PARIS BORDONE
L'ANNEAU DE SAINT MARC ( ALadémie de VciiiKe )
TINTORET ET VÉIIONÈSE. 235
Le clief-d'œuvrc de l'artiste trévisaii est à l'académie de Venise. C'est 1'. Inneau de Sidnl- \farc, que nous repi-oclnisons. Ce tableau, qui provient de la Seuola de Saint-Mare, consacre le souvenir d'une légejide restée chère aux Vénitiens. Une nuit, un liarcarol donnait dans sa gondole, lorsfjue trois personnages mystérieux lui demaiulent de les conduire au Lido : à peine sont-ils entrés dans la barque qu'une terrible tempête commence à la l'aire sauter sur les Ilots. Les sombres génies de la mer, prenant la l'orme de démons et de monstres, font assaut contre le l'réle esquif. Mais l'un des passagers apaise l'orage, et, en arrivant au port, le batelier reconnaît dans ses -voyageurs saint Marc, patron de Venise, saint George et saint Théodore. « .T'ai voulu , lui dit saint Marc, pi'Otéger contre la tempête ma ville bienaimée; j'espère qu'elle se repentira et qu'elle renoncera aux plaisirs frivoles pour rentrer dans la voie du salut; voici mon anneau : poi-te-le an doge, et raconte-lui ce que ta as vu. » La légende une fois connue, le tableau de Paris Bordone est expliqué.
« La scène, dit M. Charles Blanc, est vue de profd. Le pauvre pccheiu-, conduit devant le doge, qui est assis sur son trône au milieu du conseil, s'avance d'un pas timide, et, n'osant franchir les deux marches qui le séparent encore d'un si grand personnage, il lui tend l'anneau de saint Marc. La lumière, une lumière dorée, vénitienne, traverse en diagonale la chamljre du conseil, éclairant le doge et une partie des sénateurs qu'il préside, laissant une moitié du tableau dans une omljre égayée par des reflets. Des seigneurs, richement v('-tiis, se tiennent aux pieds de l'escaher de marbre... L'architecture est superbe, et, bien (pie les lignes et le ton en soient fermes, elle parait baignée dans un fluide d'or. . . A travers une grande arcade qui s'ouvre dans la partie obscure du tableau, l'on aperçoit les cours intérieures d'un palais imaginaire, car toute l'architecture de ce morceau fameux est de l'invention de Paris Bordone. Le coloris en est si charmant et si riche, si curieux dans ses localités, si éclatant dans son harmonie, qu'il peut supporter le voisinage des plus beaux Titien. Quant à la touche, elle est màle et suave tout ensemble, nourrie et ferme comme un Giorgione, fondue, efhunée comme un Corrége. »
Les Vénitiens n'ont jamais consenti à obéir à une discipline bien rigoureuse. Leur école ne fut point une académie, et chacun y garda le droit d'y parler tout haut selon son libre caprice. Contemporain de Paris Bordone, Tintoret ne lui ressemble en aucune façon. C'est, comme on l'a liien dit, le roi des violents : il est excessif, furieux, admirable. La rapidité de son pinceau jeta Sebastiano del Piombo
a3G LA PEINTURE ri ArJElN'NIÎ.
(Uins la plus cxtrrnic surprise. « T^e t;il)leau qui me routerait deux ans de travail, (lisait-il, ïintoret le peiudrait eu deux jours. »
.Tacopo Robusti uaquit à Venise en i5i2 et y mourut eu i5g4. Son surnom de Tintoretto lui vient de la profession de sou père qui était linlore, ou teiutiuier. Il |)assa à peine quelques semaines dans l'atelier de Titien, qui, lui airssi, parait avoir été effrayé de la vaillance de ce pinceau enivré. Tintoret grandit seul par inie étude assidue des moulages d'après l'antique, des œuvres florentines, qu'il lui hit donné de connaître, et des hardis coloristes dont il ^o^ait constamment les mer\eilles. Il avait un idéal, et il piit soin de le foimuler le jour oii il écrivit en gros cai-actères aux uuirailles de son atelier la devise lauieuse : // désigna di Michel-^ ingelo ed il colorilo di Tiziano. Modéré dans ses voeux, il se serait contenté de ces deux trésors.
Tintoret resta toujours loin de son rêve : il n'eut ni le dessin de Michel-Ange ni le coloris de Titien : ce cjui ne veut pas dire, assurément, (|u il n'ait ])as été im audacieux dessinateur, un puissant coloriste; mais, s'il fut l'un et I autre, ce fut à sa manière, et avec un accent telfement originat qu'if sendjle jirodigieux même dans ses chutes. Nul en effèl n'eut de pareilles délaiUauces. Annibal Carrache disait de lui que, s il a été (pielquefois égal à Titien, il a été souvent inférieui' à Tintoret.
L'œuvre de Robusti est immense. Elle suffirait à décorer une viffe entière. On ne peut visiter rme égfise ou un ]>alais sans se trouver vis-à-vis d'ime de ses peiutiu'cs. Nous reproduisons fa pfiis fameuse, Saliil RI/i/'C délivrant un. esclave.
Dès que vous entrez à f'académie de Venise, cette composition vous frappe et vous étonne. Comme pour le tableau de Paris Bordone, le sujet est emprinité à la légende du saint protecteiu' de la ville. Un esclave chrétien est tortiu'é par des bourreaux : mais c'est vainement qu'ils essayent de le faire expirer sous leurs coups; fes instruments de supplice se firisent inutifes sur son corps robuste que ne peuvent entamer ni le tranchant de la hache ni la pointe acérée de l épieu. Ce prodige est dû à l'intervention miraculeuse de saint Marc, qu'on voit apparaître dans le ciel et qui, par un mouvement d'une hardiesse de dessin sans égale, se précipite pour arracher l'esclave aux mains des tortionnaires épouvantés. Les spectateurs se regardent surpris; le juge, assis sur une estrade, se penche pour constater le miracle; suspendus aux colonnades voisines, des curieux assistent à cette scène tunuiltueuse et vivante. Cette grande composition se revêt des splendeurs d'un admirable coloris. Le jeu des clairs et des ombres est accentué avec un art extraordinaire; le saint s'enlève en vigueur sur un ciel lumineux; le corps de l'esclave se détaclie en