout autre de découvrir un habitant de ce pays à qui revient dés à présent un nom honorable et une grande fortune. N'hésitez donc pas ù entreprendre au plus tôt le voyage de Fromenceau, et, si vous réussissez da. s vos recherches, vous ne pouvez manquer de tirer de cette alTaire des avantages personnels, tout en déchargeant ma conscience d'un grand poids.

11 fournit au Beau-François les renseignements nécessaires pour retrouver le (ils abandonné du vieux Ladrange. Il lui fit répéter plusieurs fois les noms ej les dates qui pouvaient le mettre sur la voie des découvertes. Cependant il s'abstint de lui conter toute l'histoire, craignant d accorder une conlLnce trop entière à un homme qu’il connaissait depuis si peu de temps. Cette réserve sembla laisser des soupçons pu colporteur :

— Et vous ne voulez pasmedire plus nettement, reprit-il avec une certaine agitation, ce que l’on espère de cet introuvable François Gautier?

— Encore, une fois, il s’agit pour lui d'une brillante position à laquelle il doit être loin de s’attendre. Dès que vous aurez découvert le lieu qu'il habite, vous l’engagerez à se pourvoir deS pièces constatant son identité, et à se présenter devant le citoyen Laforèt, notaire Jt N*", qui est chargé du testament de feu mon oncle Ladrange. Alors, s’il n'est pas ingrat, il vous récompensera généreusement de vos peines.

Le Beau-François réfléchissait profondément.

— Allons! reprit-il, je ferai ce que vous souhaitez, citoyen juge de paix, et j'ai bonespoir de réussir, car, s'il faut l'avouer, ce Gantier ne m'est peut-être pas entièrement inconnu.

— Quoi! vous le connaîtriez? demanda Ladrange. Oh! de •' grâce, donnez-moi quelques renseignements sur son compte.

— C’était autrefois un jeune gars fort remuant et pas trop bête, assez bien venu auprès des tilles du village. Ensuite, il y a si longtemps que je ne suis allé à Fromenceau...

— Mais son caractère, son état, son genre de vie ?

— Vous m'en demandez trop long... 11 passait pour un Bon diable, au temps dont je vous parle ; pourquoi ne le serait-il plus aujourd’hui ?

Daniel, à son tour, devint pensif.

— Il suffit, dit-il enfin comme à lui-même, quels que soient le caractère et les mœurs de ce jeune homme, les combinaisons étranges de mon oncle ne sauraient plus se réaliser, et je dois

me contenter de remplir purement et simplement les inslructions que j'ai reçues... Dieu fera le reste.

11 reprit après une courte pause :

— Nous pouvez partir; ne négligez rien pour justifier la confiance d'un homme qui sans doute n’a plus longtemps à vivre... Je voudrais, ajouta-t-il, pouvoir vous remettre un peu -d'argent alin de subvenir aux fr.iis des démarches que vous allez entre-, prendre, mais je suis pauvre, et les circonstances sont fà-j vheuses. Cependant, si quelques assignats vous étaient nêces- ! saires...

ltportaitla main a son portefeuille, le Beau-François l'arrêta :

— C'est inutile, j'ai ce qu il me faut, et, après l'affaire, je sais comment je trouverai le prix -de mes peines... Mais \oyons, citoyen, poursuivit-il mystérieusement, croyez-vous vraiment que, vous et cette jeune dame, vous n’ayez "plus aucun espoir de salut?

— Ne me parlez pas d 'elle, répliqua Daniel avec désespoir; ne me parlez pas d 'elle et du sort qui i'altend, ou vous me rendriez fou!

Le Beau-François darda sur Ladrange son regard pénétrant.

— Pouvez-vous me dire, demanda-t-il très bas, quel chemin on vous fera prendre à vous et aux autres prisonniers ?

— Vous avez entendu comme moi le brigadier Vasseur. Ce soir, nous allons partir pour N’”; demain nous serons conduits à Chartres, où nous arriverons sans doute dans la nuit; de là, je pense, on nous dirigera s\ir Paris.

C'est bien... D serait possible que vous trouvassiez des amis sur la route. Ne vous étonnez de rien et soyez prêt à vous aider vous-même au besoin.

— Ouel est donc votre projet? demanda Daniel au comble de l'étonnement.

Le colporteur alla charger sa balle et dit bas au Borgne-de- Jouy, qui semblait fort intrigué de tous ces pourparlers •

— Viens.

Moins d'une minuteaprès, ils étaient hors de la ferme et s'ô* joignaient d'un bon pas.

Ladrange demeura quelques instants plongé dans ses ré flexiqns : maisbientôtil secoua la tète avec découragement etallt s’étendre sur un matelas. Épuisé de fatigue 'et de douleur, il ne larda pas à s'endormir d'un sommeil pénible pendant qu’un gendarme veillait à son chevet.

