LA MAISON DU FRANC
Daniel Ladrange et les dames de Méréville suivirent d’abord, sous la conduite de leur libérateur inconnu, un chemin tortueux et encaissé qui s'enfonçait dans l’intérieur du pays; mais bientôt ils prirent à travers champs, au milieu des baies et' des moissons. jlls marchaient avec célérité et sans prononcer ane parole. Enfin , à cinq ou six cents pas environ de la rivière, le guide s’arrêta sous un pommier touffu; il regardait à droite et à gauche, et manifestait une vive impatience, comme s'il eut attendu quelqu'un qui Devenait pas.
On entendait encore distinctement le combat, qui semblait se prolonger avec des chances diverses. Cependant les agents de la force publique devaient avoir le dessus, car ils s'appelaient les uns les autres à haute voix, et leurs chevaux galopaient impétueusement sur la grève.
— Nous ne pouvons rester longtemps ici, dit Daniel au guide; il me semble que vos compagnons ne sont pas les plus forts, et les gendarmes, en allant et venant, pourraient nous découvrir.
— La, nuit est noire, répondit l’inconnu; d'ailleurs, celte attaque n'était pas sérieuse ; qu’y a-t-il ù gagner avec des gendarmes ? On voulait seulement les occuper pour vous donner le temps de fuir.
— Vraiment! Et à qui sommes-nous' redevables d’un pareil service ?
— Que vous importe? Profitez- en et ne vous inquiétez pas du reste. Mais il ne vient pas, continua le guide comme à luimême en frappant du pied ; il sait pourtant que je ne puis seul...
— Qui donc attendez -vous?
— Personne.
II y eut une nouvelle pause, pendant laquelle un coup de feu, suivi bientôt de cris tumultueux, retentit sur le bord de la > rivière.
— Quelqu’un de vos gens vient d’être blessé, reprit Daniel; c’est un jeu dangereux de s’allaquer au brigadier Vasseur. Mais, au nom du ciel! que faisons-nous ici? Si réellement votre intention est de r.ous -sauver, nous perdons un temps précieux.
— En effet, dit Maria effrayée, le bruit se rapproche de nous.
— Ce serait un hasard si les habits Bleus venaient de ce côté, répliqua l'inconnu, car nos gens doivent manœuvrer pour les attirer dans un& autre direction. Cependant il se pouna t... Allons! poursuivit-il brusquement, j'agirai pour le mieux; ce n’est pas ma faute si on me laisse dans un tel embarras.
Il engagea ses protégés à l’attendre, et s’éloigna. Peu d’instants après, il revint conduisant par la bride un cheval qu’il avait sans doute caché dans les blés. Alors seulement Daniel reconnut dans son libérateur le docteur vétérinaire qui avait causé si amicalement avec les gendarmes de l’escorte.
— Monsieur, lui dit-il avec cordialité, mes pannes et moi nous sommes pénétrés de reconnaissance pour le service que vous nous, remlez. Aujourd’hui, en vous voyant aborder le - brigadier, j’avais un vague soupçon du projet que vous avez accompli avec tant de bonheur... •
— Et d'où vous venait ce soupçon ? demanda le docteur avec un léger accent d inquiétude; me connaissez-vous?
— Non, quoiqu’il me semble que nous nous sommes déjà rencontrés... mais je ne sais quel instinct m'avertissait...
— Il ne s’agit pas de cela, interrompit le docteur en prêtant l’oreille aux cris qui ne cessaient pas ; décidément nos amis ont été mis en déroute, ou peut-être croient-ils que nous sommes déjà loin... nous ne | o ivons plus rester ici.
— Marchez, nous vous suivrons, répliqua Daniel.
— Et que toutes les bénédictions du ciel vous récompensent de votre générosité ! murmura Mania.
Le médecin *100013 sur son cheval; avant de partir, il se pencha pour mieux voir les dames de Méréville, qui s'appuyaient
l’une sur l’autre en frissonnant. Après un moment d'examen,
il dit avec politesse :
— Mon cheval est doux comme un agneau et je peux prendre avec moi une de ces dames. Il nous faut encore aller à travers champs, ce qui sera bien fatigant pour elles... Voyons, pourquoi ne commencerais-je pas par cette jeune demoiselle, qui parait si faible et si délicate? Le tour de sa mère viendrait un peu plus lard.
" Cette obligeante proposition excita la défiance de Maria. Son instinct de femme lui disait qu’en acceptant l’Invitation, elle se trouverait à la merci d'un inconnu qui n'aurait qu'à piquer son cheval pour l'emporter loin de ses amis. Aussi refusa-t-elie sans hésiter.
— Je ne veux pas quitter ma mère et mon cousin, rèpliquat-elle ; je suis forte, j’ai du courage, je marcherai comme eux.
— Allons! reprit le docteur avec impatience, est-ce le moment de se livrer à des scrupules frivoles... Montez, vous disje! ils viennent, et nous devrions déjà être loin.
— Non! non ! jamais!...
Sans l’écouter , l'officieux personnage la saisit dans ses bras par une feinte subite, et 1 enleva pour la poser sur le devant de la selle. Maria poussa un cri; nèanm uns le cavalier poursuivait son dessein, et la retenait malgré sa résistance. La marquise, qui jusqu’à ce moment était restée comme hébétée, ne sachant ce qu’on lui voulait, tressaillit au cri de sa fille et la saisit à son tour par ses vêtements.
