LES CHEVAUX DE GÉRICAULT
Géricault à Londres. — Tentative de suicide: Récit de Charlet, démenti. — Le cheval dans les œuvres de l'antiquité grecque, de l'antiquité assyrienne, de la renaissance italienne, dans les œuvres de Raphaël et de ses successeurs.— Les chevaux de Gros, les chevaux de Géricault. — L'Action. — Lithographies. — Géricault fut un excentrique. — Tl devait peu produire : Pourquoi. — Mort de Géricault.
Géricault est de la même famille que ces grands peintres. Comme eux, il aima son art avec passion. Une seule disposition morale luttait en lui contre son ardeur d'artiste. La pierre d'achoppement de cette grande intelligence était l'esprit d'aventures. Il était en position de lui donner une pleine carrière, c'est ce qu'il fit, et, cependant, par suite du désaccord de son âme et de son esprit, il ne goûta rien, et, faute de vouloir se concentrer, laissa son œuvre aller à l'abandon. C'est ainsi que, sous prétexte de l'exhibition de son tableau en Angleterre, nous le voyons partir pour Londres en compagnie de Charlet et de l'écono-
miste Brunei. A plusieurs reprises, il fut, pendant ce voyage, pris du dégoût de la vie, et le colonel de La Combe raconte ainsi la dernière tentative de suicide du peintre de la Méduse: >> Charlet, rentrant à l'hôtel à une heure avancée de la nuit, apprend que Géricault n'est pas sorti de la journée et qu'on a lieu de craindre de sa part quelque sinistre projet. Il va droit à sa chambre, frappe sans obtenir de réponse, frappe de nouveau, et, comme on ne répond pas davantage, enfonce la porte. Il était temps ! un brasier brûlait encore, et Géricault était sans connaissance étendu sur son lit : quelques secours le rappellent à la vie. Charlet fait retirer tout le monde et s'assied près de son ami. — Géricault, lui dit-il de l'air le plus sérieux, voilà déjà plusieurs fois que tu veux mourir ; si c'est un parti pris, nous ne pouvons l'empêcher. A l'avenir, tu feras donc comme tu voudras, mais au moins laisse-moi te donner un conseil. Je te sais religieux ; tu sais bien que mort, c'est devant Dieu qu'il te faudra paraître et rendre compte : que pourras-tu répondre , malheureux , quand il t'interrogera?.., tu n'as seulement pas dîné (1). » — Cette
(1) M. de La Combe ajoute cette note, à l'esprit de laquelle nous ne pouvons que nous associer : « Aux âmes timorées qui pourraient être choquées de ces paroles, nous dirous : « Le « discours qu'a tenu Charlet à Géricault est un curieux me- « lauge d'affection et de raillerie. Cette singularité n'étonnera « personne parmi ceux qui ont vécu dans le commerce fami- « lier de Charlet. La raillerie était chez lui un don si évident,
un talent si impérieux, qu'il ne pouvait s'empêcher de sou-
GrÉRICAULT.
saillie provoqua le rire de Géricault, qui promit de ne jamais attenter à sa personne. Il tint parole. Peut-être, d'ailleurs, sentait-il que toute nouvelle tentative de ce genre serait inutile, et que ses jours étaient comptés; peut-être eut-il le pressentiment de sa mort prochaine.
A Londres , cependant , il travaillait beaucoup, et, comme s'il rêvait quelque grande composition équestre, il reprit, avec une persistance de tous les instants, les études de chevaux qu'il n'avait pas d'ailleurs abandonnées en entrant à l'atelier de Guérin : le Chasseur à cheval en est une preuve suffisante. C'est du séjour de Géricault en Angleterre que date cette belle suite de lithographies où il a fait passer toutes les races de chevaux dans les attitudes les plus variées ; quelques amateurs possèdent aussi des études peintes sous l'empire de la même préoccupation ; le
« rire dans les occasions les plus solennelles. S'il n'eût adressé « à Géricault, pour le détourner de la mort volontaire, que « des paroles sérieuses inspirées par la philosophie ou la « religion, peut-être n'eût-il pas réussi à le sauver: la raillerie, ti en ramenant de vive force la gaîté dans l'âme qui voulait « aller au-devant la mort, est venue au secours de la religion « et de la philosophie. — Gustave Planche, Etude sur Géri- (• cault. » (Charlet, sa vie et ses lettres, par M. de La Combe).
