‹ Les chefs-d'œuvre de la peinture italienneChapitre 23 sur 34 · L'ÉCOLE DE MICIIEL-ANGE · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DE MICIIEL-ANGE

On dira peut-être que la gloire a ses caprices : ou aura raisou. Un seul tableau, la Descente de croix, a suffi pour immortaliser Dauicl de Volterre. Ses autres ouvrages sont faibles : la Mort de saint Jean-Baptiste, du musée de Turin, le David tuant Goliath, du Louvre, sont parLiculièrement désagréables, surtout à cause du coloris ([ui est à la fois plombé et discordant. Est-ce à dire que, pour sauver un peintre de l'ouldi, les qualités du dessin ne suffisent pas!'

D'autres exemples pourraient être invotpiés à l'appui de la tbèse ([ue nous indiquons. D'excellents dessinateurs s'étaient ((umés par l'étude des œuvres de Michel- Ange, et la postérité ne leur a pas tenu compte de leur effort. Combien |>è.se aujourd'hui la renommée de Sahiati:' fl lut habile pourtant, mais à quel point la natiu'c le toucha peu! Francesco Rossi, qui prit le nom de son protecteur le carthnal Salviati, vécut de i5io à i563. Elève de Bugiardini et d'Andréa del Sarto, il c(Jiu-ut le monde, allant de Florence à Venise, et de Rome à Paris, sans rencontrer le vrai succès, celui qui s'impose à la foule et qui dure. Son tableau du Louvre, ï Incrédulité de saint Thomas, suffirait pour le juger. Le dessin a une certaine allure floj'eiitine, les lignes se déioulcnt élégantes et choisies; mais le sentiment est nul. Salviati est maniéré et artificiel comme Bronzino, et il na pas su, connue lui, éterniser, dans d'excellents portraits, le souvenir des hommes de son temps.

Salviati avait un ami dont il convient de dire un mol, Giorgio \ asari (i5iai574). Ayons quelques égai'ds ])oui" ce conlrèi'c. Son nom se ht pi'es(pie à clia(|ue page de ce livre, et il nous a rendu trop de services, poin- que nous le passions sous silence. Comme lettré, Vasari a d'incontestables mérites. Nous l'avons pris plus d une fois en llagrant délit de légèreté ou d ei reur; nous avons dit sa chronologie lantas(|ue, f incertitude de sa critique, sa tacilité à conloiidre la légende avec l'histoii'e. Mais, où en serions-nous s'il ne nous avait pas laissé son livre? Vasari est inépuisable : pour la vie des artistes (|ui l'avaient précédé, il a recueilli une multitude de faits précieux, il a fixé le fuyant soutenir de traditions qvu, sans lui, se seraient perdues. En ce qui touche la biographie des maîtres du seizième siècle, il a l'autorité d un témoin; car il a connu tous les grands et tous les illustres. 11 a assisté aux trionqihes de l'école italienne, et il fa vue, — sans trop s'en douter, il est vrai, — glisser sur la pente de la décatlence. Et quel chai'mant conteur! (pielle aimable façon de dire les choses ! Combien il est persuadé que 1 art est ce [|u'il y a de meilleur dans le monde ! Pardonnons quelques inexactitudes à cet enthousiaste.

Pardonnons-lui aussi sa peinture, car Vasari a été peintre, et son défaut est de

l'avoir été sans mesure et sans sobriété. Michel- Ange, Rosso, Andréa del Sarto, furent ses maîtres; il avait le goût des élégances, il dessinait avec un bon sentiment de la forme florentine; mais il peignait si vite! Il se donnait à peine le temps de couvrir la toile; l'œuvre commencée était une œuvre finie. Sa facilité fa perdu. Comme il venait de terminer, à Rome, les peintures de la salle de la Chancellerie, un de ses amis les montra à Michel- Ange, en faisant sonner bien haut qu'elles avaient été achevées en cent jours. « Il y parait, » dit sévèrement le vieux maître. Et cependant il y a presf|ue uu effort sérieux dans la Cène de saint Grégoire, du musée de Rologne, dans les Six Poètes, qu'on voit à Oxford, dans X .Innonciation , qui est au Louvre. On ne peut pas d'ailleurs quitter Vasari sur un mot désagréable et irritant. Il nous a soutenu dans ce li'sre, et, au moment oii il va nous manquer, nous regretterons ce conqiaguou de voyage. Faisons donc à l'esprit de corps un sacrifice qui nous coûte peu. Pardonnons beaucoup à celui qui a si bien parlé des belles choses que nous aimons.