Le lendemain , vers le soir, une voilure fermée, escortée par la gendarmerie , suivait une de ces interminables routes , plates et nues, qui distinguent la Beauce. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on n'apercevait qu'une plaine fertile, encore

couverte en partie de riches moissons, mais sans variété, sans arbres et sans verdure. Un violent orage avait éclaté la nuit précédente sur le pays; des nappes d eau jaunâtre et immobile miroitaient çà et lù aux dernières lueurs du jour. Cotte espèce d'inondation avant interrompu les travaux agricoles, la cam-

S i n'offrait que peu d'animation. La route elle-même était ire ; de temps en temps seulement on croisait des groupes de travailleurs qui regagnaient les fermes voisines. La voiture et son escorte semblaient pourtant exciter la curiosité des campagnards ; on les voyait de loin se relourner, accourir/ au bord du chemin pour contempler ce cortège sinistre, et quand il était passé , ils se disaient entre eux d'un ton de slé- ‘ rile pitié ou d'égoïste indifférence : « Voilà encore des aristocrates que l'on conduit à Chartres pour les juger. »

On a deviné sans doute que cette voiture renfermait Daniel Ladrange et les dames de Méréville. Un postillon , chamarré de rubans tricolores , conduisait les deux chevaux de poste attelés au véhicule ; mais il ne faisait nas entendre ces atmels joyeux adressés aux passants, ces bruyants claquements de fouet où se manifeste ia belle humeur des gens de sa profession. Les gendarmes eux-mêmes ne cherchaient pas à se distraire par une causerie amicale des longueurs de la route , et peut-être en cela se conformaient-ils aux prescriptions de leur chef, le brigadier Vasseur, qui marchait seul en avant i'air triste et le front soucieux.

Il était assçz tard quand on avait quitté N***, à cause de certaines formalités légales qu’il avait lallu remplir. Une fois en marche , le brigadier avait voulu presser le postillon , aiin de réparer le temps perdu ; mais la route, qui n était déjà pas des meilleures , sg trouvait ravinée par l'orage de la veille. A chaque instant les roues s'engageaient dans de profondes ornières , les chevaux piétinaient dans une boue argileuse, gluante, tenace, qui les empêchait d'avancer. On allait constamment au pas ; si bien que la nuit approchait , et qu'on était encore à plusieurs lieHes de Chartres, ternie du voyage.

Dans l’intérieur de la voiture régnait un morne silence, qu'interrompaient seulement , à longs intervalles , quelques mots échangés à voix basse. Les Marnes de Méréville avaient quitté leurs habits de paysannes percheronnes, c e déguisement n'étant plus nécessaire ; elles portaient maintenant des vêlements bourgeois , mais si simples qu lis lie pouvaient attirer l'attention sur elles. Daniel lui-mème avait changé sa carmagnole et son chapeau à cocarde contre un costume brun n'appartenant à aucun parti, à aucune fonction publique. La pauvre marquise, dans sa folie , croyait faire une rentrée triomphale

123 LLS CUAUFFEUUS

dans sa terre île Mérévillc ; celle voiture grossière lui semblait être un carrosse d'apparat ; elle prenait ces gendarmes pour des gardes d’honneur. Daniel et Maria n'avaient le courage ni de l'approuver, ni de la contredire ; mais ils soupiraient chaque fois quf la malheureuse insensée exprimait une remarque où perçait son naïf orgueil.

Depuis un moment la mère s’était assoupie ; les jeunes gens regardaient par une portière les accidents de la route, comme pour chercher une distraction aux idées pénibles qui les obsédaient. Daniel avait pris la main de sa cousine qui ne la relirait pas; mais ils n'osaient ni se parler, ni s’envisager, de peur que leur désespoir intérieur ne se trahît dans leurs yeux ou dans les intonations de leur voix.

On passa devant un village qui se montrait, avec son vieux olocher d ardoise , dans les vapeurs du soir, à une demi-lieue environ de la roule ; Daniel parut l'examiner avec intérêt.

— Oui, oui, je ne me (rompe pas, dit-il enfin comme à luimême , ce doit être là le village île Francheville , où demeure N le citoyen Leroux.

— Quel est cet homme , Daniel ? demanda Maria machinadement.

— Un riche marchand de blé à qui j’eus , l’année dernière , occasion de rendre un grand service. Au marché de N’** , Leroux fut accusé d'accaparer lês grains pour affamer h contrée. Cette accusation n’avait aucun fondement ; néanmoins les têtes se montèrent , une émeute éclata. Les gens du peuple s’emparèrent du pauvre marchand ; on l'accabla de mauvais traitements , et on le traîna dans les rues pour le mettre à la lanterne. Rien ne semblait pouvoir le sauver, quand je fus prévenu de ce qui se passait. Je n'avais en ce moment aucune torcc armée à ma disposition. Cependant l'humanité , ma qualité de magistrat, m’imposaient le devoir de secourir cette victime de l'erreur populaire. Je me jetai seul au milieu de l’émeute ; je luttai contre les plus furieux, et employant tour à tour la prière et la menace, je parvins , non sans risques pour moi-même, à préserver Leroux d’une mort imminente. Depuis ce temps , la reconnaissance de ce digne homme a été sans bornes ; il m’a dit bien des fois que sa fortune et sa vie m’appartenaient ; il se plaît à m’accabler de riches présents que je repousse toujours. Dernièrement, désespéré de mes refus ' persévérants, il vint inc voir à N'", accompagné de son vieux père, de sa femme et de ses enfants ; tous avaient voulu me remercier en personne du service que j'avais rendu au chef de la famille, et ce fut une scène louchante dont je conserverai jusqu’à la mort le doux souvenir. J’ai pensé depuis , chère

LES CHAUFFEURS i 20

Maria, que j’aurais pu invoquer pour vous et pour vAtre-mère l'appui de ces braves gens. Leroux a des relalions fort étendues ; il a pris Une part dans les fournitures des armées , ce qui lui dobne une cerlaine-influcnce ; il eût pu probablement vous procurer une retraite sûre; et maintenant encore si nous parvenions à nous échapper...