Depuis que ce travail a été publié pour la première fois, il m'est revenu, par une tierce personne, que M. Dedreux Dorey, qui l'avait lu, avait protesté, au nom de son ancienne intimité avec Géricault, contre l'anecdote pénible racontée par Charlet, qui l'aurait inventée. Je fais avec joie place ici à cette réclamation de l'amitié dévouée à qui la France doit d'avoir conservé intact le chef-d'œuvre de Géricault. (Note de la première édition).
Louvre en a trois ou quatre. Elles nous révèlent chez le peintre français tout un ordre de qualités nouvelles, elles en confirment certaines autres qui nous font un devoir d'étudier attentivement comment Géricault a compris et rendu le cheval.
Après l'homme, de tous les êtres créés et doués de souffle, le plus noble, le plus beau esthétiquement, c'est le cheval ; aussi est-ce le cheval qui a le plus souvent figuré en compagnie de l'homme, dans les productions de l'art, à toutes les époques. Le cheval est une création tellement accomplie, que l'antiquité grecque l'attribue à l'un de ses grands dieux, et le place tout d'abord sous la main tutélaire de sa déesse la plus vénérée. C'est Neptune qui, d'un geste, le fait sortir des flots — courroucés contre ce flot, leur frère, qui s'échappe et bondit sur le rivage. C'est Pallas-Athené qui le dompte et le livre dans sa force contenue, dans sa puissante élégance, aux citoyens de l'Attique, aux habitants de la jeune cité qui porte déjà son nom. Lorsque les Athéniens reconnaissants élèveront un temple à leur protectrice, lorsque, sur les parois de ce temple, ils inscriront l'immortelle représentation des fêtes de Minerve, la grande frise des Panathénées, ils multiplieront à l'infini la figure animée de cette généreuse race, ardente et frémissante, et si belle et si sage, au milieu de cette cavalcade qui se déroule dans le marbre taillé par le divin Phidias. Grâce des postures, noblesse des attitudes, intelligent accord de la monture et du cavalier, tout se réunit
pour célébrer, dans l'admirable frise du Parthénon, non le cheval de Neptune dans sa furieuse liberté, non le cheval de travail, non le cheval de guerre, mais le cheval dompté par Minerve, le cheval à caracoles, instruit à se bien tenir, le cheval dressé, et, pour tout dire, le cheval de manège.
Avant les Grecs, les Assyriens, qui torturaient volontairement toutes les formes animales et ne respectaient même pas celles de l'homme, les sculpteurs assyriens sur le granit des palais et des. temples, avaient tracé, d'un stylet fidèle et particulièrement délicat, les fiers contours du cheval. Ces images, un peu maigres de trait, donnent bien l'idée de la race orientale à qui, selon le prophète, Dieu aurait dit en la créant : « Bonne pour la charge comme pour la retraite, tu voleras sans ailes. »
L'antiquité semble avoir eu le privilège de la représentation exacte et poétique du cheval. La primitive renaissance italienne, enfermée dans l'interprétation du Nouveau Testament, où l'âne seule apparaît comme monture du Christ, ne laissa aucune figure équestre. Raphaël, l'un des premiers, sinon le premier, introduisit de nouveau la noble race dans la composition pittoresque. Malheureusement, ce puriste de la forme négligea de regarder le modèle vivant ; il se borna à copier l'animal monstrueux où la sculpture romaine trouvait tant de dignité qu'elle lui réservait le poids de la majesté impériale. Lé maître donna au monstre un regard humain; mais, à coup sûr, aucun de nos
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paysans ne voudrait se servir du cheval de Trajan, que Raphaël fit passer de son piédestal romain dans ses tableaux, où le reprirent à tour de rôle tous les peintres italiens, espagnols, flamands et français, y compris Van der Meulen et Lebrun. Léonard de Vinci, à la vérité, fit un traité anatomique du chevaJ ; mais on sourit aujourd'hui des enseignements du maître florentin en cette branche particulière de l'art. Il cherche les formes rondes, courtes, trapues, l'encolure droite, le garrot bas et plein, les jambes ramassées et grosses de canon ; en un mot, le courtaud, le cheval de laquais au xvme siècle. Charles Parrocel et le sculpteur Guillaume Goustou, en France, Albert Guyp et quelques autres des écoles du Nord, retournèrent les premiers à l'étude de la nature ; mais, en réalité, le cheval ne se montre de nouveau, pour la première fois, que dans les grandes batailles de Gros.