— Laissez-la ! manant, homme de rien, dit-elle d’un ton irrité; c’est mademoiselle de Mèrèville, c’est une noble demoiselle. Ne la touchez pas ou j’appelle les valets, et je vous ierai châtier suivant vos mérites !
— - Monsieur, disait Maria d'un ton suppliant, laissez-moi, je vous suivrai à pied. J'aimerais mieux me livrer à ceux qui , nous cherchent que de me séparer de ma mère. Daniel, mon ! cher Daniel, ne viendrez-vous pas à mon aide?
Ladrange s’empressa d'intervenir.
, — Citoyen, dit-il avec fermeté, puisque mademoiselle refuse si nettement le secours que vous lui offrez, il faut respecter sa volonté.
Il arracha la jeune fille au cavalier; dont les forces étaient épuisées, et il la*déposa doueementà terre.Le docteur, comme si quelque dessein secret venait d’être déjoué, poussa un effroyable blasphème qui sentait beaucoup plus le brigand que le pai- - sible bourgeois. Puis, paraissant se raviser, il descendit lui— «ûème de cheval.
î» Puisqu’il en est ainsi, dit-il comme à lui-même, nous irons
. LES CHÀUFFEÜRS HJ
tous à pied... Ils sont attachés les uns Aux autres comme les grains d'un chapelet. Ma foi ! je vais les amener là-bas, et l’on s'arrangera comme on voudra. *
-Tout en grommelant, il avait attaché la bride à l’arçon de la selle, relevé les étriers ; puis, donnant une tape légère à sa monture:
— Allons! cherche ton chemin, Bucéphale, lui dit-il.
Aussitôt la bote , intelligente et habituée sans doute à cette manœuvre, dressa les oreilles, renifla doucement, et partit dans une direction opposée à celle où se trouvaient les gendarmes. Au bout de quelques secondes , sa forme légère s’était effacée dans les ténèbres.
— El nous, partons maintenant, reprit le docteur, dont Ij voix était redevenue calme ; nous n’avons que trop attendu.
On se mit en marche avec de grandes précautions. Le docteur s’avancait le premier pour sonder le terrain, et indiquait la route; puis venaient les fugitifs, sa tenant par le bras, serrés les uns contre les autres, moins pour se préserver de chutes possibles sur ce terrain accidenté que pour se prémunir contre toute nouvelle tentative de séparation L’obscurité était profonde; on n’y voyait pas à deux pas devant soi; mais le guide connaissait pârfai ement la localité, et ne montrait aucune hésitation.
On marcha ainsi pendant un quart d'heure. Le tuipnlte avait cessé du côté de la rivière ; seulement il s élevait de çà et là des chuchotements, parfois même des appels mystérieux, des coups de sifflet. Le docteur s’arrêtait fréquemment pourécouter, puis ou se remettait en route avec ardeur.
Daniel commençait à s’inquiéter de la réserve obstinée du médecin. A qui ses parentes et lui étaient-ils redevables de leur délivrance ? où les conduisait-on ? quels projets avait-on sur eux ? Il profila d’une halte pour adresser à l'inconnu de - nouvelles questions à ce sujet.
— Chut ! répliqua le docteur en prêtant l'oreille, on vient ue ce côté.
En effet, un bruit de chevaux et de voix humaines s’élevait d’un chemin peu éloigné.
— C'est le brigadier, murmura le guide ; vite, cachons-nous et ne bougeons plus.
• Il se eoiH'ba de manière à être complètement invisible dans les blés. Daniel et Marie l imitèrent , mais la marquise résista opiniàtrémeut aux efforts de sa tille et de son neveu pour l’obliger à prendre la même posture.
— Je ne veux plus rester ici , dit-elle à voix haute ; je ne saurais courir ainsi ies champs au milieu de la nuit. Qu'on fasse
approcher la voilure ! que les valets à cheval reviennent autour de moi ! \
Ces parole^, prononcées d'un ton animé, résonnèrent au milieu du calme de la nuit, et la malheureuse insensée restait toujours debout. »
— Le coup. est manqué, murmura le guide en se disposant à fuir : la folle a tout perdu 1
Daniel suppliait sa tante de se cacher , mais sans pouvoir rien obtenir d'elle. Au contraire , elle se préparait à faire un appel direct aux cavaliers, quand Maria, lui saisissant la main, lui dit avec un accent de désespoir :
— Silence ! ma mère, c'est nous que l’on cherche... silence ! ou avant huit jours, peut-être, vous et moi nous mourrons sur la place publique de la même mort que mon malheureux père!
Le remède était violent; mais il sembla que cette terrible parole eût pénétré jusqu’à l'intelligence engourdie de madame de Mérèville, La pauvre femme pâlit, frissonna, et elle s’affaissa presque mourante dans les bras de sa tille.
La résistance de la marquise avait attiré l'attention des cavaliers ; ils s'arrêtèrent tout à coup.
— Brigadier , dit l’un deux , que Daniel reconnut pour le gendarme dont il avait reçu les premiers secours à la ferme du lîreuil ; là, derrière ce champ de blé, on a parlé tout à l'heure, et j'ai cru voir s’agiter quelque chose.
— Que personne ne bouge ! répondit Vasseur avec impatience. Les coquins madrés qui nous ont joué ce mauvais tour voudraient bien nous attirer sur ces terrains labourés et détrempés d'eau de pluie, où s'empêtreraient nos chevaux : mais ne quittons pas la route frayée... Demain nous retrouverons la trace de ces drôles ; plusieurs d'entre eux portent de mes ^marques, et l'un d'eux au moins est grièvement blessé- Le plus yressé maintenant est de rattraper nos prisonniers, et il nous àut pour cela garder soigneusement les abords du village.