— Nous échapper, Daniel ! interrompit la jeune fdle, qui tressaillit ù ce mot; croyez-vous donc la chose possible ?

— > Non... répondit Daniel en détournant la tète, un moment j'avais conçu l’espoir... mais c’est une tolie !

— Et cependant, je vous en conjure, Daniel, dites-moi sur jjuoi reposait cet espoir.. si faible qu'il fût... Je n'ai pas votre stoïque courage, moi ; je crains la mort pour vous , pour ma pauvre mi re, pour moi-môme, s’il faut le dire, et je frissonne à la pensée du sort qui nous attend.

— Maria, chère Maria, ne me parlez pas ainsi, répliqua Ladrange avec douleur; laissez - moi la confiance que votre jeunesse, votre beauté , votre innocence, désarmeront vos juges; et quant ù votre mère, qui oserait la condamner dans l'état où elle ?e trouve ?... Maisne songez pas non plus à une délivrance impossible; vous souffririez trop quand vous seriez désabusée. J’ai mal compris sans doute la personne dont les paroles va-

f ;ues m'avaient mis en tète ces chimères. Eût-elle la volonté de es réaliser, elle n’en aurait certainement pas le pouvoir.

— Quand la force manque, pourquoi n'emploierait-on pas la ruse? Oh! Daniel, 'ne m’empêchez pas de croire qu’il est une personne au monde qui pourrait essayer de nous sauver ; la certitude qu’un ami, si humble qu’il soit, épie une occasion favorable de nous venir en aide suffirait pour me donner du courage... Tenez, Daniel, n'avez-vous pas remarqué que notre chef d’escorte nous témoigne en toutes circonstances les plus grands égards, l’intérêt le plus affectueux? On dirait qu’il re-

f rette d’être obligé de nous garder si étroitement, et, le cas chéant, il se réjouirait de notre délivrance, je le gage.

— Peut-être, Maria, mais il se ferait hacher plutôt que d’y contribuer tant que nous sommet sous sa garde. Je connais bien le brigadier Vasseur; il est plein de cœur, et sa mission actuelle le navre, mais il la remplira jusqu’au bout, sans peur et sans laiblesse... N’attendez rien de ce côté. *

Celte assurance sembla détruire quelque rêve agréable que la pauvre ei fant avait caressé peut-être à son insu.

— Mon Dieu! murmura -t- elle , nous faudra-t-il dçnc mourir ?

Daniel, bien qu'il sentit l’inutilité de ses consolations, allait tenter un nouvel effort pour relever l’esprit abattu de sa jeune

130 LES CHAÛFFEDRS

parente, quand un bruit de voix au dehors attira leur attention à tous deux.

Un homme vê.lu en paysan, sa veste sur son brag et ses outils de moissonneur sur I épaulé, élaii assis au bord de la route. A la vue des voyageurs, il se leva, et de ce ton câlin que prennent volontiers les gens de la caqipagne avec un supérieur, ii dit au.lirigadier qui marchait en avant :

— Ali! citoyen, vous voici bien tard dans les chemins!... Mais où allez-vous donc par là? Ignorez-vous que par suite de l’orage d'hier, le pont de Norvilliers a été emporté, et qu'il vous sera impossible de passer avec voire voiture et vos chevaux ?

Vasseur attacha sur lui un regard scrutateur; sans doute cet examen ne fut pas favorable à 1 officieux, car le brigadier répondit sèchement :

— C'est bon, nous verrons cela quand nous y serons.

El il continua d'avancer, tandis que le paysan rentrait dans un champs voisin, ensifflottanl avec une insouciance apparente.

— Avez-vous entendu? dit Maria effrayée à son compagnon de voyage; on assure qu'il y a devant nous une inondation, un pont emporté par les eaux, et cependant le brigadier ne songe ne-- à rebrousser chemin. Voudrait-on se défaire de nous avant même que uou* fussions arrivés devant nos juges ?

— Pauvre enfant! pouvez-vous avoir de pareilles idées et crovez-vous que le brave militaire dont vohs vantiez tout à l'heure la franchise et l'humanité consentirait à exécuter de tels ordres ? Manquez-vous donc de sujet de crainte réels pour vous en forger de chimériques ? Mais justement, voici le brigadier qui prend des informations.

En effet. Vasseur s'était décidé à interpeller une femme et deux enfants, qui, chargés de javelles, semblaient avoir glané dans les champs du voisinage. La femme assura qu'à une lieue plus loin le passage était intercepté par les eaux de la rivière, qui avaient emporté le pont de la grande route. Lesenfanls, ceux petits drôles à mine effrontée, soutinrent hardiment la même ciiose.