Les chevaux de Gros sont héroïques, pleins de feu ; le peintre à'Aboukir leur a rendu la grandeur, cette belle fièvre qui est leur santé ; mais il n'a guère reproduit que la race arabe, et malheureusement il les a tous vêtus de satin. C'est de la soie qui adhère aux poitrails ruisselants, qui se blanchit d'écume sous le cuir des courroies et l'or des caparaçons. Ce n'est pas là cette peau tellement fine et souple, au poil si ras, que l'attouchement le plus léger la fait frémir sous le doigt. Gros a peint le coursier; Géricault, le premier, le seul, a peint le cheval.
Les études du Louvre, celles qui sont dans les ga-
leries particulières, les lithographies publiées à Londres, celles dont Gihaut, à Paris, fut l'éditeur, offrent partout et toujours la représentation du même animal, qu'accompagne à peine çà et là un palefrenier, un groom, un maréchal ferrant. Il semble qu'un rapide examen suffirait à lasser l'attention fatiguée par l'incessante reproduction d'un type unique. Qu'on se détrompe ; il n'en est rien. On regarde ces dessins avec une curiosité toujours croissante ; l'œil se réjouit de cette inépuisable variété ; on se demande : « Que trouvera-t-il maintenant? » Et chaque feuillet que l'on interroge révèle un nouveau tour de force qui paraît facile, une dernière difficulté vaincue.
Cette facilité n'a rien de la facilité des œuvres de convention. Elle résulte de l'interprétation directe de la nature. C'est qu'il n'y a pas deux manières de procéder dans l'étude du modèle vivant pour arriver au point essentiel, qui est d'abord l'imitation sincère (1). Que le génie de l'artiste vienne ensuite inspirer cette imitation, lui donner un caractère personnel, s'accentuer dans le choix des formes, des attitudes ;
(1) Dans une leçon publique, prononcée au Collège de France sur cet intéressant sujet : De l'imitation idéale des animaux par la sculpture, le professeur, M. Ch. Lévêque, parlait récemment (ceci fut écrit en 1862) d'un très grand statuaire contemporain ; il s'exprimait à peu près en ces termes : « M. Barye a imité la nature ; nul ne l'a imitée mieux que lui. Mais comment? Par une étude sérieuse et approfondie, et non par la considération superficielle du dehors. Il a disséqué, il a étudié séparément l'ostéologie de chaque animal et chacun de
qu'il vienne composer enfin l'objet de son imitation : évidemment, cela est nécessaire ; mais exigeons préalablement de l'artiste une connaissance exacte de la réalité. C'est là son point de départ ; c'est la base inébranlable sur laquelle il s'appuiera toujours, que toujours il retrouvera sous lui, si loin qu'il se soit élancé, dans l'expression de son idéal particulier, sans laquelle il tombera à plat dans la manière et la convention.
Ce principe, qu'on ne devrait pas avoir besoin de répéter si souvent, se trouve confirmé par l'exemple de tous les maîtres, dans quelque genre qu'ils l'aient appliqué, et, n'eût-il jamais été posé, nous le déduirions de l'examen attentif de l'œuvre de Géricault. Voyez ses études de chevaux, multiples à l'infini, et nullement monotones. D'où provient cette variété sans pareille, si ce n'est de ce que l'artiste possédait à fond son modèle? La race pouvait changer, mais le type était passé dans son esprit avec ses plus infimes détails, et rien n'eût pu l'en arracher. Le peintre studieux en était arrivé à ne plus voir la difficulté, à
ses membres en particulier. Il en a comparé le squelette avec celui des autres animaux et avec celui de l'homme. 11 connaît les proportions mathématiques de chacun d'eux. Mais ce n'est là que l'animal mort. Tl a voulu connaître.les habitudes de la vie de chacun. Il va dans les bois, daus les marchés, dans les lieux animés, partout où il peut surprendra chaque espèce dans les attitudes les plus diverses et les plus sincères. Voilà ce que nous savons par la critique et la biographie. Mais tout cela est confirmé par ses œuvres. » Ces mêmes paroles peuvent s'appliquer exactement au mode de travail adopté par Géricault,
rendre les chevaux de face, de croupe, à toutes les allures, indifféremment et avec une égale sûreté de main.
