TINTORET ET VÉRONÈSE
I, bien avant la fin du seizième siècle, l'école florentine laissa paraître les signes menaçants d'nne ilécadence prochaine, si les héritiers de Corrége franchirent la limite (pii sépare la gi'àce de la fadeur, les Vénitiens luttèrent pins longtemps contre les influences dangereuses et surent conserver pendant (|uelf|ues années encore la plupai t des (pialités de leur école. L'exemple salutaire de Titien, dont la vie se prolongea juscpien i5y6, contribua beaucoup à les maintenir, feimes et résolus, dans la voie glorieuse. Ce grand maître avait siu'vécu à tous les peintres de sa génération, et la mort, frappant autour de Ini les plus brillants génies et les plus jeunes, — Raphaël, Andréa del Sarto, Corrége, — avait respecté sa roliusie vieillesse. On écoutait ce patriarche, (|ui, ayant connu les patients ouvriers du (piinzième siècle, savait tant de nobles histoires. En outre, les Vénitiens, convertis les derniers aux principes de la peinture moderne, conservèrent plus longtemps leur aideur. L'art italien commençait à Ijaisser en Toscane, à Rome, à Milan, partout : Venise était brillante encore. Pour ne citer ici que les meilleurs parmi les arlist<'S de cette nouvelle période, Paris Bordone, Tintoret, Véronèse, résument avec éclat les derniers beaux jours de l'école vénitienne.
Paris Bordone est né à Trévisc en i5oo. Envoyé dès son enhuice à Venise, il travailla chez Titien, tout en étudiant les œuvres de Giorgione, <|ui venait de mourir. Il n'eût trouvé le sentiment ni chez l'un ni chez l'autre; mais il ne le cherchait pas. Il ne voyait que l'aspect jiittoresrpie des choses, et il parvint à donner
à sa jjeinture une (■lialeur de tous dout les Véniticus se montrèrent charmés. Il acquit aussi une admirable lilierté de pinceau, et il eut surtout dans le rendu des chairs une touche fondue et corrégienne. Paris Bordone fut Ijicntôt chargé de travaux importants. On l'employa à Vicence et à Trévise, et, comme Giorgioue, qui resta toujours son modèle, il peignit aux façades des palais vénitiens de grandes décorations, malheureusement effacées aujourd'hui.
Paris Bordone voyagea. Les biographes le l'ont venir en France, et, bien que les textes soient à cet égard incomplets et contradictoires, on doit penser qu'il visita notre pays en i55g, sous François II. Ce petit roi, dont le règne dura si peu, n'eut guère le temps d'employer Paris Bordone, qui travailla, dit-on, pour le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. Il est étrange (|u'il ne reste plus aucune trace du voyage à Paris d'un peintre tel que Bordone. L'artiste ti-évisan jjarait aussi avoir lait une excursion en Allemagne, et il n'est pas impossible qu'il se soit arrêté à Augsbourg : les Fugger possédaient plusieurs peintures de sa main, et l'Arétin, qui les a vues, écrit à Paris Bordone, en i54<S, pour lui dire (ju'il en a admiré la saveur et la ■< nouveauté ». L'artiste se fixa ensuite à Venise et il y mourut en iSji.
Cette « nouveauté » que l'Arétin reconnaissait dans les œuvres de Paris Bordone éclate jiarticulièremcnt dans ses portraits. Lanzi remarque qu'il aime à vêtir ses personnages à la giorgioiiesca , et qu'il les met en scène avec beaucoup d'ingéniosité et de caprice. Et en effet, s'il re|irésente une jeinie fille, il place volontiers auprès d'elle une camériste qui apporte un miroir; s'il peint un chevalier, il le montre en compagnie d'un page qui agrafe son arnuu-e : chez Bordone, le portrait a presque toujours les alhues du taldeau.
Il n'était pas moins habile aux mythologies et aux pastorales. Nous avons vu longtemps à Paris, dans la collection de M. Beaucousin, un charmant groupe représentant Daphnis cl Chloé. Ce tableau, aujourd'hui à la Galerie nationale de Londres, est d'un éclat de couleur incomparable. Chez Paris Bordone, les carnations des enfants et des femmes sont d'un blond doré, et, pour les rendre plus lumineuses, l'artiste les entoure de draperies d'un ton riche et -siolent, d'étoffes de pourpre, de \ ctenients laits de ce velours « incarnadin », dont Brantôme habille souvent les élégantes de la cour de Henri II. Bordone a trouvé aussi, sur sa palette vénitienne, des non-s profonds et variés qui sont les plus beaux du monde. Nous regrettons ([ue les deux ])eintures conservées au Louvre, / erlumne cl Pomoiie et le portrait de Jéré)me Crofi't, ne suffisent j)as à faire apprécier son talent vigoureux et fin.