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UN CHOIX D'ŒUVRES DE DECAMPS. — CONCLUSION

C'est une fête assez rare que de revoir des Uecamps en nombre. Les amateurs qui en possèdent peu ou beaucoup les gardent précieusement. Aussi est-ce par suite du décès de M. E. G. que l'on put voir, il y a quelque quinze ans, vingt tableaux du maître passer aux enchères.

Decamps î — Ce nom éclata comme un rayon de soleil dans le demi jour un peu blafard de notre jeune école. Quand on le prononce, il semble qu'on ouvre une fenêtre toute grande sur un passé plein de lumière. De ce passé, déjà bien loin de nous, quoique très voisin encore à ne consulter que les dates, de ce passé l'air et la vie nous reviennent avec le soleil. L'esprit et la verve , magistralement contenue, savamment dirigée, l'habileté grandie à la hauteur de la science, l'intelligence des grands effets de la nature, les larges conceptions d'ensemble, et en même temps la recherche patiente et triomphante du détail, le calcul minu-

tieux de la composition en ses moindres parties, la parfaite connaissance du rôle que le détail, que l'accessoire même doit jouer dans un tableau , dans une œuvre d'art réfléchie : toutes ces nuances — entre bien d'autres — s'imposent à notre souvenir avec le nom de Decamps ; elles s'éveillent dans notre mémoire comme autant de qualités propres à ce talent si actif, l'un des plus originaux, assurément, de notre xixe siècle.

M. Gaillard, qui était vraiment un homme de grand goût } possédait des tableaux de Théodore Rousseau, de Roqueplan, de Marilhat, de Troyon, un ancien Ziem ; on voit donc qu'il savait frapper aux bonnes portes. Mais le noyau de la galerie, ce qui en faisait à divers points de vue l'attrait et la curiosité, c'était sa collection de vingt Decamps.

Nous avons saisi avec empressement une si exceptionnelle occasion d'étudier un tel ensemble d'oeuvres.

Voici tout d'abord le Decamps type, le Decamps soleil, le Decamps muraille, je dirais presque le Decamps légendaire, Bue d'un village italien. La rue étroite, tortueuse, s'élève vers la montagne par de larges degrés de pierre usés sous le dur talon des paysans. Elle est, à droite et à gauche, bordée de constructions pittoresques, soutenues ici par un pilier fruste, là par des escaliers trapus. La lumière y est aveuglante, elle descend d'un ciel bleu, dur, implacable ; elle s'écrase en larges plaques sur les murs blanchis à la chaux, s'accroche par des éclairs aux angles, aux

aspérités de cette architecture primitive, glisse et s'enfonce dans l'ombre tiède et transparente des retraites bizarres, des cavités imprévues distribuées çà et là à l'aventure. De jeunes enfants font la sieste, dans la demi-teinte des premiers plans, côte à côte avec quelques animaux domestiques, des porcs d'un noir luisant, ianguissammont aplatis sur les dalles brûlantes. Tout ce qui a vie fuit en ce moment les terribles ardeurs de ce midi torride ; seule une femme se détache en plein soleil, immobile sous ses lourds vêtements; son visage bruni, hâlé, brûlé, apparaît, sous sa coiffure blanche, insensible et dur comme un bronze florentin.

Decamps, toujours si maître de lui, avait de singulières affectations d'enfantillage ; il est rare qu'en chacune de ses toiles ne se montre, comme une contradiction ironique à sa réputation d'homme habile, un détail ou un personnage d'une naïveté cherchée sans doute et calculée. En quelque coin d'un ensemble prodigieusement habile et travaillé jusqu'à la perfection, il placera un épisode, une figure « bonhomme. » Je veux y voir une surprise qu'il réserve à l'acquéreur, un motif qu'on ne découvre point tout d'abord, qui ne se révèle qu'à la longue, qui attache, retient, et auquel on revient. Ce contraste de dextérité sans précédent et de naïveté jouée est des plus curieux. Dans la Rue d'un village italien, on remarquera cette petite scène singulièrement composée : à l'angle de la dernière maison à droite on aperçoit le bas de la jupe et le talon d'une femme qui vient

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de disparaître dans une ruelle transversale ; à l'angle de la dernière maison de gauche, on voit poindre une tête d'âne tendue et tirant sur son licol. Cette disposition enfantine est là comme un sourire railleur de l'artiste. Decamps s'amusait à ces innocentes plaisanteries. Tout cela d'ailleurs est noyé dans l'ombre des masures, et n'empiète d'aucune façon sur le parti général adopté pour la distribution du clair obscur ; il fait ses malices en sourdine.