Comment Géricault a-t-il vu le cheval? Comme il voyait toute chose, à travers sa propre énergie. Le cheval, chez Géricault, est fort, vigilant, toujours prêt à la lutte. Cheval de guerre, de fatigue ou de parade, cheval arabe, espagnol, normand, mecklembourgeois ou cheval anglais, il va droit et vaillamment à l'action pour laquelle il est propre. Considéré dans les œuvres de beaucoup d'autres peintres, on sent qu'il a hâte de regagner l'écurie ; dans celles de Géricault, le cheval à l'écurie à hâte d'en sortir ; il demande l'obstacle, les haies à franchir, le lourd charriot à traîner, les escadrons ©ù se mêler. Je ne dirai pas qu'il ait l'âme divine, surnaturelle des chevaux de Phidias. Ceux-ci se conduiraient sous la main d'un enfant inexpérimenté comme sous la main de leurs cavaliers ; ils galoperaient de même, de même ils se contiendraient. — Je ne dirai pas qu'il ait la touchante faculté d'émotion des chevaux d'Homère ou de Virgile pleurant Patrocle et Mézence, dont Horace Vernet a fait sérieusement la parodie dans le Cheval du Trompette] je doute même qu'ils se pleurent entre eux, comme le bœuf des Géorgïques versant des larmes sur la mort de son compagnon :
It tristis arator, Mœreutem abjungit fraterua morte juvencum..,
Mais si nous cherchions au cheval de Géricault des parités dans l'art classique, l'anthologie grecque nous fournirait les nombreuses épigrammes que la célèbre vache de Myron d'Eleuthère inspira aux poètes de l'antiquité (1).
Cette puissance de vie que les témoignages d'Anacréon, de l'empereur Julien, de Martial et d'autres encore accordent à la vache de Myron, nous sommes tenus de l'accorder aux chevaux de Géricault. Que par miracle ils descendent de leur cadre ou se détachent de la pierre lithographique, et nous les verrons continuer le mouvement commencé, l'achever et, sur la nerveuse élasticité de leurs jarrets, poursuivre leur course interrompue.
(1) Nous citerons deux des plus jolies : Berger, mène paître tes bêtes plus loiu, car tu pourrais croire que la vache de Myron est vivante et la pousser dans ton troupeau. »
BouxoXs, tav àys'Xav 7cdppto ve'[xe, (J.^ to Mjgcovoç Boiôiov w; £[j.7rvouv Bouai (JuvgÇeXdt<J7]ç
(Anacréon, cité dans Y Anthologie grecque de Jacobs, Epig. 715.)
Martial , avec beaucoup d'autres épigrammes du même genre, a traduit celle d'Anacréon ainsi :
Pasce greges procul hinc ne, quœso, bubulce, Myronis Ms veluti spirans cum bubus exagites.
Et voici la seconde : « Ou bien Myron l'artiste a vivifié l'airain, ou bien, ayant pris dans le troupeau une génisse toute vive, il l'a coulée dans le bronze. »
"H xaXxov Çwojcfs Mupcov aocpd;, t) îa^a rcopiiv XàXxojae, Çwàv e£ àysXaç spuTaç
(Julien, loc. cit., Epig. 795.)