— Comme vous voudrez , brigadier, répliqua l'autre; mais, tout en cherchant ces pauvres gens, je prie Dieu de ne pas les trouver; ce ne sont pas des malfaiteurs, après tout , et je n« verrais pas un grand inconvénient...
— Tu as bon cœur, mon garçon, répondit le brigadier délibérément, mais tu resteras huit jours aux arrêts quand nous rentrerons à la gendarmerie , pour t'apprendre à interpréter ainsi ta consigne. Je donnerais tout ce que je possède pour savoir ces pauvres dames et ce brave jeune homme hors de danger; mais je m’étranglerais avec le ceinturon de mon sabre plutôt que de laisser fuir des prisonniers confiés à ma surveil-
lance. Il y va de notre honneur. Ainsi donc, assez causé, et continuons notre tournée ; demain il fera jour.
Et la troupe s'éloigna. ' , #
Les fugitifs étaient toujours blottis dans le chaume ; quand le bruit eut cessé, le docteur se leva :
— En route à notre tour ! dit-il ; on parle de gens blessés, et l'on aura sans doute besoin de moi là-bas... Allons ! et de ia prudence! car, vous le voyez, on ne vous ménagerait pas plus que nous.
Ils se mirent à marcher d’un bon pas.
— Vous refusez 'donc de nous faire connaître nos libérateurs ? demanda Daniel au guide après une pause.
— Encore une fois, que vous importe ?
— L'homme dévoué qui dirige ce complot ne serait-il pas un certain colporteur que j'ai rencontré récemment...
— Si vous le savez , pourquoi le demandez-vous ? Moi , je n’ai rien à dire; on vous expliquera plus tard ce que Ton voudra.
— Eli bien! docteur, un mot seulement. Vous nous conduisez sans doute au village dont parlait tout à l'heure le brigadier ; ne craignez-vous pas que les recherches de la gendarmerie...
— N'ayez pas d'inquiétude ; ceux qui m’emploient sont plus rusés et plus forts que le brigadier Vasseur lui-même. Mais n’essayez pas de deviner la vérité, vous n’y parviendriez pas.
Daniel n'osa pas insister ; il soupçonnait vaguement un danger plus grand encore que le danger auquel ses compagnes et lui venaient d'échapper. Cependant II ne dit rien, de peur d’inquiéter Maria, qui sc montrait tout heureuse maintenant de si délivrance et marchait d’un pas assuré. Quant à la marquise, encore sous le coup des paroles émouvantes de sa tille, elle se taisait et se laissait conduire comme une enfant.
Au bout d'un nouveau quart d'heure, on fut arrêté par un obstacle, soit clôture ou bâtiment, que la profonde obscurité de la nuit empêchait de reconnaître. Cependant le docteur ne montra pas d hésitation et frappa plusieurs coups, d'une manière particulière, à une porte invisible.
Bientôt une voix étouffée demanda de l’autre côté •
— Est-ce toi, Baptiste ?
— C'est moi.
— Et l'amènes-tu ?
— Je l'amène... Et lui est-il rentré ?
— Pas encore ; mais il ne saurait larder.
La porte s’était ouverte. Le docteur saisit au hasard la main d'une des personnes qui se trouvaient derrière lui , et , comme elles ne se quittaient pas, il les introduisit toutes ensemble dans
une espèce de petit jardin potager. L'habitant de ce lieu reprit d'un ton de surprise et d'inquiétude :
— Bon Diè^j ! Baptiste, à quoi songes-tu ? Où donc es-tu allé chercher cette nombreuse compagnie? N’avait-il pas été convenu que lu laisserais l'homme et la vieille devenir ce qu’ils pourraient, et que la petite seulement...
— On fait ce qu'ou peut et non pas ce qu'on veut. Pas plus que toi, je ne suis un gros batailleur ; chacun son genre. J'ai conçu et exécuté le plan de celte entreprise ; mais il ne fallait pas me laisser seul au dernier moment en face de plusieurs personnes.. . Ce n'est pas ma faute. Quelqu'un des nôtres est-il rentré ?
— Pas encore. Il faut qu'il y ait des anicroches là-bas dans la plaine... Tu devrais aller voir ce qui s'y passe.
— Merci ! cela n'est pas dans mon service ; quand on joue du pistolet ou du couteau , je me liens à l’écart : cédai armis scienlia... Le franc est-il à la maison ?
— Il n’aurait garde de s'y trouver quand il sait que nous devons y venir, il est parti depuis hier pour la ville. Nons sommes absolument seuls ici.
Celte conversation avait lieu à voix basse, et elle était encore mêlée d'expressions bizarres qui l’eussent rendue inintelligible pour Daniel et pour les dames, lors même qu elle serait a; rivée distinctement jusqu'à leors oreilles. Cependant les soupçons de Ladrange grandissaient de moment en moment, et toute sa pénétration d esprit était en éveil.