— A preuve, dit l'un en mordant une pomme verte , que la

vache à la mère Giraud en avait jusqu'aux cornes, et qu’elle t'esl noyée, la vache à la mère Giraud. v

— Et puis, dit l aulre en remontant arec fierté son pantalon dç toile en lambeaux, le foin du bedeau de Norvilliers s'en esl allé tout à vau-l'eau, m6meme*t que les brebis auraieulpù paître au milieu de la riviere... et c'était bien joli.

, — C'est la vérité pure, citoyen gendarme, reprit la glanpuse «»ec douceur ; et si -vous êtes* pressé, vous devriez prendre le

jittred byéïwogld

premier chemin que vous trouverez là à main droite; il mène au bac de Grandmaison où vous pourrez passer commodément la rivière avec la voiture et les chevaux.

Ces avertissements réitérés jetèrent le brigadier dans une grande perplexité. La nuit approchait, on était encore loin de Chartres; était-il sage de pousser plus avant, au risque d'être forcé de revenir sur ses pas?

Hommes, chevaux et voiture avaient fait halte au milieu de la route. Vasseur, de plus en plus embarrassé, demanda au postillon s'il avait connaissance que la rivière débordée eût emporté le pont de Norvilliers.

— Je n’en sais rien, moi, répliqua cet homme avec indifférence; la chose ne serait pas impossible, car il est tombé une fière ramée la nuit dernière. Mais voyons, irons-nous tout droit, ou bien faut-il prendre la route qui conduit au bac de Grandmaison ? des chemins perdus, je mis en avertis.

C’était précisément le doute sur ce point q M i tourmentait le brigadier. Sans se rendre compte du pourquoi, le témoignage de celte femme doucereuse et de ces enfaujs effrontés excitait encore sa déliance. Soupçonneux par caractèrè et par profession, il lui semblait que tous ceux qu'il interrogeait avaient un air de fausseté et d’ironie. Comme il promenait son regard au loin pour chercher quelque personne dont les rapports fussent plus dignes de foi, il vit sur la route, un cavalier, ayant l’extérieur d un bon bourgeois campagnard, qui se dirigeait de leur côté.

— Morbleu! dit-il, nous allons savoir enfin si l’on ne se ’ moque pas de nous. Voici précisément un voyageur' qui semble venir de Norvilliers, et si l’on nous a trompés... Allons, ■.fouette, postillon; nous nous informerons auprès du citoyen que lu vois là- bas, et nous saurons enfin la vérité.

' On se remit en marche. Après avoir fait quelques pas, le brigadier retourna la tête pour observer encore la femme et les enfants qu’il venait de questionner; ils avaient disparu subitement; sans doute ils s’étaient cachés dans les blés non coupés qui ondulaient au souffle du soir, de chaque coté de la rouie. >

— Hum! pensa Vasseur, tout cela n’est point clair.

Son attention alors se concentra sur le voyageur, dont il at- •tendait des renseignements définitifs. Il l’atteignit juste à l'en- , droit où la route s'embranchait avec le chemin de Grandmaison;

, faisant signe à -ses gens de s'arrêter, il aborda le cavalier, et '

’ ils échangèrent un salut courtois.

L’inconnu, comme nous l’avons dit, avait l’apparence d’un ■ Jbourgeois aisé du voisinage, il portait une de ces redingotes ’qu’Gii appelait Rvquelaures ; il avait de grandes bottes bien ci»

io-

rôes, avec des éperons d’argent. Un chapeau a larges bords et de longs cheveux cachaient en partie ses traits, que l’obscurité croissante empêchait d'analyser; mais quand U se découvrit, il laissa voir un visage souriant, un œil vif, qui annonçait la bonne humeur. Le brigadier, fort expert en chevaux, fut frappé surtout de la linesse et de la beauté de l’animal que montait le voyageur. Bien que ce cheval parût déjà vieux et que son harnachement laissât beaucoup à désirer, il «vaittous les caractères qui distinguent une bête de race, et l'élégance de ; ses formes, la légèreté de ses mouvements contrastaient avec la lourdeur des chevaux des gendarmes.

; Vasseur, préoccupé du désir de continuer sa route et de se décharger de la responsabilité qui pesait sur lui, demanda poliment à l'inconnu s’il venait de Norvilliers et s’il était vrai que le pont eût été emporté par une inondation.

— Je suis le médecin du pays, répondit le voyageur, et je viens de visiter un malade dans un village voisin de ISorvilliers. On vous a dit vrai ; la route est en effet interceptée, et vous pouvez voir d’ici que la Rivière est bien capable d’avoir joué ce méchant tour aux passants.

Il étendit la main vers un point éloigné de l'horizon. Une ligne blanchâtre, capricieuse et interrompue, se détachait sur le fond sombre de la campagne et réûètait les dernières lueurs du couchant ; c’était évidemment une rivière débordée.

Cette affirmation positive, et surtout l'aspect des lieux ne laissèrent plus aucun doute au brigadier.

— Ainsi donc, reprit-il, le plus court pour me rendre à Chartres serait de gagner avec mon monde le bac de Grandmaison? Vous le voyez, citoyen, je suis chargé d'un service public, et vous ne voudriez pas m’induire v en erreur?

— À Diéu ne plaise, brigadier! mais véritablement il ne vous reste pas d'autre parti à prendre, à moins d’aller chercher le pont de Vaufleur, à quatre lieues d ici. Comme il est en pierre, il aura peut-être mieux résisté à l'inondation que notre mauvais pont de bois.