J'ai été témoin de l'hésitation qui s'empare quelquefois de l'âme du spectateur en contemplant l'œuvre de Géricault ; on est indécis sur le but qu'il se proposait d'atteindre; on se - demande : « Voulait-il étonner, voulait-il seulement traduire ? » C'est une telle hésitation qu'il faut faire cesser. Apte à éprouver toutes les émotions violentes et outre mesure, l'artiste était également apte à les rendre. Il cherchait et il arrivait à préciser la violence de son émotion avec une habileté dont le secret paraît aujourd'hui perdu. Les figures qui animent ses tableaux ne sont pas là pour qu'on les regarde souffrir ; elles n'ont aucun souci du public, elles ne savent pas qu'il existe ; elles ne sont là que parce qu'elles souffrent, et pour souffrir. Peu de maîtres, je dis parmi les plus grands, ont su éviter l'apprêt de la mise en scène ; dans Géricault, depuis le fou de la Méduse jusqu'au moins pittoresque de ses chevaux d'étude, l'action ne se passe pas seulement au moment même où l'attention s'y porte, elle était entamée auparavant, elle continuera ensuite; pendant qu'on s'y arrête, elle dure. Je ne voudrais même pas répondre qu'on ne puisse, en y regardant bien et à plusieurs reprises, arriver à retrouver l'effet, le geste précédent ; à coup sûr, on devine celui qui suivra.
Ce qui étonne encore chez le peintre rouennais, c'est son habileté à exprimer la nature avec exactitude et vérité, et à donner cependant à ses interprétations quelque chose d'au delà et d'au-dessus que n'a
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pas la nature. Gela n'a pourtant rien qui doive nous étonner, maintenant que nous avons pénétré les facultés .psychologiques de Géricault et parcouru le cercle de ses travaux. Sa science profonde lui permettait de s'abandonner à son exaltation native et d'arriver à traduire les objets extérieurs ou ses propres pensées par intuition, en n'obéissant plus qu'à sa fantaisie. C'est ainsi que nous trouvons le même charme d'expression à ses compositions d'après le Lara de Byron et au croquis d'une rue de Paris, occupée dans toute sa largeur par le matinal et trivial tombereau d'un boueur. Jamais la sale humidité parisienne ne fut associée à une impression d'une telle énergie ; il y a du spleen dans ce froid brouillard de l'aube en novembre, rendu avec un bout de crayon lithographique, comme il y a une révolte maudissante dans son Lara.
Nous n'avons pas Je courage de regretter le temps employé à ces dessins, puisque l'artiste y arrive à de tels effets ; mais on peut se demander comment, dans sa hâte de produire, il n'a pas mis plutôt à exécution quelqu'un des grands projets qu'on lui attribue (la Traite des Nègres, l'Ouverture des Portes de l'Inquisition). Tout ce qui ressemblait à une tâche lui inspirait, il est vrai, une vive répugnance, mais il y a autre chose, hélas ! qu'il faut bien avouer. Personne n'oserait dire que cet artiste, passionnément épris de son art, n'ait pas quelquefois, dans la hauteur de son rêve, dédaigné cet art lui-même. C'était réellement, et dans le
bon sens du mot, une âme byronienne, il avait son centre hors de lui ; si Ja puérile affectation d'une époque n'avait donné un parfum de mesquine vanité au terme qui rend le mieux ma pensée, je dirais que Géricault fut un excentrique. Il est difficile de le saisir dans ses nuances souvent contradictoires. Sa nature complexe, perpétuellement en combat, traversée par de grands courants qui la tiraillaient en sens inverses, se dérobe volontiers à l'analyse. Cependant, trois éléments de force à peu près égale se la partageaient : l'âme qui montait vers l'idéal, l'esprit qui s'attachait à la réalité ; enfin, les instincts positifs de sa race. On s'explique maintenant que parfois l'élan se trouve restreint et comme contrarié en Géricault, que la peur d'être combattu, la crainte d'être vaincu l'ait poussé à éviter les attaques. L'école de David n'aurait pas manqué de se déchaîner contre une seconde œuvre de l'importance de la Méduse, elle laissait passer sans les voir le Maréchal ferrant, la Diligence de Sèvres ou le Four à plâtre. Le peintre avait assuré la durée de son nom ; ils sont pleins de promesses les gestes de désespoir des naufragés dans le radeau de la Méduse, et certainement il aurait pu aller encore plus loin ; mais, qui sait s'il ne comprit pas qu'en sentant bouillonner en lui les flots de sa sombre énergie, avançant dans cette voie, le sentier était bien étroit qui séparait le sublime du ridicule ? Qui affirmerait qu'il n'a pas hésité ? — C'est le secret inviolable d'une vie brisée à son premier fruit.