Après avoir traversé en tâtonnant le jardin, on était arrivé à une habitation qui , autant qu’on pouvait en juger dans l’obscurité , avait l'apparence d'une jolie maison bourgeoise ; elle paraissait isolée, et le calme le plus profond régnait à l’entour, ün entra dans un vestibule obscur, et l'un des guides, ouvrant une porte latérale, introduisit les arrivants dans un petit salon propre, bien rangé , dont les fenêtres étaient hermétiquement closes par de doubles volets. Le parquet bien froité, les meu- . blés en noyer, les chaises de canne , les rideaux blancs , tont annonçait un propriétaire -soigneux , aisé , ami de l'ordre et, comme on dit aujourd'hui , du confortable. Des gravures de piété, encadrées de bois noir , décoraient les murs ; toutefois, comme ces ornements pieux eussent été compromettants à cette époque, le maître timoré du logis les avait entremêlés de dessins représentant des faits et des emblèmes révolutionnaires. Un seul flambeau éclairait cet intérieur frais et paisible ; mais aucune fente ne laissait filtrer au dehors je moindre rayon lumineux, et la maison devait paraître complètement inhabitée.
L’aspect de celte élégante pièce, it la suite des lugubres ta-
bleaux qui venaient de frapper leurs yeux , rasséréna ttn peu les voyageurs. Maria poussa un sounir de soulagement , et la marquise se laissa lomber sur un siège avee une évidente satisfaction ; Daniel lui-même demanda d'un ton irrésolu :
— Sommes-nous ici chez vous, citoyen docteur, et pouvonsnous enfin nous considérer comme hors de péril ?
Baptiste-ie-Chirurgien, qui s’était déjà débarrassé, sans qu’on sût comment, de la roquelaure et des grandes bottes avec lesquelles il s'était montré aux gendarmes, répondit avec un sourire singulier :
— Vous êtes dans la maison d’un homme qui passe pour la plus honnête de tout le pays, et l’on ne songera guère à venir nous y relancer. Cependant, ne parlez pas trop haut, car Vasseur et ses cavaliers doivent être encore dans le village.
— Nous sommes donc dans un village ? comment s’appellet-il, je vous prie ?
Avant que le docteur eût pu répondre à cette question peutêtre fort embarrassante pour lui, quelqu’un dit avec onction :
— N'ayez aucune inquiétude, mes enfants, et reprenez courage, vous êtes ici sous la sauvegarde de la vertu.
La personne qui avait ouvert la porte extérieure venait d’en- * trer dans le salon; c'était un homme d'une cinquantaine d’années, vêtu d'une soutane noire en mauvais état. Daniel et scs compagnes furent frappés de surprise.
— Un prêtre ! dit enfin Ladrange, un vénérable prêtre, qui, en butte aux persécutions, se cache sans doute dans cette maison ? Oh ! alors nous ne devons plus conserver aucune crainte.
Maria s’était levée.
— Mon père, dit-elle chaleureusement en joignant les mains, mon père, je vous en conjure, protégez-nous.
l'homme à la soutane parut lui-mème un peu confus de la vive impression que sa présence produisait sur les assistants. Cependant il répondit avec gravité :
— Paix ! mes enfants, il n’est pas prudent au temps où nous vivons... Quelle protection pourrais-je vous accorder, quand j'ai tant besoin de protection pour moi-même ! Cependant mettez votre confiance en moi, je ne vous abandonnerai pas.
-Baptiste-!e-Chirurgien, malgré sa perversité, était stupéfait de l'impudence de son camarade, et il le regardait avec colère. Le soi-disant curé ne s’en inquiéta pas ; seulement, quand il passa près de lui. il dit bas d'un ton railleur :
— Je suis curé comme tu es médecin ; laisse-moi tranquille( l).
(1) Le. caractère du Curé-dca Pègres, comme celui du Beau Frauçois, du Rouge-d’Auneau, du Borgne-de-Jouy, de Baptiste-le-
Et il se mil 31 débiter aux dames des phrases banales de conïolation. tandis que le médecin, après avoir haussé les épaules, inspectait les instruments de sa trousse qu'il venait d'éialer sur un coin de la table.
Daniel ne tarda pas à remarquer dans le verbiage du soiiisaut prêtre certaines expressions triviales et malsonnantes; bailleurs, la ligure basse et vulgaire de l’homme à la soutan* ne pouvait laisser aucune illusion sur son compte. Lad rangea en découvrant celte grossière imposlure, eut grand’pcihe t cacher l'horreur et le dégoût qu'elle f ui inspirait ; mais sa po< sition et celle de ses parentes exigeaient la plus grande prudence. Aussi n’osa-t-il rien direct se contenta-t-il de prévenir par un signe Maria, qui semblait déjà elle-même soupçonner la vérité.
Pendant que le prétendu curé s’écoulait parler avec complaisance, Bapiisle-le-Chirurgien continuait d'agiter bruyamment les pinces et les scalpels île sa trousse, si bien que l'homme à la soutane finit par s'impatienter:
— Monsieur le docteur, dit il d'un ton aigre-doux, ne pourrait-il laisser en paix cette ferraille tandis que ces bonnes dames écoutent les paroles de la sagesse?
— Eli ! monsieur le curé, dit Baptiste avec un sérieux par- . fait, nous avons eu des gens blessés là-bas, du côté du bac, et je me prépare à panser les plaies du corps avec le même zèle et la même charité que vous pansez les plaies de l'âme.
Celte réponse parut calmer le ressentiment du Curé-des-Pègres ; il sourit à Baptiste, et il allait reprendre son discours, quand une voix flùtée, une voix de femme, s'éleva du dehors. On disait, df ce ton chantant parliculieraux industriels de la rue:
— Du fil ! des rubans ! des passe-lacets... V'Ià la marchande!
