‹ Les chefs d'écoleChapitre 36 sur 59 · GÉRICAULT. — L'IDÉAL ANTIQUE · texte numérisé non relu

GÉRICAULT. — L'IDÉAL ANTIQUE

plus la forme, il révèle un dieu abstrait, il enseigne Vidée. Ses disciples poursuivent et propagent la nouvelle doctrine, Platon lui prête les forces de sa pensée et la pare de son éloquence. L'idée grandit, la forme s'annihile et disparaît ; — l'art grec tombe rapidement en décadence et devient un métier dont on va trafiquer à Rome.

Le christianisme élargit l'idée, il l'éleva surtout, il lui fit escalader le ciel : seulement, peut-être rabaissat-il trop la matière, méprisa-t-il plus que de raison la forme enveloppe de l'idée, pour diviniser celle-ci et lui montrer l'infini. Du jour où l'esprit humain accepta la pensée de l'infini, ses moyens d'expression se trouvèrent, comme nous l'avons dit, insuffisants à réaliser son idéal absolu. Longtemps, toutefois, ils lui suffirent. Par un échange admirable, à mesure que l'humanité montait vers le divin, le divin descendait en elle, et après douze ou quinze siècles, l'individu sentit brûler au dedans de lui cette petite flamme, parcelle du foyer sans limites qui l'enveloppait tout entier. L'art n'eut plus d'autre but légitime que de répandre au dehors la chaleur de ce rayon qui se colore différemment, selon l'individu. L'effort collectif devint impossible, une puissance inconnue se fit jour et nous voyons apparaître l'individualité. L'idéal collectif ne peut plus se traduire que par l'effort particulier. De là, en face d'un même objet, cette variété féconde , inépuisable , d'interprétations également belles dans ses formes différentes et parfois antipa-

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thiques. Le beau moderne cherche désormais l'expression individuelle. Que l'on juge tous les grands artistes modernes à cette mesure, et tous en sortiront à leur plus grande gloire (1).

Cette vérité a été souvent obscurcie, puis oubliée, même par des hommes de bonne volonté. Les écoles y ont toujours contribué en soumettant à des règles ce qui ne peut y être soumis sans danger. Il faut un enseignement, la tradition est utile à conserver, elle supprime bien des tâtonnements ; mais la règle est funeste. Dans les siècles, dans les contrées où les arts furent le plus réglementés, le plus asservis, il s'est toujours levé un homme qui a protesté et par luimême est revenu au vrai, parce qu'il ne dépend pas de notre volonté que le vrai soit en nous ou n'y soit pas, et que rien ne peut l'étouffer. Gomme ces fleuves qui, s'engloutissant tout à coup dans un abîme, courent sous les terres chargées de cités, de monts, de forêts, et reprennent à de longues distances leur course impétueuse à la lumière du ciel ; de même le vrai dans l'humanité peut disparaître à nos yeux aveuglés par la routine, par l'esprit de parti, par des fatalités d'un moment ; mais toujours il sort de cette nuit resplendissant d'un nouvel éclat.

Le romantisme de Géricault fut une tentative de renaissance du vrai dans l'art. Il est maintenant su- Ci) Cette progression du collectif à l'individuel dans l'art s'établit en Italie de l'art byzantin à Léonard de Vinci ; dans le nord, de l'art gothique à Rembrandt.

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perflu de prouver combien grossière était Terreur de David, puisque le principe de sa réforme consistait à faire revivre une esthétique que les rayons précurseurs de l'âge moderne avaient suffi à annihiler. C'était se placer en opposition flagrante avec le développement constant de l'âme humaine ; c'était non pas l'immobiliser, mais la faire rétrograder dans l'art au delà de sa nouvelle éclosion. Toutes les forces de notre âme religieuse ouverte à l'infini par le christianisme et développées par la libre pensée, en les supposant aidées d'une volonté ardente, n'eussent pu fournir cette étape à reculons ; et j'admets une hypothèse chimérique : le fruit rentrant dans le pépin, la sève descendant des hautes branches aux racines.

Le radeau de la Méduse fut une protestation, inconsciente peut-être, mais d'autant plus vigoureuse, une réaction énergique de l'esprit de vie contre l'esprit de mort. Le romantisme ainsi conçu était une affirmation de l'incessante et progressive variété du beau moderne. Ce mot romantique, il serait trop long et inutile d'en faire l'histoire, puisqu'il ne répond nullement à l'idée qu'on lui fait exprimer. Il a pris naissance en Allemagne, au siècle dernier, et, juste dans sa première attribution, il est devenu trop étroit pour embrasser les ramifications des premières découvertes intellectuelles qu'il servait à désigner. Mais, si nous renonçons à expliquer cette expression impropre, nous pensons n'avoir plus à revenir sur le fait qu'elle représente. Comme nous l'avions prévu, en

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examinant d'un peu plus près l'idéal classique, nous nous trouvons avoir défini l'autre terme de l'antithèse. Nous saurons dorénavant quels sont les talents que nous pourrons classer parmi les talents romantiques, et, pour qu'il ne reste aucune ambiguïté, nous dirons : Au temps où ils se manifestèrent, Léonard de Vinci, Titien, Paul Véronèse , Albert Durer, Rubens luimême et Rembrandt, l'admirable Rembrandt, furent et ne furent que des romantiques, parce que, selon leur esprit, ils traduisirent l'idée moderne, la parcelle d'idée divine qui était en eux.

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