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Géricault joua d'ailleurs avec la vie. Dans sa courte existence, il n'envia qu'un seul artiste ; non son talent, dont il admirait cependant l'exécution spirituelle, mais sa facilité à peindre. Il avait commencé en même temps que lui une petite étude de chevaux ; quelques jours après, entrant avec un ami dans l'atelier de Horace Vernet , car c'est de lui qu'il s'agit , il vit l'œuvre de celui-ci, qui était absent, terminée et accrochée au mur ; il s'arrêta stupéfait : « C'est bien, cela, pourtant, s'écria-t-il... et dire que je ne suis pas encore à moitié de mon travail ! » Cavalier accompli, Géricault voulait aussi mener de front le plaisir et la production ; ce qui était un aliment à la verve de. Horace Vernet s'était rien moins que favorable à l'exercice de la méditation sans laquelle notre peintre ne pouvait rien faire ; il se disait bien qu'il avait tort, mais n'en continuait pas moins cette existence violente et factice qui a fini par le tuer. Sans aller jusqu'à croire qu'il ait trouvé là un moyen détourné de manquer de parole à Charlet, il me paraît évident qu'il n'avait parfois si grande hâte de produire que parce qu'il sentait que son temps serait court. — Il fit successivement deux chutes de cheval très violentes, et, après de longues souffrances, il mourut à Paris, en
Les historiens de Fart font naître Géricault, en 1791 , à Rouen; et tout le monde a répété qu'il était le fils d'un avocat de cette ville (1). Nos renseignements personnels nous permettent d'ajouter que si Géricault est né à Rouen, son père était originaire de Saint-Cyr-du- Bailleul, aux environs de Mortain, dans le département de la Manche. Le père de Géricault, homme distingué, s'allia aux premières familles du pays par son mariage avec une demoiselle Caruel. Deux autres jeunes filles du même nom épousèrent, l'une
(1) La ville de Rouen, où est né Géricault, ne possède de ce grand artiste que des œuvres insuffisantes à donner même une faible idée de son immense talent : à peine quelques esquisses de chevaux. Cela est regrettable. Il ne l'est pas moins que le tombeau de l'artiste, sculpté par M. Etex, soit comme perdu au bas d'un escalier du Musée. Disons cependant que ce nom glorieux, après avoir été donné à l'une des plus infimes rues de Rouen, a été transféré à une rue nouvelle du quartier Mortainville.
M. Clouard, l'autre M. Bonnesœur laBourginière, qui fut de l'Assemblée constituante. Les familles Clouard et Bonnesœur possèdent encore à cette heure un certain nombre de tableaux de Géricault. On sait en effet que l'artiste mourut fort jeune, le 18 janvier 1824 ; son père, vivant encore, conserva ces peintures, qui, par suite de ses dispositions testamentaires, passèrent avec sa fortune dans la famille de sa femme. Il y eut même à ce sujet un procès qui se jugea à Rouen, et M. Boinvilliers, plus tard sénateur, plaida la validation du testament et triompha de ses adversaires.
Géricault avait quitté sa ville natale pour entrer au lycée Impérial, à Paris. Il allait passer le mois d'août, tantôt à Rouen, chez son père, tantôt à Mortain, chez son oncle Bonnesœur. Ces détails ne sont point indifférents à l'histoire de son talent, car ce séjour de Mortain laissa une impression ineffaçable dans l'âme de l'enfant. 11 était, comme nous le fûmes tous, écoliers en vacances, très rebelie au travail imposé ; l'étude du grec et du latin, à ces heures de liberté officiellement consentie, lui paraissait une exigence inique. Aussi s'en dédommageait-ilpardelongues courses à travers la campagne, de longues rêveries face à face avec la nature, pendant lesquelles il assis-
En attendant que la ville saisisse une occasion favorable pour s'enrichir de quelque œuvre caractéristique de cet artiste illustre, souhaitons qu'elle fasse exécuter, le plus tôt possible, une bonne copie du Radeau de la Méduse, et qu'elle lui accorde une des places d'honneur de son Musée. C'est le moins qui soit dû à ce très grand peintre.
tait, inconscient, àl'éclosion de son intelligence pittoresque.
