‹ Les chefs-d'œuvre de la peinture italienneChapitre 18 sur 34 · GIORGIONE ET TITIEN · texte numérisé non relu

GIORGIONE ET TITIEN

le grand tableau, Jupiter et Antiopc, nous montre un magnifique paysage, et en même temps cet art merveilleux de placer des figures en plein air, en se servant de leurs colorations éclatantes pour aviver les somlires verdures et les gazons dorés par le rayon de Venise. Nous n'avons point au Louvre d'autres mythologies de Titien; mais nous possédons de superbes peintures religieuses, notamment le Christ porté au tombeau, un des tableaux où, même pour ceux qui ont vu l'Italie et l'Espagne, Titien a fait paraître le plus de sentiment dramatique. Nous avons aussi la J'iergc. au lapin, une merveille, et le Clirist au roseau , et les Pèlerins d'Einmaiis. Nous reproduisons cette dernière com|5osition, dont la coloration est à la fois si éclatante et si savamment barmonieuse.

Assis à table entre ses deux disciples, le Christ bénit le pain; aiq)rès de lui est un serviteur debout; à gauclie, un jeune page apporte un plat. Il est vêtu à la mode du seizième siècle, — car la si'ène se passe bien moins à Emmaûs fju'à Venise. — Si l'on en voulait croire une tradition sans valeur, le pèlerin, placé à la droite du Christ, serait Charles-Quint, le disciple assis à sa gauche le cardinal Ximenès, et le page serait le futur Philippe 11. Rien n'est moins exact. Cette tradition, qui s'est trop longtemps per|)étiiée, n'a pu être inventée que par le caprice d'un ignorant fort peu informé de l'iconographie espagnole, car aucune des figures groupées dans le tableau ne ressemble aux personnages lnstorif|ues <|u'on a voulu y reconnaître. Ce qu'il fuit noter ici, c'est la familiarité, peut-être excessive, avec laquelle Titien a traité un sujet aussi solennel; le sentiment religieux y manque à ce point que l'artiste ne semble avoir eu d'autre visée que de laire asseoir à sa table d'honnêtes voyageurs qui s'entretiennent tranquillement de leurs alfaircs; mais il faut admirer fintensité de la coloration, la chaleur, toute vénitienne, des chairs, la liberté virile du pinceau. Ah 1 que ce Titien est habile au maniement de l'outil! Personne, — même Giorgione, — n'a peint mieux cjue lui.

Eu arri\ant à Venise, nous y chercherons d'abord à l'église San-Zanipolo le tableau qui passait pour le chef-d'œuvre du maître, le Marljre de Saint-Pierre de Vérone. Hélas! nous ne l'y retrouverons plus. En 1867, un incendie, rapide et lamentable, a dévoré cette noble toile, oii Titien avait montré une si grande entente du mouvement, une recherche si siiu'ére de Felfet dramatique, et surtout un si merveilleux talent de paysagiste. La perte est irréparable. Mais il reste à l'Académie d'autres chefs-d'œuvre, et le plus fameux de tous, \ Assomption de la Vierge.^ ou XAssuiUa.

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^.^ PEINTURE italienne.

'[J.lssomptioii, que Titien pelgnil |)Our l'église de' Frari, est pour ainsi dire divisée en trois étages. Dans la pai-tie supérieure, le Père éternel, entouré d'une gloire d'auges, ouvre les bras eouiiue poru' recevoir la Vierge; au centre est Marie f|ui monte dans le ciel; au-dessous sont les apôtres, figures de dimensions colossales, qui se groiqient, surpris et ravis du spectacle auxquels ils assistent, et dont les altitudes sont variées et remuantes. Mais on ne décrit pas un pareil tableau; il Tant le A oir pour en apprécier le caractère, qui résulte bien plus de la liardiesse de l'exécution, de la vérité des physionomies et des gestes, que de la lieauté des types. Titien n'a pas su ou n'a pas voulu transfigui-er complètement la Vierge : « Sa taille courte, dit M. Cliailcs Blanc, ses diaperies épaisses, la font apparaître an sein des ruies connne une servante radieuse. » ^'/sxiiiilri est, en cl'f'ct, une lémme ti'cs-vivante et très-réelle, assez semblable aux robustes divinités que l'artiste introduit dans ses taljleaux de fautiusie. Mais l'ensemble est incomparable de luxe, de vitalité, de richesse; tout s'agite et s'enllamme dans ce chef-d'œuvre de lumière et de couleur.