Combat de Triions, dessin do Beccafumi, (Musée des Ofliees, ii Florence.)

ANS leur zèle excessif à cliei'cher le mouvement et la violence, dans leurs combinaisons savantes pour transformer la figure humaine en arabesque, les élèves de Michel-Ange couraient le risque de voir disparaître cette chose insaisissable et fuyante (|ui s'appelle la grâce. Elle se concilie peu ave(- l'effort; elle ne se révèle qu'à ceux dont les délicatesses ont su, même dans l'étude, garderies naïvetés fécondes et léternelle jeunesse du cœur. A l'hem'e où Florence croyait l'atteindre par le jeu des courbes systématiquement calculées, la grâce naturelle, la grâce saine et vivante, reparut sous le pinceau de Corrége.

A ce don merveilleux, Corrége en ajouta d'autres. Il eut une grande puissance d'invention; il montra, dans le dessin, des audaces inédites; il connut dans ses mystères les plus délicats la loi du clair-obsciu', il posséda toutes les hautes qualités qui font le peintre.

Antonio Allegri est né en i494 ii Correggio, petite ville ([ue le voyageur pourrait aisément \ isiter si, en allant de Parme à Modène, il consentait à se détourner lui Instant de son chemin. Les Italiens ont baptisé le charmant artiste du nom de sa ville natale, et, bien que ce nom ait fort bonne grâce, nous l'avons liabillé à la française. Comment se forma le talent de Corrége? C'est une question qui a déjà donné lieu à Ijeaucoup d'écriture, et (|ui n'est point résolue. Chose intéressante à dire : le quinzième siècle avait été d'une fécondité si merveilleuse qu'il y avait des peintres même à Correggio. Nous en connaissons au moins deux : Antonio Barto-

aaC LA PEINTURE ITALIENNE.

lotti, et Lorcuzo Allegri, qui était l'oncle paternel de Corrége. Ce furent là sans doute ses premiers maîtres. Mais comme leurs ouvrages n'ont point été conservés, cette explication n'explique rien, et l'on aimerait à savoir à (|uel fo^'cr Corrége échauffa son génie. Il voyagea |ieu. Il dut cependant visiter, en sa jeunesse, Modène, Reggio, Parme, peut-être menic Mantouc. D après les conjectures de Pungilconi celte dernière excursion remonterait à i5ii environ. A cette époque, le vieux Mantegna était mort, et Corrége ne l'a poijit connu; mais ses œuvres glorieuses renqilissaient Mantouc : un certain goût pour les choses de l'anticfuité, une certaine manière de peindre démontrent que Corrége a étudié Mantegna. Il semlde aussi avoir eu quelques relations avec le jeune sculpteur Antonio Begarelli, qui travaillait a Modène, et qui fut iiarticulièrement habile à modeler l'argile. Disons-le cependant : il y a dans les indications c(ui ]nécèdent un peu de conjecture. Le fait important et positif, c'est que, à vingt ans, Corrége était |5eintrc.

C'est en i5i4 , en effet, qu'il exécuta jiour l'église des Franciscains de G

jOi-rcffirio

le lableau qu'on retrouve aujourd'hui au musée de Dresde, et qui représente la Vierge, avec saint François, saint Antoine de Padoue, saint Jean-Baptiste et sainte Catherine. Au piédestal du trône sur lequel la Vierge est assise, Corrége a simulé un l)as-relief. Ce détail n'est-il pas un ressiuivenir de Mantegna, et peut-être même de la Madone de la Victoire? Raphaël Mcngs, ipii ne fut pas un très-grand ])eiutre, mais qui a fort bien parlé de Corrége, a remarqué que, dans le tableau des Franciscains, les plis des draperies ont quelque chose de la manière du maître deMantoue. Les modernes n'ont point conti-edit ce jugement, mais ils l'ont complété, et l'on tient aujourd'bui ([ue cette peinture, imparfaitement personnelle, mélange Mantegna et Léonaid .