Gomment retracer l'histoire de cette lente formation du génie chez les hommes supérieurs? Nous jouissons des productions de leur esprit arrivé à sa pleine maturité ; mais dans le rapide tourbillon qui nous entraîne et nous disperse en mille préoccupations, c'est tout ce que nous pouvons faire que de constater une émotion dont nous sommes redevables à un grand artiste. Combien il serait touchant cependant de retrouver, de ressaisir, de grouper les réflexions passagères, les vagues méditations qui déposent une à une leurs sédimens féconds au fond d'une jeune âme et préparent le terrain où moissonnera le fertile avenir !
De sûres informations me mettent à même de fixer le cadre où se mouvait la pensée de Géricault à ce beau moment de son adolescence.
Un rocher fort élevé domine la petite ville de Mortain. Du haut de ce rocher, vers l'ouest, la vue s'étend sur une large vallée qui file en ligne droite et toute plane jusqu'à l'horizon. Là, dans les brumes qui s'élèvent delà mer, à huit lieues de distance, on distingue les grèves du Mont Saint-Michel et le pic élevé qui porte ce nom. Géricault a passé bien des heures en contemplation solitaire devant cette immense perspective.
Des lointaines reculées de l'Océan, il voyait peu à peu les nuages épars s'élever l'un après l'autre, se grouper dans l'azur, peu à peu s'étendre comme un
voile sur l'étendue, éteindre les reflets éclatants du soleil sur la mer, sur les plages, sur les falaises, monter dans le ciel et suivre le chemin de quatre ou cinq lieues de largeur qui les conduisait sur Mortain Dans ce trajet, l'orage se formait, croissait, toujours plus sombre ; et l'enfant, le crayon à la main, dessinait. Dans un pli d'album il emportait, tracés d'une main naïve, d'un cœur ému, le spectacle de ces grands troubles de l'immensité, magnifiques en lueurs, en éclats de lumière, en oppositions formidables d'ombres et de clairs, en demi-teintes dégradées, variées à l'infini par le jeu toujours mouvant des lignes ondoyantes, des volutes énormes incessamment transformées sous l'action de la tempête.
Plus tard, Géricault peignit en un jour le ciel terrible du Radeau de la Méduse. Certainement, il avait conservé dans le regard, comme gravé dans la rétine, les grands mouvements de nuées qu'il avait tant observés, si souvent retracés dans sa jeunesse.
Le grand artiste qui, le premier, revint à l'étude des maîtres, qui les copia avec passion pour se rendre compte de lem^s procédés et se faire à son tour une technique large, souple et docile à ses moindres pensées, poursuivait avec une égale sollicitude l'assimilation, la possession exacte de la nature vivante. Ciels, mers, paysages, figures, animaux, il dessinait tout avec le même amour, et j'en dois donner comme preuve un fait bien caractéristique. Frappé un jour de la physionomie d'un paysan des environs de Mor-
tain, et curieux de l'imposer à sa mémoire, il demandait un crayon, une plume, un instrument graphique quelconque ; n'en pouvant trouver, il prit un couteau et dessina son modèle dans la croûte épaisse d'un pain de blé noir.
Au séjour de Géricault à Rouen il ne se rattache qu'un souvenir. La maison de son père était voisine d'une forge de maréchal-ferrant. Il n'est point téméraire de penser que c'est dans la cour de cette forge que naquit le goût constant chez lui des beaux et puissants chevaux normands. Son œuvre lithographique réunit un grand nombre d'études de chevaux dont le point de départ occasionnel fut très probablement son voisinage de jeunesse avec le maréchal. Celui-ci, d'ailleurs, fut princièrement récompensé. Voyant le jeune artiste dessiner et peindre d'une façon si franche, si expéditive et en même temps avec une vérité d'imitation dont il pouvait être bon juge, il lui demanda — comme une chose fort simple — de lui peindre son enseigne. Géricault y consentit gaîment.