Ce cri avait été poussé avec précaution. Cependant, eu égard à l'heure, à l'obscurité, à la solitude du lieu, il avait un caractère passablement étrange. Le Curê-des- Pègres et Baptiste furent également atterrés ; l’un resta bouche béante, tandis que l'autre laissait tomber l'instrument qu’il tenait à la main. Tocs les deux prêtèrent l'oreille.
U V'Ià la marchande de rubarfs !... Des aiguilles! des passe* î lacets! répéta la voix flùtée qui semblait s'être rapprochée, j El une sonnette, agitée doucement, tinta dans 1 intérieur <£)
! la maison.
t Les dames ne parurent nullement alarmées de cet incident,, qui, dans tous les cas, ne pouvait annoncer un ennemi biek
Chirurgien, est historique. Voyez les pièces officielles du procès de la bande d'Orgères, 7 vol. in 4°, Chartres.
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LES CHAUFFEURS ' i 19
redoutable ; mais le docteur et le curé s'étalent vivement rapprochés l'un de l'auire et causaient bas d'un air animé.
■‘—C'est elle! disait Baptiste avec inquiétude c'est Rose, il n'y a pas à en douter... qui diable, se serait attendu à la voir ici ce soir ?
— il faut pourtant lui ouvrir, car elle ne plaisante pas.
— Oui, mais si elle entre, il y aura des scènes dont toi et moi nous recevrons des éclaboussures. Ne bougeons pas ; peut-être finira-t-elle par croire la maison déserte.
Mais la voix et la sonnette se lireift entendre de nouveau.
— Pour insister ainsi, il faut que la rusée commère soi' ‘ftre de son fait ! dit le Curè-des- Pègres ; allons ! il n'y a | lus à hésiter... Je vais ouvrir du côté de la rue, et les choses irrangeronfcomme elles pourront.., Jedirai comme toi, Baptiste; pourquoi nous laisse-l-on dans de pareils embarras?
Et il sortit.
Baptiste, debout au milieu de la chambre, écoutait avec anxiété.
— Pour Dieu ! que se passe-t-il donc ? demanda Daniel.
— Rien, rien, répliqua le Chirurgien ; seulement il se pourrait que la personne qui va venir ici... Elle a parfois des idées bizarres... Aussi prierai-je celle charmante demoiselle de rabattra sur son visage le capuchon de sa mante.
Et pourquoi cela? demanda Maria surprise.
— Faites ce que je vous dis, c’est pour votre bien.
La jeune fille obéit ; Daniel voulut demander aussi des explications.
— Chut! dit le docteur.
Un murmure de voix s'éleva dans la rue et bientôt dans le vestibule.
Le curé parlait bas à une femme qui répondait sur un ton fier et irrité ; peu à peu les paroles devinrent plus distinctes, et l'on entendit l'inconnue qui disait :
— Que signifie ce conte ridicule ? Croyez-vous me prendre avec ces paroles dorèesque vous allez chercher je ne sais où?
Pourquoi, vous et ce fainéant de Baptiste, n'avez-vous pas ouvert plus tôt? Allons, laissez-moi passer, je suis lasse, et j'ai bâte de me reposer.
On répliqua respectueusement.
— Je ne crois pas un mot de tout cela, riposta la dame plus
hautj et je. vous ferai donner la bastonnade à la première occasion, malgré celle loque noire dont vous avez tant de plaisir i vous babiller... Lui, tendre un piège à des gendarmes, les attaquer le premier, exposer la vie de ses hommes, et tout cela •
pour délivrer des nobles et des ci-devant que l'on conduit en
prison! Lui, si prudent et si sage, les envoyer dans la maison d'un de nos francs les plus dévoués! Ni pour or m pourargent, il n’eût consenti û pareille chose, ou il est bien cliaugé depuis huit jours que je ne l'ai vu. Mais j'y songe, poursuivit-elle avec réflexion, est-ce que parmi ces nobles il se trouverait... Oh! je veux les voir: montrez-moi ces aristocrates, à l'instant!
Le Curè-des-Pègres voulut encore apaiser cette femme et l’empècher d'aller plus avant; mais elle le repoussa et entra brusquement dans le salon.
Rose. puisque c’est ainsi qu’on la nommait, paraissait âgée de vingt-cinq ans. Elle était de petite taille, mais forte et bien prise. Son visage, quoique un peu hûlé, était d'une beauté remarquable; ses yeux noirs, surmontés de sourcils bien mar» quès et hardis, avaient un éclat que l'exaltation du moment semblait augmenter encore. Son costume consistait en une robe de toile de Jouy, et un petit tablier* de soie rayée qui témoignaient d'une extrême coquetterie. Elle avait sur la tête un chapeau de paille line, à larges bords, d oit s'échappait une profusion de cheveux boudés. Sa chaussure elle-même, quoique solide, et faite évidemment pour les longues marches, emprisonnait avec élégance un pied petit et cambré que surmontait une jambe fine dessinée sous un bas bleu à coins rouges. Elle portait au bras Une boîte légère contenant de menues merceries, qu’elle déposa sur un meuble en entrant dans la salle.