Cette tnnidité, ou du moins ce besoin de demander conseil aux maîtres consacrés, dura peu chez Corrége : l'audace lui \mt très- vite, et son originalité ne tarda pas à s'émanciper. Allegri n'est pas seulement le poète aux inventions charmantes quon admire dans les musées, le peintre délicat qui caresse d'un si doux rayon de lumière les carnations des enfants et des femmes; c'est aussi un puissant décorateur qui a cherché la force et qui l'a trouvée. La facilité qu'il a fait paraître dans le tableau, Corrége l'a montrée aux murailles des églises, aux surfaces des hautes coupoles. Trois grandes œuvres résument son talent comme peintre décorateur. Elles sont, toutes les trois, à Parme.

Vers i5i8 ou i5ig, Corrége peignit dans une chambre du couvent de Saint-

CORREGE. a27

Paul, une série de fresques dont le sujet pi-inci|5al est la Chasse de Diane : jamais les inventions de la mythologie n'avaient été traduites avec un accent plus moderne, avec une fraiclicur plus poétique et plus séduisante. Divers personnages se groupent autour de la chasseresse : ces figures sont peintes en clair-obscur dans seize petites lunettes placées an-dessous de la voûte, dont la décoration est également due à Corrége : c'est un ciel lileu plein de gaieté et de lumière : quatre fenêtres simulées servent de cadre à des groupes d'enl'auts d'une grâce enchanteresse. « Jl est impossible, a dit Gustave Planche, de rêver des physionomies plus riantes, des lèvres [dus traîches, des joues plus vermeilles : c'est la vie même prise sur le fait et reproduite avec un rare bonheur. »

Etcejiendant ce n'était là que le début de Corrége dans la peinture décorative. De i520 à iSaS, il peignit les fresques de l'église San Giovanni. Au centre de la coupole, il représenta V Ascension du Christ. Légèrement renversé en arrière et vu en raccourci, le Sauveur monte triomphant dans le ciel : des anges radieux et purs volent au milieu des nuages : autour de la voûte, aux pendentifs qui la soutiennent, sont les apôtres et les docteurs, figures colossales d'un jet hardi et d'un dessin superbe. L'audace y paraîtrait poussée jus(|u'à la témérité, si elle n'était tempérée par une science profonde. Corrége n'avait ])as vu les magnifitfues créations de Michel- Ange, et l'on a posé, sans la résoudre, la (|uestion de savoir où il avait ajipris les grands secrets de la force et du mouvement. Toutes ces figures plafonnantes sont du plus bel effet décoratif : elles sont véritablement dans l'air et ]irésentent un relief extraordinaire. Raphaël Mengs ne se trompait pas lorsqu'il reconnaissait à Corrége le mérite d'avoir rendu mieux qu'aucun autre maitre l'illusion des cor]îs se mouvant dans la lumière.

La coupole de la cathédrale de Parme, que Corrége s'était engagé à peindre en i52-2, mais qu'il n'acheva qu'aux derniers temps de sa vie, n'est pas une œuvre moins grandiose. Cette fresque, qui a malheureusement beaucoup souffert, représente X.lssomption de la Vierge. C'est, pour parler comme les Italiens, une des plus vastes machines que la peinture ait jamais essayée. La coin|)Ositiou est riche et étoffée : autour de la figure princijiale, Corrége a groupé des anges, des saints, des bienheureux, toute une multitude qui joue dans les nuages avec les attitudes les plus ingénieusement variées. Là encore l'artiste a montré une parfaite science des raccourcis, une merveilleuse dislrilxitiou de la lumière; il a exprimé la joie des habitants du ciel en vovant la Vierge monter vers eux.

Ce grand fresquiste, cet inventeur infiitigable, qui se plaisait aux figures colossales, a été exquis dans le tableau. Il nous serait doux d'étudier Corrége dans les musées et d'examiner à loisir les créations de ce pinceau magique. Nous devons nous sevrer de cette joie. Nous ne décrirons pas la Madeleine , du musée de Dresde, cette ravissante peinture, que le duc de Modène avait tait fixer à la muraille, parce qu'elle est, comme dit le président de Brosses, « délicieuse à voler »; nous ne parlerons point de l'autre chef-d'œuvre de Dresde, X Adoration des bergers, qu'on appelle la Nuit de Corrége, et qui présente le curieux effet de Imnière qu'on a tant admiré, tout le tableau étant éclairé par le rayon qui émane de la figure du petit .lésus couché dans la crèche. Nous négligerons, au musée de Parme, la Madone delhi ScodeUa; mais nous nous ai'rêterons dans la même galerie devant une œuvre plus célèbre encore, le Saint Jérôme.