Titien avait été extrêmement énui des spectacles de la réalité. Lorsqu'il peint des enfants, comme dans le tableau de Madrid qu'(ni appelle le Triomphe de la fécondité , ou des femmes, connue dans les deux admirables J' émis du musée des Offices; lorsqu'il traduit la mythologie en prose, comme dans Y Enlèvemeiil d'Europe, de la collection du comte de Darnlev, il cherche moins la beauté (pie la vie intense, robuste, éclatante eu sa fleur de santé et de jeunesse. La pensée rpie la forme peut être épurée dans le sens de la grâce idéale ne se présente pas à son esprit. Cette indifférence lui a été reprochée par un connaisseur de premier ordre, Micliel-Auge lui-même. Quand on lui inontra, à Rome, la Daiidë, cpie Titien venait d'achever, il prononça quelques paroles dont le souvenir nous a été conservé. « Quel dommage, s'écria-t-il, qu'on n'apprenne pas à bien dessiner à Venise ! » Et il ajoutait : ti Cet homme, qui a un beau génie et un st\le enchanteur, uaïu'ait point dégal particulièrement pour fimitation de la vie, si l'art avait fait pour lui autant que la nature. » En rappelant les paroles d'un juge ([ni avait le droit de se montrer sévère, notre pensée n'est point de diminuer Titien, mais de caractériser son génie et celui des peintres de son école. Il s'agit (failleurs (Tune nuance difficile à marquer, d'une question de plus ou de moins; car Titien n'a jamais été vulgaire, jamais il n'a exprimé des formes lourdes on communes. Les Vénus de Florence, si plantureuses et si vivantes, ont même rme sorte de beauté (pii, pour n'être point celle des Toscans, garde cependant une robuste et saine élégance. Titien a de ])lus luie

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magie (|ui désarme le critique charmé. Il noie .ses contours, ses formes, son dessin, dans un rayonnement de lumière et de couleur. Il faudrait aimer bien peu la peinture pour n'être pas ébloui.

Si l'on voulait compléter ce cbapitre, en groupant autour de Titien les artistes qui, en même temps que lui, mais à un rang inférieur, ont été l'honneur de Venise, il conviendrait de s'arrêter d'abord devant les œuvres de Jacopo Palma, celui qu'on a surnommé // Vecchio, ou le Vieux. Né vers 1480, dans un village du Bergamasque, mort vers i54S, Palma est considère par Zanetti comme un imitateur de Giorgione. Son dessin est parfois mi peu lourd; mais il suffit d'avoir vu au Louvre X Adoration des bergers pour savoir combien son jiinceau est souple et aguerri, con)bien ses colorations sont éclatantes et riches.

Lorenzo Loto (1480?-! 5,55 l'ami et le contemporain de Palma, est aussi un maitre intéressant. Né à Trévise, il fut sans doute élève de Giovanni Bcllini; à ses débuts, son talent parait timide et empêché. Le Saint Jérôme, qu'on voit au Louvre et qui poi'te la signature lot\s. i5oo, est une petite peinture maigre, détaillée et froide. Mais Lorenzo connut Giorgione, et, comme beaucoup d'autres, d dérolia un rayon à cet ardent foyer. Il a traité tous les genres; à notre sentiment, il a surtout excellé dans le portrait. Deux bustes d'homme, un buste de femme, conservés au musée Bréra, sont pleins de chaleur et de caractère. Son faire est ample et généreux. Ce peintre excellent mériterait une gloire medlenre. — On serait presque tenté d'en dire autant de Domeuico Campagnola (i490?-i55o.?j, (|ui travadia à Padoue avec Titien, et dont les paysages, surtout ceux qu'il a dessinés à la pliune, sont quelquefiiis confondus avec ceux du glorieux maitre. Campagnola a laissé aussi des estampes sur bois et sur cuivre. M. Émile Galichon, qui l'a finement jugé, voit en lui « un romantique du seizième siècle ».