Les détails vraiment nécessaires à l'harmonie de sa toile, toujours conçue d'ensemble, il ne les escamote pas, tant s'en faut. Telle est, dans ce tableau, la draperie rouge et blanche jetée dans le haut de la composition, en pleine lumière, à peine séparée du ciel violemment bleu, par quelques transitions savantes, des tuiles rousses, des feuillages d'un vert intense ; et cela suffit pour relever d'un éclat de couleurs joyeuses l'aspect général lourd et morne de cette rue incendiée de soleil. Ce beau tableau est daté de

Le pittoresque du Village italien ressort de la silhouette fantasque de ses maisons. L'artiste n'avait pas besoin de trouver sur place cet heureux désordre de lignes pour faire un tableau piquant. Voyez en effet une Rue de village aux environs de Paris. Il y a mis le même soleil, la même lumière écrasante dans le même plein midi. D'un côté un long mur, dans la demi-teinte, fuyant en perspective droite ; au pied du mur, une mare d'eau croupissante ; de l'autre côté,

un chemin sans ombre bordant des maisons vivement éclairées. Toutes les lignes s'enfoncent dans la même direction vers l'horizon poudroyant et vibrant de chaleur. Il fallait rompre cette monotonie de lignes ; l'artiste y a réussi en jetant toute rnide, en travers du chemin, l'ombre portée d'une figure de femme qui marche ayant un paquet d'herbes sur la tête. Gette solution ingénieuse devait être trouvée par le peintre qui, entre tous, a le mieux joué avec les effets de lumière. En ce sens, nulle difficulté ne l'arrête, il traduit avec une égale certitude toutes les heures de la journée. Comment ne pas reconnaître le matin à ces clartés fraîches et nacrées qui illuminent dans le cadre noir où elle est encastrée la Plage des environs de Dieppe. Une barque de pêche est échouée à marée basse ; les femmes de la côte , dans l'eau jusqu'à mi-jambes, déchargent le poisson, en emplissent de longues mannes et retournent au rivage par longues files. Détail à noter : l'une de ces femmes est enceinte, elle accomplit cependant la rude besogne * mais l'observation toujours exacte de l'artiste se révèle ici une fois de plus : il a eu soin de ne pas placer cette figure à l'extrémité delà file de porteuses ; pour rendre son travail moins pénible, ses compagnes l'ont mise auprès de deux d'entre elles, alertes et robustes, de manière à la soulager du plus lourd de son fardeau.

Chez Decamps, rien n'est sacrifié au hasard, il ne fait que ce qu'il veut, et tout ce qu'il fait est inten-

JM DECAMPS.

tionnel, calculé, réfléchi, voulu ; c'est un des caractères de la puissance réservée aux maîtres.

Ainsi voilà un tout petit paysage ovale, grand comme la main ; ce n'est rien, mais l'idée du peintre y est admirablement traduite. Deux petits cavaliers y chevauchent à travers monts, sous le ciel clair, dans l'atmosphère blonde des automnes d'Italie. Us avancent côte à côte, devisant d'amours et de guerres ; et la route se déroule, sous le pas cadencé des chevaux, toujours nouvelle en ses pittoresques détours, mais infinie et comme n'arrivant jamais. Il semble qu'on la suive de colline en colline, disparaissant ici, se montrant de nouveau un peu plus loin ; on calcule, on se dit : « Ils seront là à telle heure, » et on met le doigt sur le panneau. C'est le rêve des promenades cavalières dans la nature.