Le tablcaii t|u'on désigne sous ce nom fut commandé <à Corrége en iSoiS, par Briseide Colla, veuve d'un gentilhomme parmesan. Au centre de la composition, la Vierge tient son fils sur ses genoux. L'enfant pose la main sur la tête de sainte Madeleine, qui se prosterne à ses pieds dans une attitude pleine d'aliandon et de g^âce. A l'angle du tableau, saint Jérôme, debout, présente à l'Enfant Jésus un livre dont un ange placé près de lui tourne les feuillets. Telle est cette peinture qui arrachait des cris d'admiration à Annibal Carrache. Pour |ieu qu'on l'y eût poussé, le peintre bolonais aurait avoué qu'il ]iréférait le Saint Jérôme à la Sainte Cécile de Raphaël. Cet éloge a quel(|ue chose d'excessif. Si nos souvenirs sont exacts, la grande figure nue de saint Jérôme n'est pas suffisamment liée au reste de la composition; elle n'est pas tout à fait du ni("me style; son attitude est uu ]ieu contournée; sa forte musculature, sa haute taille, contrastent trop visiblement avec le groupe principal oii respirent tant de délicatesse et de grâce alauguie. Ici, on ne se lasse pas d'admirer : la Vierge, le Christ, la Madeleine, sont des merveilles de sentiment et de peinture. Toute cette partie du tableau est d Une tonalité blonde et chaude, d'une transparence dans les ombres, d'une suavité de jiinceau dont rien ne jieut approcher. En sortant de l'académie de Parme, on est alisolument convaincu f[ue Corrége est le ])lus beau peintre du monde.

Les deux tableaux du musée du Louvre ne dii]iinuent en rien la bonne opinion qu'on s'est faite de Corrége devant le Saint Jérôme. Une repi-oduction du Mariage de sainte Catherine d'Alexandrie accompagne ce chapitre. Les figures sont vues à mi-corps. L'Enlant Jésus, assis sur les genoux de sa mère, passe l'anneau symbolique

COIIREGE. aag

au doigt de la sainte qui va devenir la mystique épouse du Christ. Derrière elle se penehe une ti'-te souriante ; c'est saint Sébastien tenant les flèches dont il fut transpercé. Ce groupe, qui semble peint avec de l'or liquide, se détache sur un fond de paysage dont les verdures tirant sur le brun ont quehpie chose de vénitien. Le Mariage de sainte Catherine est une des œuvres les plus pures de Corrége : Vasari en a vanté la coloration charmante et la morbidesse. Dans ce taldeau exquis, le maitre de Parme a exprimé ce que Léonard avait si bien couipris, — le sourire.

Corrége s'est montré meilleur peintre encore dans XAtitiope. Couchée sur une draperie bleue, la jeune chasseresse s'est endormie : il semble qu'un rêve enchanté dhmune son radieux -v isage : auprès d'elle est l'Amour, qui, lui aussi, se repose : derrière Antiope, Jupiter, sous la forme d'un satire, écarte les branches et contemple curieusement la belle dormeuse. Ce tableau est la fête du regard. Et disons-le bien vite, pour caractériser Corrége : ce n'est point parla pureté du dessin qu'il doit être admiré. Non; les jambes et les jiieds d' Antiope ont quelque vulgarité; le Cupidon est gros et un peu lourd; ces deux types présentent un certain naturalisme que le goût souverain de Raphaël aurait transfiguré. Mais quelle peinture ! Déjà, dans les lignes (|ui précèdent, notamment à propos des anges qui volent aux courbes des coupoles de Parme, on a pu voir que la science du clair-obscur avait été connue par Corrége jusqu'en ses plus délicats raffinements. Ici triomphe la lumière. Les rondeurs des corps, les méplats et les reliefs, les morbidesses de l'épiderme, tout est exprimé dans le clair et sans ombre. Sauf la forme f|ui, nous l'avons dit, n'est pas florentine, sauf le sentiment qui n'a rien de mystérieux et de trouldant, X Antiope est un Léonard de Vinci dans la gamme blonde.