L'enseigne faite, mise en place avec pompe, arrêta l'attention d'un Anglais qui, entrant aussitôt chez le maréchal-ferrant, lui en proposa l'acquisition. Le digne homme s'excusa, refusa, raconta comment il possédait cette peinture, déclara ne pouvoir la céder à aucun prix ; bref, il mit tout juste assez d'énergie dans sa résistance pour que l'amateur ne renonçât point à l'espoir d'entrer en possession du tableau, dont
il avait fixé le prix à une trentaine de livres sterling. Le lendemain, un peu alléché, il faut bien le dire, par la générosité de cette proposition qui dut lui paraître folle, le vois vit l'artiste et lui redit son aventure avec l'Anglais qui convoitait son enseigne et lui en offrait huit cents francs : « Eh ! vends-la donc, s'écria Géricault, je t'en ferai une autre. »
Je complète maintenant en quelques lignes la biographie de Géricault. En sortant du Lycée impérial, il entra dans l'atelier de Carie Vernet, qu'il ne fit que traverser. Le peintre élégant, fils de Joseph, et père d'Horace Vernet, « fils de roi, père de roi, jamais roi », comme il le disait lui-même en parodiant un mot célèbre, n'avait rien à apprendre à ce jeune homme ardent, plus soucieux de la grandeur, de la vérité que des mondanités d'une peinture facile et spirituelle.
Géricault le quitta donc pour entrer dans l'atelier de Guérin, qui devint le foyer de la révolte romantique ; les condisciples de l'artiste furent, en un court espace de temps : Léon Gogniet, Ghampmartin, Henriquel Dupont, Ary Scheffer et Eugène Delacroix. Guérin, on le sait, fit tout son possible pour détourner de la peinture le jeune homme dont les audaces lui paraissaient tout simplement absurdes.
La première exposition de Géricault est de ; il envoya au Salon Y Officier de chasseurs, dont le cheval exécute un si terrible écart; en 1814, il exposa le Cuirassier blessé quittant le feu. Ces tableaux, cela va
sans dire, firent jeter les hauts cris aux fils et petitsfils de David. Dans l'intervalle des deux derniers Salons, l'artiste avait jeté là sa palette, était entré dans la Maison rouge du Roi (en 1814); il accompagna Louis XVIII jusqu'à Béthune, au retour de l'île d'Elbe, et le régiment de mousquétaires étant licencié, il se remit à la peinture. Il fit le voyage d'Italie en 1817. En 4819, l'artiste exposa le Radeau de la Méduse, qu'il réexposa de nouveau à Londres, faisant à cette occasion le voyage d'Angleterre.
« A l'exemple des grands artistes de la Renaissance, dit M. F. Villot, il voulait être à la fois peintre et sculpteur. Il modela en cire plusieurs figures, un cheval écorché, et avait le projet de faire une statue équestre. Il voulait également peindre une composition représentant la traite des nègres, et sur une toile immense, en forme de panorama, l'ouverture des portes de l'Inquisition en Espagne par les Français. Mais une affection grave dont il était attaqué depuis quelque temps et qu'il avait négligée, prit tout à coup un caractère mortel. Il tomba dans un état d'épuisement effrayant et mourut sans avoir pu réaliser les grandes idées que sa puissante imagination avait conçues. » [Notice des tableaux de V Ecole française au Louvre.)
Le Louvre possède les principaux tableaux de Géricault Quelques amateurs ont dans leurs galeries des copies d'après les maîtres, des esquisses, des variantes du Radeau de la Méduse, Notamment à Mortain,
Mlle Clouart conserve précieusement une copie de la Peste de Marseille, d'après Detro}rle fils, une variante du Radeau, un Officier de chasseurs, esquisse ou ébauche inachevée, et un petit tableau que l'on désigne sous le nom de Cheval gris de V Empereur (serait-ce un portrait?) D'autre part, M. Moulin, allié à la famille Bonnesœur, a en sa possession trois portraits de la main du maître : ceux du Bonnesœur de la Constituante et de son fils, et un portrait de Géricault par lui-même.
La gloire de Géricault, mort si jeune, à trente-trois ans, est désormais à l'abri des contre- courants d'opinion, elle a traversé sans faillir l'épreuve du temps : que ce soit notre excuse pour avoir ajouté de si petits détails à sa biographie, car rien n'est indifférent de ce qui peut éclairer la genèse morale d'un grand artiste.