Par contraste, voici nos automnes de France : une Sablonnière dans la forêt de Fontainebleau ; — puis nos hivers : un Relai de chasse dans la forêt dépouillée, le Chasseur au marais. Toujours la lumière dit la saison et l'heure du jour dans l'œuvre de Decamps. On y trouve une perpétuelle confirmation de ce qu'il écrivait sur lui-même, en 1854, à l'auteur des Mémoires d'un Bourgeois de Paris, M. le docteur Véron. Il avait connu tout enfant la vie des champs.

Le peintre, en effet, devait retrouver plus tard en ses souvenirs d'enfance, restés si vivants, l'amourdu détail agreste qui complète le caractère du paysage : tantôt un vol d'oiseau de passage, tantôt !a lourde char-

rette et son essieu qui geint, une autre fois la vieille paysanne pliant sous sa. charge de bois mort, ou bien, à la tombée du jour, entre chien et loup, le vieux garde traversant la forêt d'un pas rapide, le carnier plein, le fusil sous le bras, sifflant ses bassets ; ici, des laveuses ; là, un coup de feu : tous ces menus accidents qui accompagnent la méditation aux champs et fixent à jamais dans le souvenir du rêveur une impression de nature.

Un tableau de Laveuses, de la collection E. G., est merveilleux par la fermeté et l'intensité du ton, par la chaude et puissante harmonie de l'ensemble. Il a la densité de l'agathe, il en a aussi l'inaltérabilité. Composition, dessin, couleur, le tout ne fait qu'un et semble incrusté là de toute éternité et pour l'éternité. On ne peut concevoir le moindre changement à cet ensemble énormément travaillé et d'où toute apparence de travail a disparu pour ne laisser voir que le résultat final : une œuvre d'art exquise et précieuse comme un joyau. Et pourtant je vois dans cette collection une autre toile à peu près de la même dimension, dont le motif appartient à notre paysage français et bien supérieure au tableau des Laveuses, Non seulement toute trace de travail en est absente, mais on ne songe même plus, en voyant ce chef-d'œuvre, qu'on est en face d'une œuvre d'art. C'est L'émotion de la nature qui s'impose à nous directement. L'interprète, l'artiste n'existe plus, il n'est plus auprès de nous détaillant à plaisir les beautés du site. Cepen-

dant, qu'est-il, ce site, par lui-même ? Peu de chose : une barque, un bout de mer, quelques pierres symé triquement amoncelées. Il ne vaut donc et n'est si grand que par l'interprétation d'un homme supérieur qui a su (il n'a pas toujours eu ce courage) pour cette fois se dissimuler.

Cette peinture incomparable représente les Catalans, près de Marseille. Ce n'est assurément pas celle que devaient se disputer le plus vivement les amateurs; le talent du maître apparaît plus complet en bien d'autres toiles de la même collection, dans le Village italien, par exemple, et dans d'autres ouvrages dont nous parlerons tout à l'heure; néanmoins, le tableau des Catalans est à nos yeux le tableau par excellence entre ces vingt Decamps.

Est-ce un effet merveilleux de l'alchimie des années? Gela tient-il aux soins dont ce tableau a été l'objet de la part de ses possesseurs ? Est-il sorti ainsi de l'atelier du peintre ? Je ne sais. Mais, tel qu'il est, je n'en vois aucun dans l'œuvre de Decamps qui ne souffre de lui être comparé.

Au fond, la Méditerranée, limpide, azurée et, à l'horizon, dans les vapeurs qui se dégagent de l'immense nappe d'eau, quelques voiles de haut-bord. Au-dessus, le ciel clair et chaud, le ciel du Midi, portant ses bancs de légères nuées, ses flocons d'un blanc laiteux, roulés en spirales et pressés étroitement. Sur ce décor majestueux se découpe la silhouette d'une vaste construction régulière, assez semblable à un entrepôt de douane,

avec ses larges arcades et ses hauts pilastres symétriquement alternés. Plus près, de grands canots échoués sur la plage et des pêcheurs assis dans le sable, raccommodant leurs filets.

