LA DÉCADENCE
OMMENT l'école italienne a-t-elle péri? Par quelle fatalité les élèves trahirent-ils la pensée des maîtres, et [lourquoi les mélancolies de l'ombre vinrent-elles envahir cette terre privilégiée où, pendant trois cents ans, l'art avait régné dans la liberté et dans la lumière? Faut-il chercher bien loin h-s causes d'une décadence dont l'histoire ne s'est pas encore consolée? Non : dans les exagérations, dans les erreurs, dans les mensonges qui attristèrent le dix-septième siècle, il n'y eut point de mystère. La chute avait été annoncée; elle était inévitable, et l'exaraeu des faits démontre que tous les efforts qui furent tentés pour retenir l'école sur la pente où elle s'était engagée n'eurent d'autres résultats que d'accélérer son glissement vers l'abime.
Après la mort de Michel- Ange, après celle de Titien, et malgré le dernier rayon que Tintoret et 'Véronèse font luire sur Venise, des signes de décadence se maniléstent partout, et l'avenir semble plein de menaces. Nous avons déjà dit quelques mots de cette situation troublée. L'école romaine, on l'a vu, n'avait jjas survécu à Jules Romain; les disciples de Michel-Ange inclinaient vers la violence; ce qui, sous le pinceau de Corrége, était la grâce vivante, avait dégénéré en fadeur; à Venise même, la prédominance du principe décoratif était un danger. Toutes les écoles devaient tomber, et elles tombèrent ensemble. Des causes morales contribuèrent à cette chute ou la provoquèrent. Pendant les vingt dernières années du seizième siècle, le niveau a-s ait baissé. Les républiques n'existaient plus, la vitalité municipale
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s'éteig-nait, l'Italie, en proie à des princes qui n'étaient que des serviteurs de l'étranger, se faisait hispano-autricliicune. Dans le domaine de la pensée, le temps allait venir des disputes frivoles : partout s'organisaient des sociétés littéraires oii devaient triompher la rliétoriquc et le bel esprit, ennemis mortels de l'art, qui veut des cœurs naïfs et des <âmes énergiquement trempées.
Bologne joua un grand rôle dans cette é-solufion prévue, qui annonçait de si tristes résultats. Bologne, c'est la ville savante, qui enseigne et qui pérore. Boiionia docet, dit la vieille devise. Elle s'érigea en institutrice, et vers la fin du seizième siècle, voyant que les bonnes méthodes menaçaient de se perdre, elle eut l'ambition de professer l'idéal. La direction de ce prétendu mouvement de rénovation fut confiée à une famille d'artistes qui s'est fait une grande renommée, IfS Carracci, ou, pour défigurer leur nom à la française, les Carrache. On les ])rit pour des sauveurs, et beaucoup de livres enseignent encore qu'ils arrêtèrent la décadence commencée. Tel fut assurément leur désir; mais, pour guérir le mal, ils eurent recours à des remèdes douteux : si leurs soins n'ont point tué le malade, il est certain qu'ils ne l'ont point sauvé.
Le chef de la famille des Carrache est Louis, né à Bologne en i555 et mort en 1619. C'était im esprit lent et, au dire des voisins, il promettait peu. On le fit entrer- chez Prospero Fontana, qui n'était pas, comme on le lit partout, un trop mauvais maître. Au risque de greffer ici une biographie sur une autre, il faut rappeler que le Bolonais Fontana (iSia-iSgyJ appartient tout entier à l'école du seizième siècle. 11 resta toujours épris du beau style, il aima les formes élégantes, les altitudes romano-florentines, ainsi qu'on le jieut voir au musée de Bologne dans la Mise au tombeau, qui est son chef-d'œuvre. Cet excellent dessinateur est malheureusement un maître froid, nous n'osons dire ennuyeux.
Il n'eut pas grande influence sur Louis Carrache. Celui-ci alla se former à Venise : il travailla avec Tintoret qui, le voyant si lent à la besogne, lui conseilla d'abandonner la peinture : tel avait été aussi l'avis de Prospero Fontana. Louis Carrache persista : il vit Parme et Mantoue; à Florence, il connut un jeune maître, déjà fort compromis dans la manière, Domenico Cresti, qu'on a surnommé le Passignano. De retour à Bologne, Louis, qui avait tout comparé et r|ui croyait s'être assimilé la moelle des lions, fonda en iSSg, avec l'aide de ses cousins, dont nous parlerons tout à l'heure, une académie qui devint bientôt très-féconde. C'est de cette école, l'académie des Incamminali, que sortirent les plus illustres Bolonais.
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Louis Carrache, célèbre et vénéré dans toute l'Italie, laissa en mourant la i-enommée d'un réformateur.
Qu'a-t-il réformé.^ Son ambition parait avoir été de kitter contre l'invasion du maniérisme facile, contre l'exubérance des faiseurs. A la fougue qui se vantait d'achever un tableau en quelques heures, il vouhiit substituer la raison patiente et le soin. L'intention était excellente. Mais Louis Carrache voulait aussi faire revivre les formes chères aux maîtres du commencement du seizième siècle; il prétendait surtout les comliiner et les amalgamer, l'idéal étant à ses yeux la résidtante et, pour ainsi dire, le total des ([ualités qu'on admire chez les créateurs glorieux. Son arithmétique se trompa dans l'addition. Nous avons des Louis Carrache au Louvre et au musée de Bologne : ce sont des tal^leaux sans flamme et sans coidcur. Si le digne artiste revenait au monde, il s'étonnerait jieut-être de voir qu'on le considère moins comme un peintre, que comme un estimable profcsseiu- de dessin.
