‹ Les chefs-d'œuvre de la peinture italienneChapitre 26 sur 34 · TINTORET ET VÉRONÈSE · texte numérisé non relu

TINTORET ET VÉRONÈSE

clair sur un foud de couleurs briuies et chaudes. La touche est libre sans turbulence, et l'ensemble est d'une richesse décorative (fui, même à coté des plus belles œuvres de l'académie de Venise, reste l'enchantement du regard.

Tnitoret est un des plus grands inventeurs de machines pittoresc[ues; il a la fougue, il varie à l'infini les attitudes de la figure humaine, il excelle à grouper et à agiter les foules, il peint de beaux fonds d'architecture, il est inépuisable dans ses audaces savantes; mais c'est particulièrement par la manière dont il associe les couleurs, dont il tait jouer les tons clairs et les tons foncés, qu'il doit éveiller la curiosité et l'admiration. Les Vénitiens disent justement (pie Tintoret a eu trois pinceaux : un d'or, un d'argent, un de ter. Ils indicpicnt ainsi trois degrés d'excellence dans les [jeintures de ce técond producteur. 11 est visible en effet fjue toutes les œuvres de Piobusti ne sont pas coulées dans le même métal. Il a eu de mauvais jours; il abuse alors des bruns noirs, et, à force de rompre ses tons, il se perd et s'alourdit dans une coloration étouffée et sans air. Mais ce n'est pas en ses heures de défaillance qu'il laut juger un tel maître. Ne voyons que les œuvres (pi'il peignit avec son pinceau d'(jr, avec son pinceau d'argent. Ce qu'il faut admirer dans les peintures de Tintoret, c'est le sens profond de l'unité. Elles ont, dans leur opulence harmonieuse, l'aspect, si doux an regard, des tapis de la Perse ou des tissus de l'hide; sur mie forte trame où dominent les tons chauds, on voit courir des violels, des bleus, des roses d'un effet irrésistible pour ceux qui sont sensibles aux spectacles de la c(juleur. Ces résultats, on le sait, ne sont point dus au hasard; ils ont été obtenus au moven de combinaisons calculées, d'une étude attenti\ e des principes de l'harmonie. Ceux qui ignorent les lois des affinités et des contrastes peuvent les épeler dans Tintoret. Et n'est-ce pas là qu'Eugène Delacroix les a apprises?

Paul Véronèse, (pii fut un aussi savant coloriste (pic Robusti, semble l'avoir dépassé pour le dessin, pour le sentiment de l'ordonnance et la magnificence de la composition. Tintoret a des accès de fièvre, il est toujours au bord du précipice. 11 a des ailes, mais il peut tomber. Paul Véronèse a le génie et la sérénité; il marche tranquillement dans sa constante victoire : il ne s'est jamais trompé.

Né à Vérone en iSaS, Paolo Caliari eut pour maîtres son père Gabriele, qui était sculpteur, et son oncle le peintre Antonio Badile. Peut-être pourrait-on trouver dans le caractère du dessin de Véronèse une trace de ce premier enseignement, surtout de celui qu'il reçut de Gabriele Caliari : le relief qu'il a donné à la forme, la solidité sculpturale de ses figures, font snjiposer qu'il a appris à modeler. Véro-

nèse était jeune encore, lorsque le cardinal Ercole Goiizaga le conduisit à Mantoue, où il travailla à la cathédiale. Après un court séjour à Vicence, il se fixa à Venise. Ses premières peintures, exécutées en i55.5 dans l'église Saint-Sébastien, montrèrent en lui un rival heureux des maîtres les plus habiles. L'estime pidilique le plaça au niveau de Titien et de Tintoret. Il exécuta d'immenses travaux décoratifs au palais ducal, dans les églises, daus les maisons des nobles vénitiens, et il multiplia en même temps les tableaux religieux, les allégories, les portraits. En i563, Girolamo Grimani, nonnnc ambassadeur auprès du pape, l'emmena à Rome avec lui. Paul Véronèse venait alors d'ache\ er les !\oces de Caiia, l'une des merveilles de la peinture italienne; mais, curieux d'apprendre, il profita de son séjour à Rome pour étudier les oeuvres de Michel-Ange et les statues antiques. 11 en revint armé pour de plus grandes batailles.

Le dessin de Véronèse n'a pas toujours obtenu l'approbation des puristes. Les grammairiens de la Ibrme lui re[)rochent de suiv re de trop près la nature, de négliger l'idéal pour le porlralL Cet arrêt est rigoureux, il est injuste. A notre sentiment, Véronèse est un très-grand dessinateiu'. Nous en avons au Louvre une preuve éloc[uente.