- Le Curé et Baptiste se montraient fort mal à l’aise en présence de la jeune femme, et ils baissaient la tête comme des coupables. Mais elle ne daigna même pas les regarder, et toute son attention se porta vers les voyageurs. Daniel et la marquise lui inspirèrent seulement un vague sentiment de curiosité; mais quand elle en vint â Maria qui restait dans l'ombre, le visage voilé par le capuchon d'une mante de voyage, ses sourcils se froncèrent :
— Quelle est cette dame qui se cache ainsi ? dit-elle avec hauteur ; que craint-elle de moi ?Est-el!e donc si laide ou bien a-t-elle des raisons pour ne vouloir pas être reconnue?
Et comme Maria ne répondait pas. Rose, s'approchant d’elle, écarta par un mouvement rapide le capuchon qui la couvrait. Cet outrage réveilla l'orgueil de la jeune fille; elle se redressa, une vive rougeur vint colorer ses joues pâles, et ses yeux lancèrent un éclair. Mais la colporteuse ne parut pas s'en apercevoir; elle recula d'un pas, l'œil fixé sur mademoiselle de Mérèville, et murmura d'un ton farouche:
— Belle! belle comme un ange!... Je comprends tout maintenant!
Daniel s'était levé.
— Madame, dil-il avec vivacité, j’ignore qui vous êtes et quels sont vos droits dans celle maison; mais ne devriez-vous pas mieux respecter les devoirs de i’tibspitalilè envers des personnes honorables, que le malheur des. temps met en votre pouvoir ?
Rose le regarda fixement à son tour.
— El qui êtes-vous, vous-même ? demanda-t-elle durement à quel titre prenez-vous ladéfense de celte jeune tille?
— Elle est ma parente, mon amie...
— J'aurais cru autre chose à la chaleur avec laquelle vous la. défendez ; mais ne fût-elle que votre parente et votre amie, , comme vous le dites, n'eussiez-vous pas dû braver mille moi ts ; avant de souffrir qu'on la conduisît ici? Savez-vous où vous ' êtes ? Savez-vous en quelles mains vous êtes tombés ?... El vous, mademoiselle, poursuivit-elle en s’adressant à Maria, ne soupçonnez-vous pas dans quel but tant de personnes seront exposées aux plus grands dangers? Ne savez-vous rien? Ne devinez vous, ne craignez-vous rien?
— Et que craindrais-je, madame ? dit Maria d’un air de profonde innocence; il s’est trouvé des amis inconnus pour nous délivrer de notre captivité ; quelle autre récompense peuventils attendre que notre éternelle gratitude ?... Mais on croirait ü vous entendre, madame, que nous sommes encore en péril , oh ! si cela est, je vous en conjure, protégez-nous ; vous en avez le pouvoir, j’en suis sûre. Mon Dieu T je ne comprends lien à ce qui se passe autour de moi depuis quelques heures... je crois rêver, mes idées sont confuses ; mais pourquoi auraiton de mauvaises intentions contre nous ? Qu'avons-nous fait ? Nous ne possédons plus rien, et nous sommes si malheureux!... Il y a deux jours à peine que nous avons assisté à iqie effroyable scène de brigandage; ma mère bien-aimée en a perdu la raison. A la suite de ces terribles émotions, nous avons été arrêtés, et voilà qu'au moment où nous venons d être délivrés par une intervention mystérieuse, on nous annonce de nou- ; veaux dangers!... Dites, madame, ne sommes-uous pas bien à : plaindre, et ne nous trouvez-vous pas digues de toute votre pitié ?
Ces supplications semblaient loucher médiocrement Rose, dotit l’n-ii noir demeurait obstinément attaché sur mademoiselle de Mérévilie.
— Ne me trompez-vous pas ? reprit-elle avec défiance ; ne connaissez-vous pas la personne qui vous a tirée des mains de la force armée ?
— Non, madame, je vous le jure l
Rose réfléchit encore.
— C'est impossible, dit-elle enfin en frappant du pied avec violence U une femme, si naïve quelle fût, saurait deviner... Vous mentez, petite 1
— Madame, dit Daniel indigné, osez-vous parler ainsi f. la jeune marquise de Mérèville ?
— Qu elle soit marquise, duchesse, reine même, que m'importe à moi ? répliqua la colporteuse avec rudesse ; mais elle est belle, belle à faire perdre la raison à quelqu'un dont les volontés n'ont jamais connu de frein... Vous qui la défendez, poursuivit-elle en adoucissant sa voix, vous qui tenez certainement à elle par des liens plus tendres que ceux d'une simple parenté, rèpondez-moi à votre tour : Ignorez-vous réellement qui sont vos libérateurs ?
Daniel fut sur le point de prononcer le nom de François le colporteur; mais un sentiment de prudence l'avertissait de ne pas révéler cette circonstance sans un motif suffisant. Il répondit donc qu'il ne savait absolument à qui rendre grâce de cet important service.
— Je vous crois, vous, dit Rose d'un air pensif : vous devez avoir la clairvoyance d'une personne qui aime... Eli bien ! racoïitcz-moi ee qui s'est passé là-bas prés de la rivière, et peufc être fintrai-je par trouver le mot de cette énigme.
Daniel obéit ; quand il en vint à la tentative que le soi-disant docteur avait faite pour prendre Maria sur son cheval, la colporteuse tressaillit.
— Plus de doutes! s'écria-t-elle; je vois maintenant leur projet tout entier... et ces deux coquins, poursuivit-elle en foudroyant du regard Baptiste et le Curè-des Pègres, étaient chargés d’exécuter ce plan abominable 1... C'est toujours eux que l'on emploie quand il s’agit de mensonges, d impostures et de lâchetés I
Elle se promena dans le salon d'un pas rapide. Daniel et les fiâmes attendaient avec anxiété sa décision dont allait dépendre leur sort.