L'auteur de ces merveilles n'est que très-im|)arfaitement connu. Nous savons ce qu'était le peintre, nous ignorons à peu près ce que fut f homme. 11 n'a point écrit, il na point parlé, ou du moius, si l'on écarte les légendes apocryphes et les anecdotes douteuses, il semble avoir vécu le ])inceau à la main, sans faire étalage de ses doctrines. Il n'a pas souffert, ainsi (|u'on l'a dit, des tortures de la misère. Il avait, dans les environs de Correggio, quelque Ijien au soleil; il vivait de la vie de famille avec sa jeune femme Girolaiiia et avec ses quatre enfants. Sa renommée ne fit pas grand bruit, et lorsqu'il mourut, à quarante ans, le 5 mars i534, l'Italie, un peu indiilérente ce jour-là, ne parut pas s'apercevoir (|u'elle venait de perdre un de ses maîtres les plus originaux, un de ses plus rares artistes.

Corrége n'a point formé d'élèves; mais les œuvres qu'il avait laissées à Parme,

celles qui furent portées à Modène et à Mautoue, touchèrent vivement quelques jeunes esprits. Surent-ils comprendre tout à fait le génie du peintre de Correggio? non, sans doute; instruits de tout ce qui se faisait autour d'eux, plus ou moins gagnés par les contagions ambiantes, ils inclinèrent de bonne heure n ci's la manière. Et cependant, on voit apparaître çà et là, dans leur élégance un peu contoui'uée et flamboyante, un souvenir de la grâce du maitre qu'ils ont aimé.

Vasari pai-le du Parmesan ou de Parmigianino comme de la « créature » de Corrége. Né à Parme, en i5o4, Fraucesco Mazzola avait commencé à étudier la peinture avec ses oncles, lorsque Corrége entreprit ses fresques immoi-tclles. Dès ce jour, l'idéal du Parmesan fut fixé, et, malgré les traverses de sa vie, il resta fidèle à Corrége. Il vécut à Rome de iS^S à iSay; et, après un séjoin- de trois ans à Bcdognc, il revint à Parme. Là, il s'engagea à peindre de grandes fresques pour le chœur de l'église de Santa-Maria délia Steccata; occupé ailleurs, il ne tint qu'à demi sa jiromesse, el les religieux, fort mécontents de son inexactitude, le firent mettre en prison. Etant parvenu à s'enfuir, il alla mourir, fort tristement, à Casai Maggiore (i54oj.

Malgré les aventures d'une vie difficile et prématurément brisée, le Parmesan trouva le temps de travailler beaucoup. Il a laissé des fresques, des talileaux, des estampes et un nombre prodigieux de dessins. Parmi ses pelnlures, on cite volontiers la l ierge, \'E/iJ}ijit Jésus et Sainte-lSIargiiente , au nuisée de Bologne. Nous en avons au Louvre une réduction, infiniment plus piquante dans son cadre restreint. On connaît aussi, du moins par la gravure, le Cupidon se taillant un arc, qiù est au musée de Vienne, et f|u'oii a longtemps pris jiour un Corrége. Mais ce (|ni, dans l'œuvre du Parmesan, mérite surtout l'attention et létutle, c'est l'innombrable quantité de dessins qu'il a laissés, vifs croquis à la [)ierre noire ou à la sanguine, inépuisables inventions où le maniérisme est racheté, sinon voilé, par l'esprit du crayon et plus encore par un sentiment quelquefois exquis des formes sveltes, des attitudes élégantes.

