‹ Les chefs d'écoleChapitre 38 sur 59 · INFLUENCE DE GÉRICAULT SUR L'ART FRANÇAIS · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE GÉRICAULT SUR L'ART FRANÇAIS

Géricault eût été un grand statuaire. — Sa mort prématurée a-t-elle été un malheur pour sa gloire et pour les progrès de l'art français ? — Le David du romantisme. — Influence de Géricault sur l'école française. — La société et les novateurs. — Nécessités esthétiques du temps présent. — Géricault a jeté les fondements de l'art moderne. — Il fut un précurseur.

Le talent de Géricault a été sur lui-même en continuels progrès ; phénomène assez rare, il ne s'est pas arrêté un seul instant, il ne s'est pas noué, il a toujours grandi en s'éJargissant. Que l'artiste ait hésité à le mettre en œuvre, nous le croyons ; mais les dessins de lui qui sont au musée de Paris montrent non seulement une habitude consommée, une science achevée de la nature, mais encore un constant effort pour arriver à l'expression idéale du mouvement dramatique. Les admirateurs de l'art antique n'hésiteront pas à rapprocher le grand dessin des Arènes des

plus beaux morceaux de la sculpture grecque, et les centaures luttant — toujours la lutte ! — de l'admirable centaure du temps d'Adrien, placé aussi au Louvre et attribué aux sculpteurs Aristéas et Papias. C'est avec intention que je compare ces dessins à des œuvres sculptées ; ils éveillent, en effet, l'idée de statuaire, qu'à les examiner on retrouve dans l'ampleur d'assise et dans la largeur du modelé indiqué par plans généraux. Au besoin, son Cheval écorcké, qui figure moulé en plâtre dans la plupart des ateliers, suffirait à nous justifier d'avoir pensé que Géricault eût été un grand sculpteur, comme son œuvre annonce qu'il eût été, selon toute probabilité, le plus grand parmi les peintres contemporains. Si je pose une réserve de probabilité au lieu d'une affirmation, c'est qu'on doit se demander si Géricault aurait voulu répondre aux espérances qu'il avait fait naître. Eh bien, et j'exprime sincèrement ma pensée : je crois que le jour où Géricault aurait senti son idée plus grande que ses moyens d'exécution, il se fût arrêté net. Il se fût arrêté encore le jour où il aurait rencontré une résistance trop violente à ses propres doctrines ; et, dans ce cas, je crains de prévoir jusqu'où se serait emportée cette nature agitée, révoltée, forcée de mettre de sa volonté pour se retenir à la vie, et par certains côtés mécontente comme celle de Gros. C'est pourquoi la mort prématurée mais naturelle de Géricault n'est peut-être pas un malheur pour sa gloire.

Faut-il la considérer comme un malheur pour les progrès de l'art français ? Oui, sans doute, mais moins grande qu'on ne le suppose. Le jeune maître eût probablement dédaigné de tenir école ; mais, en admettant l'hypothèse contraire, entier dans sa volonté, ferme dans ses principes , il n'aurait agi que par ses œuvres et par son charme naturel sur les créateurs intelligents qui ne subissent pas de direction. Parmi les artistes de génie inférieur, il aurait fait un grand nombre de disciples ; mais, en les mettant aux prises avec un effort trop puissant pour eux, il les aurait arrêtés, inutilement troublés, et, à sa manière, il eût été le pivot d'une nouvelle école de convention, issue de l'impuissance des élèves à voir, à sentir comme lui. Il eût été le David du romantisme.

Je réussirais bien mal, cependant, à rendre mon sentiment sur ce grand peintre, si je laissais croire un instant que son passage dans l'art n'a pas eu d'excellents résultats. Il n'est sans doute pas étranger aux audaces de Sigalon ; c'est peut-être à lui que le timide Léopold Robert, élève de David, doit d'avoir espéré le succès dans la représentation de sujets contemporains. Il a étonné, dégagé, suscité une partie des esprits qui seraient restés dans les entraves de l'école; il leur a montré une issue à l'impasse de la tradition classique ; il a donc rendu à l'art français une service important, et qu'on ne saurait méconnaître sans une injustice flagrante.