—Il suffit, citoyen; je vous remercie, et je m'en tiens au bac de Grandmaison. Je vais donc... Mais, de par tous les diables! poursuivit-il en observant une masse noire qui se mouvait lentement dans la portion de la route qu'il allait abandonner, n’est-ce pas une charrette de roulage que j'aperçois là-bas, et qui semble venir de Norvilliers?

— C’est une charrette de ferme qui rentre chargée de fourrage, répliqua l'inconnu avec une assurance pleine de simplicité.

— Vous pouvez avoir raison... On commence à n'y plus voir

à cette distance. Partons donc : au lieu de passer la rivière à Norvilliers, nous la passerons à Grandmaison; ce sera une lieue de plus, mais nos chevaux nous feront regagner cela.

— Je vais moi-mème du côté de Grandmaison, reprit le médecin, et avec votre permission, brigadier, nous ierons route Ensemble.

Cette proposition acheva de rassurer le soupçonneux Vasseur. Comment cet honnête docteur eût-il consenti à l'accompagner, si son rapport n'eùt été exact en tous points? Aussi le brigadier donna-t-il un ordre bref à ses gens et au postillon, puis toute la troupe, quittant la grande route, s’engagea dans un chemin tortueux et crevassé, qui conduisait au bac.

Daniel, du fond de la voilure, ava't écouté la conversation du chet d’escorte avec le voyageur; il avait même entrevu les traits du médecin campagnard par la portière. Ces traits lui ! étaient inconnus, mais il croyait avoir entendu la voix dans une circonstance récente, bien qu’il ne pôtse rendr a compte du lieu et du moment. Comme il fouillait dans sa mémoire, Maria, de plus en plus effrayée par ce changcmentde direction, en demanda la cause, et Ladrange lui expliqua distraitement de quoi il s'agissait. La marquise, secouée par les violents cahots qu’éprouvait la voiture, s’éveilla tout à fait.

— Eh bien ! dit-elle en souriant, nous ne devons pas être loin de Méréville, à présent ? Je reconnais le mauvais chemin qui conduit à notre chère résidence seigneuriale ; ce ladre de bailli ne veut donc pas le faire réparer?

— Ma bonne mère, dit Maria doucement en se penchant vers elle, nous sommes encore loin du lieu où nous allons, et je ne sais si nous devons désirer...

— N’importe! n’importe! interrompit madame de Méréville, nous ferons notre entrée aux flambeaux... Nos paysans vont être bien heureux de nous revqjr! Comme un voyage est charmant quand on a en perspective tant de bonheur et de joie !

Elle s’affaissa de nouveau sur les coussins de la voiture, Cl cJle retomba dans sa sombre somnolence.

— Pauvre, pauvre mère! balbutia Maria, qui avait peine S retenir ses larmes.

— Ne la plaignez pas, dit Daniel en soupirant; Dieu, dans sa miséricorde, lui a ôté ce qu’il nous laisse à nous, la conscience de nos dangers. Comment eùt-ellc supporté pour vous les angoisses que nous éprouvons pour elle ? Nous avons plutôt sujet de nous plaindre , nous, et cependant... Mais, par le ciel ! ajouta-t-il en posant l'œil à la petite vitre qui se trouvait à la partie postérieure de la voiture, le brigadier avait raison... c’est un chariot de roulage I

434 LES CIUUFFEUHS

— Que voulez-vous dire, Daniel ? demanda la jeune fille avec

vivacité.

- — Cluil ! chul! ma chère Maria, je puis encore me tromper... mais priez Dieu, el soyons attentifs à ce qui va se passer.

Cependant le brigadier de gendarmerie et le médecin s’avançaient côte à côte, en avant de la troupe, aussi rapidement que le permettait le mauvais étal du chemin. Ni l'un ni l’autre ne se pressait d'entamer, la conversation ; Vasseur le premier rompit enfin le silence.

— Sur ma foi ! citoyen , dit-il en examinant le cheval de l'inconnu, vous avez là une bète line et qui a du feu. Sans vous offenser, on ne se serait guère attendu à trouver un pardi animal entre les deux bqltes d'un médecin de cam|>ague.

— Ah ! ah! répliqua le voyageur avec complaisance, on voit que vous êtes connaisseur, ciioyen gendarme. Le fait est que bien peu de chevaux dans ce cardon pourraient lutter avec ce pauvre Bucèphale, tout vieux qu’il est... non, pas même voire Normand, quoique ce ne soit pas une hèle à dédaigner.

— Mon cheval a son prix, dit sèchement Vasseur, qui, en bon cavalier, n'aimait pas qu’on ravalât sa monture; mais Bicéphale, comme vous l'appelez, adù vous coûter cher?