On range ordinairement parmi les élèves de Titien Alessandro Bonvicino, surnomme // Morello. Nous croyons l'assimilation nu peu forcée, et il nous semble que Bonvicmo conserve, surtout pour le coloris, une personnalité très-distincte. Né à Brescia vers 1490, il vivait encore en t556. Son premier maitre ftit son compatriote Fioravanfe Ferramola : peut-être a-t-il connu aussi Pier Francesco Sacchi, de Pavie, dont nous aAons au Louvre un si beau tableau, les Docteurs de l'Église. Ridolfi, dont l'opinion a quelque poids, prétend que Bonvicino vint fort jeune à Venise et qu'il entra à l'école de T'itien. C'est chez lui, sans doute, qu'il prit, avec le goût du portrait, cette méthode libre et fière de manier le pinceau, et son

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habileté, — qui a frappé Vasari, — à reproduire les étoffes de velours et de soie, les draps d'or et d'argent. Cette adresse de la main ne nuisait pas d'ailleurs à l'expression du caractère, et, dans les admirables portraits qu'il nous a laissés, Bonvu-ino s'est toujours attaché à mettre en saillie la physionomie morale de ses personnages.

Mais si, par ces diverses quahtés, le Moretto se rapproche de Titien, il s'en sépare ordinairement au point de vue du coloris. Bien que les deux tableaux du Louvre, — Saint Bernardin de Sienne el saint Louis, éveque de Toulouse, saint Bonavenlure et saint Antoine de Padoue, — ne suifisent pas à faire juger ce maître excellent, ils permettent néanmoins de reconnaître qu'il eut le goût des colorations claires, et qu'il aimait à prendre pour dominante un l)lcu gris d'une distmction exquise. Ici la différence saute aux yeux. Lors(pie Titien peint avec de l'or, Bonvicino peint avec de l'argent.

C'est à Brescia qu'il faut étudier Aiessandro Bonvicino. Les églises possèdent de sa main des œuvres nombreuses, car il était laborieux autant qu'habile, et c'est un devoir pour la critic|ue nouv elle d'appeler l'attention des connaisseurs sur un peintre dont on a jusqu'à présent si peu parlé. Un juge bien informé , M. Otto Mundler, a, fun des premiers parmi nous, signalé la haute valeur des peintures de Moretto. L'attention des hommes compétents une fois éveillée, la lenommée de Bonvicmo a commencé à grandir, et elle devra grandir encore lorsf[u'on saura que le fameux tableau du musée de Vienne, la Sainte Justine a la licorne, c^t de lui, el nou de Pordenone, à qui il a été si longtemps attribué.

Arrêtons-nous ini instant devant le maître que nous venons de nommer. Il a tcrui et tieudi-a toujours un rang notable dans l'histoire de l'école vénitienne.

En eflét le véritable rival de Titien, ou du moins celui qui n'a rien épargné ]iour être mis eu parallèle avec lui, c'est Pordenone, ou, pour le désigner plus exactement, Giovanni Antonio Licinio, ou Regillo, car les anciens textes lui donnent l'un ou fautre de ces noms. Né en i483, dans le Frioul, à Pordenone, il fut, dit-on, l'élève d'un maître assez habile, Pellegrino da Sau-Dauiele, qui lui-même avait travaillé avec Giovanni Bellini. Pordenone, savant dans la fresque comme dans le tableau, courait de ville en ville, peignant des compositions religieuses pour les églises et les couvents. Il a travaillé dans son pays natal, à Mantouc, à Crémone, à Plaisance, à Udine. Il vint mourir en i5/[0, à Ferrarc, ou il avait été appelé par le duc Hercule II pour donner des modèles de tapisserie.

A diverses périodes de sa vie agitée et militante, Pordenone séjourna à Venise.