Les sanguines du Parmesan font songer à celles de Primatice. Les deux maîtres se sont-ils connus? On est tenté de le croire. Bologne, qui vit naître en i5o4 Francesco Primaticcio, n'est pas très-loin de Parme. L'artiste bolonais eut d'ailleurs des origines compliquées, et son talent fut le résumé d'influences très -diverses. Elève d'Iunocenzio da Imola et de Bagnacavallo , Primatice fit un voyage à Mautoue en I SîS et travailla avec Jules Romain, cjui l'employa à ses grandes décorations

CORllÉGE.

mythologiques. Il put s'3' exercer à la hautaine liberté de la peinture murale; mais il ne prit à Jules Romain ni sou style, déjà médiocrement fidèle au souvenir de Raphaël, ni les rudesses de sou exécution brutale. Primatice est au contraire un maître aux formes coulantes, au foire adouci. Tel il nous apparaît du moins dans les rares peintures (|ui nous restent de sa main. Ap])elé à Paris, en i,53i, Primatice exécuta à Fontainebleau des travaux considérables. Il re\'it. deux fois l'Italie; mais, le roi de France ne pouvant se passer de lui, il revint prcndi'e la direction du sei'vice des bâtiments royaux, et il mourut à Paris en iSyo, abbé commendatairc de Saint-Martin de Troyes, prieur de Brétigny et conseiller et aumônier de Charles IX.

Priinatice penche déjà vers la dct'adeuce, et l'on semble daccoi'd aujoiud'hui pour reconnaître qu'il a exercé sur l'art français une influence malencontreuse. 11 est téméraire peut-être de rattacher ce maniériste à l'école de Corrége; c'est lui douner un bien glorieux patron. N'oublions pas cependant que, dans ses grandes machines décoratives de San-Giovanni et de la cathédrale de Parme, Corrége, par l'audace de ses raccourcis, par le jet hardi de ses figiu'es plafonnantes, par une certaine violence d'attitudes, est le père de toute une général ion d'artistes qui ne se sont pas contentés d'enluminer doucement les murailles ou les voûtes en respectant la ])ensée de l'architecte, en se conformant à l'alternance raisonnée des I' pleins >j et des « vides », mais qui, au contraire, seudjient avoir pris à tâche d'agiter ou de « trouer » les surlaces par les spectacles tumidtueux de leurs décoi'ations remuantes. A ce point de vue, Primatice descend de Corrége; il appartient aussi à sou école par les procédés d'exécution. Vo\ez au Louvre ses dessins maniérés et charmants.

Nous irons plus loin. Ne peut-on pas reconnaître une trace affailîlie, mais visible encore, de la grâce de Corrége et de la morbidesse de son jiinccau, dans les œuvres de Federigo Barocci? C'est le maître que, trop attentifs à défigurer les noms italiens, nos devanciers ont jugé à pi-opos d'appeler le Baroche. Il était né en i SîS, à Ui'biuo, dans le pays de Raphaël, et il y mourut en 1612. En raison du lieu de sa naissance, on classe d'ordinaire Barocci dans l'école romaine : il ne lui appartient eu auciuie façon, ayant toujours lait le contraii-e de ce que Raphaël avait enseigné.

Elève du Vénitien Battista Franco, Barocci visita Rome vers 1 548; mais il revint bientôt à Urbino, où il eut occasion, disent les biographes, de « copier des pastels de Corrége ». Ce détail nous paraît significatif. Dans les dessins de Barocci, il y a

un peu de la douceur pai-mesane; dans son coloris, où abondent les tonalités roses, lilondcs, jiarfois délavées et blanchissantes, on constate l'agonie d'une école qui a aimé la coideur légère, qui a économisé l'ombre, et t[ni va s'éteindre dans la fadeur. Chose étrange! le Martjre de saint J'itiil, du musée Bréra (i583), est presque un tableau gai. Barocci était tourmenté du désir d'être agréable : il plut à tout le monde, excepté cejiendant à ses rivaux, les peintres de Home, qui essayèrent, dit-on, de l'empoisonner. Ils y réussirent assez mal, puisqu'il vécut quatre-vingtquatre ans. Il put travailler jusqu'à sou derniei' jour à la pro])agation des doctrines qui allaient devenir si funestes. Epris de la grâce, curieux des tons clairs et de la lumière, il donna à ses peintures l'aspect soiu-iant du pastel. Ne nous laissons pas prendi'e à ce charme, (|ui est tout à la siu'Iace; résistons à ces séductions dangereuses : Federigo Barocci est an premier rang parmi les maîtres fpii n'ont rieu négligé poui' hâter l'heure de la décadence italienne.

Portrait du Parmesan, d'après lui-méine.

(.Musée des oriices, à Florence.)

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