Ce qui échappe à toute description, c'est l'effet de cette petite toile (24 centimètres de hauteur sur 40 de longueur). Je l'ai vue deux fois à quelques jours d'intervalle : la première, elle était en place ; lorsque je l'ai revue ensuite et que je l'ai tenue si petite entre mes mains, je ne pouvais croire que ce fût la même, tant elle m'avait laissé un souvenir de grandeur exceptionnelle. La grandeur de l'effet, par une singulière transposition d'optique intellectuelle, était restée dans ma mémoire étroitement liée à l'idée de grandeur-dimension. Jamais Decamps — et c'est à cela qu'il excelle pourtant — n'est allé plus loin comme unité d'aspect : ciel, mer, fabriques, terrains, personnages ; il est impossible d'y rien déplacer ; tout s'y tient rigoureusement, y baigne dans la même atmosphère dorée, emplie delumière, d'air, de brises marines, des souffles attiédis venant des déserts africains. L'œuvre n'est pas datée.

Nous venons de parcourir des paysages français, des sites italiens, dans la collection E. G. Est-ce qu'il n'y aurait pas de vues d'Orient ? Que le lecteur se rassure. Une galerie de Decamps sans motifs orientaux serait découronnée et celle-ci est fort complète. M. E. G. possédait en eflet deux tableaux bien célèbres : le Paysage oriental et X Eléphant et Tigre, si parfaitement lithographiés, le premier par J. Laurens , sous

le titre de Souvenir d'Asie Mineure; le second, par Eugène Leroux, sous le titre de Désert indien, dans la belle suite des maîtres anciens, modernes et contemporains, réunie et publiée par M. Bertauts, l'habile imprimeur-lithographe. Il faudrait étudier très en détail cette remarquable réunion de lithographies où toute l'école moderne, de 1830 à 1850, a laissé l'image fidèle de ses meilleures productions. La vogue éphémère de la photographie a pu un moment rejeter dans le demi-jour cette rare collection de plus de deux cents lithographies, dont bon nombre sont des œuvres d'art achevées. Cet injuste oubli ne peut durer et l'on recherchera un jour ces précieux témoignages, dont quelques-uns assurément portent la griffe de Delacroix, de Théodore Rousseau, de Decamps, et qui tous ont été exécutés sous leurs yeux, sous leur direction. Revenons aux peintures.

Le Paysage oriental est un des triomphes de Decamps, au point de vue de la composition. Decamps a traversé une époque de sa vie où les ouvrages de Nicolas Poussin l'empêchaient de dormir. Ici, il a pleinement atteint le but de son ambition. Il a retrouvé une majesté de lignes digne de Poussin, sans rien perdre de son originalité propre, tout en restant Decamps. La convention nécessaire à la pondération des masses s'oublie entièrement devant la fierté pittoresque du site. En cherchant bien, on retrouve tout le calcul, toutes les combinaisons réfléchies de ce jeu de patience qui constitue le paysage dit de style. Mais là est le

triomphe, cette œuvre si profondément méditée a l'allure, la vie et l'éclat d'une œuvre de premier jet. C'est un tableau d'artiste, de peintre, non une peinture de « philosophe ; » en pareille matière, l'honneur est grand pour Decamps, à mon avis.

Du milieu delà plaine, un aqueduc en ruines avance par larges assises jusqu'aux premiers plans. 31 est coupé brusquement, verticalement, au bord d'un bassin de pierres. L'énorme muraille se dresse à pic au centre du tableau concentrant et réfléchissant la lumière. Au-dessus, quelques soldats fièrement campés (l'un d'eux tout droit dans le ciel éblouissant) interpellent des femmes qui viennent avec des attitudes de statue antique puiser de Feau à la fontaine. Tel est le motif principal. Mais quelle richesse d'imagination dans le détail ! Partout la vie continue indifférente et se poursuit autour de l'épisode. Les chèvres perdues dans les broussailles escaladent les durs rochers, broutent de leur lèvre dédaigneuse les lentisques parfumés; à l'ombre des pins parasols, si grêles, si élégants sous leur dôme de feuillage, s'abrite une petite maison avec le mouvement de ses habitants ; plus loin, dans le sentier, passe un cavalier vêtu de rouge sur un cheval blanc ; au-delà le poudroiement des troupeaux dans la plaine ; puis les collines, les oasis, les villages ; à l'horizon, les monts qui découpent leurs tranquilles contours sur le ciel rayé de courtes nuées, jointes bout à bout et formant de longues bandes zébrées. La lumière du ciel, ses reflets, ses longues traînées à

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travers rétendue, et, j'y reviens, le savant accord de la composition dans une donnée absolument originale, font de ce Paysage oriental une des perles de l'œuvre. Le tableau, tel qu'il est maintenant, a besoin que le temps éteigne un peu ses violences d'éclat.

