LES PEINTRES ET LES SIÈCLES
Les peintres, plus encore que les écrivains, ont le privilège de révéler par leurs œuvres l'esprit des sociétés. On saisit avec plus de précision l'état moral de la France aux xvie, xvne et xvin6 siècles, dans les tableaux du Primatice, de Rubens, de Lebrun, de Watteau, de Boucher, que dans les ouvrages de Rabelais, de Descartes et de Voltaire, toujours en avant de leur temps. Je ne cite ni Poussin, ni Le Sueur ; l'un à Rome, l'autre aux Chartreux, ils s'isolent du monde qui les a meurtris , — ils sont en leur siècle l'austérité.
La France de Louis XV, de la Régence, de Louis XIV, de Marie de Médicis, de François Ier, païenne, chevaleresque, fastueuse, galante et corrompue, a su laisser son empreinte dans les œuvres de quelques peintres qui ne sont pas tous des maîtres. Quel est donc l'artiste moderne qui porte essentiellement la marque du
xix° siècle? Est-ce David, né de la République? Estce Gros, fils de l'Empire ? Ils n'ont surpris chacun et compris qu'une date. Est-ce Géricault ? Géricault mourut trop jeune, et si grand qu'il soit, il fut vraiment plus grand en virtualité, en puissance, en pressentiment qu'en action effective.
L'auteur de la Méduse écarté, quel homme aura eu l'esprit assez vaste pour réfléchir , même avec des imperfections, des réductions, des lacunes, ce mouvement social immense qui, parti de 1789, n'a pas encore su trouver son équilibre moral ? Cet homme s'est développé parmi nous, il existe ; on l'a nié longtemps, quelques-uns le nient même aujourd'hui, et la postérité lui réserve plus d'une négation nouvelle. Cela ne peut nous surprendre : il est limage d'un siècle qui, lui aussi, sera dans la postérité l'objet de plus d'un doute. Le peintre à qui je fais allusion a compris toutes les passions, les inquiétudes, les troubles, les incroyances de son siècle, et, pour n'en avoir pas eu toutes les charités, il n'en doit pas moins être considéré comme ayant obtenu dans l'art l'expression la plus fidèle de l'époque au milieu de laquelle il a grandi.— Le nom de ce peintre ? Je l'ai écrit en tète de ces pages qui lui sont consacrées : c'est Eugène Delacroix.
Les cadres de notre étude sur E. Delacroix se trouvent naturellement indiqués par le point de vue que sa personnalité nous impose. L'unité de son œuvre est absolue comme talent et comme inspi-