— Pas trop, puisqu’il ne m’a coûté que la peine de le prendre. C’est tout une histoire... Vous saurez, brigadier, poursuivit l’inconnu, d’un ton jovial, que, pour trouver à vivre dans cet excellent pays , un homme de science doit avoir plusieurs cordes à son arc. J exerce la médecine, il est vrai, mais si je l’exerçais seulement sur des créatures humaines, ma position ne serait pas brillante. Les gens de la compagne sont avares, durs pour eux-mènies. lis supportent longtemps le mal avant de se décider à mander un médecin dont il faudra payer les visites; ils ne prennent ce parti qu’à la dernière extrémité, quand la maladie a fait des progrès considérâmes el quand les secours de l’art sont devenus impuissants, d’où ces gens concluent à l'inefficacité de la science. Aussi, vivrais-je ici misérablement si je m’étais borné à donner mes soins à l’humanité, et si je ne les donnais également aux bœufs, aux chevaux, aux ânes, aux brebis du voisinage; en un mot, si je n’étais à la lois docteur en médecine cl... véiérinaire.

Le brigadier ne put retenir un éclat de rire.

— liiez tant que vous voudrez , dit son compagnon avec gaîté, niais la chose est ainsi, et celle des deux professions qui me donne le plus de considération n’est pas celle que vous ppn<Tcz peut-être. Tel cultivateur qui laissera sa femme ou son enfant soutVrirde la lièvre sans secours pendant plusieurs mois plutôt que de m’appeler et de m’acheter une médecine de vingt

sous, agira fort différemment si sa vache est malade. Aux premiers symptômes du mal, il m'envoie messagers sur messagers, s'il ne peut venir lui-même; quand j'arrive enfin, il m'accueille comme un sauveur, il me flatte, il me caresse; il écoute chacune de mes paroles comme autant d orades; il exécute mes prescriptions avec une minutieuse exactitude. Si j'ai le bonheur de sauver la bête malade, on me comble déloges, on s’extasie sur mon habileté, on me paie largement mes visites et mes médicaments; on y ajoute souvent une pièce de cidre, une paire de poulets, une oie grasse , en signe de reconnaissance. Si, au contraire, le cultivateur m'a fait venir pour quelqu'un de sa famille ou pour lui-même, on me regarde à peine, on ne tient pas compte de m.es ordonnances, et quand il s'agit d’acquitter ma note, on dispute avec fureur. Aussi en suis-je réduit, quand on m'appelle pour l'étable ou pour l'écurie, à m'informer s'il n'y aurait pas quelque personne malade à la maison : presque toujours alors il se trouve une lièvre intermittente, un rhume négligé, un rhumatisme qui attendait celte „ bonne occasion pour se produire, eUqueje traite par -dessus le marché. Je me garde bien de porter sur ma note les visites et les médicaments destinés aux créatures raisonnables , je me perdrais ; les pilules selon l' ordonnance t lies potions selon la formule passent sur le compte des chevaux que j'ai guéris , de la morve, des moutons que j'âi sauvés de la clavelée , c( tout le monde est content. Le paysan est convaincu qu’il m'a subtilisé la santé pour lui et les siens, tandis qu'il la payait seulement pour ses bêtes, et il rit dans sa barbe comme je ris dans la mienne.

Le brigadier Vasseur était tellement captivé par l’originalité de son compagnon, qu'il ne songea pas à se retourner pour s'assurer si le chariot qui venait de Norvilliers était en effet une voitnrede roulage ou une voiture de cultivateur, il ne remarquait même pas que le docteur jetait parfois des regards furtifs sur les bords de la route, où l'on voyait osciller les blés, comme si plusieurs personnes eussent suivi, eu se cachant, les pas de la caravane. 1

Le brigadier reprit tranquillement ; •

— Je reconnais là nos paysans beaucerons, et je vous féft< j cite, citoyen docteur, d'avoir si bien su Les prendre. Mais vous ne me dites pas comment ce beau cheval est venu en votre) possession ?

— Eh bien ! ce cheval appartenait, il y a quelques années, aü v ci-devant comte de Méuars, qui avait les plus belles écuries de tout le pays ebarlrain. Une maladie contagieuse éclata parmi les chevaux de M. de Mènars, et je lus appelé pour les soigner

J'cn guéris plusieurs; niais celui-ci semblait si malade (ju'on désesp'éra de le sauver et qu’on donna l’ordre de l’abattre, de peur qu’ii ne perpétuât la contagion dans les écuries. Je demandai le pauvre animal, qu’on me remit sans- difficulté. Je continua! son traitement chez moi et il revint à la santé. Depuis ce temps il me sert de monture dans mes courses de village à village. Celte cure m’a fait plus d’honneur ici que si j’avais sauvé la vie à dix chefs de famille. Partout où je vais, • l’histoire de mon cheval est connue. Mon cheval est une preuve vivante de ma science aux yeux des incrédules ; il me tient lieu de prospectus, de certificat, de recommandation. Chacun, vous le savez, a ses détracteurs, ses ennemis; quand on conteste mon habileté pratique, je montre mon cheval, et l’envie reste confondue.

Le docteur vétérinaire s'exprimait avec une aisance, une simplicité, une bonhomie bien capable de charmer son auditeur. On eût dit vraiment d’un bon campagnard qui saisit avec empressement l’occasion d'échanger scs idées avec une personne qui lui plaît. On ne lui avait pas demandé le lieu de sa résidence, mais évidemment il habitait un village peu éloigné, car tout le pays semblait lui être familier, et il saluait d’un air de connaissance les gens que l’on rencontrait sur la route. D’ailleurs il n'avait fait sur les prisonniers de la voiture aucune question qui eût pu alarmer la vigilance du brigadier et il les avait à peine regardés. Rassuré par tous ces signes, Vasseur entama bientôt avec son compagnon de roule une conversation sur l’hippiatrique. Les gendarmes de l'escorte euxmêmes y prirent part, et la troupe entière ne tarda pas à être sous le charme des paroles tour à tour doctes et enjouées du •praticien.