Louis Carrache associa à son œuvre et à la direction de l'académie naissante ses deux cousins, Augustin et Annibal.
Augustin Carrache est né à Bologne en i558. Indépendamment des conseils de Louis, il reçut les leçons de Fontaua et de Passaj otti; il se lia à Venise avec Véronèse et Tintoret, et travailla à Rome à la galerie Farnèse. Il vint mourir à Parme en 1601 . Quoiqu'il ait beaucoup produit, Augustin Carrache compte peu comme peintre : il est plus sérieux conune graveur, son premiei- métier, l'orfévreiie, lui ayant appris l'art d'entamer le cuivre. Mais il l'ut trcs-mêlé à la fondation de l'académie que dirigeait Ijjuis; il avait adopté les mêmes principes, et il se fit le théoricien de l'école dans le fameux sonnet cité par Malvasia, et tant de fois réimprimé. Ce sonnet, qui ne vaut pas un long poème, semble avoir été inspiré d'aliord j)ar le désir de célébrer Niccolo dell'Abbate. Niccolo a été l'un des meilleurs disciples de Primatice, et l'on ne saurait trouver mauvais qu'Augustin Carrache ait fait son éloge. Mais ses quatorze vers ont une autre portée, ils enseignent à quelles conditions on peut devenir un grand peintre, et vraiment Augustin n'est pas trop exigeant. Il se borne à demander à l'artiste de réunir aux qualités de Michel-Ange celles de Titien, de Corrége, de Raphaël, de Tibaldi, de Primatice, et, pour compléter le mélange idéal, il lui conseille d'ajouter un peu de la grâce du Parmesan. L'bonnéte Augustin Carrache s'égare ici dans la i-égion des chimères. Mais le fameux sonnet devait être rappelé : il dit, aussi bien qu'un tableau, quel était le rêve des Carrache.
L'artiste le plus sérieux de la famille fut Annibal. Cousin germain de Louis et frère d'Augustin, il naquit à Bologne en i56o, et mourut à Rome en 1609. Comme les deux Carraclic dont nous avons déjà parlé, il étudia à Parme les oeuvres de Corrcge, et à Venise celles des grands coloristes; il eut part à la f()ndation et à la direction de l'académie des Incamminati , et étonna les Bolonais par un savant éclectisme. Lanzi rappelle cpie, lorsque Annibal peignit son taljleau de.San Giorgio, il trouva moyen d'imiter Paul Véronèse dans la figure de la Vierge, Corrége dans celles de l'Enfant .Tésus et du petit saint Jean -Baptiste, Titien dans l'évangéliste saint Jean et le Parmesan dans la sainte Catherine. 11 était difficile d'avouer plus nettement les vices du système. Associer, dans la même œuvre, des types si divers, n'était-ce pas se plaire à la discoi dance, ou se condamner, pour obtenir un semblant d'harmonie, à atténuer le caractère propre à chaque maitre?
Annibal Carrache n'employa pas toujours des méthodes aussi aventureuses. Pareil au fondeur qui, par l'alliage de métaux différents, olîtient un bronze qui a sa coliésion et son prix, il essaya, — travail difficile, — de combiner les qualités particulières de chacun des maîtres qu'il aimait : il les corrigeait les uns |)ar les autres : eia empruntant un peu de couleur à Véronèse, un peu de grâce à Corrcge, un peu de style à Raphaël, il Qnissait par faire un Annibal Carrache. Il se composa ainsi une personnalité, qui n'est pas indigne de quelque estime.
Le musée de Bologne a gardé plusieurs tableaux intéressants d'Annibal Carrache. On trouvera ici la reproduction d'une de ses meilleures peintures. On peut, en raison de son origine, la désigner sous le nom de la Vierge de San Lodovico. Elle était placée dans ce couvent, et l'on en faisait un tel cas (|u'on ne l'exposait qu'aux jours de féte à la vénération des fidèles. L'artiste y a groupé la Vierge et l'Enfant Jésus dans une gloire : au-dessous , sont saint Louis , — non le roi , mais l'évéque, — saint Alexis, saint Jean-Baptiste, saint François d'Assise, sainte Claire et sainte Catherine d'Alexandrie. Y a-t-il dans cette composition un élan du cœur, un sentiment religieux, un style pur? Non, sans doute, mais une certaine sagesse tempérée. Annibal Carrache a toujours eu plus de mémoire que d'invention.
Il était cependant capable d'un plus grand effort, et peut-être pourrait-on dire que la fable antique l'a mieux insjiiré (|ue les choses saintes. Son œuvre la plus vantée est la décoration de la galeiie du palais Fariièse, à Rome. Le sujet principal, celui du moins qui enrichit le centre de la voûte, représente le Tnomplie de Bacchus et d'Ariane. D'autres motifs empi'uulés aux amours mythologiques.