Dans le Désert indien, l'éclat, encore monté de ton s'il est possible, conserve, malgré son intensité, une harmonie générale plus puissante. La composition, on le sait, est d'une extrême audace. Un terrain plat ; et» écrasant tout de sa masse, envahissant le ciel presque jusqu'au bord du cadre, un énorme éléphant vu de face. Le monstrueux animal descend la berge d'un cours d'eau pour y boire, fort peu inquiet de la présence d'un tigre qui, à dix pas de là, ramassé sur lui-même, se prépare à bondir contre lui. A cela près, c'est le paradis terrestre des éléphants que ce coin de terre brûlant. Ils y vivent par troupes, s'y balancent lourdement, agitent leur trompe au moindre souffle d'air ; ils s'y meuvent en toute liberté, en toute sécurité, avec la superbe indolence, la suprême indifférence de souverains asiatiques enfermés dans le harem.

A étudier cette petite toile de fort près, on reste confondu en s'apercevant de combien peu il s'en est fallu que cette merveille de lumière ne lut qu'une affreuse mêlée de jaunes d'œuf. Le résultat cherché est pleinement, légitimement obtenu ; mais on en a la chair de poule. Decamps marchait là sur le tranchant d'un rasoir.

Il nous reste maintenant péu de toiles à étudier ;

mais, dans ce petit nombre, quelques-unes de grande valeur. Sauf une ou deux, par lesquelles nous terminerons notre visite, ce sont pour la plupart des intérieurs : les Paysans italiens attablés dans une auberge ; c'est un coup de soleil à la Pieter de Hoogh qui domine le tableau ; — Y Ecurie de poste aux chevaux, tout entière dans le demi-jour lourd, épais, humide ; — les Pirates grecs, assis et causant à l'intérieur d'une grotte ; au fond, la mer et quelques voiles ; — une Italienne priant dans une église ; — des A Ibanais à la porte d'une prison; — enfin, le Café turc: de graves personnages à turban, enfoncés dans l'ombre d'une sorte de loggia ouvrant sur la rue. Les armes, le chien viennent rompre heureusement les lignes verticales de cette œuvre fine et forte, un peu dure dans les lumières, mais résumant bien les qualités pittoresques de Decamps.

Avant d'arriver au dernier tableau dont nous ayons à parler, il faut mentionner une esquisse très large d'exécution, très chaude et colorée d'aspect : les Jardins d'une mosquée. Les personnages y sont réunis par groupes au bord de l'eau, sous de grands arbres d'un fort beau caractère, à l'ombre des minarets et des coupoles de la mosquée qui s'étagent dans une perspective fluide et blonde.

Quant au tableau que nous avons réservé pour la fin de notre visite, il n'est pas le moins curieux de la collection. Le peintre du soleil a voulu prouver sans doute qu'il savait aussi peindre la nuit. Il a choisi

pour motif, motif unique dans son œuvre, Napoléon Ier arrivant le soir à un bivouac. L'Empereur, à cheval, suivi d'un petit état-major, a quitté la route et se dirige vers une ferme dont on voit luire dans l'ombre les fenêtres éclairées par la flamme du foyer. Il passe au pied d'un moulin à vent qui découpe son étrange silhouette sur le ciel chargé de blanches nuées. La lune, sortie de l'horizon, s'élève lentement vers le zénith, jetant sur la campagne, et au loin sur l'armée en marche, son pâle et doux éclat.