En devisant ainsi, l’on atteignît, malgré la lenteur de la marche, le bac de Grandmaison où l’on devait passer la rivière. La nuit était venue. Sauf une petite maison qui s'élevait au bord de l’eau, sans doute celle du passeur, on n'apercevait aucune habitation ; seulement, deux ou trois lumières, largement espacées dans la plaine, annonçaient un pays peuplé. Au pied des voyageurs, la rivière coulait paisiblement ses eaux épaisses et boueuses; elle était beaucoup plus enflée qu'à l’ordinaire, cependant on n’eût pu croire qu'à une lieue de là elle avait eu la force d'emporter le pont de bois de la grande route. En énorme bateau, qui servait au passage des bestiaux et des I çhariots, stationnait près du rivage.

La troupe avait fait halte et la conversation était tombée tout à coup. Le brigadier, rappelé au sentiment de ses devoirs, ne songea plus qu'à les remplir avec diligence et ponctualité.

Comme il élevait la voix pour appeler le passeur, le joyeux docteur prit congé.

— Je dois vous quitter ici, reprit- il, car ma famille m’attend pour souper... Salut, citoyens gendarmes!... au revoir, ci- 1 toven brigadier! Je n’oublierai pas de vous envoyer ma recette contre le vertigo des chevaux, je vous le promets... J'ai d’autres recettes précieuses que je vous communiquerai de même ; vous ( recevrez bien'ôt de mes nouvelles, comptez-y... Bon voyage,

, donc! et que Dieu vous préserve de tout afccident!

' 11 salua et se perdit bientôt au milieu des arbres et des buis-

sons, qui, des bords de, la rivière, s'étendaient assez loin dans , l’intérieur du pays.

En tout autre moment peut-être, le brigadier eût été frappé de l'ironie marquée de ces adieux; mais, impatienté du retard que mettait le batelier à sortir de chez lui pour remplir son office, Vasseur se contenta de répondre distraitement aux salutations du médecin, et parut à peine s’apercevoir de son départ.

Tous les cavaliers avaient mis pied à terre, attendant le passeur, qui ne se montrait pas et ne répondait pas à leur appel. L'un d'eux, sur l’ordre de son chef, s'avança vers la maison. La porte en était ouverte, mais il n’y avait personne; sans doute le batelier, ne supposant pas que des voyageurs pussent se présenter à cette heuie avancée, était allé à ses plaisirs ou à ses aftaircs.

En acquérant cette certitude , l’impatient Vasseur se mit à jurer d'une manière formidable, et ses hommes, peu désireux de passer une nuit à la belle étoile, ne tardèrent pas à l imiter. Au milieu de ce concert de malédictions , un individu , qui semblait être un laboureur revenant de ses travaux, se montra sur le bord de la rivière et s’approcha nonchalamment.

— Ah ! ah! dit-il en ricanant, vous attendez le père Gambillot, le passeur ? L’ouvrage a donné aujourd'hui, et sans doute le vieil ivrogne est allé se délasser au cabaret !

— Pour Dieu ! l'ami, dit le brigadier, si vous savez où peut être ce coquin de batelier, courez le prévenir, et qu'il se rende sur-le-champ ù son poste ; il s'agit du service de la nation, et i) sera responsable du retard... Allons! courez le chercher, et je vous donnerai un assignat de vingt sous pour votre peine.

— Bon ! Et où voulez-vous que je le trouve ? répliqua le paysan avec froideur : il y a plus de dix cabarets où Gambillot aurait pu s'arrêter, et je ne me soucierais pas de les parcourir tous. D'ailleurs , le vieux est ivre- mort à cette heure-ci , je le gage, et parvînt-on à le découvrir, il ue pourrait plus remuer, ni bras ni jambes.

— Que faire alors ? dit le brigadier.

— Eli ! parbleu! vous êtes embarrassé de peu 'de chose. Le bac est devant vous, bien amarre â un e&ble submergé qui va d'une rive à l'autre, que n'y entrez-vous avec voire monde ? Pourvu que vous ne chargiez pas trop le bateau et que vous fassiez deux voyages, il n'y a pas de danger à craindre.

- — C'est possible, répliqua Vasseur, mais aucun de nous ne connaît la manœuvre du bac ; et puis , par cette nuit noire , avec cette rivière débordée dont le courant est rapide.. Voyons, l’ami , vous paraissez avoir de l’expérience en ce genre ; ne

f iotirriez-vous pas nous donner un coup de main et suppléer à 'absence de ce maudit passeur ? Je vous récompenserais convenablement de vos peines.

— Tiens ! si cela vous oblige... Plus d’une fois , en effet , j'ai dù aider Gambillol quand il était ivre, comme cela lui arrive assez souvent. Si donc vous voulez vous lier à moi , j'espère vous conduire sans encombre sur l'autre rive.