U77 TITIEN 1570 L'ASSOMPTION DE LA VIERGE (Acndcmie des Beaux-Arts de Venise)

.GIOR(;iONE lîT TITIliN.

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]1 admirait l)eaiic(jLip Tiliciij et c'est lui (jiii a tlil fjiie le grand maitre lîi'oyait, non des couleurs, mais de la cliair. Mais Pordenoue n'eni resta pas là : de l'admiration, ce noble sentiment qui élargit l ânic, il descendit à la jalousie qui la dégrade. Affolé d'amour-propre, il ne négligea aucune occasion de se mesurer avec Titien, et s'imagina que ce dernier en voulait à sa vie. Lorsqu'il exécutait les peintures du cloître de San-Stefano, il travaillait l'épée au côté, [)rét à se déléndrc contre les émissaires de Titien. Les assassins attendus ne vinrent pas.

Au point de \ac du caractère, Pordenonc est nu personnage chimérique et presque ridicule. Mais c'était un excelleni peintre, et il est extrêmement regrettable que le Louvre ne possède aucune œuvre de sa main. Xous l'étudieroiis donc à Venise, particulièrement à l'Académie, oii l'on peut \oir l'un de ses tableaux les plus fameux , le Sdi/it Laurciil Giiisliniaiii. — l.kd)out au second [)lan, le saint évèque lève le bras pour donner la bénédiclion. La tète est exi reniement austère et caractérisée : on doit croire (jue Pordenoue l a peinte d après un portrait du (|uiuzicinc siècle, et l'on sait, en effet, que Lorenzo Giustiniani fut nommé patriarclie de Venise en i45i. L'artiste a groupé autour de lui saint .leaii-Baptiste, présentant l'agneau .symbolique, saint François agenouillé au premier plan, et saint Augustin leiiant en main la crosse épiscopale. Dans ce talîlean, Pordenoue s'est sou^enu de Giorgione pour la chaleur du ton et la douceur fondue du modelé. La ligure de saint Jean-Baptiste est admirable de relief et de -s ic; et, ainsi qu'on l'a l einarquè a\ ant nous, le bras étendu de saint Augustin scmlde sortir de la toile; toutes les physionomies ont tl'ailleurs de la fer\'eur et du sentiment. Marco Boschiui a trouvé un moyen ingénieux de louer cette œuvie : « Il suffit de diie, écrit-il, qu'elle a été laite par le P ice-Titicn, Antonio Begillo da Pordenoue. »

Le mot est presque spirituel, il dépasse toutefois la mesure. Il n'y a pas eu de J ice-Titlen. Il est des souverains (ju'on supplée; mais l'auleur de X Lisoiiiplion, du ( 'hrist porté au lombeaii, tles / viius de Florein e, est un de ces rois que nul ne remplace. Pendant plus de trois quarts de siècle, Titien régna sur l'écide vénitienne. Il eut, dans son œuvie constamment superbe, la sérénité confiante d'un triomphateur (|ui ne craint point de rival. Une certaine beauté florentine ou raphaèlesque manque à ses types, ses compositions sont parfois désordonnées, mais ses formes ont la grandeur, le mouvement juste et fort, la vitalité exubéranle. Titien n'a jamais été banal, il a toujours eu le caractère. Ses portraits de patriciens, de savants, de femmes de cour, ont la prestance aristocratique, la gravité recueillie,

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l'élégance amoureuse et mondaine. La magnificence des colorations, les séductions de la lumière, les prestiges d'un pinceau qui a tour à tour l'énergie et la délicatesse, ajoutent leur magie à ses moindres créations, et viennent, comme une splendide étoffe sur lui corps roljuste, mettre le charme sur la force. Dans ses plus grandes vaillances, c'est un maître serein, pacifique, invincible. On fit à Titien de splendides funérailles, et, prise d'une légitime tristesse, Venise crut l'art perdu. Elle ne songeait pas à l'inépuisable fécondité du génie italien : au moment oii elle se voyait menacée d'un deuil éternel, Paul Véronése la consola.

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