Ce qui nous frappe une fois de plus à la vue de ce tableau, c'est la longue réflexion queDecamps apportait à justifier dans ses compositions le moindre détail de la mise en scène. Il avait cette conscience, qui se fait rare, de ne rien abandonner au hasard. Il avait le don précieux de concevoir l'ensemble, de voir le détail, et de rendre ensemble et détail sans que celui-ci nuisît à celui-là. Son éducation fut malheureusement incomplète : en dépit de son extrême habileté, on en voit quelquefois les lacunes et les faiblesses. Decamps n'est pas un coloriste, mais un peintre de lumière. Il obtient trop souvent la lumière par des procédés d'opposition, de repoussoir, trop faciles ; mais parfois aussi par la seule puissance des tons clairs, comme dans la Plage aux environs de Dieppe, dans les Catalans, et alors il fait des chefs-d'œuvre. La facture proprement dite joue un rôle considérable dans sa peinture ; mais qu'importe le moyen en présence du résultat? Peu d'âme, peu de sentiment dans son

œuvre ; une fantaisie toujours en verve, une certaine poésie qu'on aime à retrouver comme un repos aux grises et monotones et bien fausses réalités de quelques peintures contemporaines.

En somme, l'exposition de la collection E. G.., a ramené à Decamps bien des partisans. La renommée de l'artiste traverse en ce moment une réaction de l'opinion publique toute naturelle. Le jugement de la postérité, avant de s'asseoir d'une manière définitive, subit en effet une série d'oscillations alternativement favorables et contraires et toujours excessives.

Notre siècle, qui a produit David, Gros, Géricault, Delacroix, Ingres, laissera des noms plus grands que celui de Decamps ; mais, au second rang et dans le domaine du genre, d'où il n*a pu se dégager, Decamps restera certainement comme un de nos peintres les plus originaux.

M. Ingres, sa physionomie morale. — Touchant caractère de sa vie. — Courte biographie. — Difficultés de la critique en face de M. Ingres. — Trois questions fondamentales.

Les natures droites, même lorsqu'elles n'ont pas reçu le génie en partage, peuvent aller presque aussi loin que le génie et en présenter le simulacre aux yeux du plus grand nombre. C'est parmi les natures droites que se comptent les vrais travailleurs, ceux que rien ne fatigue ou ne rebute, qui avancent malgré les dégoûts de la lutte contre le monde et contre soi-même, qui se relèvent toujours vaillants après l'épuisement de la production pénible, et qui ne tiennent pas compte de leur abattement dans les heures d'impuissance. La volonté leur fait franchir les rares instants de découragement, moments rares, parce que la volonté n'est chez eux que l'instrument d'une con-

science qui croit à l'efficacité légitime, à l'infaillible récompense du labeur. En mesure de se rendre à elles-mêmes le bon témoignage qu'elles ont fait tout pour réussir dans leur œuvre, les natures droites ont l'orgueil du succès. Positives, calculatrices, froides, parfois un peu sèches, poussant souvent l'obstination (qui n'est pas la persistance) jusqu'à l'entêtement, leur ambition ne cède que devant une seule barrière : leur honnêteté. Cette honnêteté les met fréquemment dans la situation de certains hommes politiques engagés fort jeunes dans un parti. A un moment donné, la lumière se fait en eux, ils voient juste ce qu'ils eussent voulu et comment leur intelligence eût servi le pays. Mais s'ils ont la douleur de s'entendre révéler ces vérités par un autre parti, si c'est dans le camp opposé que l'on professe la foi qui devait être la leur, ils préfèrent s'abstenir, végéter, et, contre toutes les protestations de leur intelligence, respecter leur premier engagement. Les natures droites ne trahissent jamais la foi qu'elles s'étaient antérieurement promis de garder. Le travail ingrat et le courage dans le travail, la volonté puissante, la loyauté, telles sont les forces qui leur sont propres et où nous devons trouver exemple et enseignement. — M. Ingres est une nature droite.

Porter assez vivement en soi le goût et le sentiment d'un art ou d'une science pour vouloir en posséder les éléments, en acquérir les secrets, pour s'y adonner avec ardeur et y vouer son existence, c'est déjà se

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