Enfin la colporteuse s'arrêta devant Ladrange et lui demanda * brusquement . »
— Connaissez-vous quelqu’un dans le voisinage ?
— J imagine, répliqua Daniel, que nous ne sommes pas loin çjc Franeheville, où deneure le citoyen Leroux, le marchand de blé. Or, j'ai lieu de croire qu'à Franeheville nous trouverions une retraite et des amis.
— Franeheville, qu'est cela ? demanda Rose au Curé-des- Pègres.
— Un viRagc à une lieue d'ici par la traverse.
— Et vous en savez le chemin ?
— Parfaitement, madame.
Uose lit encore quelques tours dans le salon ; elle méditait sans doute un hardi projet. Eulin, s'arrêtant de nouveau devant Daniel et devant les dames, elle reprit avec fermeté :
— Si j'étais disposée à vous faire conduire à Francbeville, jureriez vous de ne jamais révéler ce que vous auriez vu et entendu celte nuit P
— Pour ma part, je n’hésiterais pas un instant à prononcer ce serment, madame, répliqua Daniel: mais en quoi pourriezvous craindre nos indiscrétions ? Arrivés dans cette maison par une soirée obscure, à travers un pays inconnu, nous n'avons vu personne ici que vous et ces deux hommes, dont la conduite, quoique mystérieuse, n'a rien eu d'hostile envers nous. D'ailleurs, nous sommes sous le coup d'un mandat d'arrestation, et notre sûreté même tous obligerait à un silence absolu.
— Mon parent a raison, madame, ajouta Maria ; je suis prête également il faire le serment que vous demandez; mais est-il donc nécessaire? Nous croyez-vous assez ingrats, assez méchants pour compromettre des personnes qui se sont révélées à nous par des bienfaits? Loin de les trahir, nous prierions Dieu, chaque jour de notre vie, de les combler de bénédictions.
— Ceux dont vous parlez, mademoiselle, n’ont pas besoin de bénédictions, répliqua Rose ; priez Dieu plutôt de ne plus vous trouver sur leur chemin !
— Mais vous, madame, vous, du moins, ne méritez-vous pas toute ma reconnaissance ?
— Que me fait votre reconnaissance? que me fait votre vie et celle des autres? Si vous saviez à quel sentiment je cède... Mais laissons ces grands mots, et prononcez le serment exigé.
Daniel et Maria jurèrênt, de la manière la plus solennelle, de ne jamais révéler les événements de cette nuit. Rose, satisfaite, se tourna vers la marquise:
— Et vous, madame, dit-elle durement.
Elle ne peut vous comprendre, dit Daniel bas ; oubliezvous que sa raison.. /
Mais madame de Mérèville. sembla, par son altitude, vouloir donner un démenti à celte affirmation. Une lueur d'intelligence brilla dans ses yeux et elle répondit avec dignité :
— Je suis la marquise de Mérèville, madame, et ma parole
doit vous suffire, je ne l’ai jamais donnée en vain. j
11 paraissait difficile que l'irascible Rose se contentât de ceti engagement ; mais soit qu'elle eût été subjuguée par l'accent d'autorité de la marquise, soit quelle ne crût rien avoir à craindre d'une pauvre insensée, elle sourit dédaigneusement; puis,
iss LES CHAUFFEURS
prenant à part Baptiste et le Curé-des-Pègres, elle leur parla bas avec vivacité.
Oneùtditqu'ils voyaient de nombreuses difficultés auplande Rose et qu'ils craignaient surtout d être personnellement compromis. Leur résistance exaspérait la jeune femme, qui frappait du pied et rugissait tout bas comme une lionne en fureur.
— Cela sera, parce que je le veux! dit-elle enfin avec énergie; prenez garde tous deux de vous faire une ennemie de moi. Allons! c'est entendu, pas un mot de plus. Vous, Baptiste, vous resterez, puisque vos soins pourront être nécessaires à nos blessés; c’est vous, Curé, que je charge de conduire ces gens à Francheville. Hàtcz-vous donc de quitter cet babil qui ne vous convient pas et parlez.
Le Curé-des-Pègres ôta piteusement sa soutane. Rose revint vers Daniel et les dames.
— Qu'attendez- vous? dit elle d’un ton sombre; voulez-vous donc que les autres vous trouvent ici ?Ce serait alors qu'aucune puissance ne pourrait vous sauver... Ne tardez pas davantage; on va vous conduire où vous souhaitez d’aller. Seulement, il faudra que ces belles dames prennent la peine démarcher; nous n'avons pas ici de moyens de transport, et d’ailleurs, le moindre bruit pourrait attirer l'attention des gendarmes, qui rôdent sans doute encore dans le pays... El puis est-ce que je ne marche pas, moi et souvent pendant de longues heures, avec un lourd fardeau? Cependant, je suis jeune èfc belle aussi... on me l’a dit, du moins!
Puis, s’adressant particulièrement à Daniel :
— J'espère, poursuivit-elle, que votre guide ne vous donnera pas de sujets de plainte ; mais déliez vous de lui ; il est traître et rusé comme le serpent. Si vous aviez des raisons de suspecter sa bonne foi, prenez ceci (et elle lui remit un petit ; pistolet qu’elle tira de son sein), vous u’aurez qu'à lui mon- i trer cette arme ; il est lâche, il vous obéira. Dans tous les cas, malgré le costume qu i! usurpe quelquefois, vous ne risquerez pas de tuer un honnête homme!