Paul Véronèse revenait de Rome lorsqu'il peignit le plalbnd que nous i-eproduisons, Jupiter foudroyant les T ices. Ce plafond décorait la salle du Conseil des Dix, et, comme lécrit Boschini, il est de la meilleure manière de l'artiste, « délia pià fiera maniera che mai facesse » . La scène se passe dans le ciel. Aux plus hautes régions des sphères éthérécs, la figure de Jupiter se détache sur un fond de nuages dont les vapeurs sidlureuses ternissent pOLir nu instant l'éternel azur. Le dieu est armé du foudre allégorique, et il le lance par uu geste violent sur le groupe des Vices qui tombent épouvantés. Aux pieds de Jupiter, (|ui, dans la furie de son mouvement, gaide la sérénité du Aisage, l'aigle irrité s'associe aux colères de son maître. De^aut lui, un génie ailé, charmante et jeune figure aux cheveux couleur de lumièi-e, tient ini lieau livie, dont la couverture d'un bleu intense s'enrichit de fermoirs d'or, et qui, dans la pensée de l'artiste, représente le lecueil des arrêts du Conseil des Dix. Uu peu plus bas, au milieu d lui ciel redevenu clair, se précipitent dans un désordre savamment coiidiiné et qui montre bien à quel point Véronèse fut habile dans l'art du gioiipe, les figures emmêlées des Vices. Ou y reconnaît les principaux crimes soumis aux jugements de la redoutable magistrature vénitienne : la Rébellion est représentée par le \ ieillai'd qui a brisé ses liens ; la Trahison est celte

TINTORET ET VÉRONÈSE. aSi)

figure au fiout déprimé qui tient à la main un écrit menteur, et, quant à cet autre personnage qui serre entre ses doigts crispés des monnaies de mauvais aloi, c'est assurément celui que Ridolfi appelle // Falsario, ou le Faussaire, le criminel ouvrier qui travaille dans l'omljre à contrefaire les sequins de la république. La Luxure est figurée par un dernier groupe, formé d'un homme aux robustes épaules et d'une femme à demi-nue, amants enlacés dont la divine colère n'interrompt pas les étreintes et qui tombent dans un baiser.

litudié an point de vue de la composition, le Jupiler foudroyanl les Vices a de quoi satisfiire les plus difficiles. Le don des grandes ordonnances et des harmonieux balancements de lignes ne saurait être contesté à Vérouèsc. Il montre ici son habileté à grouper les figures, et, pour obtenir une unité réelle dans un désordre apparent, il emploie tous les artifices légitiM}es; il dispose, en vue de l'ensemble, les attitudes des personnages et les courbes des di-aperies volantes ; il combine, comme c'est le droit des coloristes, les tons clairs et les tons foncés, les ombres et les lumières. Homme heureux! il a la fougue, mais il a aussi la sagesse, et, alors même qu'il semble se laisser entraincr par les témérités du pinceau, la science est là qui surveille le caprice et le contient dans les harmonieuses lois du rhythme.

Ce plafond n'est d'ailleurs qu'une page dans le livre splendide qu'a écrit Paul Véronèse. Après avoir achevé le Jupiter, il travailla pendant plus de vingt ans encore, car il n'est mort cpi'en i588. Son œuvre n'est pas seulement considéralile, elle est infinie, et bon s'étonne que la vie d'un homme ait sul'fi à benhmteiiienl de tant de merveilles. Les Noces de (iiiia, dont nous aurions aimé à dire la beauté magique, le llepiis chez Simon le P/iiirisieu, qui est le Iriomjîhe de la couleur savante, les Pèlerins d'Emmaiis et d'autres tableaux de dimensions moins colossales montrent assez, même à ceux tpii ne connaissent que le Louvre, quel peintre fut Paid Véronèse. Il liiut bétudier dans tous les musées de l'Europe, il faut surtout le voir à Venise. Il est au palais ducal, à l'Académie, à béglise Saint-Sébastien. C'est là qu'est son tombeau : c'est là que repose rinfaligable travailleur, qui a si bien exprimé les joies de la lumière, les fêtes de la couleur et de la vie.

Véronèse fut le dernier des grands peintres vénitiens. Lorsqu'il mourut, quelques artistes restaient encore sur la brèche, mais ils ne se sentaient pas assez forts pour continuer le mouvement. Tintoret avait soixante-seize ans, et le pinceau qu'il tenait de sa main lassée n'était plus le pinceau d'or des années heureuses. Jaco|)0 Bassano et ses deux fils s'endormaient dans la répétition fastidieuse d'oeuvres [[ui avaient pu

LA p£LM-l:re italienne.

plaire un jour, mais dont, la vult^arité devait bientôt fatit^uer les bons juo'es; l'école ne pouvait se relever, ni avec Girolanio Muziano, qui s'était j-etiré à Rome, et qui d'ailleurs allait mourir fiSgo), ni avec Jacopo Palma le Jeune fi5,'j4-i628), ce producteur inlati^able — et médiocre. Aussi l'école vénitienne, tombée aux mains des décorateurs, oublia-t-elle bientôt ses traditions f^lorieuses. Mais comljien elle avait brillé avec Giorgione et Titien, et même avec les peintres de la génération nouvelle, les Bordone, les Tintoret, les Véronèse! Pendant plus de soixante ans, ils ont régné en maîtres souverains, assidus à exprimer, par la couleur et pai- la lumière, les magnificences de la vie extérieure, les somptuosités du soleil se jouant dans les architectures chimériques et faisant reluire les robes de brocart, les soies chatoyantes, les étoffes lamées d'oi- dont Venise aimait à se parer. Ces maîtres ont été de grands virtuoses; savants à orchestrer les tons, à alterner la note profonde et la note légère, ils nous ont donné un concert merveilleux. Ils n'ont oublié qu'iui détail : c'est qu'il manquera toujours quelque chose à l'art qui ne parle point au cœur.

Portrait de Paul Véronèse, d'après lui-même. C-Miisèe des Offices, à Florence.)

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