Aimant l'art avec passion, il devait produire et il a

sur l'art français. 189

produit des œuvres d'un rare mérite et d'un ordre moral fort élevé. Epris de la réalité qu'il choisissait en harmonie avec son âme et qu'il éclairait des feux de sa sombre fournaise intérieure, réaliste comme la plupart des grands maîtres , comme Rembrandt , comme Léonard de Vinci, il eût été à souhaiter que ses successeurs suivissent ses traces. Le sillon qu'il a entamé est riche encore, il fait partie d'un champ éternellement fécond, où l'art moderne n'aurait qu'à se pencher pour relever de belles moissons ; mais il faudrait le vouloir, et comprendre qu'on ne marche pas vers l'avenir en regardant le passé dans les œuvres mortes ou le présent avec le pince-nez du boursier.

La plus forte individualité de ce temps-ci n'a aucune parenté avec Géricault. Son talent a de grandes parties qu'il faut admirer ; mais, sans prétendre le juger en deux mots, on peut dire que ce talent, si grand qu'il soit, est trop individuel pour être autre chose qu'un généreux exemple. Pourtant, on l'avouera, M. Eugène Delacroix est seul à maintenir haut l'honneur de l'école française. Lorsque le temps aura arraché ce drapeau de ses mains, qui donc le reprendra? N'aurons-nous à nous glorifier dans l'avenir que du nom de M. Delacroix ! Notre temps est-il donc si déshérité que nous ne verrons pas un homme vaillamment se lever et crier à son tour, comme le Corrège, le témoignage d'une puissante vocation d'artiste ? Nos mœurs, nos costumes, les grands faits de notre époque seraient-ils donc indignes d'une

grande interprétation artistique ? La politique, l'industrie, la vie sociale, la vie religieuse sont-elles donc dénuées de sens pittoresque, sont-elles creuses, évidées ou mortes ? — Ne le laissons pas croire et ne cessons de protester contre une pareille assertion qui se produit trop fréquemment et paraît s'être accréditée dans le monde des arts. Il ne faut pas craindre de heurter le public. La société est plus intelligente qu'on ne le suppose, elle ne repousse pas si volontiers qu'on veut bien le dire les hardiesses qui s'autorisent d'une ferme conviction dans leur propre valeur. Seulement, comme elle est souvent trompée par des novateurs qui se disent nécessaires et qu'elle reconnaît bientôt n'être que nuisibles » elle repousse un p^u au hasard toute nouveauté, toute audace, et de plus en plus elle exige, avant de se rendre, des preuves de force et de sincérité (1).

Nous voulons des talents vrais, sincères, convaincus; nous en avons besoin, et la place est belle en ce siècle à qui osera la prendre. David s'est entêté dans son erreur et n'avait d'ailleurs qu'un génie froid, de pur raisonnement, dépourvu de puissance entraînante ;

(1) Pourquoi M. Courbet, qui a fait tant d'autres coups de tête compromettants, n'a-t-il pas exécuté cette grande scène d'inendie, à Paris, dont on lui attribuait le projet il y a quelques années? L'agitation de la fouie, le reflet des flammes sur les hautes maisons, la silhouette sévère des pompiers, il y avait là certainement un tableau auquel on ne refusera pas les qualités pittoresques. C'était un sujet que n'eût pas dédaigné Géricault, le peintre du drame humain.

sur l'art français. 191

Gros, nature de femme nerveuse, capricieuse, capable en un moment des plus hauts élans et retombant l'instant d'après au plus bas, Gros a succombé à moitié route ; quant au maître qui vient de nous occuper, il n'a donné qu'un aperçu de ce qu'il aurait fait. Le premier, il a posé les fç>ndements de Fart moderne. Il ne fut pas un peintre baroque comme on Ta dit, il fut le sombre excentrique que nous avons montré en lutte contre les attractions puissantes qui se Je disputaient. Il a cédé à celles qui l'enlevaient le plus haut. C'est peut-être pour cela qu'il lui fut donné de mourir jeune et d'annoncer des temps nouveaux. — Mais nous attendons encore le messie dont Géricault fut le précurseur.

Page 1