Le prétendu curé, qui se trouvait maintenant en habit et en culotte de ratine, avec un chapeau militaire à cocarde, assura humblement qu'il ne négligerait rien pour plaire à madame Uose. Comme les voyageurs achevaient leurs dispositions, en entendit un léger coup de sifflet du côté du jardin.
— Ce sont eux ! dit Rose aveeun tressaillement involontaire; il ne faut pas qu'ils vous trouvent ici... Us arrivent par la porte du jardin; vous allez sortir par la porte de la rue... Venez, venez... Et vous, Baptiste, sur votre vie! n’ouvrez pas avant que je vous en aie donné l’ordre.
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Elle entraîna les dames dans lé vestibule, et elle fut suivie de • Daniel et du Curé. Après avoir ouvert une porte dans les.ténèbres, elle les poussa dehors en murmurant :
— Hâtez-vous! hàtez-vous! et défiez-vous des trahisons!
Elle leferma la porte et rejoignit Baptiste-Ie-Chirurgien.
— Allez, maintenant! dit-elle.
Quelques minutes après, une troupe silencieuse de sept ou huit hommes, aux figures sinistres, aux vêtements misérables, entrait dans le salon. Deux d’entre eux portaient dans leurs bras le Beau-François tout sanglant et les habits en désordre; il avait reçu une blessure à la cuisse. En apercevant Rose, il manifesta un vif étonnement, mêlé d'embarras.
— Toi ici, ma chère Rose ? demanda-t-il ; qui se serait attendu...
— Graïid Dieu ! tu es blessé ? s’écria la colporteuse, oubliant tout le reste.
— Ce n'est rien, répliqua le Beau-François, que l’On venait de déposer sur des chaises arrangées en forme de lit de camp ; une balle dans les chairs... Baptiste va recoudre cela. Ce coquin de brigadier Vasseur a trouvé moyen de reprendre sa carabine et de m’envoyer une dragée pendant que je m'avançais trop; Je lui ai dépêché l’Habit-Vert, notre meilleur lirenr, qui . se cachera derrière une haie pour lui rendre fa monnaie de sa pièce... Mais, de par tous les diables! a ! outa-t-il en promenant autour de lui un regard rapide, où donc est la prisonnière? Ne devait-on pas la conduire ici ?
Le prudent Baptiste n'eut pas l’air d’avoir entendu cette question; tout occupé de préparer des bandes delingeet de la cliar- ' pie, il laissait à Rose le soin de répondre.
— De quelle prisonnière parles tu? demanda la jeune femme avec une indifférence apparente; il y en avait deux ici tout à l’heure, sans compter un jeune citoyen qui les accompagnait.
— Comment! dit le Beau-François avec emportement, ce damné charlatan a commis la sottise de... Mais, enlin, où sontils tous ?
— Il n’y avait rien à tirer d’eux, répliqua Rose froidement, et pour m'en débarrasser, je les ai envoyés à Francheviile, sous la garde du Curé.
Le Beau-François s’agita si fortement que les chaises qui lui servaient de lit faillirent être renversées; mais la réflexion, aussi bien que la douleurde sa blessure, le calmèrent aussitôt.
— As-tu fait cela, sotte femme ? dit-il avec un mélange d'indulgence et de colère; est-ce encore là un des traits de tou insupportable jalousie ?
— 11 n'y a pas de jalousie là-dedans... Ces gens ne savaient
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rien, n’avaient rien vu. Le mieux èlait (le les congédier au plus vite. . .
Le Beau-François s agita de nouveau. i
— Oui, oui, dit-il, eestà merveille et ce beau muguet de Ladrange profitera de ma sottise. J'aurai conduit ce complot, j’aurai exposé ma vie et celle de, mes hommes dans une affaire où j| n'y avait aucun profit; j'aflrai été blessé, j'aurai risqué d pire pris, et tout cela pour tirer les marrons du feu à ce muscadin! Mille tonnerres! cela ne sera pas... Gros-Normand, et toi, Sans-Orteaux, vous n'avez pas fait grand chose ce soir... Prénez donc les deux carabines enlevées aux gendarmes et ' courez après le Curé et après les panles; vous les trouverez dans la direction de Francheville.
Gros Normand et Sans-Orteaux se préparèrent à -obéir.
Et probablement, François, il faudra épargner une des
prisonnières ? demanda Rose en se penchant vers le redoutable chef et en attachant sur lui son regard pénétrant.
Le Beau-François parut d'abord vouloir lutter d'énergie avec elle ; mais, peu à peu, son regard s’adoucit, et un sourire se joua sur ses lèvres.
— Jalouse! reprit-il ; n’es-tu pas assez jolie pour ne craindre personne! Eh bien! voyons, je ne veux pas te causer de chagrin... qu'on les tue tous! Comme ça, je serai bien forcède n’y plus penser... Es-tu contente ?
Merci, mon François, s'écria Rose transpoitée. Je savais
bien que tu me préféiais à toutes ces poupées à ressort que tu briserais d'un souffle... merci. Eh bien! le Gros-Normand et ‘cans-Orteaux peuvent partir. Que m'importent les autres! tu n'aimes et tu ne peux aimer que moi!
Et elle couvrit de baisers la main de son mari, riant et pleurant ù la fois, folie de joiè, d'orgueil et de bunheur.