Vasseur remercia chaleureusement l'homme obligeant qui venait à son secours au milieu de ses embarras. Il fut convenu que la voiture avec son attelage et deux gendarmes avec leurs montures passeraient î'ahord, tandis que les autres voyageurs et le reste des chevaux seraient réservés pour un second voyage. Ce point arrêté, le passeur improvisé parut se raviser tout à coup.

— Ah çà ! dit-il , n’y a-t-ïl pas du monde dans la voiture P Il faut que l’on descende.

— Vous avez raison; il serait inhumain de tenir ces pauvres .gens enfermés dans cette caisse roulante quand peut-être uu accident... mais je veillerai moi-mùme sur eux, et je ne les perdrai pas de vue.

Le brigadier ouvrit donc la portière et engagea ses prisonniers a mettre pied à terre. Daniel et Maria se rendirent avec rmpressement à celte invitation ; mais la pauvre marquise, incapable de comprendre la nécessité présente , ne voulait pas ■juilter la voiture. Elle protestait contre tout retard qu'on pourrait mettre à son arrivée au château de Méréville où elle se croyait impatiemment attendue. Enfin, pourtant, les prières affectueuses de sa tille triomphèrent de ses refus , et elle consentit â descendre à son tour; les dames et Daniel vinrent prendre place sur un bauc de pierre devant la maison du •passeur.

Le tableau qui s’offrait â leurs yeux n’était pas de nature à relever leurs esprits abattus : la campagne solitaire , le cfel sombre et nuageux, l’eau bourbeuse qui s'enfuyait rapidement ■dans la cuit avec un lugubre frémissement , tout avait un ca-

ractèrede tristesse et de désolation. Cependant la jeune fille se pencha vers son cousin et lui dit laconiquement :

— Eh bien ?

— Qui sait ! répliqua Daniel.

On procédait en ce moment à l’embarquement de la voilure et des deux cavaliers qui devaient être transportés au premier vopge du bac. Les chevaux , effrayés par l’obscurité , par le mouvement des flots , regimbèrent pour entrer dans le bateau; mais on parvint à vaincre leur résistance , et bientôt rien ne s'opposa plus au départ. Les gendarmes, qui se trouvaient déjà dans le bac, ayant reçu les derniers ordres de leur chef , le passeur se mit à haler de toute sa force sur le câble de conduite. La lourde embarcation s’ébranla d'abord d une manière insensible , puis elle s'écarta lentement du rivage. On la vit encore un moment se détacher comme une masse noire à la surface des eaux phosphorescentes , et eniin elle disparut dans les ténèbres.

11 ne restait plus que trois, gendarmes, ! en y comprenant Vasseur, pour garder les prisonniers. Ils montraient la sécurité la plus complète, et jamais le soupçon d’un danger n’avait été plus loin de leur pensée. Leurs carabines étaient attachées . à l'arçon de leur selle, leurs sabres suspendus paisiblement au crochet de leurs ceinturons. Le bras passé dans Ja bride de leurs chevaux, ils attendaient, en causant à voix basse , que leur tour de s'embarquer fût venu.

— Maintenant ou jamais ! murmura Daniel avec anxiété.

Mais rien ne bougeait autour «de lui; la campagne restait morne et muette.

Un bruit sourd, qûi s’élevait de l’autre rive, fit supposer que le bac était enfin arrivé à bon port et que l'on débarquait la voiture et les chevaux; les claquements lointains du fouet du postillon en apportèrent bientôt la preuve indubitable. Presque au même Instant, l'agitation du câble de conduite, battant la surface de la rivière, annonça que la barque était déjà en route pour venir prendre le reste des passagers.

— Allons ! pensa Daniel , tout estait... je m'étais trompé.

Une minute s'écoula encore. Tout'à coup une voix s'éleva j au milieu des eaux : c'était sans doute celle du batelier.

Les gendarmes ne s'y trompèrent pas, et ils tirent un mouvement pour s’approcher de la rivière ; mais ils n'en eurent pas le temps : cinq ou six hommes, qui semblaient s'èlre tenus cachés jusque-là derrière la maison du passeur, s'élancèrent sur eux en silence. Surpris par la soudaineté de l'attaque, les braves militaires furent renversés en un chn d’œil, tandis que les chevaux, effrayés, s’enfuyaient dans toutes les directions. '

LES CIUI'FFEIUS

Néanmoins les agonis de la force publique n'étaient pas encore vaincus, et, le premier moment passé, ils se débattirent avec une grande énergie contre leurs adversaires. Ils appelèrent à leur secours leurs camarades de l'autre côté de leau , oubliant que toute communication était interrompue entre les deux rives. Le brigadier parvint même à se relever, et, sant autres armes que ses poings vigoureux , il chargea ses ennemis avec une fureur extrême.

Le résultat de la lutte était donc encore douteux ; mais les prisonniers ne l'attendirent pas. Un des inconnus s’était approché d eux et leur avait dit d'une voix liasse et précipitée :

— Si vous voulez échapper à une mort certaine , suivezmoi.

Maria lui prit le bras avec une espèce de désespoir , tandis que Daniel s emparait de celui de sa tante, qui ne songeait pas à résister ; et tous s'éloignèrent à grands pas du théâtre du combat.

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